Skip to main content

Full text of "Journal asiatique"

See other formats


Google 


This  is  a  digital  copy  of  a  book  thaï  was  prcscrvod  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 

to  make  the  world's  bocks  discoverablc  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 

to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 

are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  maiginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book's  long  journcy  from  the 

publisher  to  a  library  and  finally  to  you. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prcvcnt  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  technical  restrictions  on  automatcd  qucrying. 
We  also  ask  that  you: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  fivm  automated  querying  Do  nol  send  aulomated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  laige  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attributionTht  GoogX'S  "watermark" you  see  on  each  file  is essential  for  informingpcoplcabout  this  project  andhelping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  il  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  lesponsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countries.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can'l  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  mcans  it  can  bc  used  in  any  manner 
anywhere  in  the  world.  Copyright  infringement  liabili^  can  be  quite  seveie. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.   Google  Book  Search  helps  rcaders 
discover  the  world's  books  while  hclping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  icxi  of  ihis  book  on  the  web 

at|http  :  //books  .  google  .  com/| 


Google 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 

précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 

ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 

"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 

expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 

autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 

trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  maige  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 

du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  apparienani  au  domaine  public  cl  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 
Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  l'attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

A  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 
des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adressefhttp:  //books  .google.  com| 


JOURNAL  ASIATIQUE 


NEUVIÈME   SÉRIE 

TOME  IX 


l 


JOURNAL  ASIATIQUE 

RECUEIL  DE  MÉMOIRES" 

D'EXTRAITS  ET  DE  NOTICES 

RELATIFS  À  L'BISTOIRE,  À  LA  PHILOSOPHIE,  AUX  LANGUES 
ET  À  LA  LITTÉBATCRE  DES  PEUPLES  ORIENTAUX 


ET  PUBLIE  PAR  LA  SOCIETE  ASIATIQUE 

NEUVIÈME  SÉRIE 
TOME  IX 


PARIS 

IMPRIMERIE    NATIONALE 

ERNEST  LEROUX,  ÉDITEUR 


M  DGCC  XCVII 


JOURNAL  ASIATIQUE 

JANVIER-FÉVRIER  1897. 


NOTES 
SUR  LES  INDO-SCYTHES 

PAR 

M.    SYLVAIN   LÉVL 

(suite.) 


II.  LES  TEXTES  HISTORIQUES. 

Les  Annales  chinoises  nous  permettent  de  suivre 
clairement  les  vicissitudes  des  Yue-tchi,  depuis  leur 
ébranlement  sous  la  poussée  des  Hioung-nou ,  vers 
Tan  1 65  avant  Tère  chrétienne,  jusqu'à  leur  établis- 
sement sur  le  territoire  des  Ta-hia ,  au  sud  de  TOxus. 
Mais,  dès  que  les  Yue-tchi  entrent  en  contact  avec 
rinde ,  la  déplorable  fatalité  qui  pèse  sur  la  chrono- 
logie indienne  paraît  s'étendre  aux  témoignages  chi- 
nois. Deux  documents  se  rapportent  à  cette  période 
obscure;  lun  et  lautre  sont  connus  de  longue  date, 
mais  lobscurité  des  textes  a  laissé  le  champ  libre 
aux  hypothèses  des  interprètes,  et  les  conclusions 
qu  on  a  prétendu  en  dégager  appellent  un  nouvel 
examen. 


6  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

Le  premier  passage  se  rencontre  dans  les  Annales 
des  Han  postérieurs^.  «  Lorsque  les  Yue-tchi  furent 
vaincus  par  les  Hioung-nou,  ils  passèrent  chez  les 
Ta-hia,  partagèrent  leur  royaume  en  cinq  princi- 
pautés qui  étaient  :  Hieou-mi,  Choang-mo,  Koei- 
choang,  Hi-t'un,  Tou-mi.  Environ  cent  ans  après, 
le  prince  de  Koei-choang ,  Kieou-tsieou-k'io ,  attaqua 
et  subjugua  les  quatre  autres  principautés,  et  se 
constitua  roi  dun  royaume  qui  fut  appelé  Koei- 
choang.  Ce  prince  envahit  le  pays  des  A-si;  il  s'em- 
para du  territoire  de  Kao-fou ,  détruisit  aussi  Po-ta 
et  le  Ki-pin,  et  devint  complètement  maître  de  ces 
contrées.  Kieou-tsieou-k'io  mourut  à  quatre-vingts 
ans;  son  fils  Yen-kao-tchin-tai  monta  sur  le  trône; 
il  conquit  le  Tien-tchou  (Tlnde)  et  y  établit  des  gé- 
néraux qui  gouvernaient  au  nom  des  Yue-tchi.  » 

Lé  compilateur  Ma  Toan-lin,  qui  reproduit  ce 
récit,  le  relie  immédiatement  au  voyage  de  Tchang- 
k*ien ,  qui  visita  lés  Yue-tchi  vers  Tan  i  2  5  avant  1  ère 
(^retienne  et  revint  en  Chine  vers  Tan  122.  L'in- 
tervalle de  temps  indiqué  semble  alors  compté  de- 
puis le  toyâge  de  Tchang-k'ien  ;  Tan  2  5  avant  Tère 
chrétienne  serait  en  conséquence  la  date  approxi- 
mative de  Tavènement  des  Kouchans^.  Mais  il  faut 

*  Je  reproduis  là  traduction  donnée  par  M.  Specht,  Etudes  sur 
l'Asie  centrale,  J,  A,  i883,  2,  32  4. 

*  Cf.  Lassen ,  Ind.  v4/t. ,  IP,  872  ,  où  sont  rassemblées  les  opinions 
des  interprèles  antérieursi  Là  difficulté  de  mettre  en  œuvre  les  docu- 
tttehts  chinois  sàUs  recourir  àUx  originaux,  apparaît  clairement  dans 
ce  passage  de  Lassen.  Il  accepte  sans  contestation  les  données  de 
Ma  Toan-lin,  mais  tient  en  suspicion  le  témoignage   original    do 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  7 

ignorer  les  procédés  ordinaires  de  l'encyclopédiste 
trop  vanté ,  pour  convertir  un  rapport  de  hasard  en 
un  rapport  de  fait;  Ma  Toan-lin  a  mis  bout  à  bout 
deux  extraits ,  sans  se  préoccuper  de  les  coordonner. 
Le  texte  original  iodiçie  daîrement  la  soumission 
des  Tahia  comme  Je  fmxÀ  de  départ  du  comput; 
mais  la  date  positive  v^eu  reste  pas  moins  indéter- 
minée. M.  Specht  ^  wxjùO^td  arbitrairement  d^abaisser 
la  conqiiête  des  Ta-hiia|oipiçii*après  l'an  2  4  de  notre 
ère  «  parce  que  l'Histoire  des  premiers  Han  n'en  fait 
pas  mention  ».  La  raison  est,  en  principe,  inadmis- 
sible :  les  notices  sur  îes  peuples  étrangers ,  incor- 
porées dans  les  Annalea,  ue  prétendent  pas  tracer 
un  historique  complet  <îe  tous  ces  peuples  ;  le  rédac- 
teur se  contente  d'y  réunir  les  informations  obtenues 
de  temps  à  autre,  au  hasard  des  circonstances.  Le 
témoignage  de  l'histoire  officielle  nous  apprend  qu'à 
partir  de  l'ère  chrétienne,  les  relations  entre  les  Han 
et  le  versant  occidental  du  Pamir  étaient  anéanties. 
Plus  tôt  encore,  1  empereur Youan-ti  (48-3 3 av.  J.-C.) 
avait  renoncé  à  venger  l'insvdte  faite  à  son  ambassa- 
deur par  le  roi  du  Ki-pin  «  parce  que  le  pays  était  im- 
praticable,, et  que  les  communications  par  l'HindoU- 
Kouch  étaient  coupées  ».  Son  successeur,  Tch'eng-ti 
(3 2-7  av.  J.-C),  se  refusa  également  à  renouer  des 
relations  avec  le  Ki-pin ,  parce  que  *  ces  peuplades 
criminelles  étaient  séparées  de  la  Chine  par  des  passes 

THistoire  des  second»  Han  ;  il  confond  en  effet  cette  dynastie  avec 
ia  petite  dynastie  Hioi,  qui  régna  de  9/17  à  961  après  J.-C. 
^  Études.,  »y  334t  note  4* 


8  JANVJER-FÉVRJER  J897. 

impraticables*».  Le  Ki-pin  était,  au  nord- ouest, 
limitrophe  des  Yue-tchi;  ainsi,  dès  ce  moment,  les 
.mêmes  obstacles  les  isolaient  de  la  Chine,  et  leurs 
destinées  cessaient  par  conséquent  d'intéresser  la  cour 
impériale.  L'argument  a  silentio ,  appliqué  à  la  chro- 
nologie de  cette  période,  y  serait  donc  déplacé. 
Mais,  en  fait,  ^Histoire  des  premiers  Han  connaît 
la  conquête  des  Ta-hiâ  par  les  Yue-tchi,  et  la  men- 
tionne même  à  plusieurs  reprises.  La  notice  sur  les 
Yue-tchi ,  traduite  par  M.  Specht ,  dit  expressément  : 
«  Les  Yue-tchi  s'en  allèrent  au  loin ,  passèrent  au  delà 
de  Ta-wan,  battirent  les  Ta-hia  dans  l'ouest  et  les 
soumirent.  Leur  chef  établit  alors  sa  résidence  au 
nord  de  la  rivière  Wei  (Oxus).  »  Et  elle  ajoute, 
presque  aussitôt  après  :  «  Les  Ta-hia  n'avaient  pas  un 
souverain  ou  un  magistrat  principal;  chaque  ville, 
chaque  bourgade  était  gouvernée  par  son  magistrat. 
La  popvdation  était  faible  et  craignait  la  guerre. 
Lorsque  les  Yue-tchi  arrivèrent,  ils  les  soumirent  ^  ». 
En  vain  on  tenterait  de  distinguer  deux  phases 
successives  de  l'occupation,  la  soumission  d'abord, 
puis  la  conquête  totale.  L'histoire  des  seconds  Han , 
qui  se  rapporte  à  la  période  la  plus  prospère  des 
Yue-tchi,  leur  donne  pour  capitale  la  ville  de  Lan- 
cheu^;  l'histoire  des  premiers  Han  désigne  aussi  la 

'  A.  Wylie,  Notes  on  ihe  Western  Régions,  traduit  du  Tsien-Han- 
chou,  livre  96,  1'"  partie,  dans  le  Journal  of  anthropologiccd  In- 
stitute,  1880,  20-73  (notice  sur  le  Ki-pin). 

*  Etudes . . . ,  32  2. 

*  La  variante  apparente  Kien-cheu ,  dans  l'histoire  des  premiers 
rian,  n'est  due  qu'à  la  confusion  de  deux  caractères  presque  iden- 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHKS.  9 

même  ville  comme  la  capitale  des  Yue-tchi.  Nous 
savons  d'autre  part,  par  le  témoignage  de  Seu-ma 
Ts'ien ,  fondé  sur  le  rapport  de  Tchang-k'ien ,  que  la 
ville  de  Lan-cheu  était  la  capitale  du  territoire  des 
Ta-hia.  Pour  installer  leur  capitale  dans  la  capitale 
des  Ta-hia,  les  Yue-tchi  devaient  être  nécessaire- 
ment les  maîtres  de  ce  territoire.  Enfin  l'histoire  des 
seconds  Han,  qui  reproduit  en  la  rectifiant  expres- 
sément la  division  des  Yue-tchi  en  cinq  principautés 
indiquée  par  l'histoire  des  premiers  Han ,  marque 
de  plus  qu'elle  s'accomplit  aux  dépens  des  Ta-hia. 
«Ils  passèrent  chez  les  Ta-hia  et  partagèrent  leur 
royaume  en  cinq  principautés.  .  .  »  Ainsi  l'Histoire 
des  premiers  Han  mentionne  expressément  la  sou- 
mission des  Ta-hia  et  atteste  l'annexion  de  leur  ter- 
ritoire au  domaine  des  Yue-tchi.  La  soumission  des 

tiques.  Seu-ma  T'sien  et  l'Histoire  des  seconds  Han  garantissent  la 
lecture  Lan-cheu.  Le  mot  lan  ^  désigne  des  plantes  dont  on  ex- 
trait des  couleurs  pour  teindre  en  bleu  ;  l'analogie  du  nom  de  Hoa 
cheu  «(la  ville)  aux  fleurs»,  pour  désigner  Kusumavatî,  c'est- 
à-dire  Pâtaliputra,  donne  à  croire  que  Lan-cheu,  n'est  pas  une 
transcription,  mais  une  traduction.  Lan-cheu  pourrait,  en  ce  cas, 
correspondre  à  Puskalâvatî  ou  Puskarâvatî  «  (la  ville)  au  lotus  bleu  ». 
L'importance  de  cette  cité  est  attestée  chez  les  classiques  par  Stra- 
bon ,  Pline ,  le  Périple  ,.Ptolémée  et  Arrien  ;  d'après  Târanâtha  (p.  62), 
le  fils  du  roi  Kaniska  y  avait  établi  sa  résidence  royale.  Un  conte 
d'Açvaghosa  ( Sûtrâlamkâra ,  p.  87^)  a  pour  héros  un  peintre  du 
royaume  de  Puskalâvatî  (Fou-kie-lo-wei)  [cf.  p.  42,  note];  M.  Beal 
(Buddhist  Literature  in  China,  i36)  a  lu  Fou-kie-la,  traduit 
Bactres,  et  signalé  ce  passage  comme  une  preuve  que  les  vihâras 
de  l'Inde  étaient  de  bonne  heure  décorés  par  des  artistes  de  Bac- 
triane ,  où  l'art  grec  dominait.  Le  territoire  des  Ta-hia ,  selon  Seu- 
ma-Ts'ien,  confmait  à  l'Inde  et  était  situé  au  sud  de  l'Oxus.  La 
position  de  Puskalâvatî  s'adapte  à  ces  indications. 


10  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

Ta-hia  par  les  Yue-tchi  est  encore  rappelée  Ibrmelle- 
nient  dans  la  notice  sur  le  Ki-pin  :  «  Jadis,  quand  les 
Hioung^nou  subjuguèrent  les  Ta  Yue-tchi,  ceux-ci 
émigrèrent  à  TOuest ,  soumirent  les  Ta-hia  ;  sur  quoi 
le  roi  des  Se  [Çakas*]   alla  au  Sud  et  régna  sur 

*  L'identité  des  5^  et  des  Çahas,  combattue  par  Lassen  [Ind. 
Alt.,  ^^  376)  ne  souffre  cependailt  pas  de  doute.  Le  caractère  ^ 
Se,  employé  à  figurer  le  nom  de  ce  peuple,  est  régulièrement  affecté 
dans  la  transcription  du  sanscrit  à  représenter  le  son  saka,  par 
exemple  dans  On-po-se  «upâsaka»,  Mi-cha-ie  «  hiahîçâsaka  ».  La 
tradition  indienne,  si  souvent  incriminée  à  la  légère,  distingue  en 
fait  deux  races  et  deux  dynasties  d'envahisseurs  scythiques.  Les 
Purânas  classent  à  côté  des  rois  Yavanas  les  rois  Cakas  et  les  rois 
Tukhâras  ou  Tusâras  (Tochari,  Tou-ho-lo).  Le  Vâyu-P.  compte 
10  Çakas;  le  Matsya-P. ,  18;  le  Visnu-P. ,  16;  le  Bhâgavata  altère 
le  nom  en  Kaûkas,  et  en  compte  également  16.  Le  nombre  des  rois 
Tukhâras  est  uniformément  de  i4.  Une  durée  de  3oo  ans  (Brah- 
mânda]  ou  38o  ( Vâyu,  Matsya)  est  assignée  aux  Çakas,  de  5oo  ans 
(Matsya,  7000?)  aux  Tusâras.  La  tradition  chronologique  des 
Jainas ,  résumée  dans  leurs  versus  memoricdes  (/.  v4. 11 ,  p.  362  ] ,  ignore 
les  Tukhâras  et  ne  connaît  qu'un  seul  Çaka  (Saga),  lequel  règne 
quatre  ans;  ce  Çaka  est  évidemment  le  sâhânusâhi  du  Çakakûla 
associé  à  l'histoire  de  Kâlakâcârya  (  cf.  Jacobi ,  Z,  D.  M,  G. ,  xxxiv , 
[1880],  247-318,  et  Leumann,  i5.,  XXXVII  [1 883],  493-52i).  Chez 
les  bouddhistes ,  un  passage  du  Samyuktâgama ,  cité  dans  une  com- 
pilation chinoise  du  v-vi*  siècle  (  Che-kia-pou ,  par  Seng-iou,  vers 
l'an  5oo;  Nanjio,  i468;  coll.  Fujishima,  xxxv,  1,  p.  71*  fin), 
prédit  la  domination  simultanée  des  Ye-po-ho  (Yavanas)  au  nord, 
des  Che-kia  (Çakas)  au  sud,  des  Po-la-p'o  (Pahlavas)  à  l'ouest,  des 
Teou-cha-lo  (Tusâras)  à  l'est.  Le  Vibhâsâçâstra  (Nanjio,  1279, 
coll.  Fujishima ,  xxii ,  9  ) ,  traduit  en  chinois  par  Saûghahhûti  en 
383  après  J.-C.,  mentionne  dans  une  intéressante  discussion  la 
langue  des  Tcken-tan  (Chinois)  et  celle  des  Teou-Âî' iu-/e  (Tukhâra). 
«  Le  Bhagavat  connaît  la  langue  Tchen-tan  mieux  que  les  hommes 
du  Tchen-tan;  le  Bhagavat  connaît  la  langue  Teon-k'iu-le  mieux  que 
les  hommes  du  Tcou-i'iu-/c»  (p.  59*).  La  version  chinoise  d'un  autre 
texte  bouddhique,  le  Pou-sa-chen-kie-king  (Bodliisattva-caryâ-nir- 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  11 

le   Ki-pin^))  Cet  événement  is'était  donc  accompli 

deçà;  Nanjio,  io85]  traduit  en  43 1  par  Gunavarman ,  substitue 
dans  un  passage  analogue  le  nom  des  Yue-tchi  à  celui  des  Tukhâ- 
ras  ;  il  énumère  parmi  les  «  parlei^  inférieurs  »  les  sons  du  royaume 
To-pi-lo  (Drâvida),  les  sons  de  Siu-te,  de  Yue-tcki,  de  Ta-ts'in,  de 
Ngan-si,  de  Tchen-tan  (chap.  2;  coll.  Fujishima,  xv,  1,  33^).  Le 
Mahâ-Bhârata  nomme  fréquemment  les  Tukhâras ,  presque  toujours 
associés  aux  Yavanas  et  aux  Çakas ,  et  même  aussi  aux  Pahlavas  et 
aux  Cînas,  comme  dans  les  passages  précédents  (M,  Bh.,  2,  i85o; 
3,  1990,  i235o;  6,  3297;  8,  3652;  12 «  2429).  Déjà Lassen  (Ind, 
Alt,  IP,  38 1)  et,  indépendamment  de  toute  spéculation  chronolo- 
gique, M.  Von  Hichthofen  [China,  I,  439,  n.  5)  ont  identiGé  les 
Ta- Yue-tchi  avec  les  Tochari  des  classiques ,  <î'est-à-dire  lei  Tukhâ- 
ras. Si  le  nom  de  la  dynastie  Tukhâra  ne  s'est  pas  encore  rencontré 
dans  les  documents ,  il  n'y  a  pas  lieu  d'en  être  surpris.  «  Tous  les 
pays,  eh  parlant  du  souverain,  l'appellent  roi  des  Koei-choang 
(Kouchans).  Les  Han  (Chinois),  selon  leur  ancienne  dénomina- 
tion, les  appdlent  Ta- Yue-tchi.  »  [Heou-Han-chon,  ap.  Specht,  loc. 
laud.) 

Plus  tard ,  le  nom  des  Tttruskas  (  Ton-Mue  )  se  substitué  à  celui 
des  Tukhâras  (  Tou-ho-lo  )  ;  la  formation  de  ce  nouvel  ethnique  pré- 
sente avec  la  formation  des  noms  royaux  Kaniska ,  Huska ,  Yâsuçka 
une  analogie  frappante;  un  parallélisme  identique  semble  justement 
s'établir  entre  les  ti'anscriptions  grecques  de  ces  mois  :  Kanêrki, 
Hoérki,  en  face  de  Kaniska,  Huviska,  TôUrkôi  eh  fa^e  de  Turuska. 
La  notation  plus  délicate  du  sanscrit  Bemble  avoir  différencié  deux 
phonèmes  confondus  par  le  grec  et  le  chinois;  Tourkoi  et  Tou- 
kiue  d'une  part ,  Turuska  de  l'autre ,  supposent  iln  original  tel  que 
Tour  -\-x-\-]LAy  l'inconnue  étant  sans  doute  la  spirante  gutturale 
très  forte  que  le  grec  a  essayé  de  transcrire  F (  cf.  p.  37  note). Kaniska 
est  alors  désigné  expressément  comme  un  Turuska  (  Râjatar.  ,1, 170); 
les  rois  turcs  [Ton-kiûe)  qui  occupent  le  Gàndhâra  au  viii'  siècle 
le  réclament  comme  l'ancêtre  de  leur  race  (  Itinéraire  dHOa-K'ong , 
J.  A,,  1896,  2,  356).  Une  indication  de  Hemacandra,  qui  me 
semble  avoir  jusqu'ici  échappé  .aux  recherches,  confirme  bien 
la  nationalité  de  ces  rois.  «  Turuskâs  tu  çâkkayah  syuhv  (v.  959).  Les 
çâkhi  de  ce  texte  sont  certainement  les  çâhi  de  la  Râja-tarai'iginî, 
rois  du  Gàndhâra. 

^  Wyiie, 7oc. /aucî. 


12  JA.WIKR-FKVRIER  1897. 

avant  la  lin  de  la  première  dynastie  Han,  et  sans 
doute  à  1  époque  où  des  relations  fréquentes  avec  le 
Si-yu  (Occident)  permettaient  d'en  suivre  les  vicis- 
situdes. Nous  pouvons  arriver  à  une  datation  moins 
flottante  encore.  Seu-ma  Ts'ien,  qui  composait  ses 
Mémoires  historiques  environ  cent  ans  avant  Tère 
chrétienne,  y  a  inséré,  au  chapitre  cxxiii,  une  longue 
relation  des  voyages  de  Tchang-k'ien  ;  ses  informa- 
tions sur  les  Yue-tchi   et   les  Ta-hia  concordent 

• 

presque  littéralement  avec  la  notice  de  THistoire 
des  Han  et  attestent  une  origine  identique;  les  deux 
historiens  ont  fidèlement  reproduit  le  récit  de 
Tchang-k'ien.  «Les  Ta-hia,  dit  Seu-ma  Ts'ien, 
n'avaient  pas  de  souverain  ;  chaque  cité ,  chaque  ville 
élisait  son  chef.  Les  soldats  étaient  faibles  et  lâches  à 
la  bataille,  bons  seulement  à  faire  du  commerce. 
Les  Yue-tchi  vinrent  de  l'ouest,  les  attaquèrent,  les 
défirent  et  établirent  leur  souveraineté  »  ^  La  sou- 
mission des  Ta-hia  était  donc  un  fait  accompli  dès 
le  voyage  de  Tchang-k'ien,  vers  126  avant  J.-C.  La 
biographie  de  Tchang-k'ien  contenue  dans  l'Histoire 
des  premiers  Han  ^-  confirme  ces  données  et  les  pré- 
cise davantage.  Quand  Tchang-k'ien,  après  sa  longue 
captivité  chez  les  Hioung-nou,  parvint  enfin  chez  les 
Yue-tchi ,  «  la  veuve  du  roi  tué  par  les  Hioung-nou 

*  Kingsmill ,  The  Intercourse  oj  China  with  Eastern  Tiirhestan  and 
the  adjacent  countries  in  the  second  century  B,  C.  dans  J.  JR.  A.  S. 
n°  1,  XIV,  82.  J'ai  emprunté  la  traduction  de  M.  Kingsmill,  mais, 
en  fait,  le  texte  de  Seu-ma-Ts'ien  est  presque  entièrement  identique 
au  Tsien-Han-chou. 

*  Tsien-Han-chou,  livre  61;  trad.  Wylie,  loc.  laud.  Appendix. 


\ 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  13 

lui  avait  succédé,  et  ils  avaient  soumis  les  Ta-hia  ». 
Le  rapport  de  Tchang-k*ien  à  Tempereur-  marque 
encore  plus  clairement  Tenchaînement  des  faits. 
Expulsés  de  leur  territoire  par  les  Hioung-nou 
(i65  av.  J.-C),  les  Yué-tchi  avaient  envahi  le  pays 
des  Ou-suenn,  leurs  voisins  de  Touest,  et  tué  lem* 
roi  Nan-teou-mi;  puis,  continuant  leur  marche  vers 
Touest,  ils  avaient  attaqué  le  roi  des  Se  (Çakas),  et 
les  Se  s'étaient  enfuis  bien  loin  au  sud,  abandonnant 
leurs  terres  aux  Yue-tchi.  Mais  le  fils  de  Nan-teou- 
mi,  Koenn-mouo,  resté  orphelin  dès  le  berceau, 
avait  été  nourri  miraculeusement  par  une  louve, 
puis  recueilli  par  le  roi  des  Hioung-nou;  devenu 
grand,  Koenn-mouo  attaqua  les  Yue-tchi,  qui  s'en- 
fuirent vers  l'Ouest  et  allèrent  s'établir  sur  le  terri- 
toire des  Ta-hia.  L'intervention  de  Koenn-mouo 
exige  au  moins  vingt  ans  d'intervalle  entre  la  défaite 
des  Ou-suenn  et  la  soumission  des  Ta-hia  ;  le  premier 
événement  se  passe  peu  de  temps  après  l'an  1 65  ;  le 
second  tombe  donc  vers  l'an  iZio  et  précède  d'assez 
longtemps  l'arrivée  de  Tchang-k'ien  chez  les  Yue- 
tchi.  Si  l'avènement  de  la  dynastie  Kouchane  suit 
d'environ  un  siècle  la  soumission  des  Ta-hia,  il  se 
place  vers  le  milieu  du  premier  siècle  avant  l'ère 
chrétienne. 

Les  noms  des  deux  premiers  rois  Kouchans  cités 
par  l'Histoire  des  Han  postérieurs  ne  se  laissent  pas 
identifier  avec  assurance.  Cunningham  *  a  proposé 

*  Coins  ofthe  Tochari ,  Kushàns  or  Yue-ii,  dans  Numisniatic  Cliro- 
nicle,  1889,  268-3 11. 


14  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

de  reconnaître  dans  Kieou-tsieou-k*io ,  fondateur  de 
la  dynastie,  le  roi  Kujulakadphisês  ou  Kozolakada- 
phês  des  monnaies ,  qui  frappe  d'abord  en  compagnie 
du  roi  grec  Hermaios,  puis  seul,  et  qui  porte  sur  ses- 
deux  séries  le  titre  de  kusana.  Hemakadphisês  cor- 
respondrait en  ce  cas  à  Yen-kao  [tchenn-tai].  L'iden- 
tité de  ces  deux  noms  est  admissible ,  car  le  caractère 
y^M  transcrit  fréquemment  la  syllabe  yam  du  sanscrit. 
Le  second  document  chinois  que  je  vais  maintenant 
examiner  confirme  ces  données  et  les  complète. 

Le  Compendiam  des  Weï,  dans  une  curieuse 
notice  sur  le  bouddhisme  que  le  San-koe-tchi  nous 
a  conservée,  fait  mention  des  Yue-tchi.  Pauthier, 
qui  avait  rencontré  ce  passage  reproduit  dans  la 
Notice  sur  Tlnde  du  Pien-i-tieny  Ta  traduit  ainsi  : 
«  La  première  année  Youan-tcheou  de  Aï*ti  des  Han 
(2  ans  avant  notre  ère),  King-lou,  disciple  d'un 
savant  lettré ,  reçut  du  roi  des  Grands  Yue-tchi  un 
envoyé  nommé  I-tsun-keou  ;  il  reçut  en  même  temps 
un  livre  bouddhique  qui  disait  ^  «  Celui  qui  sera 
«  établi  de  nouveau ,  c'est  cet  homme  ^  !  »  M.  Specht  a 
savamment  discuté  cette  traduction  ^  ;  il  s'est  reporté 
au  texte  primitif,  a  recueilli  les  variantes  introduites 
par  les  compilateurs  et  s'est  constitué  un  texte  éclec- 
tique pour  aboutir  à  cette  traduction  :  «  [Dans  l'Inde 
centrale,  il  y  avait  un  saint  homme  appelé  Cha-liu- 
si].  La  première  des  années  Youan-tcheou  de  Aï-ti 
des  Han  (2  ans  avant  notre  ère),  King-lou,  disciple 

^  Examen  métkodùjue  des  faits  qui  concernent  le  Tkian-tchu,  là. 
^  ?iiote  sur  les  Vue-tcAi,  dans  J.  A»»  1890,  i,  i8o-i85. 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  15 

de  ce  docteur,  reçut  du  roi  des  Grands  Yue-tchi 
lin  envoyé  nommé  I-tsun-keou,  et  lui  donna  un  livre 
bouddhique  qui  disait  :  «  Dans  le  royaume ,  celui  qui 
«sera  élevé  de  nouveau  fsur  le  trône),  cest  cet 
«homme!  »*. 


^  M.  Specht  pré^çnd  ensi^i^  reti^uver  saus  le  nom  dl-tsun^keou 
un  originid  Huska ,  tout  en  déclinant  d'examiner  «  si  ce  Ouchka  fut 
le  premier  des  trois  rois  Tourouchka  nommés  par  l'histoire  du 
Cachemire  ».  Les  règles  ordinaires  de  transcription  et  Tusage  de  la 
langue  s'opposent  radicalement,  à  oett^  inteiprétation.  M.  Specbt 
admet  que  le  caractère  ^  i  représente  ici ,  par  exception ,  le  son 
ou;  mais,  en  fait,  ce  caractère  est  constamment  affecté  à  la  tran- 
scription de  ri  sanscrit.  Le  caractère  ^  ts'nn  ne  se  rencontre  pas  en 
transcription  ;  une  lettre  homophone  est  indiquée  par  Julien  comme 
l'équivalent  du  sanscrit  ckan  dans  Krakucchanda.  Mais  Huska  est 
écrit  en  sanscrit  avec  la  sifflante  cérébrale,  qui  n'a  pas  de  rapport 
avec  la  sourde  palatale  aspirée  employée  dans  Krakucchanda  ;  enfin , 

si  keon  P  représente  ha  dans  la  méthode  de  Julien ,  c*est ,  par  une 
exception  caractéristique,  dans  le  nom  seul  de  fanaka-muni.  Mais 
justement  la  syllabe  initide  du  nom  de  ce  saint  est  indécise;  le  pâli, 
confirmé  par  l'inscription  népalaise  d'Açoka,  emploie  la  forme 
iConâgamana;  l'emploi,  dans  la  transcription  chinoise,  du  son 
k'eou-kvL,  ko  sanscrit,  s'explique  ainsi.  [Ce  parallélisme  de  deux 
formes,  Kanaka-muni  et  Konâga-mana  parait  se  reproduire  entre 
la  forme  classique  Çakyamuni  (Buddha)  et  la  forme  CAKAMANO 
(BOYAO)  inscrite  sur  les  monnaies  de  Kaniska.]  La  transcrip- 
tion normale  d'I-tsun-keou  donnerait  I-chan-ko,  qui  s'écarte  fort  de 
Huska. 

Mais  le  mot  kîeovi  n'a  pas  ici  une  simple  fonction  phonétique  ;  il 
fait  corps  avec  le  mot  suivant  cheou  ^  «  recevoir  »  ;  les  deux  termes 
forment  une  locution  usuelle,  avec  le  sens  de  ore  recipere  «recevoir 
oralement  » ,  et  cette  locution  a  pour  contre-partie  l'expression  égale- 
ment usuelle  P  fj  k^eou'cheou,  signifiant  ore  tradere  «commu- 
niquer oredement»  (voir  par  exemple  Dict,  Couvreur,  s.  v.  cheou); 
pour  des  exemples  de  k'eou-cheou  «recevoir  oralement»,  cf.  par 
exemple  Seu-ma  Tsien,  ch.  xiv,  i*  :  «  soixante-dix  disciples  reçurent 


NOTKS  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  17 

plus  un  Chinois,  mais  un  Indien;  Tenvoyé  des  Yue- 
tchi  ne  remet  plus  un  texte  bouddhique  :  il  le  reçoit. 
Quelles  que  soient  les  incontestables  difficultés  du 
texte,  les  modifications  introduites  par  M.  Specht 
sont  inacceptables  en  fait.  Sans  parler  ici  de  la  suite 
des  idées  imposée  par  le  contexte,  sans  discuter  la 
singularité  de  la  coupure  adoptée  en  tête  de  la  phrase , 
je  ne  m  arrêterai  que  sur  deux   points   essentiels. 

Tan  2  avant  J.-G.  glorifiaient  ainsi  Çàriputra  au-dessus  des  autres 
disciples,  et  jusqu'à  le  placer  à  coté  du  Bouddha,  on  est  fondé  à 
croire  que  ces  ouvrages  émanaient  de  l'école  de  l'Abhidharma, 
qui  se  réclamait  de  \m.  M.  Kern  [Buddhismns,  II,  352)  observe 
que  «Çàriputra  avait  une  vaste  réputation  comme  le  type  idéal 
des  Abhidharmistes».  Le  concile  de  Kauiska  semble  avoir  marqué 
le  triomphe  de  cette  école  :  le  président  du  concile,  Vasumitra, 
est  un  des  plus  célèbres  Abhidharmistes,  et  les  cinq  cents  Arhats 
qui  s'y  réunirent  sont  toujours  désignés  comme  les  auteurs  du 
grand  traité  sur  l'Abhidharma  :  Abhidharma-mahâ-vibhàsâ-çâstra. 
L'éloge  exalté  de  Çàriputra ,  consigné  dans  les  ouvrages  communiques 
à  King-lou  et  passé  de  là  dans  l'histoire  chinoise ,  serait  le  contre- 
coup immédiat  du  concile  réuni  par  Kaniska. 

Un  passage  du  leou-Iang-tsa-tchou  1§^  |^  ^  ^§.  (chap.  ii, 
p.  38o),  inséré  dans  le  Pai:hai,  Bibl.  nat.,  nouv.  fonds  6i8', 
vol.  9 ,  et  que  je  dois  à  l'obligeante  amitié  de  M.  Chavannes ,  suggère 
toutefois  une  autre  interprétation.  L'ouvrage  mentionne  le  voyage 
de  Lao-tzeu  dans  l'Inde  oii  il  devint  le  Bouddha.  «  Il  y  a  des  livres 
de  la  discipline  [kiai,  vinaya]  en  neuf  myriades  de  sections;  c'est 
là  précisément  les  sûtras  de  seconde  institution  des  grands  Yue-tchi 
que  les  Han  (Chinois)  ont  reçus.»  (^  ]^  ^  ^  M  ^  f^  A. 
J^  ^  .{^ .)  La  légende  si  répandue,  et  rappelée  dans  ce  passage, 
qui  fait  reparaître  Lao-tzeu  dans  l'Inde  sous  le  nom  du  Bouddha 
permettait  de  classer  les  sûtras  bouddhiques  comme  la  seconde  in- 
stitution du  philosophe  chinois  qui  avait  donné  comme  sa  première 
institution  le  Tao-te  king.  l/iterum  institutor  et  Valtera  institutio  sj 
rapporteraient  au  Bouddha  lui-même  considéré  comme  la  méta- 
morphose de  Lao-tzeu. 

l\.  2 


18  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

Ki]:^-lou  est  un  Chinois  :  son  nom  le  décèle,  son 
titre  le  garantit.  Il  est  qualifié  de  pou(hchea  ti-tzea; 
Pauthier  traduit  littéralement  :  «  disciple  d'un  savant 
lettré».  Mais  ce  titré  n'est  point  vague,  comme  la 
traduction  semble  l'impliquer.  Les  poao-chea  ti-tzea 
sont  les  élèves  titulaires  du  collège  impérial  fondé 
sous  Ou-ti  des  premiers  Han,  en  124  avant  l'ère 
chrétienne^.  L'empereUr  Ou-ti,  qui  avait  étendu  si 
glorieusement  le  domaine  des   Han    et   qui   avait 
envoyé  Tchang-k'ien  explorer  les  contrées  de  l'Oc- 
cident ,  avait  voulu  s'assurer  une  jDépinière  d'élèves 
officiers  «nommés  d'après  leur  mérite,  et  avancés 
régulièrement  par  voie  d'examen  ».  L'édit  de  fonda^ 
tion  leur  assignait ,  entre  autres  emplois ,  la  fonction 
d'«  suinalistes  assistants  et  voyageurs  chargés  de  par- 
courir le  domaine  impérial  ».  Coïncidence  significa- 
tive :  parmi  les  officiers  envoyés  à  la  recherche  des 
livres  bouddliiqpies  dans  l'Inde,  sous  le  règne  de 
Ming-ti  (65  J.-C),  figurent  des  poao-chea  ti-tzeu'^. 
Comment  King-lou,  fonctionnaire  chinois,  entra-t-il 
en  relations  avec  les  Yue-tchi?  Reçut-il  un  envoyé 
du  roi  des  Yue-tchi ,  comme  paraît  l'indiquer  le  Com- 
pendiam  des  JVeP?  Fut-il  chargé  d'une  mission  chez 

.  ^  Biot,  Eftai  sur  tkistoire  de  l'instruction  publique  en  Chine,  io4 
io6, 109» 

•  Kao  seng  tchoan,  ch.  i,pb  i*,  biogr.  de  Kâçya  Mâtanga;  Ti-fenn 
k'ing-t'ai'cheu,  composé  par  Tempereur  T'ai-tsoung  des  T*ang 
[62  7-65o[  (coll.  Fujishima,  boîte  xxii,  fasc.  7,  ult.  pag») 

^  On  peut  toutefois  considérer,  dans  le  Gompendium  des  Wei , 
l'expression  cheou, ,  »cheu  ^  ^  comme  une  formation  passive, 
et  la  rendre  en  conséquence  :  c  U  fut  envoyé  ea  mission  •  • .  t •  On 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  19 

les  Yue-tchi,  comme  l'énoncent  expressément  deux 
textes  du  vîi*  siècle?  La  cjuëstibh  est  secondaire  et  doit 
être  réservée.  Mais  le  fait  certairi ,  fc  est  qtié  Kîng^ 
lou  reçut  des  Yue-tchi,  et  j)àr  une  cotïiinùhicàtion 
orale,  des  ouvrages  bouddhiques.  Là  leçon  de  deux 
encyclopédies,  compilées  tardivement  aVec  Tincurie 
Coutumière  à  ce  genre  d'ôiiVrages,  né  sàùràii  pré- 
valoir contre  le  texte  Original  du  Corhpendidm ,  soii- 
tenu  au  reste  par  dès  compilations  plus  nombreuses 
encore  :  Géographie  de^  Tàng ,  Ma  Toah^lih,  Pien- 
i-tien.  Une  rédaction  iridépendànte  et  de  date  an- 
cienne  confirme  au  surplus  par  im  double  témoi- 
gnage la  leçon  admise  dans  le  Coràpendiam  des  fVei. 
Le  savant  Tao-siuen  (SgS-GGy),  contemporain  de 
Hioueii-tsailg  et  défensetlr  zélé  deïa  foi  bpuddhîcjuej 
passant  en  revue  les  progrès  de  la  religion  eh  Chine, 
rapporte  ainsi  fcet  épisode  ^  :  «  L  aiiriée  Youàn-tchëpu 

rétablit  ainsi,  sur  ce  point  particulier,  l'abcôrd  entre  le  Coiilpehdium 
et  Tao-siuen.  [M.  Devéna,  qui  a  bien  voulu  me  communiquer  ses 
remarques  personnelles ,  adopte  aussi  cette  interprét|ition  ;  mais ,  à 
son  avis ,  il  est  nécessaire  en  ce  cas  de  considérer  Ta-  Yne-tchi-wang 
«  le  roi  des  Grands  Yue-tchi  »  comme  Fagént  réel  dé  lattion  expri- 
mée au  passif,  et  I-ts'un  comnîé.  le  nom  de  lieu  régi  par!|e  verbe 
ckeou;  il  traduit  en  conséquence  :  King-lou  fut  envoyé  par  le  roi 
des  Grands  Yue-tcbi  (litt,  reçut  du  roi  des  Grands  Yue-tçhi  une 
mission)  k  I-ts'un *,  M.  Devéria  croit  reconnaître  sous  cette  tran- 
scription le  nom  de  l'Udyâna  ou  d'Ûjjayinî. 

Si  l'on  admet  cette  eiplicatibn ,  lé  fait  rapporté  nous  ramène 
encoi«  vraisemblablement  au  temps 'de  Kaniska.  Maître  d'un  domai^,e 
qui  couvrait  une  partie  de  riride  et  de  la  Chiiie ,  il  était  loisible  a 
ce  prince,  et  à  ce  prince  seul,  d'employer  un  fonctionnaire  cbinois 
à  une  mission  en  pays  indien.  ] 

^  Che-kia-fang-tcki   (Ndtijio,   147O;  doU.  PUjîshitiià,  îlxiV.    i, 

2. 


20  JANVIER. FÉVRIER  1897. 

de  Aï-ti  (  2  ans  avant  notre  ère) ,  on  envoya  King-hien 
jusqpie  dans  le  royaume  des  Grands  Yue-tchi;  cest 
pourquoi ,  ayant  appris  par  cœur  des  textes  sacrés  du 
Bouddha,  il  revint  en  Chine.  Alors  on  pratiqua  peu 
à  peu  les  observances  du  Bouddha.  »  La  célèbre 
encyclopédie  bouddhique  Fa-iaen-tchoa-Un ,  compilée 
par  Tao-cheu  en  668,  rapporte  le  fait  en  des  termes 
iden  tiques  ^  Le  nom  du  fonctionnaire  est  légèrement 
altéré  ;  mais  le  fait  positif  demeure.  Deux  ans  avant 
Jésus-Christ,  la  Chine  connut  pour  la  première  fois 
les  sûtras  {king)  du  Bouddha,  par  Imtermédiaire 
des  Yue-tchi. 

La  numismatique  nous  laisse  suivre  Thistoire  reli- 
gieuse des  Yue-tchi  depuis  la  fondation  de  la  dynastie 
Kouchane^.  Les  monnaies  de  Kujulakadphisés  et  de 
Hemakadphisês  ne  portent  pas  d'autre  divinité  que 
THêraklês  hellénique  et  le  Çiva  indien;  Hemakad- 
phisês étale  même  une  prédilection  marquée  pour 
Çiva,  qu'il  aime  à  représenter  sous  ses  divers  aspects, 
seul,  armé  du  triçûla  ou  accompagné  de  sa  divine 
monture  Nandi^.   Le  Bouddha  n'apparaît  sur  les 

lod**)  :  Ngai'ti yonan-cheou  nien,  cheu  (^J)  King-hien  (^  jj) 
wang  (  :^)  Ta-Yne-tchi  koao.  /n  (  Q  ]  soung  (^£)  Feoa-t'on  king- 
hojn  (i§)  Han.  Tan  g -cheu  chao  (U)  hing  [fj')  Feoa-t'ou  tcA:a- 
kiaii^j^), 

*  Fa-inen-tchou-lin,  (Nanjio,  i482 ,  coll.  Fujishima,  xxxvi,  5-io) 
cbap.  12  (=  cbap.  20  de  Téd.  des  Ming),  p.  io8\  L'accord  de  deux 
ouvrages  si  importants  prouve  qu'à  ce  moment  la  tradition  boud- 
dhique sur  le  voyage  de  King-hien  était  bien  fixée. 

*  Cunningham,  Coins  of  ihe  Kushâns  or  Great  Yne-ti,  dans 
Numismatic  Chron.,  1892,  40-82;  98-169. 

'  L*épithète  de  mahisvarasa,  appliquée  à  Hemakadphisês  sur  ses 


i 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  21 

monnaies  qu'iavec  Kaniska,  et  il  y  prend  aussitôt  une 
large  place.  La  brusque  et  triomphante  introduction 
du  Bouddha  sous  ce  règne  commente  bien  la  légende 
bouddhique  :  à  la  gloire  qui  entoure  le  nom  de 
Kaniska  dans  les  fastes  de  la  religion,  aux  circon- 
stances miraculeuses  de  sa  conversion  prédite  par  le 
Bouddha  lui-même,  on  sent  encore  quel  prix  TEglisé 
attachait  à  la  conquête  de  ce  barbare.  La  conversion 
de  Kaniska,  c'est  le  baptême  de  Clovis.  L'apostolat 
bouddhique ,  longtemps  arrêté  dans  son  élan  vers  le 
Nord-Ouest,  voit  tout  à  coup  s'ouvrir  un  domaine 
immense,  qu'il  pourra  sillonner  à  l'aise  sous  le  pa- 
tronage d'un  souverain  puissant  ;  d'obscurs  mission- 
naires illuminés  par  la  foi  contemplent  déjà  l'avenir 
glorieux  de  la  propagande,  les  Tukhâras,  les  Ginas  et 
tant  de  peuples  encore  mystérieux,  soumis  à  la  pa- 
role du  Maître.  Depuis  le  règne  inoubliable  d'Açoka- 
Piyadasi,  l'Eglise  n'avait  pas  joui  d'un  triomphe  si 
riche  de  promesses.  L'épisode  de  King-lou  (ou  King- 
hien)  en  montre  le  premier  contre-coup  dans  la 
Chine;  soixante-dix  ans  plus  tard,  un  ordre  impé- 
rial allait  mander  officiellement  des  prêtres  boud- 
dhiques à  la  cour  des  Han. 

Les  dates  ainsi  dégagées  de  part  et  d'autre  des 
documents  chinois  se  corroborent.  Si  le  premier  des 

monnaies,  ne  doit  peut-être  pas  être  interprétée  par  maheçvarasya 
«le  grand  seigneurs,  ou  mahtçvarasya  «le  maître  de  la  terre».  La 
pré  lominance  des  emblèmes  çivaîtes,  d'une  part,  et  d'autre  part 
Tnsage  épigraphique  si  répandu  plus  tard  (rois  de  Valabhî,  Harsa, 
etc.)  semblent  recommander  une  autre  interprétation  :  niàheçvfirasya 
«le  dévot  de  Maheçvara  (Çiva)». 


2%  JfNVIEB-FÉVRIER  1897. 

r9^  Koj^diaH^  est  monté  sur  le  trône  vers  le  milieu 
d,u  pr^^îier  siècle  iiYant  J.-C,  on  s  attend  à  rencon- 
Irief  le  second  de  aes  successeurs  aux  environs  immé- 
diats .de  rère  chrétienne.  Lmtervalie  dun  demi- 
siècle,  laisse  im  espace  normal  au  règne  glorieux  de 
I{iepy,-tsieoi|Tk'iQ,  aux  conquêtes  de  Yen-kao-tchin- 
tai  et  £^ux  premières  années  de  Kahiska.  Envisagée 
du  point  de  yue  i^binois,  la  question  des  Yue-tchi 
aboutit  d'ailleurs  aux  mêmes  conclusions  chrono- 
logiques. L  empire  intervient  jusqu'au  milieu  du  pre- 
mier siècle  avant  l'ère  chrétienne  dans  les  affaires 
des  peuples  qui  avoisinent  l'Inde;  les  rois  jdus  qu'à 
demi  indiens  duKi-pin  sollicitent  et  reçoivent  l'in- 
vestiture des  Han ,  quitte  à  égorger  ;ensuite  les  envoyés 
chinois.  Mais,  sowi.le  règne  de  Youan-ti  (48-33  av. 
J.-Ç .  ) ,  la  Chine  renonce  à  tirer  vengeance  d'un  a£&*ont 
sanglant  qu'elle  vient  de  subir.  Eln  vain ,  sous  la  me- 
naciç;  d'un  péril  pressant,  le  Ki-pin  vi^nt  avouer  sa 
fautQ.  et  offiir  lUie  réparation  au  successeur  de 
Youanrti;  Tch'eng-ti  (Sa-y  av.  J.-C.)  imite  la  pru- 
dente réserve  de  son  devancier,  et  sans  doute  aban- 
donne l'infortuné  Ki-pin  à  l'invasion  des  Yue-tchi 
que  Kieou-tsieou-k'io  mène  à  la  conquête.  Dès  lors 
la  dynastie  des  premiers  Han  se  débat  et  s'éteint 
dans  les  convulsions  des  guerres  civiles;  des  emp^ 
reurs  débiles,  qui  se  succèdent  rapidement  sur  le 
trône,  laissent  échapper  de  leurs  mains  défaillantes 
le  pouvoir  que  des  usurpateurs  se  disputent  à 
l'envi.  Après  les  Etats  transpamiriens,  les  provinces 
cispamiriennes  se  souïèvent  et  sç  séparent  de  l'Em- 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  25 

pire.  En  vain  le  ministre  Wang-mang,  prétendant 
au  trône,  tente  de  se  concilier  les  pays  occidentavDç 
par  de  riches  présents  (4  ap.  J.-C).  L'an  8  de  lere 
chrétienne  marque  la  cessation  officielle  des  rapports 
entre  la  Chine  et  le  Si-Yu  (Occident).  Au  témoignage 
de  rhistoriographe  impérial  Pan-kou,  la  puissance 
de  la  Chine  dans  ces  régions  était,  à  la  fin  de  la  pre- 
mière dynastie  Han,  en  Tan  2 3  de  lere,  réduite  à 
rien.  L'héritier  de  la  suprématie  chinoise  était  sans 
doute  le  roi  des  Kouchans,  Kaniska^  Si  nous  çn 
croyons  le  pèlerin  chinois  Hiouen-tsang^^  «Jes 
royamnes  voisins  étaient  émus  de  aa  renomn^ée,  et 
la  terreur  dé  ses  armes  s^étendait  jusque  chez  les 
peuples  étrangers.  lî  organisa  son  armée  et  étendit 
çe3  domaines  jusqu'à  TEst  des  monts  Tsong-ling 
(Bdlor).  Les  princes  tributaires,  établis  à  Touest  du 
fleuve  (Jaune),  redoutaient  sa  puissance  et  lui  en- 
yoy  soient  d^^  otages  «.  Le  oonquérant  Yue^tchi  avait 
ravi  aux  Han,  avec  leurs  vassaux,  leur  titre  de  suze- 
raineté,  et  lea  otages  qui  se  prosternaient  jadis  devant 

le  FUs.  du  Gid  {t'im-t^çe^)  k  Tcfeçing-ugw  m  proateri 
liaient  encore  devant  le  Fil&  du  Ciel  {devof^ra)  & 
Puskalâvatf  ou  à  Peohawar^. 


*  Mémoires ,  trad.  JuHen  ,1,42,  20a. 

*  Le  t%m-tz«a  des  Yu&-lchi  est  expressément  désigné  dans  udq 
curieuse  notice  s^r  i^Inde ,  incorporée  à  ta  version  chinoise  du  I>vâ« 
daçft-viharan«-sùtr«  {Cheu-eal-iti-lnH^,  Nanjio,  1 374 )  ; ia  traduction, 
datée  de  Sgs ,  a  pour  auteur  le  çramana  Kâlodaka,  originaire  de» 
paya  occidentaiix.  Le  sûtra,  très  court,  énumère  ks  d^kcemeats 
du  Boud4ha  pendant  kft  douze  années  de  prédication.  La  notlee 
^i  ie  teHnine  «^  pas  enfore  été,  que  je  sache,  vgnaiée;  sa  date 


24  JANVIER. FÉVHIER  1897. 

L^hypothèse  trop  généralement  admise  qui  prend 
pour  point  de  départ  de  Tère  çaka  (78  ap.  J.-C.)  le 

et  les  informations  qu'elle  contient  lui  donnent  quelque  intérêt,  et 
je  ne  crois  pas  inutile  d'en  insérer  ici  la  traduction. 

«Dans  le  len-feou-ti  (Jambudvîpa),  il  y  a  16  grands  royaumes > 
84fOOO  villes,  8  empereurs  {kono-wang) ^  4  Fils  du  Ciel (t'ien-tzenj^ 
A  Test  il  y  a  le  Fils  du  Ciel  des  Tsin  [les  Tsin  orientaux,  317-420» 
contemporains  du  traducteur  Kâlodaka  ]  ;  la  population  y  est  très 
prospère.  Au  sud,  il  y  a  le  Fils  du  Ciel  du  royaume  Tien-tchon 
(Inde);  la  terre  produit  beaucoup  d'éléphants  renommés.  A  Touest, 
il  y  a  le  Fils  du  Ciel  de  Ta-ts*in  (TEmpire  Romain);  la  terre  pro- 
duit de  Tor,  de  l'argent ,  des  pierres  précieuses  en  abondance.  Au 
nord -ouest  il  y  a  le  Fils  du  Ciel  des  Yue-tchi;  la  terre  produit 
beaucoup  de  bons  chevaux. 

Dans  les  84fOoo  villes,  il  y  a  6,4oo  espèces  d'hommes,  io,oooes- 
pèces  de  langues,  56  centaines  de  mille  de  myriades  de  groupe- 
ments (?kiou-tsiu],  6,4oo  espèces  de  poissons,  4,5oo  espèces  d'oi- 
seaux, 3,4oo  espèces  de  quadrupèdes,  10,000  espèces  d'arbres, 
8,000  espèces  de  plantes,  740  espèces  variées  de  plantes  médici- 
nales, 43  espèces  variées  de  parfums,  121  espèces  de  joyaux ,  7  es- 
pèces de  parfaits  joyaux. 

Dans  la  mer,  il  y  a  a,5oo  royaumes  qui  se  nourrissent  des  cinq 
sortes  de  grains,  33o  royaumes  qui  se  nourrissent  de  poisson  et  de 
tortues.  Il  y  a  5  rois;  un  roi  commande  à  5oo  villes.  Le  premier 
roi  a  pour  nom  (roi  du]  royaume  de  Seu-li  ^  f|t,  (Sinhâla, 
SicAa,  Ceylan?).{On  n'y  sert  que  le  Bouddha,  et  point  de  doctrines 

hérétiques.  Le  second  roi  a  nom  Ria-lo  jj^  |||  ;  la  terre  produit 
les  7  joyaux.  Le  troisième  roi  a  nom  Pou-lo  /^  |||  ;  la  terre 
produit  42  espèces  de  parfums  et  du  verre  (liou-li)  blanc.  Le  qua- 
trième roi  a  nom  Che-ye  ^  ^  ;  la  terre  produit  du  piment  et  du 

poivre  ordinaire.  Le  cinquième  roi  a  nom  Na-Ngo  j^  ^  ;  la  terre 
produit  la  peiie  blanche  et  du  verre  (liou-li)  de  sept  couleurs.  Dans 
les  cinq  grands  royaumes ,  les  gens  des  villes  sont  pour  la  plupart 
noirs  et  petits.  La  distance  entre  eux  est  de  65o,ooo  li.  Ensuite  il 
n'y  a  que  la  mer  sans  habitants.  On  arrive  à  l'enceinte  des  mon- 
tagnes de  fer  à  1 4 0,000  /i.»  (ColL  Fujishma,  xxiv,  8,  3*). 

La  tradition  qui  répartit  le  Jambudvîpa  entre  quatre  souverains 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  25 

sacre  de  Kaniska,  se  heurte,  du  même  point  de  vue, 
à  une  difficulté  insurmontable.  Les  campagnes  vic- 
torieuses de  Pan-tch  ao ,  poursuivies  sans  interruption 
durant  trente  ans  (yS-ioî)  rendent  au  même  mo- 
ment le  Si-Yu  à  l'empire  et  portent  les  armes  chi- 
noises au  delà  des  régions  explorées  par  Tch'ang- 
kien,  jusqu'aux  confins  du  monde  gréco-romaine 
Dès  7 3,  le  roi  de  Khoten  fait  sa  soumission;  plu- 
sieurs rois  de  cette  contrée  suivent  son  exemple  et 
donnent  leurs  aînés  pour  otages  de  leur  fidélité. 
Kachgar,  aussitôt  après,  rentre  dans  l'obéissance. 
Les  deux  portes  par  où  la  route  du  Sud  débouche 
sur  rinde  sont  aux  mains  des  Chinois.  La  soumission , 
après  une  longue  résistance  de  Kharachar  et  de  Kout- 
ché,  assure  également  à  la  Chine,  en  l'an  94 ,  la  route 
du  Nord.  Les  Yue-tchi  n'avaient  pas  renoncé  sans 
combattre  à  la  suprématie  qu'ils  avaient  acquise. 
En  l'an  90,  le  roi  des  Yue-tchi  envoyait  un  ambas- 
sadeur demander  en  mariage  une  princesse  chinoise. 
Pan-tch'ao,  estimant  la  requête  insolente,  arrêta  l'am- 
bassadeur et  le  renvoya.  Le  roi  des  Yue-tchi  leva 
une  armée  de  70,000  chevaux  sous  les  ordres  du 
vice-roi  (5lj3E)  Sie  (||f).  Leur  nombre  effraya  les 

désignés  respectivement  comme  «  le  maître  des  hommes  »,  «  le 
maître  des  éléphants  »,  «  le  maître  des  trésors  » ,  le  maître  des  che- 
vaux 1»  (Rémusat,  Foe-koue-ki,  notes,  p.  82;  introduction  au  Si-yu- 
ki,  par  Tchang-houe,  dans  Julien,  Mémoires  de  Hiouen-Thsang,  I, 
Lxxvi-LXXYii)  est  évidemment  apparentée  au  système  des  quatre 
«  Fils  du  Ciel  ». 

*  De  Mailla,  Histoire  générale  de  la  Chine  (trad.  du  T*oung-tien- 
kan-mou],  365  seqq. 


26  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

troupes  de  Pan-tch'ao;  le  général  eut  beaucoup  de 
peine  à  les  rassurer,  quoiqu'il  leur  fît  voir  que  les 
ennemis,  excédés  par  une  longue  marche  et  par  les 
fatigues  qu'ils  avaient  essuyées  au  passage  des  monts 
Tsoung-ling ,  étaient  hors  d'étçit  de  les  attaquer  avec 
avantage.  Sie  fut  vaincu,  et  le  roi  des  Yue-tchi  ne 
manqua  pas  d'envoyer  tous  les  ans  le  tribut  au- 
quel il  s'était  soumise  Ce  n*était  pas  Kaniska,  à 
l'apogée  de  son  règne  et  de  sa  puissance,  qui  sous- 
crivait à  une  telle  humiliation.  Un  lointain  succès^ 
seur  puissant  encore,  mais  afftiibli,  pouvait  seul  s'y 
résigner. 


^  De  Mailla ,  394*  Le  passage  original  se  trouve  dans  la  biographie 
de  Pan-tch*ao,  Heou-han-okou ,  chap.  77,  p.  4*.  —  lÀ Histoire  du  P.  de 
Mailla  semble  fournir  une  ^utre  donnée  importante  sur  le»  Yiif^ 
tchi  au  temps  de  Pan-tch*ao.  cEn  Tan  94,  Pan-tch'ao,  ayant  rendu 
tributaires  de  la  Chine  huit  royaumes  du  Si-yu,  assembla  leurs 
forces  et  attaqua  Kouang,  roi  de  Yue-chi,  qu'il  fit  mourir»  (Hist., 
p.  397).  Mais  Toriginai  (Heon-han-çhou,  ch«p.  77»  4**)  désigne 
Kouang  comme  le  roi  de  Yen-ki  (Kharachar).  De  Mailla,  qui  tran- 
scrit ce  nom  Yen-tchi,  lui  a  substitué  par  une  confusion  graphique 
Yae-chi  dans  sa  traduction.  La  lecture  de  Toriginal  n'est  pas  dou- 
teuse, car  Pan-tch'ao  passe  de  là  dsoi»  le  royaume  de  K.ieou-tse 
(Koutché),  effectivement  limitrophe  de  Yen-ki.  —  Li^  biographie  de 
Pan-tch'ao  marque  encore ,  dans  une  autre  occasion ,  la  soumission 
des  Yue-tchi  à  Pan-tch'ao.  «  En  ce  temps ,  les  Yue-tchi  venaient  de 
se  marier  avec  les  K'ang-kiu  (Fergana),  et  ils  étaient  apparentés. 
Alors  Tch'ao  envoya  des  ambassadeurs  avec  de  riches  présents  auprès 
du  roi  des  Yue-tchi ,  en  l'invitant  à  montrer  clairement  au  roi  de 
K'ang-kiu  ce  qui  en  était.  Le  roi  de  K'ang-kiu  licencia  ses  soldats.  » 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  27 

III.  SAINT  THOMAS,  GONDOPHARÈS 

ET  MAZDEO. 

Le  nom  du  roi  Gondopharès ,  perpétué  par  la  Lé- 
gende Dorée  à  travers  le  moyen  âge  chrétien ,  et  dé- 
chiffré sur  une  ancienne  monnaie  du  Gandhâra  en 
i854  ^  relie  les  antiquités  de  Tlnde  aux  antiquités 
du  christianisme  et  les  associe  en  de  commims  pro- 
blèmes. Si  les  traditions  groupées  autour  de  l'apôtre 
Thomas  ont  préservé  le  souvenir  fidèle  d'un  prince 
obscur,  perdu  sur  les  confins  de  l'Inde,  de  l'Iran  et 
de  la  Scythie ,  il  est  permis  de  se  demander  où  cesse 
la  fiction ,  où  commence  l'histoire  en  ces  pieux  ré- 
cits. Von  Gutschmid  a,  dans  un  mémoire  resté  das- 
sique  \  posé  et  discuté  magistralement  la  question  ; 
mais  la  sagacité  ingénieuse  de  i'érudit  s'est  exercée 
sur  des  matériaux  insuffisants,  et  les  progrès  de  la 
science  ont  ébranlé  ses  conclusions.  L'épigraphie  et 
la  numismatique  se  sont  enrichies  de  documentsi 
précieux  ;  la  littérature  de  saint  Thomas  et  des  Actes 
apocryphes  s'est  accrue  de  textes  nouveaux  et  de 
travaux  considérables^.  Un  nouvel  examen  du  pro^ 
blême  s'impose. 

^  Cunningham ,  Coins  of  Indian  Buddhist  stUraps  with  Greek  in- 
scriptions, dans  J.  A.  S,  Beng.,  XXIII,  i854. 

^  Von  Gutschmid,  Die  Kônigsnamen  in  âen  Apocryphen  Apostel- 
geschickten,  dans  Rheinisches  Muséum  fur  Philologie,  i864i  i6i-i83 
et  38o-4oi  ;  Kleine  Schriften,  II,  332-39^. 

^  Max  Bonnet,  Supplementum  Codicis  Apocryphi,  I,  Acta  Thoma, 
Lipsiae,  i883.  —  Wright,  Syrian  Apociyphal  Aets  of  tko  Apostles 


28  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

Deux  apôtres  passent  concurremment  pour  avoir 
évangélisé  Tlnde  :  Thomas  et  Barthélémy.  A  com- 
parer le  cycle  des  deux  saints,  un  contraste  éclate 
dès  Tabord.  La  légende  de  Barthélémy  se  fonde  sur 
des  notions  vagues  et  impersonnelles.  Le  rédacteur 
grec  du  Martyre  de  Barthélémy,  copié  servilement 
par  Abdias ,  débute  par  un  étalage  pédantesque  de 
fausse  science  ^  :  «  Les  historiographes  disent  que 
rinde  est  divisée  en  trois  parties  :  la  première,  selon 
eux,  touche  à  TEthiopie;  la  seconde  à  la  Médie;  la 
troisième  est  à  l'extrémité  du  pays  ;  d'une  part  elle 
s'étend  jusqu'à  la  région  des  ténèbres ,  et  d'autre  part 
jusqu'à  l'Océan.  C'est  dans  cette  Inde-là  que  Bar- 
thélémy se  rendit.  »  Le  reste  des  notions  est  à  l'ave- 
nant; la  scène  des  Actes  est  si  indécise,  que  le  roi 
Polymius,  bourreau  de  l'apôtre,  a  pu  passer  soit 
pour  le  roi  de  Pont,  Polémon  II,  soit  pour  le  roi  du 
Dekkhan,  Pulumayi'^. 

(II.  English  translation.  London,  1871).  —  Malan,  Certamen  Apos- 
tolorum ,  Conjlicts  of  the  holy  Apostles  translatcd.  . ,  London,  1871. 
-—  K.  Schrôter,  (iedicht  des  Jakob  von  Sarug  lïber  den  Palast  den 
der  Àpostel  Thomas  in  Indien  haute  »  dans  Z.  D.  M.  G.,  XXV,  1871, 
321-377.  —  R.  A.  Lipsius,  Die  ÂpokrYphen  Âpostelgeschichten  und 
Apostelleg^^nden ,  3  tomes,  Braunschweig,  i883-i884.  —  H  existe 
une  version  arménienne  des  Actes  apocryphes  de  Thomas,  mais 
elle  est  encore  inédite.  M.  Carrière  m'a  signalé  le  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  de  Beriin ,  et  M.  Frédéric  Macler  a  eu  l'obligeance  d'y 
relever  tous  les  noms  propres  et  d'en  traduire  plusieurs  passages. 
Le  texte  paraît  être  identique  au  syriaque. 

*  Acta  Apostolomm  apocrypha,  éd.  Tischendorf.  Lipsiae,  i85i, 
p.  2  43;  Ahdiœ  Apo^tolicœ  hisloriœ,  éd.  Fabricius.  Hambourg,  1719* 
p.  669. 

^  Lipsius,  op.  laad,,U,  2,71.  £.  Kuhn,  Barlaam  und  Joasapk, 


NOTES  SLR  LES  INDO-SCYTHES.  29 

L*itinéraire  de  Thomas  est,  au  contraire,  clair  et 
logique.  Le  roi  Goundaphoros  a  chargé  le  marchand 
Abbanès,  qui  retournait  en  Syrie,  de  lui  procurer  un 
architecte  habile,  car  il  veut  se  faire  bâtir  un  palais 
magnifique.  Le  Christ  vient  au-devant  d' Abbanès  et 
lui  vend  Thomas  comme  un  de  ses  esclaves.  L'apôtre, 
qui  hésitait  à  partir  si  loin ,  n*ose  pas  résister  à  son 
divin  maître  et  s'embarque  avec  Abbanès.  Une  heu- 
reuse navigation  les  conduit  au  port  d'Andrapolis, 
capitale  dun  royaume.  Ils  descendent,  poursuivent 
leur  voyage  par  terre  à  travers  les  villes  de  Tlnde , 
et  arrivent  enfin  à  la  résidence  de  Goundaphoros. 
Puis,  sur  Tordre  du  Christ,  Tapôtre  se  dirige  vers 
Test  et  pénètre  dans  Tlnde  Ultérieure.  Il  parvient  à 
la  capitale  du  roi  Misdeos  et  subit  le  martyre  sur 
une  montagne  voisine  de  la  ville.  Un  chrétien  dé- 
robe pieusement  le  cadavre  du  saint  et  transporte 
ses  reliques  en  Mésopotamie. 

Abbanès  et  son  compagnon  suivent  la  route  régu- 
lière du  trafic  entre  les  côtes  de  Syrie  et  le  Penjab. 
Pline  ^  et  Fauteur  du  Périple ,  qui  écrivent  peu  de 
temps  après  saint  Thomas ,  tracent  en  détail  le  même 
itinéraire.  Les  passagers  et  les  cargaisons  venus  des 
ports  méditerranéens  à  Alexandrie  passaient  par 
transbordement  sur  la  mer  Rouge;  là  des  services 
directs  et  des  lignes  de  cabotage  partaient  de  Myos 
Hormos  et  de  Berenike ,  touchaient  au  cap  Syagros 

Mûnchen,    1893  [Abkand,  d.  k,  bayer,  Akad.  d.    fViss.,  XX  bd. , 
I  abth.  ) ,  p.  85. 

'  Hiit.  natar,,  VI,  26,  io3. 


30  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

en  Arabie,  et  de  ce  point  gagnaient ^  avec  ou  sans 
escales ,  les  comptoirs  des  bouches  de  rindiis ,  Patala 
ou  Barbarikon;  a  les  navires  y  restent  à  Tancre;  les 
marchandises  remontent  le  fleuve  jusqU^à  la  capitale  ^ 
Minnagar^  située  en  pleine  terre,  métropole  de  la 
Scythie,  gouvernée  par  des  Parthes  qui^  travaillée 
de  dissensions  intestines,  %e  chassent  constamment 
les  uns  les  autres  w^  Si  le  pays  n'était  pas  sûr,  il  va- 
lait mieux  prolonger  la  traversée  jusqu'à  Barygaza , 
sur  la  côte  de  l'Ariakê,  à  1  embouchure  de  la  Nar- 
madâ  ;  une  grande  route  de  caravanes  menait  de  ce 
port,  par  Ozênê  (Ujjayinî),  àProklaïs  (Puskalavatî) 
sur  les  confins  de  la  Bactriatie  *. 


*  Pmp.mar.  Eiythr,,  SS-Sg. 

'  Ibid,,  48.  La  tradition  des  chrétiens  du  Malabar,  dits  Chrétiens 
de  saint  Thomas,  infirme  en  apparence  les  données  des  Actes. 
L'apôtre  serait  venu  en  5  2  ap.  J.-C.  de  Socotara  à  l'île  de  Malan- 
kara,  près  Cranganor  (Malabar),  et  aurait  fondé  les  sept  commu- 
nautés de  Cranganur,  Palur,  Nord-Parur,  Sud-Psdlipuram ,  Nara- 
nam,  Nellakkui  et  Quilon;  passé  de  là  à  Mailapur  (£aiubourg  de 
Madras)  en  Coromandel,  il  aurait  converti  le  roi  Sagan;  un  brah- 
mane l'aurait  mis  à  mort  d'un  coup  de  lance  sur  un  mont  voisin. 
Le  cadavre  du  saint  aurait  été  transporté  à  Édesse ,  comme  dans 
l'autre  légende.  Mais  l'antiquité  de  cette  tradition  reste  encore  à 
prouver;  elle  ne  s'appuie  sur  aucun  document  positif.  La  plupart 
des  historiens ,  en  dernier  lieu  M.  Lipsius ,  la  tepoUssent  comme 
entièrement  inacceptable.  La  précision  des  Actes  contraste  avec  ce 
récit  incolore  ;  les  uns  recueillent  le  nom  d'un  véritable  contempo- 
rain, oublié  par  l'histoire;  l'autre  emprunte  à  la  fable  locale  un 
nom  dynastique  qui  symbolise  le  passé.  Paulin  de  Saint-Barthélémy 
avait  reconnu  dès  l'abord  en  Sagan  le  Saraganes  du  Périple,  un 
roi  SAtakainii,  et  par  excellence  Çâlivâhana  le  Sâtakarni;  comme 
indication  chronologique,  Sagan-Çâlivâhana  vaut  le  Vikramâditya 
des  contes. 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  31 

Entraîné  par  Tesprit  de  système ,  Von  Gutschmid 
a  cru  nécessaire  de  retourner,  en  quelque  sorte ,  l'iti- 
néraire de  1  apôtre.  Andrapolis,  où  Thomas  débarque» 
est  ime  ville  des  Andhras;  elle  est  donc  située  sur  la 
côte  du  Konkan,  où  la  dynastie  des  Andhras-Sâta- 
karnis  domine  au  premier  siècle  de  Tère.  Les  voya- 
geurs se  dirigent  de  là  vers  le  nord  et  Touest  pour 
arriver  au  royaume  de  l'iranien  Masdeos ,  autrement . 
dit  Mazda.  L'itinéraire  amendé  a  l'avantage  d'être 
absurde;  pour  passer  de  la  Syrie  chez  les  Parthes,  le 
détour  par  le  Dekkan  est  inadmissible.  L'absurdité , 
introduite  à  plaisir  dans  le  récit ,  est  alors  imputée 
au  rédacteur  des  Actes ,  et  Von  Gutschmid  en  prend 
texte  pour  démontrer  la  véritable  origine  du  récit; 
l'auteur  a  emprunté  brutalement  la  légende  d'im 
missionnaire  bouddhique,  peut-être  de  Nâgârjuna, 
parti  du  Dekkhan  pour  porter  la  bonne  parole  aux 
Yavanas  et  aux  Pahlavas.  Tous  les  détails  du  récit 
soutiennent,  au  reste,  cette  hypothèse  :  les  fréquentes 
christophanies  sont  des  apparitions  du  Bouddha;  la 
valeur  curative  des  reliques  est  ime  superstition 
bouddhique  ;  les  miracles  de  ITiomas  correspondent 
aux  facultés  surnaturelles  de  l'Arhat;  les  démons 
expulsés  par  le  signe  de  la  croix  ne  sont  que  des 
râksasis  mal  déguisées  ;  le  lion  qui  met  en  pièces  et 
déchire  Técuyer  impie  est  enfin  la  réalisation  inin- 
telligente d'un  nom  consacré  :  Çakyasimha,  le  lion 
des  Çakyas. 

L'ingénieux  échafaudage  de  Von  Gutschmid  re- 
pose sur  une  donnée  contestable  et  sur  une  donnée 


32  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

• 

fausse.   L'interprétation   géographique,   fondée  sur 
ie  nom  d'Andrapolis ,  est  fortement  ébranlée  par  le 
syriaque  et  Tarménien;   lun  écrit  Sndrûk,  Tautre 
Sndrak  ;  le  grec  a  pu  laisser  tomber  la  sifflante  ini- 
tiale ,  comme  il  a  fait  par  exemple  dans  Andracottus , 
employé  concurremment  avec  la  forme  intégrale 
Sandracottus.  Les  Andhras,  le  Dekkan,  Nâgârjuna 
seraient  éliminés  du  même  coup.  D'ailleurs,  quand 
le  nom  d'Andrapolis  serait  exact  et  que  l'explication 
en  serait  juste,  l'itinéraire   demeurerait  jusque-là 
vraisemblable;  le  Périple  signale  la  route  des  ports 
du  Guzerate  au  Caboul  par  Ujjayinî.  Mais ,  pour  faire 
passer  Thomas  chez  les  Parthes,  von  Gutschmid  est 
obligé  de   contredire   expressément  le  témoignage 
unanime  des  textes.  Dans  les  Actes,  l'apôtre  en  quit- 
tant le  royaume  de  Gondopharès  se  dirige  vers  l'est; 
dans  la  Passio ,  il  prend  le  chemin  de  l'Inde  Ultériem'e. 
L'éthiopien ,  qui  représente  une  forme  autonome  de 
la  tradition ,  conduit  également  Thomas  vers  l'Orient 
après  la  conversion  de  Gondopharès  ;  la  capitale  du 
roi  Mastius  (Misdeos)  y  porte  le  nom  de  Quantaria, 
où  paraît  survivre  un  souvenir  fidèle  de  ce  Gandhâra 
que  les  Çakas,  les  Kouchans,  les  Parthes  occupèrent 
tour  à  tour.  Une  autre  tradition ,  étrangère  aux  Actes, 
mais  constante    chez   les   Pères   grecs  à  partir  du 
V*  siècle ,  désigne  par  le  nom  de  Kalaminê  la  ville  où 
Thomas  subit  le  martyre.  Von  Gutschmid  rappelle 
à  ce  propos  un  village  de  Kalama  sur  la  côte  de 
Gédrosie,   face   à    l'île    de    Karbinê    ou   Karmina; 
le  nom  cache  peut-être,  sous  une  déformation,  la 


i 


NOTES  SUR  IJ:S  INDO-SCYTHES.  33 

ville  de  Min,  Min-nagara,  métropole  de  Tlndo-Scy- 
thie  K 

La  connaissance  exacte  de  l'Inde  éclate  dans  les 
épisodes  et  lesi  détails  des  Actes.  En  débarquant  à 
Sndrûk-Andrapolis ,  Thomas  est  obligé  de  prendre 
part  à  ime  fête  ;  iï  y  chante  un  hymne  mystique  en 
sa  langue  maternelle.  Dans  la  multitude  qui  l'entoure, 
une  seule  personne  le  comprend;  c'est  une  simple 
joueuse  de  flûte.  Palestinienne  (Ej8pa?a)  de  nais- 
sance ,  comme  Thomas  ;  le  roi  du  pays  l'avait  engagée 
pour  égayer  de  ses  airs  les  convives  rassemblés.  La 
rencontre,  pour  être  surprenante,  n'en  est  pas 
moins  conforme  aux  vraisemblances.  Les  jeunes  mu- 
siciennes d'origine  occidentale  étaient,  au  témoignage 
de  Strabon  \  un  article  d'importation  assuré  .  de 
plaire  dans  l'Inde;  elles  ne  s'y  distinguaient  pas 
professionnellement  des  «jeunes  filles  bien  faites  des- 
tinées à  la  débauche  »  que  les  trafiquants  grecs  of- 
fraient ,  avec  des  instruments  de  musique ,  aux  rois 
des  ports  du  Guzerate^.  Les  ânes  sauvages,  qui 
viennent  d'eux-mêmes  s'atteler  au  char  de  Thomas 


'  La  ville  de  Gondopharès  ne  reçoit  de  nom  que  dans  la  Passio  ; 
les  manuscrits  donnent  Elioforum»  Yroforum,  Hienforum,  In- 
forum, Hierapolis. 

*  Strabon  (éd.  Mùller-Didot),  82  ,  18.  Eudoxe  de  Cyzique,  ce 
précurseur  de  Colomb,  partant  de  Gadès  pour  ^er  dans  Tlnde, 
embarque  en  guise  de  cargaison  fiovfftxà  ^aièiffxdpta  xal  îarpoùs 
xal  iXXovs  re^vhas, 

^  Perip,  mar,  Erytkr.,  S  4 9.  Le  terme  fiovfftxd,  qui  reparaît  dans 
ce  passage  et  qu'on  traduit  généralement  par  «  instruments  de  mu- 
sique», rappelle  directement  les  fjLovatxà  ^(uStaxdpia  de  Strabon. 

IX.  3 


et  qui  le  cpfldviisent  à.  ia  yilie  de  Misçlçps^  ^e  se 
trouvent  précisément  dans  ilnde  que  sur  ies  1:]|0T^ 
de  l'fedus ,  QÙ  règnei^t  Qoa^opbarès  et  SfQix  voisin  ^. 
Avec  ia  ps^^ure  et  a^yeç  Iç^  textes,  les  ipoi^umepts. 
attestent  lexacti^^de  d\\  conteur  :  les ruin^§  ^Vi  Gw- 
dhâra,  tirées  ç\prè5  ui^  ^png  oyiAx  (Je  1?^  poussière  des 
siècles,  portent  çncorç  len^preinte  indiscutable  dçs 
artistes  Jti,elléniques  qui  yî^^rent,  comme  le  hé^'os 
des  Actes ,  g  pailler  4fti\s  \^  pierre  et  dea  stèles  et  de;^ 
temples  et  des  résii^enççs  royales  ».  |Vêvait-il  aussi  ^e 
palais  célestes,  le  sculpteur  iQçç.nn.u  qui  yini^  tracer 
sig:  un,  pilier  bou,dd|;ii(jvie  Hmîige  du  Bon  f^^teur, 
telle  qu  01^  la  voit  aux  Catacombes^  de  Rome^? 

Les  Actes  et  la  littérature  qui  ^y  V^W^Ç^^  n  o^t 
pas  englobé  toutes  les  transitions  ep  eçiUVP.  sjur  \(^ 
voyage  de  Thomas  aux  Indes  ;  d'autres  légendes,  cir- 
culaient encore,  également  fondées  sur  des  connais- 
sances exactes.  L apocryphe*/)^  Transita  Mariœ,  qui 
se  classe  parmi  les  produçtiops  les  plus  anciennes 
du  christianisme^,  rappçUe  brièvement  uu  de  ces 
épisodes,  surprenant  d'exactitude^^  Thomas,  trans- 
porté par  miracle  près  de  la  Vierge  à  ses  derniers 

^  Cf.  Hunter,  Impérial  Gazetteer  of  India,  XIV  (Index),  s.  v- 
Asses  (  PFild).  ■ 

*  Cole,  Grœco-Buddhist  sculptures Jrom  Yusufzai,  i885;  cf.  Grùn- 
yifedely  Buddkistiche  Kunst  in  Indien,  Beriin,  i.ÇgS;  Foucher,  ^et 
scènes  figurées  de  la.  légende  du  Bouddha  (dans  la  Bibliothèque  de 
l'École  des  hautes-études,  scieAces  reUgieuses,  t.  VII,  1896). 

3  Tischendorf,  Apocalypses  apocryphœ ,  Intr.  p.  xxxYi  :  «(iibiçunçi) 
non  pertinere  ad  medii  aevi,  sed  antiquitatis  christianae  monumenta 
certvim  est,  quanquam  ambigi  potest  utrum  saecuio  demum  qi^e^to. 
an  prius  prodierit». 


NOTPS  SUR  lES^  EHDO-SCYTHKS.  •        3i5 

momei^itsi^  ç'çptretiwt  ayec  iea  |ipo^^.  f  Je  p^fcou 
raisi,  (Ut-ii,  la  contrée  de^  J^^e^  et;,  par  i^  grâce  du 
Christ,,  j  y  publiais  i'Év^mgile.i  iç^  fi^Si  de^  U  soçur  du 
roi,  appejlfé  L^bdanèss  \  éfe^t  &\ir  i^  ppipt, de^recevcdr 
ie  baptêflie,  quai^d  TÇl^prit  S^^l^^v  parif^ ^v»  >î  h^ 
^eveu  dç  Oondopli^ès  pe  parar|  pf^  d^^  les  Acjtes , 
(jui  meï^ticMfW^^t  ^Ç^vdçpa.enti  Gad^  ftère  dij  wî^î 
mais  la  nun[\îsmatiq[ue  Va  faH  connaître.  Âbdag^^ès , 
qui  frappe  des 4égei;ide^  bilii^gue$.$ur  ses  monnaies, 
prqçl^Line  en  devpt  langues  sa  royale  p^entéî  iif,v$i(l^ffo 
aSek^êS&vs  d'une  part^  ej\  dfare\eTs.gimdap}i^r(irbhrar 
torputrçifSa^,  Atdj^gasès,  il  est  yifaji,  est  le  fils. d un 
fr^e  de  Gondopharès;  It^d^^^s  est  le  i^s.  d  upe 
sçeur  du  rolj  mais^  e^^  d^pit  ^%  oeUe  légères  diyer- 
gçnce,  U  ^t  diffioUe  de  ^pçyf^ç  le%  fkM  personnages 
et  çieme  les  dçux  npm^^. 


^  Apocçdypsçs  Qtp9ii?:yphff»  p.  \o\«  ^e  ^te  sydaque  n"  2  (cité 
iW.,  p.  XXXVI,  note)  donne,  par.  suite  d'une  confusion  :  f  Le  neveu 
de  Ludan,  roi  de  l'Inde.»  Les  recensions  arabe,  latine  et  syriaque 
TL°  1  indiquent  simplement  que  Thomas  était  dans  l'Inde. 

^  Von  Qutscl^nid  çroyi^t  rçi^ouveriç  ncgot  de.G%d ,  frère  de  Gondo- 
pharès ,  dans^  Tinsçription  ^a^ke^ta  oaSa  lue  par  Longp^ie^  sur  une 
monnaie  de  Gondopharès.  Mais  la  lecture  de  Longpérier  résultait 
d'une  erreur,  rectifiée  depuis  par  les  nouveaux  exemplaires ,  et  Ter- 
plication  de  von  Gutschmid  est  éliminée. 

^  Pour  les  monnaies  d'Ab.dagasès ,  o».\re  ]fis,  aj^ticles  déjK  cités  ,de 
Cunningham,  v.  Hœrnle,  Copper-coins  of  Abdagases ,  Proc.  J.  A,  S, 
Beng,,  1895,  8.2-84. 

^  Le  lambda  initial  de  Ls^dai^ès  résulte  peutrétre  d'une  diUo- 
gçaphie  (A)ABAANHÇr  M*Marqi^ir|,  Beitràge  zur  G^sçhichte  nnd 
Sage  von  J^rân  dans  Z.  jP^  M.  G,,  xlix  ^1 896  ) ,  682,  explique  Ab^ 
gases  par  «wunderbar  scbôn»  de  gaà  abea^j^»^.  L'emploji,4e.la  fornxe 
hypoiço^tiq^e  se  çou^me  pQur  \iii  ç^rtaiu  i^opo^MC^  dSLCton^  paribes. 

3. 


36  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

Tant  de  faits  exacts  et  de  notions  positives  con- 
servés dans  le  cycle  de  lapôtre  Thomas  autorisent  à 
chercher  dans  ITiistoire  réelle  de  Tlnde  le  roi  que 
les  Actes  nomment  à  côté  de  Gondopharès.  La 
chronologie,  obscure  et  conftise  comme  toujours, 
dispose  cependant  ici  d'im  utile  repère.  L*inscription 
de  Takht-i-Bahi^,  qui  commémore  ime  fondation 
pieuse,  porte  comme  date  «Tan  26  du  roi  Gudu- 
phara,  1  o3  [en  lettres  et  en  chiffres]  de  Tère  continue 
{samhaddha?) ,  le  cinquième  jour  du  mois  vaiçâkha  ». 
La  lecture  et  l'interprétation  de  Tépithète  appliquée 
à  1  ère  sont  incertaines,  et  le  point  de  départ  de  Tère 
est  indéterminé.  Mais  Tidentité  du  roi  n  est  pas 
douteuse  :  sur  les  monnaies  bilingues  du  roi  Gondo- 
pharès, Guduphara  est  une  des  formes  indiennes  qui 
servent  à  transcrire  le  nom  du  roi^;  ce  nom  ne  pa- 
raît point  en  dehors  de  la  série  dite  des  Indo-Parthes , 
et  il  n  y  est  porté  que  par  un  seul  prince.  Si  Gondo- 
pharès régnait  depuis  vingt-six  ans  en  Tan  io3  de 
l'ère  inconnue,  son  avènement  remonte  à  l'an  y  y 
de  la  même  ère.  Une  ère  également  indéterminée, 
mais  incontestablement  assez  rapprochée  de  la  pre- 
mière, est  en  usage  continu  chez  les  Kouchans  à 
partir  de  Kaniska  ;  le  nom  de  ce  prince  figure  dans 
une  inscription  de  l'an  5  ^.  Si  nous  admettons  par 

'  Dowson,  J.  R,  A.  S,,  n.  s.,  VII,  376  sq.,  et  IX,  i44-i46.  — 
Senart,  J.  A.,  XV  {1890),  2,  ii3-i63. 

*  M.  Bûhler  a  récemment  signalé,  d'après  M.  O.  Franke,  une 
forme  nouvelle  «  Gndupharna  »  sur  des  monnaies  de  Beriin ,  W.  Z. 
K,  M.,  1896,  p.  56,  note. 

^  Bùhier  Jaina  Inscr.  tron  Mathara ,  dans  Epigr.  Ind. ,  1 ,  38 1  (n*  1  ). 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  37 

hypothèse  l'identité  des  deux  ères,  Vâsudeva^  chez 

^  Le  nom  de  ce  roi,  si  franchement  indien,  ne  laisse  pas  qae  de 
smprendre  après  les  noms  encore  barbares  de  Kaniska  et  de  Huska. 
Une  inscription  de  Sanci  (Bûhler,  Ep,  Ind,,  II,  36g)  donne,  il  est 
vrai,  une  forme  intermédiaire  :  Vâsuska.  Me  sera-t-il  permis  de  ha- 
sarder ici  une  hypothèse  sur  Torigine  du  nom  de  Vâsudeva?  Le 
nom  des  Kouchans,  sur  les  plus  anciennes  monnaies  de  la  dynastie, 
prend  en  indien  la  forme  Knsana  ou  Khasana^  en  grec  la  forme 
KOPCNA  (KO  PC  A  NO  sur  les  monnaies  de  l'incertain  Miaos  ou 
Heraos);  et  XOPANO.  La  graphie  PC  correspond  aux  premiers 
essais  pour  rendre  avec  les  caractères  grecs  un  son  étranger,  re-^ 
produit  ensuite  par  P  pour  aboutir  à  une  forme  nouvelle  de  P  à 
la  hampe  prolongée  :  ]>.  La  prononciation  xopapa  devait  sonner  à 
une  oreille  indienne  comme  le  nom  de  Krsna,  que  les  Grecs 
ont  transcrit  par  xopadvnt,  (La  g^ose  donnée  par  Hésychius:  Sop- 
admis*  6  tLpoaîkîiç  wap'  tvèolty  se  corrige  d'elle-même;)  Le  nom 
de  Kusana,  entendu  ainsi,  pouvait  se  traduire  en  indien  par  un 
des  synonymes  de  Krsna.  Vâsudeva,  un  des  noms  les  plus  fré- 
quents du  héros  divin ,  a  donc  pu  se  substituer  au  nom  de  Kusana 
comme  une  sorte  de  synonyme.  La  multitude  de  coins  frappés  pen- 
dant plusieurs  siècles  au  nom  de  Vâsudeva  serait  le  monnayage  de 
rois  Kouchans  indianisés.  D'aUleurs,  si  l'équivalence  de  P  ou  ]>  avec 
le  s  indien  ou  iranien  est  incontestable ,  leur  identité  reste  à  établir^ 
En  face  des  noms  Kanérkés,  Ooérkés  =  Kaniska,  Huviska,  Hérodote 
cite  un  roi  de  Çakas  nommé  Amorgés  :  la  formation  de  ces  noms 
présente  une  ressemblance  frappante;  le  nom  donné  par  Hérodote 
au  fils  de  la  fameuse  reine  Tomyris ,  Spargapisés ,  qui  rappdle  de 
si  près  les  noms  de  plusieurs  rois  classés  par  les  numismates  auprès 
de  Gondopharès ,  par  exemple  Spalgadamés ,  semble  montrer  les 
mêmes  formations  onomastiques  en  usage  chez  les  Scythes  contem 
porains  du  Christ.  Les  monnaies  de  Spalirisês  attestent  Tétat  flottant 
de  la  transcription;  son  nom  y  est  écrit  tantôt  Sapilirisou,  tantôt 
Spaiirisou ,  et  aussi  Rpalirisou.  Le  son  scythique  comportait  sans 
doute  une  aspiration  très  forte.  Il  n'est  pas  impossible  que  les 
ScYthœ  Chaaranœi  de  Ptolémée  avec  la  ville  de  Khaurana  (  VI ,  1 5  , 
3-4)  placés  à  la  frontière  septentrionale  de  l'Inde,  le  long  de 
TEmôdus  (  Himalaya  ) ,  soient  les  Kouchans.  Le  nom ,  en  tout  cas , 
est  identique  extérieurement  à  la  forme  XOPANO  s  Kusana  des 
monnaies  de  Kujulakadphisés.  (Cf.  p.  ii  note.) 


38  JAIvVik'H-FÉVftiEh  idQl 

ies  Koûichâttfe ,  est  cbfttetti)p'ofaih  dé  Ctohdôphâi*èfe  ^  ; 
ses  dates  extrêmes,  actuellement  connues,  vont  de 
7 à  à'  ^8.  Le  nom  sanscrit  du  roi  VâsudeVâne  sfe  ren- 
contre pas  en  dehors  des  monuments  épigraphiques; 
les  monnaies  inscrites  en  lettres  grecques  lappellent 
BAZOÀHO  et  BAZAHO;  destinées  à  circuler  sur  un 
vaste  domaine,  eUes  reproduisaient  sans  douté  de 
préférence  la  forme  courante  du  nom  royal.  En  pas- 
sant sûr  le  territoire  iranien ,  le  nom  de  Bazdeo , 
soumis  aux  in&uencës  màzd^enn^s,  risquait  dé  ise 
tremsformer  aisément  en  MazdeOi  La  confusion  des 
deux  laibiales  en  position  initiale  \3^  toiistânté',  il  suffit 
de  rappeler,  pour  s  en  tenir  à  Tlndé,  le  nom  de 
Mumbâ  transformé  en  Bombay  par  les  Portugais 
et,  plus  andehhetnèht  encore,  le  nohi  dé  Minriagar 
(Périple,  $  /io)  écrit  feinnagar  par  Ptolémèe.  Mazdeo 
est  pt'écisément  la  forme  originale  où  convergent  les 
nômbffeuses  variantes  dû  hotii  rbyàl  cité  par  les  Actes  : 
le  grec  flotte  entre  Misdaios,  Misdeos,  Mesdeos,  al- 
téré en  Smidaios  dans  les  Menées  ^  en  Smindaios  dans 
Nicé'phore  ;  le  latin  des  Miràcnla  et  de  la  Pâ}ssio  donne 
Mesdeus  et  Misaeus;  le  syriaque,  d  autre  part,  donne 

*  M.  von  Sallet  a  déjà  insisté  sur  la  coïncidence  des  dates  épi- 
graphiques  de  Condopharès  et  de  Vâsudevà.  «  Si  l'ère  est  là  même , 
ait-il ,  Gondbpiiàrès  tombe  à  la  fin  des  Indo-Scythes ,  peut-être  même 
après  le  dernier,  Bazodeo.  Mais,  numismatiquement ,  à  mon  avis, 
c'est  presque  impossible,  car  bazodeo  ne  peut  pas  être  très  éloigné 
du  temps  des  If^assanidés.  Gohdopharès  semble  antéHeur.  ÎSi ,  cepen- 
dant, les  ères  sont  les  mêihes  de  part  et  d'autre,  il  reste  une  diffi- 
culté dont  la  s'olution  appar^eiil  aux  indologuës.  Je  mettrais  Gondo- 
pharès  après  Jésus-Christ,mais  avant  les  Turuskas.  »  (Die  Nackfolger 
Alexmdert  det  Grossén  in  Baktrién  und,  Indien,  5a). 


NOTES  StiR  LfeS  INÎX)-!5tVWES.  îiO 

Maidki;  ràhh^riien ,  Mêli  ;  féthibjiien ,  M'a'StîUs.  Lé 
notoi  ^brté^àr  lé  fils  de  ÎWâsdèôfe  suggère  \ine  solu- 
tion identique.  Le  grec  écrit  Oiizahès^  Ouazàhès, 
lôuzâhès;  le  latih,  Zuzànès  el  Luzànèô  ;  fe  syriàqtiè, 
Wièàn  ;  1  arménien ,  Vizan.  Von  ÎGutâcîlnlicl  et  M.  Mài'- 
ifùiéH^  àjirès  Itii  y  Retrouvent  lé  péhlevi  Wîjèh, 
persaii  Bîjéh;  mais  là  îrestitùtion  proposée  ïié  rend 
pà^  ï^'aistin  des  lôAtiés  grecques  et  latines*  de  pliils, 
admissible  isi  oh  transporte  le  royaume  de  Mêsdéoà 
dâhà  Wiràii,  éîlè  ë^  méxplicâklé  feri  pa^s  ihdiferi.  Le 
redàfcteùr  dés  Actes  est  ïrop  feîeh  informé  siii*  Tlnaé 
polir  àttiîblier  à  un  j)rihcé  clé  ce  pays  lé  nôtti  d  un 
héroà  feecôridàiré  dé  l' épopée  irahièhhe,  Bezhaii,  filS 
dé  Gèv,  fils  de  Grudâi^z.  L'é  souvenir  de  ce  pers<5i\- 
hà^è  à  pu  saïis  douté  exercer  line  influencé  s\ïï^  la 
transcription  syriaque  et  arménienne  dû  nOiii  6n- 
gîhal,  mais  lés  formés  grecqu^és  et  latines  excluent 
identité  des  deux  noms.  La  comparaison  dé  toutes 
les  Formes  ramené  a  un  original  -oazan,  ou  plutôt 
jotezâH;  en  efiet,  la  trahsiormâtion  dé  là  syllabe  ii 
en  gu,  déhnilive  au  temps  des  Sàssanides,  eét  en 


^  Les  formes  louzanês ,  Zouzanés  en  grec ,  Zuzanes  et  Luzanés 
eîà  latin ,  cohserVent  pé'ut-êtré  la  Vrâce  a  une  l'étiré  mîttiié  àîspirùiè 
dans  Ouzanes.  Il  faudrait  moins  qu'une  correction  légère ,  péUl-êtlfe 
seulement  une  autre  lecture  du  manuscrit  pour  changer  loviavris  en 

*  Màrij^Hi  Èeitrà§è  inr  fcéiftflib^tfe  ttHtî  StJ^e  VDh  Et-lan,  dans  Zi 
î>.  M.  n.,  XLIX  (ï8^5),  628-672;  M.  Mtttttttiirt,  dâtt^  cet  article, 
rappdle  aussi  le  nom  des  rois  (  au  nombre  de  3  ou  1 2  ]  que  la  ti^r* 
tîdti  dëà%n^  cdibi^é  ïèi  dblitéMpT^t^iiià  dû  C&ri^^  daft)  !b  ubbde  ira- 
fiîeHt  be  f6\  de  Bà&l  (meim)  y  lest  à)ipdé  Akhsàyhi's  bAr  Sàk&BliH 


40  JANVIËR-FÉVRIEE   1897. 

voie  de  s'accomplir  un  peu  après  l'ère  chrétienne  et 
facilite  la  substitution  d'un  des  termes  à  l'autre; 
d'autre  part,  sur  les  confins  de  l'Inde  et  de  l'Iran,  à 
la  même  époque ,  la  prononciation ,  en  équilibre  in- 
stable, oscille  entre  a  et  gu  initial.  Le  nom  de  Gon- 
dopharès  en  donne  un  exemple  concluant;  tandis 
que  l'inscription  de  Takht-i-Bahi  et  les  légendes  in- 
diennes des  monnaies  écrivent  Gudaphara,  Gudu- 
phama,  Gondophara,  lies  légendes  grecques  hésitent 
entre  trois  transcriptions  :  Gondapharou,Induphrru 
et  Undopherrou.  L'équivalence  en  quelque  sorte 
officielle  de  Undopherres  et  Guduphara  autorise  à 
poser  aussi  l'équivalence  de  Ouzanes  et  Gusana. 
Gusana  est  la  forme  officielle  que  revêt  le  nom  des 
Kouchans  dans  deux  documents  épigraphiques  datés 
l'un  du  règne  de  Kaniska^,  l'autre  de  l'an  122^,  La 
seconde  de  ces  inscriptions ,  postérieure  d'un  siècle 
à  Kaniska,  n'est  séparée  que  par  im  intervalle  de 
vingt-quatre  ans  de  la  dernière  date  attestée  pour 
Vâsudeva-Bazdeo.  Elle  mentionne  un  maharaya  gu- 
sana,  mais  sans  spécifier  s'il  s'agit  du  nom  dynastique 
ou  du  nom  personnel  du  roi.  Le  maharaja  Gusana, 
qui  suit  de  si  près  le  Kouchan  Vâsudeva,  est  peut- 
être  identique  au  prince  royal  Ouzanès,  fils  de  Mas- 
deos  *. 

^  L'inscription  de  Manikyala  porte  :  gusana-vaça  sœjivardhaka. 
Cf.  Sénart ,  Notes  d*épigraphie  indienne,  Yl,  dans  J.  il.^  1896 , 1,  5-a6. 

'  Inscription  de  Panjtar,  publiée  par  Gunnîngham ,  Àrchœological 
Snrvey,  V,  61. 

'  n  peut  être  utile  de  rassembler  ici,  en  vue  de  rapprocbements 
éventuels,  les  noms  des  autres  personnages  indiens  cités  dans  la 


NOTES  SUR  LES  INDO-SCYTHES.  41 

Si  Gondopharès  et  Vâsudeva  sont  réeUement  les 
contemporains  de  Thomas,  i'im  et  l'autre  occupent 
le  trône  vers  ie  milieu  du  premier  siècle  de  Tère 
chrétienne ^  Du  côté  de  Gondopharès,  ITiypothèse 
concorde  avec  d  autres  données  ^.  Gondopharès 
prend  sur  les  légendes  grecques  des  monnaies  le 
titre  d'autokratôr,  comme  font  les  empereurs  romains 
à  partir  d'Auguste.  Les  Parthes  Arsacides ,  intermé- 
diaires naturels  entre  le  monde  romain  et  l'Inde, 
marquent  avec  précision  l'époque  où  ce  titre  passe 
d'Occident  en  Orient  :  Phraates  IV,  qui  règne  de  8 
à  1 1  après  Jésus-Christ,  est  le  seul  (en  dehors  de 
l'incertain  Sanatrokès)  à  prendre  le  titre  d'auto- 
kratôr.  C'est  également  à  partir  de  Phraates  IV  que 
l'oméga  carré  se  substitue  à  l'oméga  arrondi  dans  les 
légendes  grecques;  les  monnaies  de  Gondopharès 
montrent  la  transformation  accomplie  déjà  dans 
l'Inde.  Enfin,  en  se  fondant  sur  l'identité  des  noms, 
Cimningham  considère  Abdagasès ,  neveu  de  Gondo- 


légende  de  saint  Thomas.  Le  général  de  Mesdeos  est  appdé  en 
grec  Siphôr,  Suphôr,  Sémphoros  ;  en  latin,  Sapor,  Siporus ,  Siforus  ; 
en  syriaque ,  Sîfûr  ;  en  arménien ,  Siphor.  Le  chef  des  serviteurs  de 
Mesdeos  est  Gharisios  (gr.),  Carisius  (lat.),  Karîsh  (syr.);  celui-ci 
a  pour  femme  Mygdonia,  dont  la  nourrice  est  Markia  (Narchia, 
Narka].  La  reine,  épouse  de  Mesdeos,  est  Tertia  ou  Tertianê; 
Treptia  (lat.),  Tartahania  (éthiop.).  Le  prince  Ouzanes  (nommé 
Maiturnos  en  éthiop.)  est  marié  à  Asinara  (Sisara,  Mnésara);  Ma- 
nashar  (syr.);  Marna  (éthiop.). 

^  Les  chrétiens  de  saint  Thomas  datent  le  martyre  de  Tapôtre  du 
2 1  décembre  68  ap.  J.-C. 

*  Percy  Gardner,  The  coins  of  the  Greek  and  Scythic  kings  oj 
Bactria  and  India,  i886;  Introd. 


42  JÂNVÎER-FÉ'VHIEh  1397. 

phai-ès,  comme  lé  pétît-fils  dû  Pàtihë  Abdagâsès, 
qui  commaHdàit  en  maître  à  là  cour  de  Tlridate,  en 
Tan  36  de  Tère  chrétienne;  il  place  en  cônséqUéhcé 
le  règne  de  Gohdoj^harès  entre  3ô  et  6o  a^l*è*s  Jésto- 
Christ. 

Les  dates,  dégagées  des  textes  chinois,  ctthd\iîSeht 
d  autre  J)art  à  placer  vers  la  mêmie  ^pbquê  lé  i'è^e 
de  VâsudeVà.  Si  là  dynastie  des  Koùchûhs  éfet  ïbndéie 
vers  Tan  5o  avant  Tère  chrétienne,  Wsudeva  doit 
régner  Vet-s  Tan  5o  après  Jéèù's-Chtîst.  Ltes  diités 
constatées  dfe  Kaniska  vorit  de  Tari  5  à  1  an  i  8 ,  quel 
que  soit  le  point  de  départ  de  lei^;  ceflefe  de  ioh 
successem*,  Huviska ,  vont  de  33  à  5  i  ;  celles  dfe  \^li- 
deva,  de  7 4  â  98.  La  mort  de  Kaniska  toihb^  donè 
entre  18  et  33;  lavènement  de  VâstideVà  feiitr'é  5i 
et  yd;  un  intervalle  de  dix-hiiit  ans  àii  fti'oihfe,  4lé 
cinquante -six  ans  au  plus,  de  trente-sept  ans  en 
taoyenné  sépare  ces  deiix ëvéneihehts.  Sila  première 
conversion  d*un  Chinois  au  bouddhisme  reinokité  au 
temps  de  Kaniska,  il  faut  nécessairement  fixer  au 
temps  de  Vâsudfeva  le  voyagiô ,  rtfel  ou  imaginaire , 
de  l'apôtre  Thoniàs  aux  tildes. 

Âddilièn  ^  fe  Hbtfe  îïc  fa  ^gfe  9-,  ~  Le  nàêftîè  Wâftlë  fekt  reproduit 
dans  îe  Pa-îôueh-'À'ou-f^  (Côti.  t^tijiskiM  xxxvi.  B;  p.  43*';  chap. 
2i  Vie  i'édittôh  jajpohâiie)  û'iipm  ïé  im-toûUn  de  Nâgârjuna 
(Nanjio,  lî6^);  faàiâ,  àOA  fcfettfe  Hèdâttiôft  ;  PuAiàlâvatî  est  dési- 
gnée comme  «la  capitale  des  Yu^-tchi '( Y\i  Ynè-ïchi  Fou-Kie-lo 
ïch'eA-g).  Le  Ta-peî  Kvày  (Mahâ-Kfthinâ-JiuHdàtîkA-sûtra;  Nanjio. 
1 17  ;  coll.  Fujishima  xi,  9 ,  p.  87')  désigné  Foû-^a-fà-po-ti  (Puska- 
livàtî)  codiMe  là  al^sidiebce  Byaiè».  L'WetttUé  ti'é  lan-chn  et  de 
Puskalâvatî  semble  donc  bien  établi. 


Lb   NESTORlANÏSME.  43 


I-  - ^ ^ "te- 


LE  NESTORIANISME 


ET 


L'INSCRIPTION  DE  KARA-BALGASSOUN , 

PAR 

ÉD.   CHAVANNES, 


L  mscription  de  Kara-balgassoun  a  été  signalée 
pour  la  première  fois  par  M.  ladrintséf;  elle  a  été 
publiée  par  M.  Heikel  [Inscriptions  ié  VOrkhon, 
planches  5o-6i),  puis  par  M.  Radlof  [Atlas  der  Al- 
terthûmer  der  Mongolei,  plâriches  XXXI -XXXV). 
Celte  stèle  a  été  retrouvée,  brisée  en  six  ihorceàux, 
dans  remplacement  qu'occupait  siir  là  rive  gauche 
de  rOrkhon ,  la  capitale  des  khans  oUï^ours  du  mi- 
lieu du  vnf  siècle  jusqu'à  Tan  Sdo  iiè  tiôtre  ère; 
elle  a  été  érigée  par  un  khaii  ouïgtJÙr;  elle  est 
écrite  en  trois  langues  :  «chinois,  ouïgour  et  tou- 
kiue.  Les  textes  ouïgour  et  tou-kîùe  sont  trop  en- 
dommagés pour  qu'il  ait  été  possible  jusqu'ici  de  les 
déchiffrer.  Le  té^cte  chinois  est  moins  altéré;  M.  De- 
véria  [Inscriptions  de  l'Orkhon,  1 898 ,  p.  xxvii-xxtviïi) 
en  a  le  premier  tenté  l'explication  ;  M.  Wassilief  en 
a  fait  une  nouvelle  traduction  (publiée  dans  l'ou- 
vrage de  Radlof  ;  Die  Alttàrkischen  In^chriften  der 


44  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

Mongolei,  IIP  fascicule,  iSgS,  p.  286-291);  enfin 
M.  W.  Schlegel ,  qui  a  profiité  des  travaux  de  ses  de- 
vanciers, vient  de  publier  sur  cette  inscription  un 
très  important  mémoire  ^  dans  lequel  il  reconstitue 
le  monument  original  en  suppléant  aux  lacunes  du 
texte  par  des  conjectures  fort  ingénieuses  et  dans 
lequel  il  résout  avec  une  grande  érudition  tous  les 
problèmes  historiques  et  géographiques  quil  ren- 
contre. 

On  ne  connaît  pas  la  date  exacte  de  ce  monument. 
La  première  ligne  de  finscription  nous  dit  qu'il  fut 
érigé  par  le  khan  Ai  Tàngridà  kut  bulmis  alp  hilgà, 
M.  Schlegel  fattribue  au  khan  de  ce  nom  qui  régna 
de825à832.  Mais  un  autre  khan  du  même  nom 
régna  de  808  à  821:  je  l'attribuerais  plutôt  à  ce 
dernier,  car  on  évite  ainsi  de  faire  la  supposition, 
peu  vraisemblable  à  mes  yeux,  que  trois  noms  de 
khans  ont  dû  se  trouver  tout  entiers  exactement 
compris  dans  trois  lacunes  de  f  inscription. 

L'inscription  de  Kara-balgassoun  renferme  un  pas- 
sage extrêmement  curieux  où  il  est  question  d'une 
religion  nouvelle  qu'un  khan  ouïgour  fit  prêcher 
dans  ses  Etats,  peu  après  l'année  762,  par  quatre 
missionnaires  venus  de  Chine.  M.  Schlegel  a  cru 
pouvoir  établir  que  cette  rehgion  n'était  autre  que 
le  christianisme  nestorien.  Nous  allons  discuter  les 
raisons  sur  lesquelles  se  fonde  cette  opinion. 

'  Die  Chinesische  Inschrift  auj  dem  Viyurischen  Denkmal  in  Kara- 
Balgassun  [Mémoires  de  la  Société  Jinno-ongrienne ,  ix)\  Helsing- 
fors,  1896;  in-8%  p.  xy-i4i  et  1  planche. 


LE   NESTORIANISME.  45 


I 


En  premier  iieu,  ii  importe  de  remarquer  que  la 
religion  mentionnée  dans  Tinscription  de  Kara-bal- 
gassoun  n  y  est  pas  assez  nettement  caractérisée  pour 
qu'on  puisse  affirmer  qu'elle  est  le  nestorianisme  ^ 
Tout  au  plus,  pourrait -on  dire  avec  M.  Wassilief 
(op.  cit.,  p.  287,  n.  2,  et  p.  288,  n.  1)  qu  elle  n  est 
pas  le  bouddhisme.  En  réalité,  les  arguments  de 
M*  Schlegel  se  réduisent  à  un  seul;  ii  est  vrai  da- 
jouter  que  cet  argument  unique  n'est  point  sans  va- 
leur; je  commencerai  par  Texposer  en  le  renforçant 
moi-même  de  quelques  raisons  nouvelles. 

On  lit  dans  Tinscription  de  Kara-balgassoun 
(colonne  X,  caractères  61-73),  après  l'énoncé  des 
faits  qui  amenèrent  l'introduction  delà  vraie  religion 
(jE^^ÎC)  chez  les  Ouïgours,  la  phrase  suivante  qui 
est  précédée  d'une  lacune  de  deux  caractères  :  ^  ^ 
^  ^  jf[  W  îl  S  ft  ^  #ÎC  fli  «  Les  disciples  de  Mou- 
che^ se  succédèrent   sans  interruption^   de  l'est  à 


^  La  terminologie  religieuse  du  nestorianisme  chinois  étant  tout 
entière  empruntée  au  bouddhisme ,  les  rapprochements  qu  on  peut 
faire  entre  quelques  expressions  de  la  stèle  de  Kara-bsdgassoun  et 
certaines  particularités  de  style  dans  l'inscription  chrétienne  de 
Si-ngan-fou  ne  prouvent  aucunement  qu'il  s'agisse  de  la  même  reli- 
gion dans  les  deux  monuments  ;  il  serait  facile  en  effet  de  montrer 
que  ces  expressions  se  retrouvent  dans  des  textes  bouddhiques. 

^  On  peut  lire  aussi  Mou-tou, 

^  L'expression  ^  j^  se  dit  d'un  cycle  qui  recommence  aussitôt 
terminé. 


46  JAI!(VIï;R-FÉVf\IER   1897. 

Touest  et  allèrent  de  tous  côtés  prêchant  et  conver- 
tissant ». 

Le  mérite  de  M.  Schlegel  a  été  de  reconnaître  en 
Mou-che  \^  personnage  meçfte  que  M.  G.  Pbillips  a 
proposé ,  dans  une  très  intéresisante  note  ^  de  consi- 
dérer comme  un  misgiannaire  pestorien. 

Avanl  de  citer  le  te^^te  sur  lequel  M.  G.  Phillips 
a  fondé  son  hypothèse,  il  importe  de  remarquer 
quil  a  été  signalé  pour  la  première  fois  p?ir  le  P. 
Gaubil.  Nous  lisons  en  effet,  dans  ï  abrégé  de  f  histoire 
de  la  grande  dynoMie  Tang  [Mémoires  concermu^i  les 
Chinois,  vol.  XVI ,  p.  1 2-1 3)  :  «  i°  A  la  septième  an- 
née hoy-ynen  (année  719  de  J[.-C.),  le  roi  de  Toa- 
ho-lo  offrit  à  Teuapereur  v^n  savant,  i^ommé  Ta-mou- 
tou^,  très  versé  dans  iesi  mathématiques.  Le  roi 
diaait,  dans  la  lettre  quil  écrivit  à  cette  occasion, 
que  Ta-moU'tou  pouvait  très  bien  répondre  sur  tout 
ce  qu'on  lui  proposerait  sur  les  sciences  ;  le  roi  priait 
l'empereur  de  donner  à  ce  savant  des  revenus  fixes 
et  un  temple  pour  les  exercices  de  s%  r^igioç^.  L'au- 
teur du  livre  où  est  cité  ce  trait  d'histoire  dit  que 
cet  homme  était  comme  Li-ma'theou[le  père  Ricci), 
et  que  les  savants  de  la  cour  de  JfHuen-tsçng ,  par  ja- 
lousie, firent  renvoyer  cet  étranger.  — r  a°  Les  mé- 
moires de  l'histoire  des  Tang  sur  le  royaume  de  7a- 
tsin  ou  Fou-lin  disent  qu'à  la  septième  q.nnée  kay- 
yaen  le  roi  de  Fou-lin  se  servit  de  la  voie  de  Ton-ko-lo 

^  China  Beview,  vol.  VII,  p.  4i5. 

*  On  verra  plus  loin  que  le  nom  complet  dç  Jifou-ehe  ou  Idau-tou 
est  en  effet  Ta-mou-cke  ou  Ta-moa-tou. 


LE   NESTORIANISME.  47 

pour  faire  l^ommage  4 1  empereur,  et  qu'on  offrit  un 
lion;  et  la  npt\çe  des  pays  connus  de^  Qhinpis  dit 
que  le  çoi  de.  Ta-tsin  qu  Fau^'lm,  à  ï^  septième  année 
kay-yuen,  paya  le  tribut  à  l'empereur,  et  lui  envoya 
un  religieux  ou  prêtre  d'une  grande  vertu  ;  on  peut 
aussi  traduire  d'un  grand  talent,  et  parla  Qn  voit  que 
ce  Ta-mou-toa  était  ce  prêtre  ou  religieux  d'une  grande 
vertu,  envoyé  par  le  roi  de  Fou-lin,  c'est-à-dire  par 
l'empereur  des  Grecs .  »  .  » 

Le  père  Gaubit  ne  dit  pas  exactement  où  il  a  pris 
ces  renseignements  :  il  se  borne  à  indiquer  qu'il  se 
réfère  à  un  livre  en  onze  cahiers  composé  au  temps 
de  Kang-ht  M.  G.  Phillips  a  été  plus  expliche  :  il 
nous  informe  que  son  texte  lui  a  été  fourni  par  le 
Hai  kouo  {ou  tche  îfe  S  S  îè  de  PVei  Yuen  H  |^R 
(cf.  1?^  notice  d^  Stanislas.  Julien,  ]\télang^es  de  géo- 
graphie asiçttique,  tome  P^  p.  1 2/1-1 38 )i  la  d^r^\ère 
édition  publiée  par  l'auteur  date  de  i852.  M^^is 
fVei  Yuen,  ^ussi  ^)ien  que  l'écrivain  consulté  par  le 
P.  Gaubii^  ne  font  que  citer  une  encyclopédie  pu- 
bliée en  Tan  1 0  ^  3  so\;s  le  nonp^  de  Tçh'efou  yuen  koei 
flft  i^  X  H  ;  la  Bibliothèque  nationale  possède  cet 
ouvrage  monumental  qui  comprend  mille  chapitres 
et  s^  trouye  relié  en  48  volumes  (nouveau  fonds 
chinois,  n°548);le  texte  que  fVei  Yuen  cite,  inexac- 
tement d'ailleurs,  y  ei^t  répété  deu^^  fois  : 

A\i  chapitre  971,  page  3  v°  (vol.  47),  nous  lisons , 
sous  la  date  de  la  septième  année  k'ai-yuen  (719)  : 


48  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

^  #  A  W  *  Jtt;  ±  «  têo  a  I»  >9^  «1* *  #  » 

Au  chapitre  997.  pages  3  v°  et  4  r°  (vol.  48),  ie 
même  texte  est  cité  avec  des  variantes  :  ie  mot  m 
est  remplacé  par  le  mot  1^  ;  entre  le  mot  3K  et  le 
mot  ^ ,  le  mot  JSt  est  supprimé  ;  entre  ie  mot  ^  et 
le  mot  ^,  le  mot  ^  est  ajouté;  enfin  la  citation  se 
termine  par  une  phrase  qui  est  omise  dans  la  pre- 
mière rédaction  :  ^  :^  IS  "n  SI  Kio  Je  conserverai 
ces  deux  dernières  variantes  (à  savoir  l'addition  du 
mot  ^  et  de  la  plirase  finale)  et  je  traduirai  ce  texte 
comme  suit  : 

a  Au  sixième  mois ,  le  royaume  de  Ta-che  (Arabes) , 
le  royaume  de  Tou-ho-lo  (Tokharestan)  et  le  royaume 
de  rinde  du  Sud  envoyèrent  des  ambassadeurs  rendre 
hommage  à  la  cour  et  apporter  tribut.  Pour  ce  qui 
est  du  royaume  de  Tou-ho-lo  (Tokharestan),  le  roi^ 
Tche-han-na  Ti-che  envoya  au  trône  ime  requête 
pour  présenter  un  homme  versé  dans  l'astronomie, 
Ta-mourche ,  disant  que  cet  homme  était  d'une  sa- 
gesse et  d'une  pénétration  très  profondes  et  qu'il  n'y 
avait  aucune  question  à  laquelle  il  ne  sût  répondre  ; 
(le  roi)  priait  humbiement  l'empereur  que,  dans  sa 
bonté,  il  fit  appeler  Mou-che,  qu'il  l'interrogeât  en 

^  La  position  du  caractère  3E  entre  Tche-han-na  et  Ti-che  im- 
plique que  ce  sont  deux  mots  différents. 


LE    NESTORIANISME.  4» 

personne  sur  ce  que  faisaient  et  pensaient  lui  ^  et  les 
siens,  ainsi  qxie  sur  toutes  les  doctrines  religieuses; 
(Tempereur)  reconnaîtrait  que  cet  homme  avait  bien 
de  telles  capacités;  (le  roi)  souhaitait  et  demandait 
que  (rempereur)  ordonnât  qu  il  lui  ^  fût  fourni  son 
entretien  et  en  même  temps  qu'on  établît  une  église 
pour  qu'il  s'y  acquittât  du  culte  ^  prescrit  par  sa  re- 
ligion. Son  fils  aîné  était  Ki-lie-tien,  » 

L'exactitude  du  témoignage  du  Tch'e  fou  yaen 
koei  est  confirmée  par  un  texte  plus  ancien  encore 
que  j'ai  trouvé  dans  le  T'ai  ping  hoan yu  ki^  >!c  ^ 
S  ^  S£  î  géographie  publiée  pendant  la  période  t'ai- 
ping-hing-kouo  (976-983).  Au  chapitre  186,  à  l'ar- 
ticle du  royaume  de  Tokharestan,  on  lit  ceci  : 

A  ;:^  ^  ^  Ira  i&n  K  Se  o  «  La  septième  année  k*ai- 
ja^n  (-719),  le  Yabgou^  de  ce  pays,  Tche-han-na 
Ti-che,  adressa  une  requête  au  trône  pour  présenter 
un  astronome,  Ta-mou-che,  en  demandant  qu'on 
lui  imposât  des  épreuves.  » 

^  Le  mot  ^  «  sujet  » ,  doit  être  un  terme  d'humilité  par  lequel 
le  roi  du  Tokharestan  se  désigne  lui-même. 

^  A  Ta-mon-che, 

^  L'expression  kony-yang  désigne  les  offrandes  faites  à  la  divinité 
et,  d'une  manière  plus  générale,  le  culte  qui  lui  est  rendu. 

*  Cet  ouvrage  se  trouve  à  la  Bibliothèque  nationsde  (  nouv.  fonds 
chinois,  n"  799).  J*en  possède  moi-même  un  exemplaire. 

^  Nous  savons  par  le  Tang  chou  (chap.  221,  2*  partie, 
p.  4  v°)  que  le  roi  du  Tokharestan  portait  le  titre  turc  de  Yabgou  : 
-S  3E  M  ^  ^'  ^^^  ^®  *^^''®  ^^  Yahgou,  cf.  Thomsen,  Inscrip- 
tions de  l'Orkhon  déchiffrées,  p.  69  et  p.  1 92-193  et  Schlegel,  Toung- 
pao,  vol.  VIT,  p.  i85. 

IX.  fi 


iwrniwr.KiB  ■*Ttu>tLi. 


$iO  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

De  ces  t^^^tes»  il  résulte  dVbprd  que  le  upip 
complet  de  l'envoyé  du  roi  de  Tokharestan  est  J'çl- 
mou-che.  Quoiqu'il  soit  possij^le  de  le  rencqntr^r  spus 
la  forme  abrégée  AÎQu-che,  il  est  probable  que,  dans 
l'inscription  de  Kara-bçilgassoun,  il  fs^ut  substituer  le 
mot  ta  :f^  au  mot  ^  que  Mt  Schiegçi  ^  plftcé  par 
conjecture  ayant  le  nom  de  Mou-che. 

En  second  lieu,  il  est  évident  que  Ta-mou-che 
était  un  religieux  dHjne  secte  spéciale ,  puisque  le  roi 
de  Tokharestan  demande  qu'on  lui  donne  une  église 
où  il  puisse  célébrer  son  culte. 

Enfin,  de  la  seconde  rédaction  du  TcKc.fouyum 
koeiy  il  paraît  résulter  que  Ta-mou-che  avs^it  des  fils.^ 
puisqu'on  cite  le  nom  de  l'aîné  d'entre  eux^  7a- 
mou-che  ne  peut  donc  pg^s  être  un  religieux  boud- 
dhique; il  serait  possible  au  contraire  qu'il  fût  un 
prêtre  pestorien,  car  nous  savons  que  le  mariage 
était  autorisé  dans  le  clergé  nestorieu.  A  b  fiu  de 
l'inscription  de  Si-ngan-foa  ^  nous  voyons  mentionné 
«  Yezdbouzîd ,  prêtre  et  chorévêque  de  Koumdân 
(  TcKang-ngan) ,  fils  du  défunt  Mélès ,  prêtre  de  Baikh , 
ville  du  Tokharestan  »  ;  ce  fils  d'ecclésiastique  avait 
lui-même  un  fils  qui  était  «Adam,  diacre,  fils  de 
Yezdbouzîd,  chorévêque  ».  On  remarquera  d ailleurs 
que  le  prêtre  Mélès,  père  du  chorévêque  Yezdbqu^îd 

^  Je  dis  :  «  n  parait  résulter  » ,  car  il  serait  à  la  rigueur  possible 
que  Ki-Ue-tien  fut  le  fils  du  roi  du  Tokharestan;  il  est  cependant 
beaucoup  plus  probable  qu'il  est  le  fils  de  Ta-mou-che. 

-  Cf.  Legge,  Christianity  in  China,  p.  3i. 


LE   NESTORIANISME.  51 

et  grand-père  du  diacre  Adam,  était,  comme  7a- 
moa-che,  originaire  4u  Tokharestàn. 

Telles  étant  les  inférence5  qu'on  peut  tirer  du  texte 
du  Tch'e  Jqu  yuen  koçiy  on  est  tenté  de  ie  rappro- 
cher d'un  autre  texte  qu'on  trouve  dan^s  le  Kieou 
T'ang  chou  ^M^  (chap-  » 98 ,  p.  12  r°);  cet  ou- 
yrage  historique  nous  dit  :  «  La  septième  année  k'ai- 
yuen  (719),  au  premier  mois,  le  souverain  (du 
royaume  de  Fou-lin  ^  iSi  )  envoya  im  grand  digni- 
taire cln  pays  de  Tokharestàn  offrira  (l'empereur  de 
Chine)  deux  lions  et  deux  antilopes;  peu  de  mois 
après ,  îl  envoya  encore  un  religieux  de  grande  vertu 
rendre  hommage  à  la  cour  et  apporter  tribut  ^  ^ 

Ce  religieux  de  grande  vertu  ne  serait-il  pas  7a- 
mou-che,  qui  arriva  en  Chine  le  sixième  mois  de  la 
septième  année  k'ai-yuen  et  qui»  de  même  que  l'am- 
bassadeur envoyé  peu  de  mois  auparavant  par 
le  roi  de  Fou-lin ,  était  originaire  de  Tokharestàn  ? 
Le  père  Gaubil  est  le  premier  à  avoir  rapproché  les 
deux  textes  et  identifié  le»  deux  personnages.  M.  G. 
Phillips  a  été  plus  loin  :  considérant  que ,  dans  l'in- 
scription de  Si-ngan-fou ,  le$  missionnaires  nestoriens 
sont  appelés  «  rehgieux  de  grande  vertu  ^  »  ;t  ^  ff"  » 

^  M.  Ps^ker  [Journal  of  the  China  Branch  of  tke  Royal  Asiatic 
Society,  vol.  ^XIV,  p.  991-292)  a  déjà  montré  qi^e  cet  argument 
n^avait  pas  une  valeur  absolue,  car  l'expression  Ta  té  seng  s'ap- 
pliqqe  aussi,  biep^  aux  bouddliistes  qu'aux  nestoriens.  Aux  textes 
déjà  cités  par  M.  Parker,  j'ajouterai  celui-ci  :  en  7^7,  on  voit  arri- 
ver à  ta  cou|*  de  Chine  le  (  maître  du  )  Tripitaka ,  reiUgieux  de 
grande  vertu,  Ta-mo-tchan,  originaire  de  l'Inde  de  TEst  ^  ^  ;;f^ 

4. 


52  JAxWIER-FÉVRIER  1897. 

il  en  a  conclu  (en  faisant  d'ailleurs  toutes  les  ré- 
serves nécessaires^)  que  Ta-mou-che,  devant  être 
identique  au  «  religieux  de  grande  vertu  »  envoyé  en 
719  par  le  roi  de  Fou-lin,  était  probablement  un 
prêtre  nestorien. 

Admettant  provisoirement  cette  manière  de  voir, 
je  la  soutiendrai  dun  argument  nouveau  :  que  des 
prêtres  nestoriens  aient  pu  être  chargés  d'apporter 
des  présents  à  la  cour  de  Chine  de  la  part  d'un  roi 
étranger,  c'est  ce  qui  est  confirmé  par  un  texte  im- 
portant qui  n'a  été  signalé  jusqu'ici  par  aucun  éru- 
dit  chiirois  ou  européen;  dans  le  chapitre  971  (p.  9 

'fê  f^  ^  9^  ^  C^^^^  J^^  y^^  koei,  chap.  971,  p.  la  r**; 
vol,  47). 

Si  le  «  religieux  de  grande  vertu  »  envoyé  en  7 1 9  par  ie  roi  de 
FoU'lin  doit  être  un  prêtre  nestorien ,  ce  n*est  pas  parce  qu'il  porte 
le  titre  de  «  religieux  de  grande  vertu  > ,  mais  bien  parce  qu'il  est 
Tambassadeur  du  roi  de  Fou-lin,  car  le  roi  de  Fou-lin  est  en  réalité 
le  patriarche  nestorien,  comme  M.  G.  Phillips  l'avait  supposé  et 
comme  M.  Hirth  parait  Tavoir  démontré  dans  son  magistral  ou- 
vrage :  China  and  Roman  Orient, 

Le  roi  de  Fou-lin  n'étant  autre  que  le  patriarche  nestorien ,  on 
ne  sera  pas  surpris  de  constater  qu'il  se  sert  générsdement  de  rdi- 
gieux  comme  ambassadeurs.  Ainsi ,  à  la  date  de  la  première  année 
t'ien-pao  (742   de  J.-C),  nous  lisons  dans  le  Tck'e  fou  yuen  koei 

(chap.  971.  p.  .4   r';  vol.  4?)  =£  ^  jf  «J  S  dE  ït  :^  ^ 

1^  Q  cLe  cinquième  mois,  le  roi  de  Fou-lin  envoya  (à  la  cour  de 
Chine)  un  religieux  de  grande  vertu».  C'est  ce  texte  auquel  Yule  a 
fait  allusion  dans  son  ouvrage  intitulé  :  Cathay  and  the  way  thither, 

vol.  I,  p.  LXIV-LXV. 

^  China  lieview ,  vol.  Vit ,  p.  4 1 5  :  «  It  seems  therefore  not  impro- 
bable that  the  Ta-Ie-tseng  Envoy  of  the  Tang  history  and  this  Tu- 
huo-io  missionary  were  one  and  the  same  person.  »  Exprimée  dans 
ces  termes  dubitatifs,  la  proposition  est  inattaquable. 


LE    NESTORIANISME.  53 

v°,  vol.  Ziy)  du  Tch'efoa  yuen  koeiy  nous  lisons  à  la 
date  de  la  vingtième  année /t'ai-ja^/i  (782  de  J.-C): 

^4  ^  ^  o  «  Le  neuvième  mois ,  le  roi  de  Perse  en- 
voya Tofficier  P'an-na-mi  et  le  religieux  de  grande 
vertu  Ki-lie  rendre  hommage  à  la  cour  et  apporter 
tribut.  » 

Le  même  fait  est  rapporté  dans  le  chapitre  97 5 
(p.  i3  V*,  vol.  47)  en  ces  termes  :  A  >^  J^  J5|  o  ÎS 

+  /Eo]KS^II  o«Le  huitième  mois,  au  jourkeng- 
siu,  le  roi  de  Perse  envoya  Tofficier  P'an-na-mi  et  le 
religieux  de  grande  vertu  Ki-lie  rendre  hommage  à 
la  cour.  (L  empereur)  conféra  à  TofiBcier  le  titre  de 
«brave»  et  donna  au  religieux  un  kasâya  violet, 
ainsi  que  cinquante  pièces  de  soie  fine  et  il  les  ren- 
voya dans  leur  pays.  » 

Or  Ki-lie  est  mentionné  dans  Tinscription  de  Si- 

'&^^^Mf^oooo  «  Il  y  eut  des  hommes  tels 
que  le  chef-prêtre  Lo-han,  le  religieux  de  grande 
vertu  Ki-lie,  tous  noble  progéniture  des  contrées  du 
métal  ^  et  religieux  détachés  des  choses  de  ce 
monde.  .  .  » 

'  Cf.  Legge,  Christianity  in  China,  p.  17. 

*  Ne  pas  traduire  «la  région  de  l'or»,  comme  Pautbier,  ni  «gol- 
den régions»,  comme  Legge.  Dans  la  théorie  des  cinq  éléments, 
c'est  l'élément  «métal»  qui  correspond  à  l'ouest,  et  c'est  pourquoi 
les  pays  de  l'ouest  sont  désignés  sous  le  nom  de  <  contrées  du  mé- 
tal». 


54  JANVIKK-FÉVRIER  1897. 

Ce  Ki-lie  (jui  fut  chargé  par  le  roi  de  Perse  d'ap- 
porter des  présents  à  l'empereur  de  Chine  était  donc 
incontestablement  un  prêtt^  nestorien. 

Enfin,  comme  dernière  considération  à  faire 
valoir  pour  justifier  Tidentification  avec  le  nesto- 
rianisme  de  la  religion  introduite  chez  les  Ouïgoiirà 
vers  Tan  762 ,  on  rappellera  que  l'existence  du  nes- 
torianisme  chez  les  Turcs  était  connue  bien  avant 
la  découverte  de  Irnscription  de  Kara-balgassoun. 
Voici  les  principales  preuves  qu'on  eii  peut  donneir  : 
l'écriture  ouïgoure  est  dérivée  du  ISyriaqufe;  les  éarac- 
tères  syriaques  gravés  sùT  l'inscriptiott  érigée  en  781 
à  SUngan-foa  montrent  que,  dès  le  viiî*  sîèfcle,  les 
missionnaires  nestoriens  avaient  apporta  leibr  écri- 
ture jusqu'en  Chine  ;  on  est  donc  autorisé  à  adtnettre , 
comme  l'ont  fait  Klâproth  et  Abel  Rémuâat,  qtie  ce 
sont  les  nestoriens  qui  ont  fourni  âtix  Ouïgôtlrs  les 
modèles  d'où  ceux-ci  ont  tiré  leur  alphabet.  —  Lés 
inscriptions  syriaques  de  Graiid  Tokînak  et  de  Pisch- 
pek  attestent  l'existence  de  cimetières  nestorifehs,  dès 
le  ix*  siècle  de  nôtre  ère ,  chez  les  peuples  de  race 
turque  qui  habitaient  sur  les  confins  ocbidëntatix  du 
territoire  chinois.  —  Jean  du  Plan  de  Carpin,  l^gat 
du  pape  et  nonce  en  Tartarie  pendant  les  années 
1245,  12^6,  1247,  dit  en  pariant  des  Ouïgours  : 
«  Isti  homines  sunt  christiani  de  secta  nestoriano- 
rum  ».  —  Mar  Jabalaha  III,  qui  fut  patriarche  des 
nestoriens  de  1281  à  i3i7  et  le  moine  Rabban 
Çauma  qui,  en  1287,  fut  ambassadeur  du  roi  Ar- 
goun  en  Occident,  étaient  tous  deux  des  Ouïgours 


LE   NESTORIÀNlSMte.  55 

dé  ttaissance  (cf.  J.-B.  Chabot,  ffisioire  aè  Mûr  Jàba- 
lahi  III.  .  . ,  p.  1  1 ,  n.  5  ). 

Ainsi  rhypothèse  qui  considère  la  religion  dont 
ii  est  question  dans  la  stèle  de  tCara-balgassouh  comme 
n'étant  autre  que  le  nestorianisiiie  est  plausible.  Mais 
M.  Schiegel  donne  cette  hypothèse  comme  une  cer- 
titude, et  cest  ici  que  je  cesse  dé  partager  son  opi- 
nion. 

L'identification  de  Ta-môu-che  avec  ranibassâdéur 
dii  rôi  dé  Foû-lin  est  en  effet  ôsséz  arbitraire.  Vôicî 
ié  raisonnement  (Jii*oh  pirôjJbsé  :  dans  un  premier 
cas  (ie  i*'  inôîs  de  là  7^  âiinéé  k'àl-yuen),  le  roi  de 
Fou-lin  envoie  à  la  cour  de  Chine  un  haut  dignitaire 
du  Tokharéstâri  ;  dans  un  isecotid  càè,  lé  roi  de 
Tokhai^estàh  envoie  tin  cérlaiii  Ta-Ttioû-ché  qui  doit 
être  ùii  religieux,  et,  vers  k  iîiêiiië  'épb(Jué,  lé  rôi 
de  Fôu-liïï  envoie  uii  religieux  de  g^rande  vertu  : 
|)tiîsque ,  dans  lé  J)reitiièr  càà ,  1  amhàssâdéiii'  dû  rôi 
dé  Foà'tih  est  uh  hortinié  dll  T^okhàlré^tàn ,  dahs  lé 
second  cas,  Td-niôu-ché ,  religieux  du  Tokharéfetân, 
doit  être  identique  aii  religieux  dé  grande  vërtil 
envoyé  par  le  rôt  de  Fôii-lin»  Cette  ihrérehicé  à  qiiëique 
vràiséiriblance ,  itiàis  elle  ri'éist  pas  logîijuémérit  néces- 
saire. Parce  que  le  roi  de  Fou-lin  s'est  servi  eh  tliié 
occasion  d  un  officier  du  Tokhàrestàn  pour  apporter 
ses  présents  à  la  cour  de  Chine,  dira-t-on  qiie  tous 
les  envoyés  du  roi  de  Tokhapéstari  sont  aussi  dé^ 
envoyés  du  roi  de  Fou-lin?  Il  faudrait  alors  regarder 
aussi  comme  un  prêtre  nestorien  ce  religieux  Nan-io 
(Nàtidâ)  (Jùi  fut  chargé  en  729  pat*  le  roi  de  Tb- 


56  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

kharestan   d'apporter   diverses   drogues    à    Tempe- 


reur  ^, 


En  outre,  Irnscription  de  Si-ngan-fou  mentionne 
les  noms  des  principaux  missionnaires  nestoriens 
qui  vinrent  à  la  capitale  depuis  Tarrivëe  d'O-lo-pen 
en  635  jusqu'à  Térection  de  la  stèle  en  781.  Pour- 
quoi ne  cite-t-elle  pas  Ta-mou-che,  à  la  date  de  719? 
Cet  argument  a  silentio  n'est  pas  sans  valeur,  car 
Ta-moa-che  devait  être  un  personnage  considérable 
puisque,  un  siècle  après  sa  venue  en  Chine,  Tin- 
scription  de  Kara-balgassoun  donne  encore  à  ses 
coreligionnaires  le  nom  de  disciples  ou  sectatem's  de 
Tq-moU'che. 

S'il  n  est  pas  certain  que  Ta-mou-che  soit  un  prêtre 
nestorien ,  il  nous  reste  à  voir  à  quelle  autre  religion 
il  aurait  pu  appartenir.  Or,  abstraction  faite  du 
bouddhisme  qui  ne  paraît  pas  être  en  cause,  nous 
savons  qu'aux  vu"  et  viii®  siècles  de  notre  ère  deux 
religions  d'Occident,  autres  que  le  nestorianisme, 
ont  pénétré  en  Chine;  ce  sont  le  mazdéisme  et  la 
religion  de  Mo-ni.  Les  textes  chinois  relatifs  à  l'in- 
troduction de  ces  croyances  dans  l'Empire  du  Milieu 
sont  cités  en  partie  dans  la  dissertation  de  l'illustre 
épigraphiste  Tsien  Ta-hin  ^  i^  ;:^  Bff  ;  cette  disserta- 

^  Tch'e  fon  yuen  koei,  chap.  971,  p.  8  r%  vol.   47  :  17'  année 

k-ai-yoen .  Jt  M  ^  iK  B  ^  f^  MM  jSïm  M  ^  ^  M 
^  ^  |g.  —  Le  mot  1^  est  ici  Téquivalent  du  mot  |S|g. 

?  Tsien  Ta-hin  vécut  de  1728  à  i8o4.  Voir  sa  biographie  dans 
le  Kono  tch'ao  sien  tckeng  cke  lio  ^  ]|H  -^  J^  "^  f9^y  chap.  34, 
p.  13  et  suiv.  de  l'édition  lithographiée  publiée  à  Shanghai 
en  1886.  —  Sa  dissertation  sur  l'inscription  de  Si-ngan  fon  est  citée 


LE    NESTORIANISME.  S": 

tion  a  été  mise  à  profit  par  fVang  Tch'ang  dans  le 
10  2*  chapitre  du  Kin  che  tsoei  pien  (publié  en  1 8o5) 
et  par  ff'^ei  Yuen  dans  le  26®  chapitre  du  Hai  koao 
l'on  tche  (édition  de  iSSa). 

Je  vais  reprendre  ces  textes  par  ordre  chronolo- 
gique, en  modifiant  souvent  l'interprétation  fantai- 
siste qui  en  a  été  donnée  par  Pauthier  (finscription 
syro-chinoise  de  Si-ngan  fou,  p.  74-79),  en  remon- 
tant autant  que  possible  aux  sources  originales  dont 
s'est  servi  Ts'ien  Ta-hin,  enfin  en  ajoutant  quelques 
textes  nouveaux  à  ceux  qui  étaient  déjà  connus.  Je 
me  bornerai  à  fépoque  des  Tang  qui,  seule,  nous 
intéresse  dans  la  question  présente. 


II 


1**  Le  témoignage  qui  se  rapporte  à  la  date  la  plus 
ancienne  ^  se  trouve  dans  la  description  de  Tch'ang- 


en  général  sous  le  nom  de  J^  J0^  ^  ^^  ^\  dans  ce  titre,  le  Hai 

houo  t'ou  tche  substitue  par  erreur  le  mot  JJ  au  mot  ^;  les  sino- 
logues ne  sauraient  trop  se  tenir  en  garde  contre  les  fautes  d'im- 
pression grossières  qui  abondent  dans  cet  ouvrage. 

^  D'après  M.  J.  Ëdkins  [China  Review,  vol.  XIX,  p.  55-56),  on 
pourrait  retrouver  la  trace  de  sacrifices  persans  en  Chine  à  une 
époque  très  reculée.  Mais  la  démonstration  qu'il  en  donne  est  loin 
d'être  conA^aincante;  si  nous  recourons  en  eflfet  aux  textes  sur  les- 
quels se  fonde  M.  J.  Ëdkins,  voici  ce  que  nous  constatons  :  le 
commentaire  Tso  tchoan  du  Tch'oen  ts'ieou  mentionne,  à  la  date  de 
la  ig*  année  du  duc  //i  (64i  avant  Jésus-Christ),  un  sacrifice  où  la 
victime  paraît  avoir  été  un  homme  ;  ce  sacrifice  aurait  eu  lieu  près 
de  la  rivière  Se,  dans  la  province  de  Chan-tong,  Le  commentateur 
Ton  Yn  (222-28/1  après  Jésus- Christ)  remarque,  à  propos  de  ce 


58  JANVIER-FÉVftÎER  1897. 

ngan  :fe  ^  îÈ  par Song Mirt'k'ieou^  ^  ^  ^-  Sll  feiit 
en  croire  Renan  (  Histoire  générale  et  système  comparé 
des  langues  sémitiques ,  4*  éd . ,  p.  2  8 9  ) ,  Stanislas  J vdiéh 
aurait  fait  venir  de  Chine  cet  ouvrage;  mais  je  ne 
Tai  trouvé  dans  aucune  des  bibliothèques  publiques 
de  Paris;  nous  en  sommes  donc  réduits  aux  citations 
qu'en  fait  Ts'ien  Ta-hin;  elles  nous  apprennent  en 
premier  lieu  le  fait  suivant  : 

î»  ^  *♦  4o  la  w  â  «  )iï  t  o  à  f^  i*  îil>o  #  jm 

S3  IJt  flî  ^  18  o  «  Pour  ce  qui  est  du  temple  du  dieu 
céleste  des  (barbat^es)  JSba,  sitiié  à  lahgle  sud-oùest 
de  THôtel  de  la  trésorerie ,  il  fut  élevé  la  quatrième 
année  ou-té  (  6  2  1  )  ;  (  ce  dieu)  est  la  divinité  du  ciel  des 

passage,  que,  sur  les  bords  de  la  rivière  Se,  on  trouve  en  effet  des 
sanctuaires  du  dieu  méchant  |^  |^  et  qù*6n  ofifre  à  cette  divi- 
nité des  victimes  humaines.  A  l'époque  des  Scng,  un  certain  Yw 
K*oan  a  identifié  de  sa  propre  autorité  le  dieu  méchant  |^  |A 
dont  parie  Ton  Yu,  avec  le  dieu  céleste  f^^  |^  de  la  rdigion  per- 
sane (cf.  le  Si  kl  ts'ong  yu  de  Yao  K*oan,  chap.  i,  p.  21  v*;sur  cet 
ouvrage,  voir  Wylie,  Notes  on  Chinese  literature ,  p,  i 28).  Ainsi  c'esi 
un  auteur  du  xn*  siècle  de  notre  ère  dont  Topinion  est  reproduite 
par  M.  Ëdkins;  mais  le  texte  même  de  Ton  Yu,  ail  in'  siècle  de 
notre  ère,  et  le  texte  du  Tso  tchoan,  antérieur  de  ^lùsieut's  siècles  à 
notre  ère ,  ne  parient  aucunement  de  la  Perse  et  on  h*feri  peut  tirer 
une  preuve  que  les  religions  ou  les  sacrifices  de  la  Petsè  eiissëht 
pénétré  en  Chine  antérieurettiënt  au  vii*  siècle  dé  notre  ère. 

^  Sonj  Min-k'ieou  ayant  vécu  à  l'époque  deé  Song,  les  sinôlogtiés 
ont  méconnu  que  Song  était  son  nom  de  famille ,  et  Tappellenl  Mih- 
h'ieon  de  Tépoque  des  Song.  Mais  la  notice  du  Se  k*oa  U*itien  chou 
tsong  mou  (chap.  Lxx,  p.  12  r")  sur  le  Tch'ang-ngàn  tche  comMeh- 
çant  par  les  mots  ^  5|ç  ^  ^  »  il  faut  dire  :  Song  Min-k'ieou , 
de  répoque  des  Song. 


LE   NESTORIANISME.  59 

(barbares]  Hou  des  contrées  occideiltâles.  Pour  lui 
sacrifier,  il  y  a  le  fonclioilnàiré  dû  bureau  (appelé) 
sa-pao;  il  préside  aux  sacrifices  quon  fait  à  la  divi- 
nité dii  oleu  du  ciel;  on  donne  aussi  à  sa  fonction  le 
nom  de  «  (fonction  du)  prieur  Hoa  ». 

Le  mot  Hou  désigne  les  barbiares  du  nord  et  de 
l'ouest;  ici  il  est  applicjué  aux  habitants  des  contrées 
occidentales ,  c  est-à-dire  aux  Persans. 

La  divinité  àdofée  par  ces  barbares  est  indiquée 
par  le  mot  |3è  ;  ce  caractère  est  composé  du  mot  ift 
«  divinité  » ,  et  dU  mot  3Ç  «  ciel  »  ;  cette  étymologié 
est  prouvée  :  i**  par  la  défitiition  même  qui  nous  est 
donnée  ici  de  cette  divinité  comme  étant  la  diviriité 
du  ciel  3Ç  If  ;  2°  par  la  prononciation  de  ce  mot, 
qui  est  hien  [ifC^K  ap.  Fo  tsou  t'ong  ki,  chap.  Sg , 
p.  «7 1  V*) ,  ce  qui  prouve  que  le  mot  t'ien  fen  est  la 
phonétique;  3°  par  le  témoignage  du  dictionnaire 
koang  yan,  qui  dit  que  les  royaumes  du  nord-ouest 
attribuent  le  mot  5^  «  cteî  *>  aux  êtres  où  àiix  choses 
qti*ils  veillent  le  plus  honorer,  et  en  particulier  à  la 
divinité  qu'ils  adorent  (cf.  le  texte  chinois  dans  le 
Kin  che  tsoei  pien,  chap.  io2 ,  p.  8  v**;  dâhs  le  Hai 
kouo  t'ou  tche,  chap.  xxvi,  p.  iOy  et  dans  Schlegel^, 
op.  cit.,  p.  y 5).  Cependant,  par  une  faute  d'impres- 
sion probablement  intentionnelle,  ce  caractère  est 
pt'esqùe  totijours  écrit  j^  pài*  lés  aUlëtlrs  chinois  2, 

^  M.  Schlegel,  trompé  par  une  faute  d'impression  du  Hai  kouo 
l'on  tchej  écrit  |^  le  troisième  caractère  de  la  phrase;  il  faut 
lîfe  ^. 

'  Pour  ne  pas  modifier  la  physionomie  originale  des  textes  que 


60  JANVIKH-FÉVRIER  1897. 

c  est-à-dire  qu'ils  substituent ,  dans  la  partie  de  droite 
du  caractère,  le  mot  5c  «jao»  au  mot  5Ç  «f'i^Ti»; 
le  caractère  prend  alors  un  sens  défavorable  et  peut 
signifier  «  esprit  mauvais  »;  c'est  ce  qui  a  induit  Pau- 
thier  en  erreur  et  lui  a  fait  croire  que  la  divinité  dont 
il  était  question  était  le  «  génie  du  mal  »  et  que  ses 
adorateurs  étaient  des  Yezidis. 

Le  nom  de  sa-pao,  qui  était  donné  au  prieur  bar- 
bare chargé  de  faire  les  sacrifices  au  dieu  du  ciel, 
doit  être,  en  totalité  ou  en  partie,  une  transcription 
d'un  mot  étranger.  Je  n  ai  pas  trouvé  cette  fonction 
mentionnée  dans  les  tableaux  de  l'administration  à 
fépoque  des  Tang  tels  que  nous  les  présentent  le 
Kieoa  T*ang  chou  (chap.  xlh-xliv)  et  le  T'ang  chou 
(chap.  XLVi-XLix).  Cependant  je  relève  dans  le  Tang 
chou  (chap.  xlvi,  p.  6  v°  et  7  r°)  ce  passage  où  il  est 
question  des  fonctionnaires  préposés  aux  sacrifices  : 

^o  «Dans  les  deux  capitales  (c'est-à-dire  Tch'ang- 
ngan  et  Lo-yang)  et  dans  les  divers  arrondissements 
occidentaux  de  la  région  pierreuse  (  c'est-à-dire  dans 
la  partie  du  Kan-sou  voisine  du  désert  de  Gobi) ,  on 
sacrifie  deux  fois  l'an  au  dieu  céleste  du  feu ,  mais  on 
interdit  au  peuple  de  l'implorer  et  de  lui  faire  des 
offrandes.  » 

En  rapprochant  ce  texte  du  Tch'ang-ngan  tche  de 
ceux  qui  vont  suivre,  on  verra  que  le  dieu  céleste 


je  cite,  je  conserverai  dans  le  cours  de  cette  note  cette  orthographe 
fautive  du  mot  hien. 


LE   NESTORIANISME.  61 

dont  il  est  ici  parlé  est  le  dieu  du  feu  et  que  la  reli- 
gion dont  il  est  question  est  le  mazdéisme. 

2°  A  la  date  de  la  5*  année  tcheng-koan  (63 1),  le 
Fo  tsoa  t'ong  ki^  dit  (chap.  xxxix,  p.  71  v",  9*  cahier 
de  la  lettre  ^  dans  l'édition  japonaise  du  Trîpitaka 
de  la  Société  asiatique)  : 

SP  ^  :^  -^  ^o  «  Autrefois  5oa-/i-<c/ie(Zarathushtra, 
Zoroastre),  du  royaume  de  Perse,  avait  institué  la 
religion  mo-ni-enne^  du  dieu  céleste  du  feu;  un  édit 
impérial  ordonna  d'établir  à  la  capitale  un  temple  de 
Ta-ts'in,  » 

Dans  le  même  ouvrage  (chap.  liv,  p.  i5i  r°),  on 
lit: 

^ )ë^ iKi=fi^o  f) m  m  m  ^ m  ^  ^o  n iK 

j*#îco  ^  ^  *  ^  4*  s o  ;|^  îE  ffi  £  ^o  -tt  ^ » 

«  Pour  ce  qui  est  de  la  religion  mo-ni-enne  du  dieu 
céleste  du  feu,  autrefois,  dans  le  royaume  de  Perse 
il  y  eut  Zoroastre  ;  il  mit  en  vigueur  la  religion  du 
dieu  céleste  du  feu;  ses  disciples  vinrent  faire  des 
conversions  en  Chine  ;  sous  les  T'ang ,  la  5®  année 
tcheng-koan  (63i),  un  de  ses  sectateurs,  le  mage^ 

^  Publié  entre  1269  et  1271.  Cf.  Bunyiu  Nanjio.  Catalogue 
n''  1661. 

'^  On  me  permettra  ce  barbarisme,  qui  a  l'avantage  de  ne  pas 
préjuger  la  question  de  savoir  ce  qu'est  la  religion  de  Mo-ni  ou 
mo-ni-enne. 

^  Mou-hou  ==■  Magou ,  Mage.  Sur  hou  =  gou ,  cf.  Hoei-hou  =  Oui- 
gour,  ye-hou  =  yabgou ,  etc. 


62  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

Ho'ha  vint  au.  palais  apporter  ia  religion  du  dieu 
céleste;  un  décret  impérial  ordonna  d'établir  à  la 
capitale  un  temple  de  Ta-ts'in.  » 

3°  On  lit  dans  le  TcKang-ngan  tche  cité  par  Ts'ieV' 
Ta-hin  (ap.  Kin  che  tsoei  pien^  cl^ap.  102 ,  p.  8  r") 

$f-  m  M  m  m  m  M  ^o  î»  m  ^  ^^  ^j»  ^  n 

^o  ^  #  ^  ^Ç  m  46  W  «  RS  J5Sfipl  ±  Wo  «Pour 
ce  qui  est  de  Tancien  temple  persan  à  Test  du  quar- 
tier Li-ts'iuen^  la  a'' année  i-fong  (677) ^  Pirou»  II J, 
de  Perse,  demanda  à  établir  un  temple  persan.  Pen- 
dant la  période  chen-long  (705-707),  Tsong  Tek' ou- 
Ko  se  vit  désigner  (ce  liçu)  par  le  sort  pour  y  faire 
sa  demeure;  on  transféra  (donc)  le  temple  à  Tangle 
sud-ouest  du  quartier  de  la  trésorerie  et  à  louest  du 
sanctuaire  du  dieu  céleste.  » 

Tsong  TcKoa-k'o,  président  du  ministère  de  ia 
guerre  et  duc  du  royaume  de  Yng,  est  mentionné 
dans  le  Kieoa  T'ang  chou  (çhap.  vu,  p,  5  r*"),  à  la 
date  de  la  3"  année  chen-long  (707).  Faute  d  avoir 
reconnu  que  Tsong  TcKou-k'o  était  un  nom  propre, 
Pauthier  [op,  cit,  p.  76)  donne  de  ce  passage  la  tra- 
duction la  plus  extraordinaire  :  «I)çgis  les  années 
chin-loâng,  l'empereur  Tchoung-isonng  ordonna  à 
Khê-chen ,  qui  était  le  desservant  de  ce  temple ,  de  le 
transporter.  .  .  » 

L'expression  «  Pirouz  III  »  peut  paraître  singulière; 
toutefois,  dans  le  Tch'e  foa  yaen  koei  (chap.  996, 
p.  1  4  r°  et  V,  vol.  48),  à  la  date  de  654 ,  on  trouve 


LE   NESTORIANISME.  63 

i  expression  ^  ^  £  #  H  1^  «  Izdigerci  Yi  de  Perse  » 
(appliquée  d'ailleurs  au  prince  que  nous  nommons 
Izdigerd  III),  Quoiqu'il  ne  soit  guère  dans  les  habi- 
tudes des  historiens  chinois  de  donner  un  numéro 
d'ordre  à  des  souverains  successifs  de  même  nom,  il 
faut  donc  bien  admettre  qu'ils  l'ont  fait  pour  les  rois 
de  Perse. 

JjC  temple  élevé  à  la  requête  de  Pirouz  ne  pouvait 
être  qu'ion  tefl[^ple  consacré  au  culte  ^oroastrien. 
Entre  les  années  706  et  707,  on  le  transféra  à  coté 
di4  temple  persan  élevé  en  62  1  (cf.  texte  \). 

ùC'  Fo  tsou  {ong  ki  (ch^p.  \xxix,  p.  76  r**)  :  La 
i"  année  yen-tsai  (69/1),  ^  ^  S  A  ^  ^  15 
(commentaire  :  Wîîjsfc^ÉA)  ^H^i^fê 
^^^o  «  Un  Persan  nommé  Fo-to-yen  (commen- 
taire :  c'était  un  homme  du  royaume  de  Ta-tsin  de 
la  mer  d'Occident)  vint  à  la  cpur  apportant  la  reli- 
gion hérétique  du  livre  sacré  des  deux  vénérables  ^  » 

Ce  texte  (reproduit  dans  le  chapitre  nv,  p.  1  5 1  r^) 
est  suivi  dans  le  Fo  tsou  t'ong  ki  de  la  glose  suivante  : 

«  La  glose  dit  :  au  temps  de  T'ai-tsong ,  un  mage  de 

'  On  pourri^t  aussi  traduire  :  «des  deux  ancêtres». 


64  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

Perse  apporta  la  religion  du  dieu  céleste  du  feu  et 
demanda  à  établir  un  temple  de  Ta  Ts'in^.  Au  temps 
de  Timpératrice  Oa^,  le  persan  Fo-to-yen  apporta  le 
livre  sacré  des  deux  vénérables.  Après  cela ,  pendant 
la  période  ta-li  (766-779),  on  établit  des  temples 
mo-ni-ens  dans  chacun  des  arrondissements  de  King^, 
de  Yang^,  de  Hong^,  de  Yue^,  etc.  Cette  doctrine 
perverse  d'une  religion  démoniaque,  le  peuple  stu- 
pide  en  est  facilement  infecté.  Comme,  sous  plu- 
sieurs règnes,  le  prince,  ses  ministres  et  les  hommes 
d'une  vertu  éminente  de  ce  temps  lurent  incapables 
de  distinguer  Terreur  de  la  vérité ,  de  manière  à  sé- 
parer ce  qui  est  d'accord  (avec  la  raison)  et  ce  qui 
y  est  contraire,  c'est  pourquoi  cette  doctrine  se  ré-? 
pandit  dans  le  monde,  et  on  n'interdit  point  ses  vains 
(enseignements).  Or  cette  religion  rentre  dans  la 
catégorie  des  quatre-vingt-quinze^  sectes  hérétiques 
des  régions  d'Occident.  » 


^  Il  s*agit  ici  du  fait  qui  est  rapporté  à  Tannée  63 1  dans  le 
texte  n"  2. 

^  Plus  exactement,  en  69^ ,  comme  il  a  été  dit  dans  le  texte  qui 
précède  la  glose. 

^  Aujourd'hui,  sous-préfecture  de  Kiang-ling  ^  ^,  préfecture 
de  King-tcheou  ^  j^ ,  province  de  Hon-pe. 

*  Aujourd'hui,  sous-préfecture  de  Kiang-tou  f^  ^,  préfecture 

de  Yang-tcheou  &  jH  ,  province  de  Kiang-sou. 

^  Aujourd'hui ,  ville  préfectorale  de  Nan-tch'ang  ^  ^  ,  province 
de  Kiang-si. 

*  Aujourd'hui,  sous-préfecture  de  Koei-ki  "^  ^,  préfecture  de 
Chao-king  ^^  fi  ,  province  de  Tche-kiang. 

'  «  Quatre-vingt-quinze  »  est  une  faute  d'impression  ;  il  faut  lire 


LE   NESTORIANISME.  65 

Cette  glose  elle-même  est  suivie  de  considérations 
attribuées  à  un  certain  Leang-tchou  H  î^*  Ces  consi- 
dérations, qui  ont  un  caractère  de  polémique,  ne 
renferment  pas  de  faits  nouveaux.  Je  me  bornerai  à 
en  extraire  la  phrase  suivante  :  Zl  ^  #  o  îi  ^  ^ 

7  «î^  ISo  s  #  7  If  o  ^  ;F  DR  Ho  %  giJ  ^  P 

^  o  «  Pour  ce  qui  est  (du  livre  sacré)  des  deux  véné- 
rables, il  dit  que  les  hommes  et  les  femmes  ne 
doivent  pas  se  marier  ;  qu'ils  ne  doivent  pas  conver- 
ser ensemble;  que,  quand  on  est  malade,  on  ne  doit 
pas  prendre  de  remèdes;  que,  quand  on  est  mort, 
on  doit  être  enterré  tout  nu ,  etc.  » 

5**  Fo  tsou  t'ong  ki  (chap.  liv,  p.  i5i  r**)  :  La 
20^  année  k'ai-yuen  (ySa)  WC^^'^-^^^o^ 

S3  o  «  Un  décret  impérial  déclara  que  le  mo-m-isme 
était  une  croyance  foncièrement  fausse  et  qu'il  était 
téméraire  en  s'égalant  à  la  religion  bouddhique ,  mais 
que,  comme  il  était  la  doctrine  des  maîtres  des  (bar- 
bares) Hou  d'Occident,  ses  adeptes  seraient  laissés 
libres  d'agir  à  leur  guise  et  ne  devraient  pas  être 
jugés  coupables.  » 

Ce  texte  est  reproduit,  avec  deux  mauvaises  va- 
riantes^, au  chapitre  xl,  p.  -yg  v"*,  du  même  ouvrage. 
Il  est  accompagné  d'une  glose  oii  l'auteur  déplore  la 
tolérance  du  gouvernement. 

«  quatre-vingt-seize  »,  Sur  les  quatre-vingt-seize  sectes  hérétiques ,  cf. 
Fa-hien,  trad.  Legge,  p.  62. 

^  f£  t  au  lieu  de  ^ ,  et  ^  j^  au  lieu  de  j^ . 

IX.  5 


«6  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

6°  Tch'efoa  joere  fto«  (chap.  u,  p.  !*o  r*  et  v*; 

«La  quatrième  année  t'ien-pao  (745),  au  neuvième 
mois ,  un  édit  fut  rendu  en  ces  termes  ;  «  La  religion 
«  des  livres  s^qrés  de  Perse  est  venue  de  Ta  ts'in, 
«  Elle  s'est  propagée  et  elle  est  pratiquée  jusqu'à  HQ3 
«jours;  depuis  longtemps  elle  est  en  vigueur  dans  Je 
«  Royaume  du  Milieu.  Or,  au  début ,  quand  on  a  établi 
«  des  temples  (de  cette  religion) ,  on  leur  a  donné  un 
«  nom  tiré  de  ce  fait^  Voulant  à  l'avenir  montrer  aux 
«  hommes  qu'il  faut  remettre  en  honneur  l'origine  (de 
«  cette  religion) ,  nous  ordonnons  que  les  temples  de 
ft  Perse,  dans  les  deux  capitales,  changent  leur  nom 
«  en  celui  de  temples  de  Ta-tsin,  Que  dans  toutes 
«  les  préfectures  et  les  provinces  de  l'Empire,  on  se 
«  conforme  également  à  cela,  » 

Le  même  fait  est  brièvement  relaté  dans  le  Fo 
tsou  t'ong  ki  (chap.  xi^ ,  p.  80  r°,  et  chap.  uv,  p.  1 5 1  r**). 

Il  est  évident  que  ce  texte  ne  s'applique  pas  néces- 
sairement au  mazdéisme  et  qu'il  conviendrait  aussi 
au  nestorianisme.  Mais  il  est  probable  que  les  Chi- 
nois n'y  regardaient  pas  de  si  près,  et  qu'à  partir  de 
l'année  7  4  5  on  donna  le  nom  de  temples  de  Ta-tsin 
à  tous  les  temples  où  se  célébrait  le  culte  d'ime  reli- 


^  Parce  que  c'était  la  religion  des   livres  sacrés  de  Perse,  on 
nommait  ces  temples  des  «texnpie9  persans»  (cf.  textes  1  et  3). 


LE   NESTORIANISME.  67 

gion  venue  de  Perse,  que  cette  religion  fût  le  nesto 
rianisme  ou  le  mazdéisme. 

7°  Fo  tsou  t'ong  ki  (chap.  xli,   p.    82   r°)  :  La 

3'  année  to-K  (768),  mU^^?^^^^:km 
%U^  ^  ti\]n  décret  ordonna  que  ceux  des  Hoei-ho ^ 
qui  pratiquaient  le  culte  Mo-ni-en  élevassent  des 
temples  (nommés)  Ta-yan  et  Koang-ming.  » 

8"*  Fo  tsoa  t'ong  ki   (chap.  xli,  p.   82  r°)   :    La 

6'  année  ta-li  (771),  El  -fê  I»  »  i(  »  gt  jg  ^  îfH 
S  :A:  »  *  BJ  ^o  S  ^  È  *  È  ^o  «Des  Hoei-ho 
demandèrent  à  établir  dans  les  arrondissements  de 
King,  de  Yang,  de  Hong  et  de  Yue  des  temples 
(nommés)  Ta-yun  et  Koang-ming;  les  adeptes  (de 
cette  religion)  portent  des  vêtements  blancs  et  des 
coifiures  blanches.  » 

Les  deux  textes  précités  sont  reproduits  dans  le 
même  ouvrage  (chap.  uv,  p.  i5i  r°)  sous  la  forme 
suivante  :  ;fc  M  H  #  jgCo  El  *Ë  S  5f!î  »  ^  Wo  # 

m  mm  iH  m  m  %  ^o  ^  m  ù  ^  ù  ^o«La 

troisième  année  ta-li  (768),  un  décret  ordonna  que 
chez  les  Hoei-ho ,  ainsi  que  dans  les  arrondissements 
de  King,  de  Yang,  etc. ,  les  Mo-ni-ens  élevassent  dans 
chacun  de  ces  lieux  des  temples  (nommés)  Ta-yan 

^  Le  tenne  Hoei-ho  désigne  les  Ouïgours  dans  l'histoire  des 
Tanc/;  mais,  chex  d'autres  écrivains,  ce  mot  désigne  les  Musulmans. 
Nous  discuterons  plus  loin  la  question  de  savoir  s'il  s'agit  ici. des 
Ouïgours  ou  des  Musulmans. 

5. 


68  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

et  Koang-ming.  La  sixième  année  (77  i),  des  Hoei-ho 
demandèrent  à  établir  des  temples  hérétiques  de  Mo 
(c  est-à-dire  des  temples  Mo-ni-ens)  dans  les  arron- 
dissements de  King ,  de  Yang ,  de  Hong  et  de  Yae.  Les 
adeptes  (de  cette  religion)  portent  des  vêtements 
blancs  et  des  coiffures  blanches.  » 

9°  Tang  chou  (chap.  ccxvii,  i"  partie,  p.  7  v°)  : 

ît  ^ ^}  n m Xio^'^ a  m B  Mo  mmB^f^ 


Ce  texte  a  été  cité  en  partie  par  M.  Schlegel  [op. 
cit,  p.  53)  qui  en  rend  le  sens  de  la  manière  sui- 
vante :  «  Al  s  im  Jahre  806  die  Uiguren  wieder  ein- 
mal  an  den  Hof  kamen  um  Tribut  zu  bringen ,  tra- 
fen  zu  gleicher  Zeit  auch  Moni  (Manichâer)  ein, 
deren  Satzung  war  des  Morgens  und  des  Abends 
zu.  essen,  Wasser  zu  trinken,  pflanzenartige  Kost  zu 
essen  und  Milch  und  dicker  Milch  zu  entsagen^  » 

Le  texte  sur  lequel  se  fonde  M.  Schlegel  est  em- 
prunté au  Pien  i  tien,  et  non  à  la  source  originale 
qui  est  le  Tang  chou.  Or  le  Pien  i  tien  donne  la 
leçon  H  ^  :fr ,  au  lieu  de  H  §  :fr  ;  c  est  cette  va- 
riante qui  a  sans  doute  conduit  M.  Schlegel  à  tra- 

^  Pauthier  (L'inscription  syro- chinoise  de  Si-ngan  fou,  p.  82) 
avait  Iraduit  une  partie  de  cette  phrase  comme  le  fait  M.  Schlegel  : 
«Leur  religion  leur  prescrit  de  ne  manger  que  le  soir;  de  ne  boire 
que  de  Teau  ;  de  se  nourrir  d*ail  et  de  lait  caillé.  »  Cependant ,  en 
note,  Pauthier  signalait  que  la  prescription  de  manger  de  Tail  était 
en  contradiction  avec  un  témoignage  cité  précédemment  par  lui. 


LE   NESTORIANISME.  69 

duire  :  «  des  Morgens  und  de  Abends  zu  essen  ». 
A  vrai  dire,  je  ne  crois  pas  qu'on  pût  citer  beaucoup 
d'exemples  de  l'expression  H  ^  signifiant  «  le  matin 
et  le  soir  ».  Admettons  cependant  que  cette  traduc- 
tion soit  exacte;  elle  n'en  est  guère  plus  satisfaisante 
pour  cela;  ce  n'est  pas  une  caractéristique  d'une 
secte  religieuse  de  prescrire  à  ses  adeptes  de  manger 
le  matin  et  le  soir  ;  à  ce  compte,  les  Mo-m-ens  ne  se 
distingueraient  guère  du  commun  des  mortels.  Main- 
tenant, si  nous  revenons  au  texte  primitif,  qui  est 
celui  de  T'ang  chou,  nous  voyons  que  l'expression 
H  §  né  peut  avoir  qu'un  seul  sens ,  à  savoir  celui 
de  «  repas  quotidiens  ».  Mais  alors  la  phrase  tout 
entière  devient  absurde,  car  il  faudrait  dire  que  les 
Mo-nî-ens  avaient  pour  règle ,  «  à  leurs  repas  quoti- 
diens de  manger  et  de  boire  de  l'eau  ».  C'est  sans 
doute  pour  échapper  à  ce  non-sens  que  les  compi- 
lateurs du  Pien  i  tien  ont  introduit  la  correction  de 
texte  adoptée  par  M.  Schlegel.  Je  crois  qu'une  autre 
correction  de  texte  est  légitime  et  fournit  une  expli- 
cation plus  plausible. 

Dans  le  Fo  tsou  t'ong  ki  (chap.  xxxix,  p.  76  r",  et 
chap.  Liv,  p.  1 5 1  r"*),  nous  lisons,  à  propos  des  Mo- 
m-ens  i^f^^M^WifS^  Leur  règle  est  de  ne 
pas  manger  de  légumes  tels  que  aulx,  oignons,  poi- 
reaux, et  de  ne  pas  boire  de  vin  ».  Si,  dans  le  texte 
du  Tang  chou,  nous  substituons  le  mot  ^  au  mot 
H^ ,  nous  y  trouvons  l'expression  de  la  même  idée  : 
«  Leur  règle  est,  pour  ce  qui  concerne  le  manger  et 
le  boire  aux  repas  quotidiens,  de  ne  pas  manger  de 


70  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

légumes  tels  que  aulx,  oignons,  poireaux,  et  d'inter- 
dire le  lait  fermenté  ».  La  phrase  est  construite  sui- 
vant toutes  les  règles  de  la  rhétorique  chinoise  :  pour 
ce  qui  est  du  manger,  ils  ne  mangent  pas  des  lé- 
gumes précités;  pour  ce  qui  est  du  boire,  ils  ne 
boivent  pas  de  lait  fermenté ,  ceci  étant  évidemment 
la  sevde  sorte  de  vin  que  pussent  avoir  des  peuples 
nomades.  L'expression  /^  ^  $  7  ^  iS  ^st  d'ail^ 
leurs  une  formule  toute  faite  qu'on  rencontre  f5rê- 
quemment  dans  la  littérature  chinoise  pour  désigtier 
l'abstinence  de  certains  aliments  et  de  liqueurs  fer»- 
mentées.  (Cf*  Peiyanfou,  sub  voce  ^  ^.) 

Voici  la  traduction  du  texte  aitisi  modifié  du 
T'ang  choa  : 

«  Au  début  de  la  période  ynen-ho^,  (les  OuïgouTs) 
vinrent  de  nouveau  rendre  hommage  à  la  cour  et 
apporter  tribut;  pour  la  première  foid,  céU)t  qtu  âi*-' 
rivèrent  furent  des  M>-m-ens^;  la  règle  dfe  ces  gèttâ 
est,  pour  ce  qui  concerne  le  manger  et  le  boire  ftiix 
repas  quotidiens,  de  ne  pas  manger  de  légumes  tels 
que  aulx,  oignons,  poireaux,  et  d'interdire  le  lait 
fermenté.  Ce  furent  eux  que  le  khan  (des  Ouïgours) 
chargea  habituellement  d'apporter  le  tribut  '  de  son 
royaume;  quand  les  Afo-ni-ens  étaient  arrivés  à  la 

(^)  La  période  yuen-ho  s*étend  de  8o6  à  820;  mais,  comme  il  est 
question  après  ce  texte  d'un  événement  survenu  en  808 ,  il  est  évi-» 
dent  que  les  années  806  et  807  peuvent  seules  convenir  ici. 

(^^  Littéralement:  «ils  arrivèrent  au  moyen  de àSo-ni^eû»^*,  L'ÎB- 
strumental  indique  que  ceux  qu'ils  employèrent  poar  aller  ei)  Ghipe 
furent  des  Afo-/ii-ens. 

<*)  ^  est  ré<jtïiira!ent  de  ^. 


LE   NESTÔRIANIÎSMË.  71 

capitale ,  fls  allaient  et  venaient  chaque  année  sur  là 
plafce  du  marché  occidental;  les  marchands  les  trom- 
pèrent assez  souvent  au  sujet  des  sacs  grands  et  pe- 
tits ^  » 

Si  On  corrige  le  texte  comme  je  Tai  indiqué,  on 
ne  pourra  plus  admettre  la  conjecture  par  laquelle 
M.Schlegel  comble  la  lacune  des  caractères  45-50 
dans  la  huitième  colonne  de  Tinscription  de  Kara- 
balgassoun. 

10°  Kieoa  T^ang  chou  (chap.  xiv,  p.  7  v*);  la 
2**  anriée  ya^n-feo,  le  premier  mois,  au  jour  kerig-tse 
(2-i  février  807).  M^W^^mM±MJ^m 
i^  >te  %o  H^  ;éSo  «Les  Ouïgours^  demandèrent  à 
établir  des  temples  de  Mo-ni  à  Ho-nan-fou  (province 
de  Ho-nan)  et  à  Tai-yuen  fou  (province  de  Chan-si); 
on  leâ  y  autorisa.  » 

1  i^  Si  nous  continuons  â  siiitré  l'ordre  chrono- 
logique, c'est  vraisemblablement  ici  quîl  convient 
de  placer  l'inscription  du  temple  Tchong-yen,  com- 
posée par  Chou  laen-yu  ^  %  ||  Ji  |^  ^  À?.  Chou 
Ytten-yii,  dont  on  trouvera  la  biographie  dans  le 
17  9"  châpîtt-e  du  T'ang  bhoii,  fut  erl  effet  reçu  doc- 
teur vers  le  milieu  de  la  période  yueri-ho  (806-820). 

^  G'est-à-dire  que  les  marchands  chinois  profitèrent  de  leur  plus 
grande  habileté  commerciale  pour  tromper  les  Ouïgours  sur  le 
nombre  )  la  capacité  ou  le  contenu  des  sacs  qui  faisaient  Tobjet  de 
leurs  tràUsactions. 

'  Dans  ce  texte,  tiré  de  la  notice  du  Kieou  T*ang  chou  sur  les 
Ouïgours ,  le  terme  Hoei-ho  ne  peut  désigner  que  les  OuîgoUrs, 


72  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

Je  n  ai  pas  pu  savoir  où  Tépigraphiste  Ts'ien  Ta-hin 
avait  découvert  ce  très  intéressant  monument,  j'en 
suis  donc  réduit  à  la  citation  bien  connue  qui  est  re- 
produite dans  le  Kin  che  tsoei  pien  et  dans  le  Hai  koao 
tm   tche  :  ^MW  ^  ^  o  ^  »  Je  Mo  :k  MMo 

iJ^  a  ±  ^o  #  #  m  -o  II  *  W  Ho. 

«Parmi  les  divers  barbares  qui  sont  venus  (en 
Chine),  il  y  a  (les  sectateurs  de)  Mo-ni,  ceux  de  Ta- 
ts'in  et  ceux  de  la  divinité  du  dieu  céleste  ^  ;  les  temples 
barbares  des  trois  sortes  qui  sont  dans  Tempire  ne 
sont  pas ,  dans  leur  ensemble ,  aussi  nombreux  que  les 
temples  de  nous  autres  bouddhistes  dans  une  petite 
vdle;  (en  outre,)  les  temples  bouddhiques  ne  sont 
que  d  une  sorte ,  tandis  que  les  temples  barbares  sont 
de  trois  sortes.  » 

De  ce  texte  il  résulte  que,  à  l'époque  où  fut  gravée 
l'inscription ,  il  y  avait  en  Chine  trois  religions  venues 
d'Occident  :  la  religion  de  Mo-ni,  le  nestorianisme  et 
le  mazdéisme. 

12*"  Fo  tson  t'ong  ki  (chap.  xui,  p.  88  r")  :  La 
3*  année   hoei-tch'ang   (843)   ift  5c  T  5^  /S  tSt  lÈ 

♦  «floMMA*;E^  +  A^5EoffiliI*è 

^âfc;é:^^o^^;^^.  «Un  décret  ordonna 
que  tous  les  temples  mo-ni-ens  de  l'empire  fussent 
supprimés  ;  à  la  capitale ,  soixante-dix  femmes  nuhni' 

*  Comme  le  fait  remarquer  Ts'ien  Ta-hin,  le  mot  tt  qu*on 
trouve  dans  le  texte  doit  être  fautif,,  et  il  faut  le  remplacer  par  le 
mot  1^. 


LE   NESTORIANISME.  73 

ennes  moururent;  ceux  (des  Mo-ni-ens)  qui  se  trou- 
vaient chez  les  Hoei-ho  furent  exilés  dans  divers  dis- 
tricts ;  ii  en  mourut  plus  de  la  moitié.  » 

Dans  le  même  ouvrage,  au  chapitre  uv,  p.  1 5 1  r°, 

onlit:#lH^oii5:5^T*^^âÈ«oM« 

^o  «  La  3®  année  hoei-tch'ang  (843),  un  décret  im- 
périal ordonna  que  tous  les  temples  mo- ni- ens  de 
l'empire  fussent  supprimés;  à  la  capitale,  soixante- 
douze  femmes  mo-/ii-ennes  moururent  toules;  ceux 
(des  mo-ni-ens)  qui  se  trouvaient  chez  les  Hoei-ho 
furent  exilés  dans  divers  districts.  La  5®  année  ( 845  ) , 
un  décret  impérial  ordonna  que  deux  mille  per- 
sonnes (appartenant  aux  religions)  de  Ta-ts'in,  des 
mages  et  du  dieu  céleste  du  feu  fussent  toutes  forcées 
de  rentrer  dans  la  vie  laïque.  » 

L'événement  auquel  il  est  fait  allusion  dans  la  se- 
conde partie  de  ce  dernier  texte  est  le  fameux  édit 
qui,  en  845,  proscrivit  le  bouddhisme;  la  clause 
finale,  relative  aux  religions  d'Occident,  est  en  gé- 
néral supprimée  dans  les  encyclopédies  bouddhiques 
et  dans  les  ouvrages  historiques  qui  citent  cet  édit; 
elle  nous  a  été  conservée  en  partie  dans  le  Tse  tche 
t'ong  kien  R  fê  ^1  |B  de  Se-ma  Koang. 

1 3°  A  la  date  de  la  5* année  hoei-tch*ang  (845),  le 
Tse  iche  {ong  kien  (chap.  lxiv,  p.  1 3  V)  résume  Tédit 
impénal  qui  ne  tolérait  plus  qu'un  nombre  très  res- 
treint de  religieux  dans  certaines  villes  déterminées;. 


74  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

«ajoute  :  ^  ft  «  JE  #  ;^  Il  Sgj^  fit  »» 
fS  o  «  Le  reste  des  religieux  et  des  reiigifeilses  (boud- 
dhiques), ainsi  que  les  religieux  de  Ta-U'iri  et  les 
mages,  religieux  du  dieu  céleste,  furent  obligés  de 
rentrer  dans  la  vie  laïque.  » 

Dans  le  même  ouvrage  (chap.  Lxiv,  p.  i  5  V°),  on 
lit  encore  que ,  à  la  suite  de  cet  édit  :  If  fô  ft"  >€  Zl 

«Des  religieux  et  des  religieuses  (bouddhiques)  au 
nombre  de  !26o,5oo,  des  religieux  dé  Tà-tsin  et  des 
mages,  religieux  du  dieu  céleste,  àù  nombi*e  dé  plus 
de  2,000,  rentrèrent  dàtis  la  vie  laïque.  » 

Le  P.  HervieU  paraît  âvoir  eu  connaissance  dll 
texte  itiême  de  Tédît;  il  traduit  le  passage  relatif  aui 
religions  étrangères  de  la  manière  Suivante  [apud  du 
Halde,  t.  II,  p.  247)  :  «  Quant  aux  bonzes  étrangei*s 
venus  ici  pour  faire  connaître  là  loi  ^Ui  a  cours  en 
leurs  royaumes ,  ils  sont  environ  trois  mille  tant  du 
Ta-ts'ing  que  diiMoa-hoû-pa.  Mon  ordre  est  aussi  qulls 
retournent  au  siècle,  afin  que  dans  les  coutumes  de 
notre  empire ,  il  n'y  ait  point  dé  mélangea.  »  —  PaU- 
thier  [De  Cauthenticité  de  Vinscription  de  Si^Hganfod) 
nous  a  donné  le  texte  chinois  qu*il  a  trouvé  dans 
un  recueil  de  morceaux  choisis  ;  en  Voici  la  teneur  : 

Dans  Ce  texte  et  dans  celui  du  P.  tlérvîeu,  ori  re- 
marque la  leçoh  ^  ^  M  (Mou-hou-pa)  àU  lieu  de  la 
leçori  5^  ^  j^  fg'  (Moa-hoa  [Magu,  Mages] ,  religieux 
du  dieu  céleste)  qui  est  celle  de  Se-ma  Koang.  Il  est 


LE   NESTORIANISME.  75 

probable  que  la  leçon  Mou-hon-ptL,  étârit  éèlle  de  Tédit 
original,  est  correcte;  elle  s'explique  d ailleurs  fort 
bietl  :  Mou-hou-pa  est  la  transcription  rigoureuse 
«  de  Magûpat  » ,  forme  primitive  du  mot  «  M aubad  » 
«ouMobed»  (cf.  Darmesteter,  Zend-Avesta,  trad. 
française,  vol.  I,  note  2);  Magûpat  signifie  «chef 
de  mages  ». 

L'édit  de  845  ne  tnehtibhtie  que  les  nestorîens 
(religieux  de  Ta-tsin)  et  lés  maiidéens  (Magûpat).  Le 
texte  du  Fo  tsou  t'ong  ki,  (jué  nous  àvous  cité  avant 
celui-oî ,  montre  que  leiS  sectateUl'S  dé  Mo-hi  furent 
aussi  englobés  dans  la  pt*oâbriptioti. 

III 

Les  treize  citations  qu  on  vient  de  lire  représen- 
tent là  totalité  des  textes  de  Tépoqùe  de^  T'ang  que 
j'ai  pu  recueillir  sur  la  relîgîoti  zoroastrietine  et  sur 
la  religion  de  Mô-tii.  Il  semble  que  Tédit  de  845  ait 
eu  une  réelle  efficacité,  et  que,  jusqu'à  la  fin  de  la 
dynastie  T^ang,  ces  deux  croyances,  de  même  que 
le  nestorianisme ,  aient  subi  une  éclipse  complète. 

Dans  ces  te^es ,  le  mazdéisme  est  bien  caractérisé 
par  Tadoration  du  feu,  par  le  nom  de  mage  (texte  2 , 
seconde  rédaction)  ou  de  magûpat  (texte  i3)  donné 
à  ses  prêtres ,  enfin  par  le  fait  qu'im  temple  persan 
fut  élevé  à  Tch'dng-ngan  sur  la  demande  de  PiroUz  III , 
le  dernier  prétendant  sassanîde  au  trône  de  Péfse. 
Mais  ce  serait  une  hypothèse  gratuite  de  supposer 
que  Ta-mou-che  pût  être  tin  zoroastrien ,  car,  d'une 


7Ô  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

part,  aucun  trait  caractéristique  du  mazdéisme  ne 
se  retrouve  dans  ia  religion  dont  parie  Tinscription 
de  Kara-balgassoun;  d autre  part,  on  ne  connaît 
aucun  témoignage  qui  atteste  que  les  Ouïgours  aient 
jamais  été  mazdéens. 

Le  cas  n*est  pas  le  même  pour  ia  religion  de  Mo- 
nif  car  le  T'ang  chou  et  le  Kieou  T'ang  chou  disent 
formellement  qu'en  806  ou  807  il  y  avait  des  Mo- 
ni  chez  les  Ouïgours  (textes  9  et  10).  Ta-mou-che 
pourrait -il  être  l'introducteur  en  Chine  de  cette 
croyance  qui  fut  importée  aussi  chez  les  Ouïgours  ? 
Avant  de  chercher  à  répondre  à  cette  question,  il 
est  nécessaire  de  déterminer  quelle  religion  est  ici 
désignée  sous  le  nom  de  Mo-ni, 

Jusqu'aujourd'hui,  on  a  toujours  traduit  l'expres- 
sion Mo -ni  y  comme  si  elle  désignait,  suivant  la 
phrase  dans  laquelle  elle  figurait,  soit  Manès,  soit 
le  manichéisme ,  soit  les  manichéens.  Cette  interpré- 
tation paraît  ne  reposer  que  sur  une  vague  analogie 
phonétique  ;  il  est  permis  de  la  contester,  tant  qu'elle 
ne  s'appuiera  pas  sur  des  arguments  plus  sérieux. 
Pour  ma  part,  je  crois  que,  sous  l'expression  Mo-ni, 
les  Chinois  désignent  les  Musulmans.  En  voici  la 
preuve  : 

Dans  l'inscription  qui  se  trouve  en  dehors  de  la 
mosquée  Hiang-fen  ^  j^,  près  de  Canton,  inscrip- 
tion qui  rappelle  comment  la  religion  musulmane 
s'établit  en  Chine  ;  il  est  dit  :  «  La  deuxième  année 
de  Hien-tsong  (807  apr.  J.-C),  les  JEToei  demandèrent 
la  permission  de  construire  un  temple  de  Mo-ni  fUt 


LE   NESTORIANISME.  77 

{Ig  ^  à  T'ai-yaenfou,  dans  le  Chan-si  ^  »  —  Une  stèle 
érigée  la  vingt-neuvième  année  Kien-long  (i  764  ap. 
J.-C.)  dans  la  mosquée  Hoei-tse yng  H  -^  §,  à  Pé- 
king,  nous  fournit  un  témoignage  semblable  :.«  Au 
commencement  de  la  période  yaen-ho  des  T'ang ,  des 
Mo-ni  vinrent  en  compagnie  des  porteurs  de  tribut  ; 
ils  •  demandèrent  à  établir  à  T'ai-yuen  des  temples 
dont  le  nom  était  Ta-yan  et  Koang-ming  ^  ;  en  réalité , 
c'étaient  des  mosquées  »  l|,§XftfïofifJ8^>flS 
IS  ^o  M  S  #  *  Mo  0  H  :^  ^  *  BJo  ff  ®  Il 

M  TTO. 

Ainsi  les  musulmans  chinois  modernes  revendi- 
quent comme  leurs  ancêtres  spirituels  ces  Mo-ni  qui 
vinrent  au  commencement  du  ix*  siècle  apporter  le 
tribut  ouïgour  (cf.  textes  9  et  10).  Il  ny  a  aucune 
raison  pour  contester  la  légitimité  de  cette  filiation. 

Ce  n  est  pas  seulement  de  nos  jours  que  fidenti- 
fication  des  Musulmans  et  des  Mo-ni  a  été  proposée; 
elle  existe  en  fait  dès  Tépoque  des  Song.  Comme  on 
la  vu  plus  haut  (textes  7  et  8  et  glose  du  texte  U), 
un  ouvrage  composé  vers  le  milieu  du  xni*  siècle  de 
notre  ère  mentionne  en  -768  et  771  la  fondation  de 
temples  Mo-ni  par  des  Hoei-Tw  dans  divers  arrondis- 
sements ;  si  on  examine  la  position  de  ces  arrondis- 

*  Cf.  Chinese  Repository,  vol.  XX,  p.  8a.  —  Le  texte  chinois  de 
cette  inscription  a  disparu  de  la  mosquée  de  Canton.  Cf.  Dabry  de 
Thiersant,  L'Islamisme  en  Chine,  1. 1,  p.  1  i3,.n.  1. 

*  L'auteur  confond  ici  deux  faits;  l'un  qui  eut  lieu  en  768  ou 
771  (cf.  textes  7  et  8),  l'autre  qui  eut  lieu  en  806  ou  807  (cf. 
9  et  10).  Le  texte  de  la  stèle  du  Hoei  tse  yng  m'a  été  très  obb'geam- 
ment  communiqué  par  M.  Devéria. 


78  JANVIER. FÉVRIER    1897. 

sements  dont  les  noms  nous  sont  donnés,  on  voit 
qu'ils  sont  tous  situés  dans  les  provinces  méridio- 
nales de  la  Chine,  soit  sur  le  bord  d^  la  mer,  soit 
sur  les  rives  du  Yang-tse  ou  de  ses  affluents  navigables 
(cf.  p.  64 ,  notes  3 ,  4 ,  5 ,  6),  Il  est  de  toute  évidence 
que  les  Hoei-ho  établis  dans  ces  localités  n  étaient 
pas  des  Ouïgours,  car  on  ne  comprendrait  guère  qu^ 
des  barbares  du  Nord  eussent  traversé  tout  TElmpire 
pour  venir  de  préférence  fonder  leurs  colonies  dans 
les  ports  de  la  Chine  du  Sud,  D  faut  donc  admettre 
que ,  dès  Tépoque  des  Song ,  le  mot  Hoei-ho  ne  désignait 
plus  seulement  les  Ouïgours ,  mais  qu'il  était  devenu , 
comme  de  nombreux  textes  iattQstent  pour  de> 
époques  plus  tardives ,  le  synonyme  de  «  musulman  ». 
Les  Hoei-ho  qui,  en  768  et  771,  demandèrent  à 
établir  des  temples  de  Mo-ni  dans  les  villes  de  King, 
Yang,  Hong  et  Yue  étaient  des  marchands  musulmans 
venus  par  mer,  et  les  temples  qu'ils  fondèrent  ne 
pouvaient  être  que  consacrés  au  culte  mahométan. 
De  même,  quand  nous  lisons  dans  l'histoire  des 
Song  (chap.  /190,  p.  8  r^)  que,  en  l'an  ioo3,  les 
Ta-che  :fc'^,  c'est-à-dire  les  Arabes,  envoyèrent 
comme  ambassadeiu-s  à  la  cour  de  Chine  trois  M(h 
ni  parmi  lesquels  se  trouvait  un  certain  Po-lihliiji 
Di:  H  J^  >^  ^ ,  il  est  bien  certain  que  ces  per- 


sonnages  devaient  être  des  musulmans  et  non  des 
manichéens. 

Enfin ,  quand  Maçoudi  nous  parle  de  la  prise  de 
la  ville  de  Khankou^  par  le  rebelle  Yanchou  [=Hoang 

'  Reinaud    Introduction  à  la  géo^aMe  ttAboulféda^  p.  cccxcix  ) 


LE   NESTORIANISME.  79 

TcKao  ^  ^)  en  879,  il  dit  :  «  On  évalueà  aoo,ooo 
le  nombre  des  musulmans,  chrétien3 ,  juifs  et  mages 
qui  périrent  par  ie  fer  ou  par  Teau  en  fuyant  devant 
Tépée  ».  On  voit  que  les  manichéens  ne  sont  pas 
nommés  dans  cette  énumération  des  habitants  grou- 
pés par  religions. 

En  résumé,  auci^n  texte  chinois  ne  nous  permet 
de  supposer  que  les  Mo-ni  soient  des  manichéens; 
nous  savops  au  contraire  que ,  dès  Tépoque  des  Song , 
lexpression  «  religion  de  Mo-ni  »  désignait  Tislamisme  ; 
en  outre,  les  Musidmans  actuels  se  réclament  des 
Mo-ni  de  l'époque  des  Tang.  Pourquoi  donc  ne  pas 
admettre  que  le  mot  Mo-ni  a  toujours  signifié  «  mu- 
sulman »  ? 

Je  vois  deux  objections  quon  pourrait  me  faire  : 
Le  Fo  tsou  t'ong  ki  (texte  2)  nous  parle  de  la  re- 
ligion Mo-nz-enne  du  dieu  céleste  du  feu  et  nous 
dit  qu'elle  fut  introduite  en  Chine  en  63i.  A  cette 
date,  il  ne  peut  être  question  de  l'islamisme,  et, 
d'autre  part,  ce  texte  pourrait  bien  s'appliquer  au 
manichéisnfie  qui,  tout  pénétré  qu'il  ait  été  d'élé- 
ments chrétiens ,  n'en  était  pas  moins  dans  son  fonds 
une  hérésie  zoroastrienne  (cf.  Darmesteter,  Zend- 

identifie  Khankou  avec  Han^  tçh^ou-fw.;  Gaubii  (Mém.  conc.  les 
Chinois,  vol.  XVI,  p.  376  ),  Tidentifie  avee  Canton.  Mais  Maçoudi 
(trad.  B.  de  Meynard,  1. 1,  p.  3o3)  nous  dit  que  Khankou  est  situé 
sur  un  fleuve  plus  considérable  ou  du  moins  aussi  important  que 
le  Tigre,  à  six  oq  sept  jours  de  distance  de  la  mer.  Ceci  ne  peut 
s'aj^quer  ni  à  Hang-tcheou  fou  ni  à  Canton,  et  c'est  sans  doute 
sur  les  bords  du  Yan^Ue  qu'il  faut  chercher  la  ville  dont  parle 
Macoudi. 


80  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

Avesta,  trad.  française,  t.  III,  p.  xxxiv).  —  A  ceci  je 
répondrai  que  Tauteur  de  Fo  tsou  t'ong  ki  est  le  même 
écrivain  qui  donne  le  nom  de  temples  de  Mo-ni  aux 
mosquées  élevées  par  les  marchands  Hoei-ho,  c'est- 
à-dire  musulmans ,  dans  les  ports  du  sud  de  la  Chine 
(cf.  p.  64);  s'il  applique  ce  même  terme  de  Mo-ni 
à  la  religion  fondée  par  Zoroastre ,  c'est  sans  doute 
parce  que  ce  bouddhiste  ne  s'était  pas  donné  la 
peine  d'étudier  les  différences  qui  distinguaient  entre 
eux  deux  systèmes  également  faux  à  ses  yeux;  ne 
voyons -nous  pas  les  critiques  chinois  modernes 
grouper,  à  propos  de  l'inscription  de  Si-ngan  fou ,  les 
textes  relatifs  au  mazdéisme  et  au  mahométisme, 
comme  si  les  religions  venues  d'Occident  ne  prê- 
chaient toutes  qu'une  seule  et  même  doctrine  ^  ? 

En  second  lieu,  Maçoudi^  nous  apprend  que, 
seuls  de  tous  les  Turcs,  les  Tagazgaz  professent  la 
doctrine  de  Manès ,  et  il  répète  cette  assertion  deux 
fois.  Or  les  Tagazgaz  sont  les  Ouïgours,  comme 
l'avait  déjà  dit  Reinaud ,  et  comme  il  est  impossible 
aujourd'hui  de  le  contester,  depuis  que  les  inscrip- 
tions de  rOrkhon  nous  ont  révélé  que  le  vrai  nom 
des  Ouïgours  était  Toguz  Oguz  ==  les  neuf  Oguz.  En 

^  A  ce  propos,  je  ferai  remarquer  que  cette  considération  m'em- 
pêche d'attribuer  quelque  valeur  à  l'argument  de  M.  ScUegel  (op.cit  , 
p.  68)  qui  tendrait  à  prouver  que  Ta-mou-che  dut  être  un  nestorien, 
parce  que  le  Haï  Kouo  t'ou  tche  cite  le  texte  relatif  à  ce  personnage 
dans  le  chapitre  où  il  est  traité  de  l'inscription  de  Si-ngan  fou.  On 
trouvera  aussi  dans  ce  chapitre  les  textes  concernant  le  mazdéisme; 
en  concluera-t-on  que  le  mazdéisme  est  identique  au  nestorianisme  ? 

^  Prairies  d'Or,  trad.  B.  de  Meynard,  t.  I,  p.  288  et  299. 


LE   NESTORIANISME.  81 

outre,  Maçoudi  nous  avertit  qu'il  a  écrit  ce  passage 
de  son  livre  en  9  43  et  il  nous  apprend  que  les  Ta- 
gazgaz  occupent  Ja  ville  de  Kouchan ,  que  M.  Barbier 
de  Meynard  identifie  avec  Kao-tch'ang  ^  ^  (près  de 
la  ville  actuelle  de  Tourfan).  On  est  donc  en  droit 
de  rapprocher  le  témoignage  de  Maçoudi  de  celui 
de  l'ambassadeur  chinois  fVang  Yen-té  3E  Î3§  fÊ<  qui 
fit  un  voyage  à  Kao-tcKang  de  981  à  98a.  Wang 
Yen-té  nous  dit  [Song-che,  chap.  Ago,  p.  à  v°)  que, 
dans  cette  ville  «  il  y  a  aussi  des  temples  de  Mo-ni; 
des  religieux  Persans  y  maintiennent  dans  chacun 
d'eux  leur  doctrine;  c'est  ce  que  les  livres  sacrés  du 
bouddhisme  appellent  une  hérésie  ».  ^  W  JS^  >^  ^ï^o 

îft  »r  ft  «  #  #  &o  ft  1^  ^  Bi  ^  It  #  4o  Ces 

temples  de  Mo-ni  dont  parle  l'auteur  chinois  ne  sont- 
ils  pas  des  temples  manichéens,  puisque  Maçoudi 
nous  a  informés  que  les  Tagazgaz  de  Kouchan  étaient 
manichéens?  N'avons-nous  pas  ici  la  preuve  décisive 
que  les  Mo-ni  sont  des  manichéens  et  non  des  mu- 
sulmans? Cet  argument  me  paraît  fort  et  m'a  long- 
temps arrêté.  Voici  cependant  ce  qu'on  peut  ré- 
pondre :  l'identification  de  Kouchan  avec  Kao-tcKang 
doit  être  inexacte  ^  car  si  elle  était  juste,  il  serait  im- 

^  L'identification  de  Kouchan  avec  Kao-tch'ang  tire  sa  principale 
vraisemblance  d*un  argument  qui  perd  beaucoup  de  sa  valeur  si  on 
se  reporte  aux  textes  originaux  chinois.  En  effet,  le  voyage  de 
Wang  Yen-té  a  été  traduit  par  Stanislas  Julien  (  Mélanges  de  géogra- 
phie asiatique  et  de  philologie  sinico-indienne ,  t.  I,  p.  86-102),  qui 
l'a  pris  dans  Ma  toan-lin  (chap  cccxxxvi];  Stanislas  Julien  affirme 
sans  restriction  aucune  que  fVang  Yenlé  se  rendit  chez  les  Ouï- 
gours ,  et  il  ajoute  souvent  Texpression  :  «  les  Ouîgours  » ,  qui  ne  se 

IX.  6 


llirAlHl-alr.    «AUUAALL. 


82  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

possible  de  concilier  le  témoignage  de  Maçoudi  et 
celui  de  l'histoire  des  Song;  en  effet,  Maçoudî  a£Bnne 
de  la  façon  la  plus  absolue  et  sans  restriction  au- 
cune que  les  Tagazgaz  de  Kouchan  sont  manichéend; 
or  rhistoire  des  Song  nous  apprend  (pi'en  966  le 
khan  ouigour  de  Kao-tcKang  envoya  à  fempereur 
de  Chine  un  religieux  qui  lui  apporta  une  dent  de 
Bouddha;  fVang  Yen-té  lui-même,  avant  de  paiiër 
des  temples  de  Mo-nii  déclaré  qu'il  y  a  dans  la  ville  dé 
Kao-tch'ang  plus  de  cinquante  temples  bouddhiques; 
Il  est  clair,  par  ces  témoignages ,  que  le  Bouddhisme 
était  la  religion  prédominante  et  oflBcielle  à  Kao- 
tch'ang  au  X®  siècle  de  notre  ère.  Si  le  texte  de  Ma- 
çoudi  et  celui  de  Wang  Yen-té  ne  s'appliqiièiit  pas 
à  la  même  tribu  ouïgoure,  il  est  clair  quon  ne  peut 
rien  inférer  de  lun  pour  expliquer  lautre,  et  que 
les  Mo-ni  du  voyageur  chinois  ne  sont  pas  nécessai- 
rement identiques  aux  manichéens  de  fauteur  arabe. 

trouve  pas  appliquée  aux  gens  de  Kao-tch'any  dans  le  texte  de  Wang 
Yen-té;  il  est  évident  dèâ  lors  que  lés  driehtalistes  non  siiioldgues 
admettront  sans  hésiter  l'identification  entre  les  Tagazgaz  habitant 
la  ville  de  Kouchan  et  les  Ouîgours  que,  sur  la  foi  de  Stanidas 
Julien ,  ils  croient  établis  à  Kao-tch'ang,  Mais ,  si  Ton  se  réfère  au 
texte  de  Thistoire  des  Song  (chap.  xdxc)  sur  lequel  se  fondé  Ma 
Toan-lin  lui-même,  on  voit  que  la  notice  sur  les  Ouîgours  est  ab- 
solument distincte  de  la  notice  sur  le  pays  de  Kao-tch'ang  dans 
laquelle  est  intercalée  la  relation  de  Wang  Yen-té;  l'histoire  des 
Song  se  borne  à  écrire  cette  phrase  :  «  Cependant  dans  cette  contrée 
il  y  a  beaucoup  de  Ouîgours,  et  c'est  pourquoi  on  appelle  aussi 
(les  gens  de  cette  contrée)  des  Ouîgours.»  jjîj|  ^  "^  j^  ^  @ 

ta  iSfc  ?<lî  II  5:  0  tlo  Un  voit  par  là  que  les  Tagazgas  ék 
Maçoudi  peuvent  être  un  tout  autre  peuple  que  les  habitants  de 
Kao'tch'ang  qui  n'étaient  pas  de  purs  Ouîgours. 


LE   NESTORIANISME.  83 

Dès  cdrisldérations  qui  précèdent,  je  nrtë  garderai 
de  tirer  des  conciusiotis  trop  affirinsltîvfes.  Mon  btit, 
en  rédigeant  cette  note ,  a  été  surtout  de  mettre  en 
garde  le  lecteur  contre  certaines  hypothèses  qui ,  se 
donnàilt  pour  des  certitudes ,  risquent  d'être  adhiises 
sans  cOhtrÔle  et  dé  passer  insensibiémëtlt  à  Tétat  de 
dogmes;  avant  que  cette  orthodoxie  scientifique»  se 
Sôit  constituée,  j*ai  voulu  rappeler  quels  sont  les 
textes  sur  lesquels  on  discute  et  mettre  chacUn  à 
môme  de  Èe  forriier  une  opinion  persohtiellfe;  Polir 
ma  part,  les  résidtats  aUxquëls  ma  conduit  cet  exii- 
men  peuvent  être  résutnés  de  la  manière  suivante  : 

1  **  Pour  que  la  religion  dbnt  il  e.4t  question  dans 
ririscriptioil  de  Kara-balga^sbUrt  soit  le  nestorianisme , 
il  faut  que  Ta-ntou-bhe  soit  un  missiotitiaire  nesto- 
rîen.  Pbur  que  Ta-fhoU'\che  soit  un  missionnaire 
lièstorièn ,  il  faut  ^e  bét  envoyé  du  roi  de  Tokha- 
restan  soit  en  même  tenips  un  envoyé  du  roi  de 
FoU'lin ,  et  que  le  roi  de  Foa-lin  rie  soit  autre  que  le 
patriarche  nestoHen.  Tbût  cela  est  possible,  mais 
ne  saurait  être  établi  avec  cette  rigueur  qui  impose 
à  Tésprit  utie- conviction  inébranlable.  On  pourrait 
soutenir,  avec  tout  autant  de  vraisemblance,  que  7a- 
moa-che  était  un  religieux  appartenant  à  l'un  des 
autres  cultes  qui  pénétrèrent  de  Perse  en  Chine  aux 
vil*  et  vHi*  siècles  de  notre  ère. 

2°  Parmi  ces  autres  cultes,  il  erl  est  un  qui  doit 
être  éliminé  de  prime  âbot-d,  c'est  cèlUi  dès  Yendiî^. 

6. 


84  JANVIER. FÉVRIER   1897. 

OU  adorateurs  de  Tesprit  du  mal;  les  Yezidis  chinois 
n'existent  quen  vertu  du  contre-sens  quon  a  fait  en 
confondant  les  mots  |5Ç  et  |3t:  ils  doivent  être  ren- 
voyés impitoyablement  dans  ces  limbes  déjà  si  peu- 
plés où  vagissent  pour  Téternité  tous  les  petits  en- 
fants mort-nés  issus  du  cerveau  des  sinologues. 

3°  L'existence  du  mazdéisme  en  Chine  est  prouvée 
par  des  témoignages  précis.  Mais  ce  serait  une  hypo- 
thèse sans  fondement  de  faire  de  Ta-mou-che  un  sec- 
tateur de  Zoroastre,  car  rien  n'atteste  que  les  Ouï- 
goiirs  aient  jamais  pratiqué  le  culte  du  feu. 

4°  Il  n'en  va  pas  de  même  pour  la  religion  de 
Mo-ni,  Nous  la  voyons  établie  chez  les  Ouïgours  dans 
les  années  8o6  et  807  ;  pourquoi  ne  seraient-ce  pas 
les  disciples  de  Ta-mou-che  qui,  vers  762,  auraient 
apporté  aux  Turcs  cette  croyance  nouvelle?  Cette 
hypothèse  est  plus  légitime  peut-être  que  celle  qui 
fait  de  Ta-moa-che  un  nestorien ,  car  nous  avons  des 
preuves  certaines  que  la  religion  de  Mo-ni  existait 
chez  les  Ouïgours  dès  le  commencement  du  ix*  siècle 
de  notre  ère,  tandis  que  nous  ne  sommes  pas  assu- 
rés que  le  nestorianisme  soit  aussi  ancien  chez  ce 
peuple. 

5°  S'il  s'agit  maintenant  de  préciser  ce  qu'est  la 
religion  de  Mo-ni,  nous  nous  trouvons  en  présence 
d'une  identification  qui  paraît  n'avoir  jamais  été 
discutée  sérieusement,  identification  d'après  laquelle 


LE   NESTORIANISME.  85 

les  Mo-ni  seraient  des  manichéens.  Une  simple  ana- 
logie phonétique  est  insuffisante  pour  justifier  ce 
rapprochement;  nous  avons  cité  certains  textes  qui 
pourraient  cependant  lui  valoir  quelque  créance, 
mais  il  nous  a  semblé  que  ces  textes  n'étaient  pas 
décisifs.  L'existence  de  manichéens  chinois  ne  me 
paraît  pas  démontrée. 

6°  Les  Musulmans  modernes  prétendent  descendre 
des  Mo-ni  du  ix*"  siècle  de  notre  ère;  dès  fépoque  des 
iSonjf ,  l'expression  Mo-ni  désigne  les  Musulmans;  il 
n'y  a  aucune  raison  péremptoire  pour  admettre  que 
cette  expression  n'a  pas  toujours  eu  ce  sens.  L'hypo- 
thèse qui  ferait  des  disciples  de  Ta-mou-che  les  intro- 
ducteurs de  l'islamisme  chez  les  Ouïgours  serait  tout 
aussi  fondée  que  celle  qui  les  considère  comme  des 
missionnaires  nestoriens.  Soit  dans  ce  que  nous  sa- 
vons de  Ta-moa-che ,  soit  dans  ce  qui  nous  est  dit 
par  l'inscription  de  Kara-balgassoun  de  la  religion 
qui  fut  introduite  vers  762  chez  les  Ouïgours,  il  n'est 
rien  qui  ne  convienne  parfaitement  à  l'islamisme  et 
à  ses  adhérents. 

A  mon  avis,  la  question  de  savoir  quelle  est  la 
religion  dont  il  est  parlé  dans  l'inscription  de  Kara- 
balgassoun  n'a  pas  été  définitivement  tranchée  par  le 
savant  mémoire  de  M.  Schleg^l. 


ae  JANVIER-FKVRIEB    1807. 


MÉLANGES 

ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES, 

PAR 

M.    KA|IPPE. 


L'étude  des  inscriptions  ayant  trait  à  \^  fX)sino- 
iogie  des  Babyloniens  nou3  a  amené  à  coqstater  une 
parenté  —  pour  ne  pas  dire  upe  similitude  —  entre 
cette  cosmologie  et  celle  de  la  Bible.  Nous  allons 
exposer  ces  idées  parallèles. 

Le  «  Cosmos  n  porte  en  assyrien  les  poms  àe 
Kallata  (b)  le  «  Tout»,  Qim^  (wa)  1\ Ensemble*, 
sama  a  irsitum  «  ciel  et  terre  » ,  ilati  u  sapk^  «  haut 
et  bas  ».  A  tous  ces  termes  pbonétique$  cq|Te#pond 
Tidéogramme  an  ki  et  an-là  sar  «haut  et  bas»,  en-: 
semble  du  haut  et  du  bas,  voir  iv,  R.  29,  4i  a. 

On  trouve  séparément  an-sar  «  TEnsemble  d'en 
haut  »,  III,  R.  69,  8  a,  et  an-sar-gal  «  le  grand  En- 
semble d'en  haut  »  (kaacjpév  de  Damascius);  (1  autre 
part  ki'Sar  «  TEnsemble  d'en  bas  »,  m,  R.  69,  7  a» 
et  ki-sar-galy  m,  R.  69,  7  a,  «  le  grand  Ensemble 
d'en  bas»  {Ki(T<Taprf  de  Damascius);  enfin  an-iar-kk 
sar,  IV,  R.  26,  Ag  6,  «Ensemble  d'en  haut  et  En- 
semble d'en  bas  ».  Nous  trouvons  aussi  lexpression 


MÉLANGES  AS8YRI0L0GIQUES  ET  BIBLIQUES.       87 

curieuse  :  hissât same  u  irsiti,  littéralement  :  «  armée, 
milice  du  ciel  et  de  la  terre  »  ;  de  là  Texpression  la/' 
kissatiy  appliquée  si  souvent  aux  rois,  et  qui  ne 
signifie  pas  «  maître  de  Tarmée  » ,  mais  «  maître  de 
Tunivers»^. 

A  vrai  dire ,  la  locution  «  ciel  et  terre  »  ou  «  haut 
et  bas  »  ne  désigne  qu  abusivement  r«  univers  ».  Nous 
verrons  qu*il  y  manque  TOcéan  terrestre ,  ou  mieux 
rOcéan  cosmique. 

A  ces  différents  termes  généraux  correspondent 
en  hébreu  les  locutions  :  y")Nl  D"»D^  «  ciel  et  terre  »; 
nnnD  y"iî<i  ^^DD  D'»D^  «  le  ciel  en  haut  et  la  terre  en 
bas  »,  pi2:fh  ynxi  onS  n^D^  «  le  ciel  dans  sa  hauteur 
et  la  terre  dans  sa  profondeur  » ,  enfin  la  locution 
complète  :  Y"^^^^  rinriD  u^m  nnnD  y-iXT  ^^dd  d"'D^  «  le 
ciel  en  haut,  la  terre  en  bas,  et  les  eaux  sous  la 
terre  ».  Voir  Gen. ,  1 4 ,  1 9  et  2 2  ;  ^9 ,  26  ;  Ex. ,  20 , 
3  ;  Prov.  ,25,3,  etc. 

Ces  locutions  bibliques  désignent  égalenient  IHini- 
vers  entier. 

A  l^expression  kissat  same  n  imH  correspond  le 
n^HTS  nin*  «  Jahvé  4es  milices  »,  c est-à-dire  des  mi- 
lices de  1  univers ,  des  corps  célestes .  .  . 

Le  Cosmos  babylonien  et  le  Cosmos  biblique  se 
divisent  donc  également  en  trois  grandes  parties  : 

1°  an-ilâti  sa^u  D^1Dt?"^yD  «ciel»;  1^  ki-saphti- 
irsita  y'^îrnnn  «  terre  i»;  3°  apsa  Q>o~Binn  «Océan 
eosmique  ». 

^  De  même  iar  ^ha  hikrate  ne  signifie  pas  «  mahre  des  quatre 
contrées  i ,  mais  «  maître  des  quatre  directions ,  maître  de  l'univers  i. 


88  JANVIER-FEVRIER   1897. 

LE  CIEL. 

Samu  «  le  ciel  »  vient  de  la  racine  sama  «  être 
élevé»,  V,  R.  3g,  35,  répond  absolument  au  mot 
hébreu  D'»Di!;  et  à  son  synonyme  onD  on  «  être 
élevé  » ,  fréquent  avec  le  sens  de  «  ciel  »,  Is. ,  2 4- 1 8 , 
inriDi  onDD  nniK  "«d  «  les  écluses  d  en  haut  s  ouvri- 
rent »  ;  comme  ailleurs  :  w^lDV  m3iN  «  les  écluses  du 
ciel»,  Gen. ,  7-11,  8,  2;  Malachie,  3-io;  n,  R.  7- 
ig;  voir  encore  11,  Samuel,  22,  17;  Ps.,  i44,  7; 
Lament.,  1-1 3. 

Le  ciel  est  considéré  par  les  Chaldéens  comme 
une  voûte  fixe,  v,  R.  36-45.  Cette  voûte  s'arrête  là 
où  elle  s  arrête  pour  nos  yeux.  Le  contact  du  ciel  et 
de  la  terre  à  Thorizon  n'est  pas  un  effet  d'optique, 
mais  la  voûte  céleste  repose  réellement  sur  la  terre; 
par  son  fondement  appelé  isid  same  «  il  s'appuie  sur 
le  sol  »,  IV,  R.  20,  n**  22 ,  Samas  ina  Uid  same  tappu- 

hama^  «  Samas,  au  fondement  du  ciel,  tu  fais  ton 
apparition»,  c'est-à-dire  :  tu  montes  au-dessus  de 
l'horizon.  De  là  l'expression  fréquente  :  kima  same 
isdasanu  likuna  «  que  leur  fondement  soit  aussi  solide 
que  le  ciel  ».  Cette  voûte  n'est  pas  la  fin  du  tout,  au 
delà  de  la  voûte  il  y  a  un  espace  appelé  kirib  same 
«  intérieur  du  ciel  »  ;  c'est  de  cet  espace  vide  que  le 
soleil  sort  le  matin ,  c'est  là  qu'il  s'enferme  le  soir  : 
IV,  R.  17,   2,  belum  raba  ista  kirib  same  elluti  ina 

^  Littéralement  :  •  tu  culmines ,  tu  montes  pour  atteindre  ton 
point  culminant»,  verbe  napaha. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       89 

asika,  ana  kirib  same  ina  erebika  «  Maître  puissant,  à 
ta  sortie  du  fond  du  ciel ,  à  ton  entrée  au  fond  du 
ciel  ».  Comme  le  moi  ellati  l'indique ,  cet  espace  est 
enveloppé  d'une  lumière  brillante,  ce  qui  ressort 
aussi  de  IV,  R.  1 4 ,  28 ,  kima  kirib  same  limmir  «  qu'il 
brille  comme  l'intérieur  du  ciel  ».  Mais  si  nous  ad- 
mettons, comme  nous  le  verrons  plus  loin,  que 
l'univers  entier  est  entouré  de  l'Océan  primordial, 
cosmique ,  il  n'y  a  pas  au  delà  du  ciel  de  place  pour 
un  espace  vide.  Nous  croyons  résoudre  la  difficulté 
en  admettant  que  l'épithète  ellati  s'applique  préci- 
sément à  l'éclat  dont  le  soleil ,  pendant  son  voyage 
nocturne,  éclaire  l'Océan  cosmique.  Le  mot  ellati 
est  appliqué  ailleurs,  très  clairement,  à  l'eau,  à 
l'océan  ;  on  trouve  fréquemment  apsa  ella  apsa  «  bril- 
lant » ,  apsa  «  brillant  ».  L'échafaudage  d'hypothèses 
savamment  combinées  de  M.  Jensen  s'écroulerait  du 
même  coup.  Comme  synonymes  de  kirib  same,  on 
trouve  libbi  same  «  cœur  du  ciel  » ,  kabitti  same  «  foie 
du  ciel»,  m,  R.  64,    i/i-i6,  et  iv,  R.   68,  32, 

col.  in. 

Le  ciel  est  fixe  et  les  astres  tournent  dans  son 
plan  immobile.  Aux  deux  extrémités  se  trouvent  une 
ou  plusieurs  ouvertures  destinées  à  laisser  passer  le 
soleil  et  les  astres,  à  leur  lever  et  à  leur  coucher, 
c'est-à-dire  à  leur  sortie  et  à  leur  rentrée,  iv,  R.  20, 
2 ,  Samas  dalat  same  tapta  «  Soleil ,  tu  ouvres  la  porte 
du  ciel  » ,  et  ana  kirib  same  ina  erebika  dalat  same 
likrubaka  «  à  ta  rentrée  dans  l'intérieur  du  ciel,  que 
la  porte  du  ciel  te  bénisse!  »  Dans  le  récit  de  la 


90  JANVIER'fÉVRISR  1897. 

Création,  nom  lisons:  epiema  abolie  iim  §iU{9)^ 
kilallan  sigara  addaninma  samila  a  î/ima  «  Il  (Marduk- 
B(i)  ouvrit  dos  portes  aux  deux  côtés,  il  fixa  une 
fermeture  à  gauche  et  à  droite  ». 

Ce  dernier  passage  nous  apprend  aussi  que  les 
portes  avaient  des  verrous  ^,  et  un  autre  passage  du 
récit  de  la  Création  semble  indiquer  qu*un  gardien 
veillait  à  louverture  et  à  la  fermeture  des  verrous 
au  moment  du  passage  des  astres;  isdud parka  mof- 
sara  usa^bit  «  il  établit  un  verrou  et  y  préposa  une 
sentinelle  ».  La  Bible  conrplétera  cette  notion  et 
nous  dira  que  les  verrous  s'ouvraient  également 
pour  livrer  passage  à  la  pluie. 

A  côté  des  portes  armées  de  verrous,  ily  a  à 
chaque  extrémité  du  ciel  quelque  chose  qui  a  une 
destination  toute  particulière.  L univers,  comme 
nous  le  verrons,  est  enveloppé  d'une  masse  d*eau, 
Tocéan  cosmique.  Mais  la  création  n^étant,  d'après 
les  conceptions  chaldéennes,  qu'une  conquête  sur 
cet  océan,  et  l'océan  étant  refoulé  et  non  dompté, 
il  est  à  craindre  qu'il  ne  se  déverse  sur  la  création  et 
ne  l'engloutisse.  C'est  précisément  ce  qui  s'est  pro- 
duit lors  du  déluge,  et,  pour  que  le  déluge  soit  im- 
possible à  jamais,  —  les  dieux  l'ont  promis  à  Istar, 
qui  après  la  catastrophe  gémit  sur  son  humanité. 


^  Le  mot  n'est  pas  clair;  nous  ne  le  croyons  pas  sans  rujpifori 
avec  yVs  «cote,  côté»,  et  même  avec  ^s  «ombre»  (bord,  estré- 
mité,  surface,  serait  le  premier  sens). 

*  Voir  aussi  iv,  R.  5,  4-5,  dans  une  hymne  à  Vénus,  pietatii^ 
iame  elluti. 


MÉLANGES  iSSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       91 

sur  m  «  semence  retournée  h  Targile  « ,  ^—  ii  y  a  à  la 
limite  du  ciel,  tout  autour,  une  espèce  4^  construc- 
tion appelée  supak  savfte,  v,  ir,  R.  48,  53;  iv,  R.  5, 
4-5.  Supuk  de  sapaku  «  verser  »,  terme  employé  dans 
Tarchitecture  pour  faire  des  remblais,  des  terrasse- 
ments. L^ supuk  estim  immense  remblai,  xme  digue 
suivant  tout  le  contour  céleste  et  servit  à  réprimer 
les  empiétements  de  TOcéan  :  c  est  quelque  chose 
comme  le  tamlu  des  constructions  terrestres. 

Les  astres  opèrent  leur  révolution  suivant  des 
voies  tracées  par  le  Créateur. 

l|e  soleil  et  la  lune  ont  des  j^arrant}  ^  chemin  »,  v, 
ni,  R.  6i,  25;  m,  R.  53-56.  Le  mot  harranu  pour- 
rait môme  garder  son  sens  le  plus  ordinaire ,  qu'il  a 
dans  tous  les  textes  historiques ,  celui  de  «  route 
d'expédition  ».  Samas  et  Sin  sont  des  guerrier3  mar- 
chant à  la  conquête  de  leur  carrière  ;  dans  les  hymnes , 
ces  nations  et  ces  expressions  sont  courantes.  Quant 
aux  étpiles,  elles  ont  leurs  sentiers  alkate.w,  R.  ai- 
56 r  ^a  kakkahe  samana  alkatsunu  Ukin  «que  (Mar- 
duk)  fixe  les  sei^tiers  des  étoile^  du  ciel!  h 

La  positiqn  respective  des  astres,  le  tracé  de  leurs 
voies,  déterminent  autant  de  dessins  ou  figures 
variant  dans  une  période  de  temps  donné,  mais  re- 
venant toujours  au  point  de  départ  et  reprenant  le 
même  ordre.  Ces  dessins  sont  des  signes,  une  écri- 
ture; mystérieiis»e ,  sifru  {satar^  «  écrire  »),  nû©  «  acte 
écrit  »  (dans  l'hébreu  «  postbiblique  »),  sitir  barumu, 
v,  R.  62 ,  i3  «  écriture  du  ciel  noir  (?),  sitirtim  sa- 
marne,  v,  R.  62,  col.  II,  2, 


92  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

Quant  aux  noms  de  ces  astres,  les  textes  en  four- 
nissent une  grande  quantité.  Mais  une  obscurité  non 
moins  grande  règne  encore  sur  tous  ces  textes,  et 
les  identifications  avec  nos  notions  astronomiques 
sont  très  audacieuses.  Le  travail,  sous  bien  des  rap- 
ports très  remarquable  de  M.  Jensen,  rend  pos- 
sible trois  ou  quatre  solutions  pour  chaque  problème 
d'identification . 

Les  débris  cosmologiques  que  la  Bible  a  conser- 
vés sur  le  ciel  marquent  des  notions  absolument 
analogues  aux  conceptions  chaldéennes,  et  dles 
s'éclairent  singulièrement  aux  données  de  Tassyrio- 
logie. 

Le  ciel  biblique  est  ime  «voûte»  y^pi  (de  ypi), 
Gen.,  1-6,  y,  8^  Quelques  synonymes  de  y^pi  ne 
sont  qu'une  variante  de  la  même  notion.  Ainsi  Ps. , 
lolij  2,  ny»TD  D"»»^  nou  «il  étend  le  ciel  comme 
un  tapis»,  etc.  Nous  attirerons  surtout  lattention 
sur  le  mot  mxp ,  qui  a  le  sens  banal  de  «  fins,  extrê- 
mes »,  dans  43,  lo,  48,  20,  62,  11,  Ps.  46,  10, 
61,3,  1 35 ,  7  ;  mais,  dans  certains  passages,  ce  mot 
prend  un  tout  autre  sens  et  nous  le  surprenons  plus 
près  de  son  origine  ;  ainsi  Jérémie,  10- 13,  5i-i6, 
«les  nuages  montent  de  l'extrémité  de  la  terre»,  • 
c'est-à-dire  «  des  extrémités  du  ciel  ».  Jérémie  a  en 


'  La  question  de  savoir  si  Gen. ,  chap.  i  et  n,  sont  un  emprunt 
])0stérieur  des  documents  chaldéens  n*est  pas  résolue.  Mais  cette 
question  n'a  pas  d'importance  ici;  en  effet,  si  haut  qu'on  remonte 
dans  i'iiistoire  de  la  mythique  biblique,  on  trouve  la  même  concep 
tion  du  ciel. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       93 

vue  un  point  de  Thorizon  où  ciel  et  terre  se  confon- 
dent. L'exemple  dis.,  lio,  28,  est  tout  à  fait  pro- 
bant. Pour  donner  une  grande  idée  de  la  puissance 
de  Jahvé  il  dit  :  «  Il  créa  :  mxp  »  ;  si  le  mot  a  son  sens 
ordinaire,  le  passage  est  incompréhensible  et  ab- 
surde. Jahvé  n'a  rien  pu  créer  sans  extrémité  ;  mais 
le  sens  est  :  «  Jahvé  a  créé  un  endroit  où  ciel  et  terre 
s  appuient  Tim  sur  l'autre  »  ce  qui  excite  l'admira- 
tion d'Isaïe,  c'est  que  le  ciel,  si  haut  au-dessus  de  nos 
têtes,  descend  par  une  courbe  jusqu'à  toucher  cette 
terre.  Il  n'est  pas  sûr  d'ailleurs ,  qu'Isaïe  ou  Jérémie 
se  rendent  compte  du  sens  cosmologique  de  l'ex- 
pression qu'ils  emploient.  Ces  formules  antiques  de- 
viennent, avec  le  temps,  quelque  chose  de  routinier, 
de  stéréotypé,  quelque  chose  comme  un  simple 
ornement  littéraire.  Pleines  de  sens  à  l'origine ,  elles 
se  vident  quandl  es  conceptions  qu'elles  revêtaient  se 
sont  altérées  : 

«Le  ciel  a  des  portes»,  B.  78,  2*2,  D'^D^  "»D'?n 
nriD  «  il  a  ouvert  les  portes  du  ciel  ».  Mais  je  ne  vois 
nulle  part  que  ces  portes  aient  donné  accès  au  so- 
leil ou  aux  astres,  mais  à  la  pluie.  Ainsi,  dans  le 
texte  des  Psaumes  cité ,  Jî^hvé  ouvre  les  portes  pour 
laisser  passer  la  pluie  (voii^  aussi  v,  2  4).  Cependant 
les  verbes  les  plus  en  usage  pour  le  lever  et  le  cou- 
cher du  soleil  sont  :  XX'»  «  sortir  »  et  xn  «  rentrer  » 
voir  Gen. ,  i5,  12;  i5,  17;  19,  23;  28,  11;  Deut. , 
1  1 ,  3o;  16,  6;  24,  i5;  II,  Sam.,  3,  35;  B.  loli, 
I  9  ;  1 1 3 ,  3 ,  etc. 

Les  portes  ont  des  verrous ,  comme  il  résuite  de 


94  JAINVlEft-t'ÉVRIER    1897. 

Job,  38,  8 ,  9,  io,  passage  fécond  en  d'autres  ré- 
sultats. 

inSnn  ^d-i^i  w^h  py  ^idw2  bn-)D  ^n<}2  d"»  n^hhi^  idm 

Il  (Diëti)  enferma  la  mer  par  des  verrou»;  lorsqu'elle 
jaillit  du  sein ...  11  mit  le  nuage  pour  son  vêtement  et  la 
nuée  pour  son  enveloppe ......  et  je  lui  ai  mis  verrou  et 

portes. 

il  y  -a  donc  là  des  portes ,  des  verrous  se  ferinalit 
sur  Tocéan  et  le  contenant,  notion  absolument  pa- 
rallèle à  celle  du  sapuk  same ,  de  plus ,  nous  appre- 
nc/hs  que  c  est  la  nuée  épaisse  qui  sert  de  vêtenaient 
à  Tdcéan,  qui  borne  Thorizon.  Ceci  nous  met  sur 
la  voie  de  ce  qui  a  inspiré  cette  notion  aux  Sémites, 
cest  cette  espèce  de  brume  (jui  flotte  au  loin  au 
point  de  contact  de  la  mer  et  du  ciel  et  parfois  do 
la  terre  et  du  ciel.  La  nuée  du  texte  de  Job  n'est  pas 
un  nouveau  moyen  de  dompter  l'océan;  les  portes 
à  verrous  sont  une  expression  métaphorique  pour 
désigner  cette  nuée  même.  Cette  métaphore  ne  doit 
pas  nous  étonner,  si  nous  considérons  les  passages 
suivants  tirés  des  documents  assyriens,  i ,  R.  1 7-2  ; 
Ninib  est  appelé  markos  same  a  irsitim  «  fermeture 
du  ciel  et  de  la  terre  »  i,  R.  29,  3 ,  Istar  hippdt  same 
irsitim  mithaiis  iahita  «  Istar  tient  ensemble  la  voûte 
du  ciel  et  de  la  terre  ».  Ninib  et  Istar  ont  beaucoup 
d'attributions;  il  règne  dans  le  panthéon  chaldéen 
une  confusion  inextricable  à  l'heure  actuelle.  Tous 
les  dieux  ont  à  la  fois  toutes  lès  fonctions?  tous  sont 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       95 

à  une  certaine  époque  dieu  de  la  guerre.  C'est  en 
ce  sens  que  nous  apjiaraissent  ici  Ninib  et  Istar  :  le 
géant  Ninib  et  llstar  guerrière  servent  de  barrière 
et  de  soutien  à  la  iinlite  du  ciel  et  de  la  terre  comme 
la  nuée  biblique  de  verrou  entre  le  ciel  et  la  mer. 
Mais  de  quelle  mfer  s  dgit-il?  Le  verset  8  détermine 
le  mot  b"»  par  anis  in'^aa  «  quand  elle  jaillit  du  sein  » 
cest-à-dire  quand  elle  fut  ehfantée  à  l'origine  des 
choses,  ce  qui  revient  à  dire  TOcéan  primordial; 
On  sé  rend  très  bien  compte  du  phénomèhe  physi- 
que qui  a  inspiré  cette  conception.  La  bruiiie  étendue 
sur  la  mei*  paraît  faite  peur  là  contenir  dans  sa  mon- 
tée et  Tëuipêcher  d'ënvrfiir  ciel  et  terre;  La  mer  est 
toujours  Téternelle  indomptée  que  Mardufc  et  Jahté 
ont  bien  vaincue  ^  mais  qui  a  besdin  d'être  tnuselée. 
Nbus  avons  dit  en  passant  que  iéà  portes  du  ciel 
biblique  servaient  de  passage  non  pas  aux  autres, 
mais  aux  pluies.  Ces  portés  sont  aussi  appelées  maiK 
qu'on  a  le  tort  de  traduire  par  «  écluses  » ,  voir  Gen. 
7-11,  8,  2;  it,  R.  7-1^;  Is.,  12-18;  Le  mot  naix 
signifie  lucariiè^  «fenêtre»;  La  «pluie»  c'est  donc 
l'océan  cosmique  par  delà  le  ciel  tombant  sur  la 
terre.  Cette  notion  explique  les  nombreux  passages 
bibliques  bù  Jahvé  a  créé,  détient  le  gtand  trésor, 
les  grands  magasins  de  la  pluie;  Deut. ,  28 ,  12.  nriD*» 
nsijie  t)H  "J^  m iTia  Jahvé  t'ouvrira  son  trésor  (de  pluie, 
d'après  le  contexte)»;  Jérémie,  5o,  26;  et  surtout 
Ps.,  33 ,  7.  nTDinn  mixixa  p:  f  II  a  emmagasiné  les 
flots  de  l'abîme  »  (il  s'agit  de  l'œuvre  de  la  création). 
L'océan  cosmique  a  perdu  son  sens  originel;  coupé 


96  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

en  deux  par  la  voûte  céleste,  il  nest  plus  par  delà  le 
ciel  qu  une  immense  réserve  d'eau  fécondante.  Mais 
la  Bible  na  pas  oublié  que  lors  du  déluge,  cette 
masse  d'eau  jaillissant  de  toutes  les  sources  de  Tabîme 
a  envahi  la  terre.  Gen.  7,  i  i. 

Les  astres  sont  pour  la  Bible  des  signes  destinés 
à  éclairer  Tesprit  des  hommes.  Cela  ressort  nettement 
de  Gen.,  1-1 4.  En  tête  des  fonctions  dévolues  aux 
astres  figurent  les  mriK  «  signes  »  (généralement  avec 
le  sens  de  «prodige,  signe  mystérieux»).  Voir  aussi 
Job ,  18,  6  ;  Is. ,  1 3 ,  10.  Les  astres  suivent  des  che- 
mins déterminés  n^"»DD,  Juges,  5,  20,  VDnbi  D'»Dcr  p 
Dm^^DDD  D'iaDlDn  «  Du  ciel  les  étoiles  ont  lutté  (avec 
Debora)  en  quittant  leurs  voies.  » 

Peu  de  noms  d'astres  ont  surnagé  dans  la  cosmo- 
logie biblique.  Mais  quelques  passages  prouvent  que 
les  Hébreux  comme  les  Chaldéens  avaient  observé 
le  ciel.  Quelques  mots  obscurs  figurent  dans  Job, 
9,9,1!;:?  n^y.  Il  a  créé  lastre  appelé  aS  (?)  et  Job, 
38,32,  Dn:n  n'»:3  ^y  e^'^yi  «  Et  as  qui  sur  ses  enfants  .ï^  » 
Job ,9,9,  mentionne  lastre  Sdd ,  et  38 ,  3 1 ,  niDC^iD 
nriDD  ^'»DD  «  Tu  dénoues  les  liens  du  Kesil(?)  »  appli- 
qué d'ime  manière  générale  à  beaucoup  d'étoiles. 
Voir  Is. ,  1 3 ,  10.  Job  ,9,9,  cite  encore  nD'»D  et  38 , 
3 1 ,  nD'»D  m:nyD  "i;:;pnn  «  Tu  noues  les  liens  (parures) 
de  Kima  ».  Voir  aussi  Amos,  5-8.  Les  identifications 
de  ces  noms  sont  pour  le  moment  impossibles;  on. 
a  vu  dans  as  la  «  Grande  Ourse  » ,  dans  kima  les 
«  Pléiades  »  et  dans  kcsil  «  Orion  ».  Toutes  les  hypo- 
thèses sont  possibles  et  on  n'en  est  encore  qu'aux 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       97 

hypothèses.  Quant  aux  nnTD  de  Job  ,38,32,  malgré 
la  forme  du  pluriel,  nous  avons  affaire  ici  à  un  nom 
propre  en  parallélisme  avec  V'»dd,  comme  au  vers 
précédent  JD^f  avec  dd^d.  Le  mot  nnTD  pourrait  n*être 
autre  que  rfl^TD  (permutation  de  deux  liquides)  ré- 
pondant à  m,  R.  59,  35  a,  qui  parie  des  manzalti 
créés  pour  les  dieux,  destinés  à  leur  servir  respecti- 
vement de  séjour.  Voir  aussi  n.  Rois.,  2  3,  5. 

De  même  qu'au  ciel  chaldéen ,  les  astres  du  ciel 
biblique  ont  leur  nom ,  leur  ordre  déterminé  et  leur 
révolution  exactement  prévue.  Is. ,  Ao,  26  : 

K^  ^^H N^np*»  acrs  dVdV  0x32  -)DDD3  x^xiDn 

Il  fait  lever  leur  troupe  avec  ordre;  il  les  appelle  tous  par 
le  nom aucun  ne  manque. 

LA  TERRE. 

La  terre,  en  assyrien  ki-irsitam,  s  applique  à  toute 
la  partie  solide  avec  toutes  ses  profondeurs ,  y  com- 
pris le  royaume  des  morts.  A  côté  de  ces  mots  très 
communs,  nous  avons  plus  rarement  dannina  (de 
dannu  «  être  solide  ») ,  v,  R.  2 1 ,  3 ,  répondant  à  notre 
mot  »  terre  ferme».  Le  ciel  étant  circulaire  et  s' ap- 
puyant de  toutes  parts  sur  la  terre ,  celle-ci  est  éga- 
lement conçue  comme  étant  ronde ,  ou  plutôt ,  comme 
nous  verrons ,  sous  forme  de  cône  tronqué.  Cela  ré- 
sulte d'ailleurs  directement  de  i,  R.  5i,  1;  col.  II, 
2^;  puluk  same  u  irsitim  (arabe  palakun)  expliqué 

IN.  7 


08  JANVIER.PÉVRIÊR   1897. 

ingénieusement  par  M.  Oppert.  Voir  Revue  d'assyrioL 
et  d!archéoL ,  i ,  loli.  Paluk  signifie  «  table  circulaire  ». 
La  terre  est  immobile  comme  la  voûte  céleste  repo- 
sant sur  elle  et  lui  servant  en  quelcpie  sorte  de  toit, 
de  tenture.  Peut-être  faut-il  entendre  ainsi  la  méta- 
phore biblique  rencontrée  plus  haut.  La  surface  ter- 
restre était,  d'après  quelques  assyriologues,  divisée 
en  quatre  parties,  ce  qui  serait  exprimé  par  erbiti 
tapakati  et  par  l'expression  si  fréquente  de  Kibrat 
arbaî;  d'autres  entendent  par  cette  expression  les 
quatre  directions  ou  points  cardinaux;  d'autres  enfin, 
les  moins  nombreux,  quatre  couches  en  profondeur 
jusqu'à  l'océan  cosmique.  En  tout  cas ,  il  faut  renoncer 
à  chercher  dans  Kibrat  arbaî  une  localité  géogra- 
phique précise.  Les  plus  anciens  rois  chaldéens 
portent  ce  titre  comme  pour  résumer  tous  les  autres 
et  pour  marquer  toute  leur  puissance,  i,  R.  i  y-SS, 
est  significatif  sar  kissat  kibrate  sa  naphar  malke  kali- 
sanu  «  roi  de  l'ensemble  des  directions  (contrées)  de 
la  totalité  de  tous  les  rois  ».  Voir  aussi  i ,  R.  2  7-6 1 . 
En  rapprocher  l'expression  phénicienne  MSD  n'îas 
^l2Vn.  Voir  Glermont-Ganneau,  Recueil  d'archéoL 
orientale,  i,  p.  81. 

11  résulte  de  11,  R.  54,  3;  ni,  R.  69,  1;  nr,  R. 
24,  4  ;  V,  R.  33 ,  col.  7-34 ,  et  de  beaucoup  d'autres , 
que  le  mot  e-kur,  tantôt  ayant  le  sens  de  «  temple  », 
tantôt  de  «  lieu  de  naissance  des  dieux,  séjour  mys- 
tique des  dieux,  demeure  des  héros  et  des  morts», 
n'est  à  l'origine  qu'une  appellation  sacrée  de  la  terre. 
L'idéogramme  se  résout  en  ^  «  maison  »  et  kur  «  mon- 


MÉLANGES  ASSYBIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.       00 

tagne»  (la  maidon-montagne);  de  même  ê-kur-mak 
«  maison  de  la  grande  montagne  »*  La  même  notion 
est  renfennée  dans  le  ïnot Hariagkalama  (ii,  R.  5o, 
1 3  )  «  montagne  élevée  du  Tout ,  de  TUnivers  »  ou 
bien  e-Jutriag-eUi  «  maison  de  la  montagne  élevée  ». 
I,  R.  55.  Col.  IV,  4o;  ou  e-harsag^-kurkarra  «  maison 
de  la  montagne  du  paysi  (Gudea,  col.  II  ^  rendu 
phonétiquement,  i,  R.  35,  3-a3,  par  fad  matate 
«mont  du  pays»).  Donc  la  terre  a  la  forme  d'une 
montagne  ;  en  efifet ,  elle  est  comme  une  courbe  in- 
scrite dans  ime  autre  courbe,  le  ciel.  Toutes  les  par- 
ties de  la  terre  sont  donc  des  parties  d'une  montagne  ; 
chaque  pays  est  montagneux;  de  là  Tidéogramme 
kar  «  montagne  »  devant  tous  les  noms  propres  de 
pays  ;  cela  est  tellement  vrai  que  les  Chaldéens  n'ont 
pas  d'idéogramme  spécial  devant  les  montagnes  pro- 
prement dites,  ce  qui  entraîne  parfois  une  grande 
confusion* 

Sur  le  sommet  de  cette  montagne  immense  les 
dieux  sont  nés.  Voir  Sargon,  Inscr.  Korsabad,  1.  /iB5. 
Ea,  Sin,  Samei,  Naba,  Rcunman,  Ninib,  u  kiratisam 
rabate  sa  ina  kirib  eharSaggalkarkarra  iad  Arab  kemi 
cdda  eSrete  nanu*ati  zukke  naJdati  ina  kirib  Dwr^Sarra" 
kin  tabès  irma;  «  Ea  et  leurs  augustes  épouses  qui 
sont  nées  de  toute  éternité  (ou  légitimement)  dans 
la  maison  de  la  grande  montagne  des  montagnes 
ont,  dans  leur  bienveillance,  fondé  à  Dur  Sarrukin, 
des  temples  brillants  et  de  beaux  sanctuaires  ». 

Et  IV,  R.  127,  2 ,  dans  un  hymne  à  Bel,  Soda  gala 
Bel  imharsam  sa  riiaiu  iamamu  sonna  apsu  eltim  iur-^ 


100  JANVIER-FÉVRIER   1807. 

sadu  ussusu  ina  sadi  kima  rimi  ikda  rabsa  karnaia  kima 

m 

sarur  Samsi  ittanaubitu  kima  kakkab  samame  kibbu 
mala  sihati  «  La  grande  montagne  du  dieu  Bel  im- 
harsam  dont  le  sommet  touche  le  ciel  et  dont  le  fon- 
dement repose  sur  le  brillant  océan  ;  sur  les  mon- 
tagnes, comme  un  taureau  robuste  elle  est  cou- 
chée, ses  cornes  brillent  comme  l'éclat  du  soleil, 
comme  Tétoile  de  la  voûte  (?)  céleste ,  elle  est  remplie 
d'éclat  ». 

L'antique  conception  s'effaçant,  on  ne  vit  plus 
dans  la  grande  montagne  la  Terre  dans  son  en- 
semble, mais  une  montagne  spéciale  sur  cette  terre; 
c'est  cette  conception  que  nous  trouverons  le  plus 
souvent  dans  la  Bible.  On  alla  même  plus  loin;  le 
séjour  des  dieux  devint  synonyme  de  dieux;  Bel 
devient  lui-même  la  grande  montagne;  soda  rabu 
Bel  bel  matati  asib  eharsaggalkarkura  «  la  grande  mon- 
tagne ,  Bel ,  maître  des  pays  qui  séjourne  dans  la .  .  . 
maison  de  la  grande  montagne  des  pays  ». 

Le  passage  de  Sargon,  Kors.,  cité  plus  haut,  nous 
apprend  en  même  temps  que  la  terre,  cette  mon- 
tagne est  assise  sur  l'océan  cosmique,  elle  a  sa  base 
sur  l'océan  et  on  a  imaginé  plus  tard  qu'elle  avait  ses 
fondements  dans  l'océan. 

Nous  traiterons  à  part  du  royaume  des  morts. 
Voyons  auparavant  les  notions  que  la  Bible  nous 
présente  sur  la  terre. 

Le  mot  biblique  Y"'^<  est  le  même  que  irsitam  et 
désigne  à  la  fois  la  surface  terrestre  et  la  terre  dans 
toute  sa  profondeur,  y  compris  le  Scheol  ou  «  royaume 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     101 

des  morts»,  jusqu'à  la  limite  de  Tocéan.  La  terre 
repose  sur  des  fondements  nnoiD  ou  «  colonnes  » , 
JIDD,  ou  «  pieds  »  px.  Voir  Ps. ,  82 ,  5  ;  89 ,  1 2  ;  i  o4 , 
5;  Job,  38,  4;  Prov.,  3, 19;  Is.,  24,  iB;  do,  21; 
48 ,  1 3  ;  5 1 ,  1 3  ;  Jérémie,  3 1 ,  3-7  ;  Zach.  ,12,1;  etc. 
Ces  fondements  reposent  sur  ou  dans  locéan,  et  si, 
sur  ce  point ,  nous  n*avons  que  quelques  textes  cunéi- 
formes bien  nets,  ils  abondent  dans  la  Bible.  Job, 
38,  6;  lyaon  n^inîc  îVD  Vy  «  Où  ses  pieds  sont-ils  en- 
foncés ,  plongent-ils?  »  Prov.  ,8,29;  Jahvé  commence 
par  dompter  Tocéan ,  puis  il  trace  le  cercle  devant 
recevoir  les  fondements  de  la  terre.  Ps.,  i36,  6; 
D^Dn  by  y"ixn  ypn^  «  pour  étendre  la  terre  sur  les 
eaux»  (Rem.  le  verbe  yp")  «voûter»,  y^pi  «voûte», 
la  terre  ayant  la  même  forme  que  le  ciel).  11 ,  Sam. , 
22,  16. 

*?3n  nnoiD  1^3"»  n^  ""p^DX  ik-)'»'i  «  Les  torrents  de  la 
mer  deviennent  visibles  et  les  fondements  du  globe 
apparaissent.  »  Ces  fondements  sont  désignés  dans 
Mich.  ,6,2  par  le  mot  D'»:n''î< ,  qu'on  a  traduit  «  fort , 
dur,  antique ,  robuste  » ,  sens  que  nous  trouvons  efiFec- 
tivement  dans  Deut. ,  2^,  21;  Job,  33,  19;  Prov., 
1 3 , 1 5  ;  etc. ,  mais  qui  n'est  pas  applicable  au  passage 
de  Mich. ,  vu  la  construction  de  la  phrase.  Ce  mot 
nous  fait  songer  à  un  mot  semblable  qui  se  rencontre 
dans  la  légende  d'Istar.  iv,  R.  ^9,  2;  1.  48,  apa  is- 

takkanu  kasati,  ittakii  one  nadati ;  1.  52,  asba 

nasre  apsa  sa  ilani  rabati;  1.  53 ,  asib  Elana  asib  Ner. 
«  Là  aussi  ont  été  affermis  les  fondements  (  de  la  terre)  ; 
là  confluent  les  eaux  puissantes;  là  demeurent  les 


103  JANYISR-rÉVRISR  1807. 

gardiens  de  Tocéan  des  grands  dievn;  Ik  demeurent 
Etana  et  Ner.  • 

M.  Halévy  a  depuis  longtemps  signalé  le  rapport 
de  D'^ar^K  et  Etana ,  et  il  croit  que  le  dieu  Etan  aenibie 
avoir  eu  pour  obarge  la  garde  des  derniàrea  limite» 
qui  séparent  le  royaume  des  morts  de  cdui  des  vi* 
vants.  Nous  croyons  que  Etana  était  chaif;é  de  veiUer 
à  la  limite  de  la  terre  et  de  locéan  et  il  siège  au 
royaume  des  morts ,  parce  que  le  royaume  de^  morts 
forme  la  partie  extrême  de  la  terre.  Peut-être  a*t-on 
conçu  les  fondements  mêmes  3ous  la  forme  de  deux 
géants  •  d'Atlas  soutenant  le  Monde.  C^est  ainsi  seu-* 
lement  qu  on  s'explique  tous  les  sens  dérivés  et  entrés 
dans  la  langue  commune  :  fprt,  solide,  dur,  antique; 
toujours  appliqués  aux  parties  de  TUnivers  opposées 
au  ciel.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  parenté  de  D^3n'»K  et 
Etana  est  évidente.  Les  fondements  de  la  terre  se 
oonfondent  naturellement  avec  les  fondements  des 
montagnes  \  et  ce  que  nous  trouvons  appliqué  à  Tane 
nous  le  trouvons  appliqué  aux  autres.  Ps, ,  18,  6  ; 
Deut. ,  3  Q ,  Q  9  à  comparer  avec  Ps. ,  18, 1 6.  Ce  serait 
déjà  ime  présomption  en  faveur  de  la  ooneeption  de 
la  terre  sous  forme  de  montagne;  mais  il  y  a  des 
preuves  plus  directes.  Is.,  do,  an. 

D^sans  îT^aïTM  V"^*"  ^^n  ^^  ^^ri^  «  Jahvé  siège  sur  le 
3in  de  la  terre ,  .  .  »  Le  mot  :)in  a  le  sens  de  «  cerde, 
objet  arrondi  ».  Voir  Job,  26,  10;  et  Prov.,  8,  27. 
Qu'est-ce  à  direP  Jahvé  siège  sur  le  cercle  de  la  terre, 
sinon  que  la  terre  était  conçue  comme  une  immense 
voûte  ou  montagne  et  que  Jahvé  siégeait  sur  ia 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     103 

partie  arrondie,  le  dôme  de  cette  voûte  ou  le  sommet 
de  cette  montagne ,  et  nous  avon^  par  BurcroH  la  no- 
tion parallèle  à  celle  qui  faisait  séjourner  les  dieux 
chaldéens  sur  une  montagne.  De  la  sorte  Is.,  i4, 
1 3 ,  prend  une  clarté  singulière,  Isaïe  met  dans  la 
bouche  du  roi  de  Babel  trop  ambitieux  les  paroles 
suivantes  ; 

-in3  2Vi<^  ■'KDD  onK  H>K"'»3D1dS  S^dd  n^^K  a'«Dcrn 

Au  ciel  je  monterai,  par  delà  Içs  étoiles  de  Dieu  j'élèverai 
mon  trône ,  je  demeurerai  sur  la  montagne  de  l'assemblée , 
sur  les  collines  septentrionales. 

Isaïe  veut  donner  une  idée  de  lambition  démer 
surée  du  roi ,  il  lui  fait  exprimer  le  désir  de  monter 
au  plus  haut  point  de  l'Univers ,  sur  la  montagne  de 
l'assemblée;  de  quelle  assemblée?  Ne  s  agit-il  pas 
clairement  de  l'assemblée  des  dieux,  et  n'avons-nous 
incontestablement  ici  un  écho  de  la  vieille  mythique 
biblique?  Comme  les  dieux  chaldéens,  les  dieux  bi- 
bliques et  plus  tard  le  Dieu  un  séjournent  sur  un 
mont  élevé  et  ce  mont  n'est  autre  que  la  terre  elle- 
même.  C'est  ainsi  qu'au  chapitre  4o,  Jahvé  séjourne 
sur  le  pic  de  la  terre;  et  le  chapitre  ik  sert  de  com- 
mentaire au  chapitre  4o.  La  montagne  de  l'assem- 
blée ne  fait  donc  qu'une  avec  le  harsaggalkurkurra 
des  Chaldéens.  Isaïe  l'appelle  aussi  pD2  TDT'  «  les 
collines  du  Nord  ».  Or,  dans  Job ,  Sy,  q  2 ,  nous  trou- 
vons la  mention  suivante  nnt  psSD  «  du  nord  vient 
Tor»;  d'autre  part,  11,  R.  5i,  1  contient  une  liste 


104  JANVIER. FÉVRIER  1897. 

géographique  énumérant  un  certain  nombre  de  lo^ 
calités  déterminées  par  leurs  productions.  Parmi  ces 
localités  figure  le  mot  aralu,  sad  hurasu  «mont  de 
Tor  ».  L'or  venant  du  Nord  d après  Job,  Tor  venant 
du  mont  Aralu  d  après  les  cunéiformes,  le  mont, 
Aralu  doit  être  situé  au  Nord.  Nous  avons  vu  plus 
haut  que  la  grande  montagne  cosmique  s'appelle 
aussi  Aralu.  Nous  avons  de  la  sorte  une  équation 
frappante  dont  les  termes  sont  harsaggsdkurkurra- 
Aralu  ny^D  in^iDS  '»nDi\  Nous  verrons  plus  loin  que 
le  royaume  des  morts  portait  chez  les  les  Ghaldéens 
parmi   beaucoup   d'autres    noms    celui  de  Aralu. 
Comment  le  même  nom  pouvait-il  s'appliquer  au 
mont  divin,  et  au  royaume  des  morts?  Cette  objec- 
tion tourne  à  la  confirmation  même  de  ce  que  nous 
disons.  La  preuve  que  ce  mont  n'est  autre  que  la 
terre  elle-même  c'est  que ,  par  son  sommet ,  il  touche 
au  ciel,  et  par  sa  base,  au  royaume  des  morts;  son 
sommet  sert  de  lieu  de  rendez-vous  aux  dieux  et  sa 
base  recèle  la  demeure  des  morts.  En  efiet,  repre- 
nons Is.,  i4,  9-16.  De  même  que  Tigl.  Pil.,  i^  se 
vante  d'être  appelé  anai  manzaz  eharsagkarkarra  ana 
dures ,  .  .  «  à  siéger  pour  l'éternité  dans  la  maison  de 
la  grande  montagne  des  pays  » ,  ainsi  le  roi  de  Babel 
visé  par  Isaïe  aspire   à  prendre   sa  place  au  plus 
haut  de  l'Olympe  chaldéen ,  au  milieu  de  l'assemblée 
des  dieux.  Mais  le  prophète  lui  annonce  que  ce  n'est 
pas  au  plus  haut  de  cette  montagne,  mais  au  plus 
bas  qu'il  ira.  De  l'Aralu  qu'il  essayera  en  vain  de 
gravir  il  sera  précipité  dans  le  Scheol.  Ainsi  le  pas- 


MÉLANGES  ASSYRIÔLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     105 

sage  d'Isaïe  prend  plus  de  force  encore  et  la  vigueur 
déjà  si  grande  de  cette  page  se  trouve  relevée  par 
une  belle  antithèse  ;  la  demeure  des  morts  est  phy- 
siquement et  moralement  le  pendant  de  la  demeure 
des  dieux.  Les  sens,  en  apparence  contradictoires, 
du  mot  Aralu  se  concilient  parfaitement.  Jusqu  à 
présent  on  a  expliqué  le  mot  nn  qui  figure  si  souvent 
dans  DNn^Kn  "in,  vipn  in  «colline  de  Dieu,  colline 
sainte  »,  sans  se  rendre  compte  du  sens  exact  de  ces 
mots.  Ps.,  48,  3,  nous  met  sur  la  voie  de  ce  sens. 
Dans  ce  passage,  le  mot  jrx  est  suivi  du  détermi- 
natif  pD2  ^DD'T»  «  colline  du  nord  ».  Or  la  colline  de 
Sion  est  une  des  plus  méridionales  de  la  Psdestine  et 
Time  des  plus  basses  (le  Talmud  tire  un  efiet  litté- 
raire du  contraste  qui  existe  entre  son  humilité  ma- 
térielle et  sa  grandeur  morale).  Dans  quel  sens  le 
mont  Sion  peut-il  être  septentrional.^  Ce  ne  peut 
être  que  dans  un  sens  non  géographique ,  mais  fictif 
et  mythique.  La  colline  de  Sion ,  siège  du  temple  de 
Jahvé,  représente  la  grande  montagne  cosmique, 
siège  de  la  demeure  véritable  des  dieux;  comme  chez 
les  Chaldéens  le  temple  appelé  Ul-bar-bar  «  demeure 
éclatante»  représente  le  Ul-bar-bar  cosmique  du 
Soleil.  Or,  la  grande  montagne  cosmique  étant  réel- 
lement, d après  les  vieilles  conceptions,  logée  au 
nord,  Sion,  son  parèdre.  Test  au  même  titre.  Cela 
nous  fait  penser  que  le  mont  Sion  avait  depuis  une 
antiquité  fort  éloignée  un  caractère  sacré ,  alors  que 
cette  épithète  avait  encore  tout  son  sens  et  n'était 
pas  devenue  une  formule  traditionnelle  et  stéréo- 


106  JANVIER-FÉVRIlER   1897. 

typée,  vide  de  tout  mythe.  Et,  d'une  manière  gêné- 
raie,  il  y  a  dam  le^locutiom  ^ipn  nn,  O'^n^^n  "in,  etc. 
toute  une  mythique  dont  ie  sens  s  est  effacé. 

Le  mont  Sion  était  ^i  bien  le  représentant  de  la 
grande  montagne,  quon  affecta  la  Vallée  qui  l'en- 
toure (la  remarque  est  de  M.  Halévy,  Méhng^s)  h 
remplacement  des  tonxbes.  Une  partie  de  cette  vallée 
portait  le  nom  de  o;r\  «'•3  devenue  la  Géhenne  et, 
selon  les  traditions  talmudiques,  cest  dans  cette 
vallée  que  s  ouvrait  lacoès  au  royaume  de»  morts. 
Ainsi  la  colline  de  Sion ,  avec  son  sommet  couronné 
du  temple,  ses  flancs  et  sa  base  semés  de  tombes 
fut  en  raccourci  l'image  fidèle  du  Cosmos. 

Nous  fondant  sur  ces  conceptions ,  nous  nous  per^ 
mettrons  d'avancer  une  nouvelle  interprétation  du 
nom  divin  ne;,  Nous  avons  vu  plus  haut  que  Bel 
est  appelé  lui-même  iadn  rahu^  grande  montagne  », 
Pourquoi  la  même  appellation  ne  se  serait^elle  pas 
perpétuée  chez  les  Hébreux,  et  pourquoi  ^^V  ne 
serait'il  pas  le  mot  Hàn  «  montagne  i» ,  appliqué  pri- 
mitivement à  Bel  et  transporté  sous  forme  de  nom 
propre  à  Jahvé  ?  De  la  sorte ,  les  nombreuses  méta^ 
phores  des  Psaumes  tirés  de  la  montagne,  de  la 
colline,  du  rocher,  et  devenues  des  noms  propres 
synonymes  de  Jahvé,  prendraient  un  sens  plus  précis 
et  seraient  un  reflet  de  la  vieille  mythique  commune, 
que  la  Bible  a  animée  dun  nouvel  esprit,  maif  dont 
elle  n  a  pu  effacer  la  trace. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     107 


LE  ROYAUME  DES  MORTS. 

Le  royaume  des  morts  est  appelé  par  les  Chal- 
déens  ki  gai  et  arugal  «  vaste  terre ,  vaste  ville  » ,  ii , 
R.  2k,  7.  Voir  Pognon,  Inscr,  de  fV.  B. ,  p.  109. 
Les  autres  noms  sont  Aralu ,  iv,  R.  1  - 1 3  ;  iv,  R.  2  4 ,  8 . 
En  tant  que  royaume  des  morts,  Aralu  est  souvent 
écrit  ekar  bad  u  maison  de  la  montagne  des  morts  » , 
et  IV,  R.  1-2 ,  les  mauvais  génies  sont  appelés  henut 
Arale  «  production  de  TAralu  »  kur-me-gi  ;=»  phonét. 
mat  la  taiarta,  K. ,  2867,  iv,  R.  3 1  ;  c  est-à-dire  «  pays 
sans  retour  »  ;  bet  mati  «  maison  des  morts  ».  v,  R.  3o, 
3-7  ;  asar  Jla  naplasi  «  lieu  sans  pitié  »;  asar  la  amari 
«  lieu  où  l'on  ne  voit  pas ,  lieu  de  ténèjîres  »  ;  irsitum 
rukti  sa  la  innamra  «  pays  lointain  qu  on  ne  voit  pas  ». 

Ce  liçu  ténébreux  est  situé  à  la  base  de  la  Terre , 
il  forme  la  dernière  couche  terrestre  et  toucliQ  par 
conséquent  à  l'Océan.  Si  le  texte  cité  plus  haut  y 
place  le  confluent  des  eaux  puissantes ,  cela  signifie, 
croyons-nous,  que  le  pays  des  morts  est  battu  par 
toutes  les  eaux  de  TOcéan  cosmique.  Les  morts  en- 
sevelis sous  terre  y  descendent  directement  et  chaque 
tombe  y  donne  accès.  De  là,  pour  les  Chaldéens  et 
tous  les  peuples  à  leur  suite ,  l'importance  de  la  sé- 
pulture; de  là  vient  qu'il  n'y  a  pas  de  malédiction 
plus  grande  que  de  rester  sans  sépulture  (M.  Halévy, 
Mélanges  et  critiques;  article  :  Immortalité  de  l'âme 
chez  les  Sémites).  Avant  d'atteindre  le  coeur  même  du 


/ 


108  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

pays ,  le  lieu  de  séjour  proprement  dit ,  il  faut  franchir 
successivement  sept  portes;  iv,  R.  3 1-42  ;  iv,  R.  3 1 , 
1 3  ;  donc  le  pays  est  entouré  de  sept  murailles  for- 
mant avec  lui  sept  enceintes.  Le  nombre  sept  a  en 
effet  un  caractère  sacré  dans  la  cosmologie  chaldéenne 
et  biblique;  une  multitude  d exemples  le  prouvent. 

L  existence  des  mânes  étant  l'ombre  de  celle  des 
vivants,  le  lieu  de  leur  séjour  est  Timage  de  la  terre, 
et  les  sept  parties  du  royaume  des  morts  paraissent 
répondre  aux  sept  divisions  de  la  surface  terrestre 
que  les  Chaldéens  semblent  avoir  admises  et  qui  sont 
devenues  les  sept  xXifiara  des  Grecs.  Au  cœur  de 
lenfer  se  trouve  ekat  irsit  la  tarât;  iv,  R.  3 1 ,  «  le  pa- 
lais du  pays  dont  on  ne  revient  pas  » ,  habité  par 
Nergal  et  son  épouse  Allât,  fille  d'Anu  eplevée  par 
lui.  Un  autre  palais  ou  un  autre  nom  pour  le  même 
est  ekaïlu  kenu  «  le  palais  durable  »  (par  opposition 
aux  demeures  fugitives  des  hommes);  là  séjournent 
les  génies  infernaux  appelés  Anunaki,  Namctar,  le 
dieu  de  la  maladie  et  Etan  chargé  de  veiller  à  la 
frontière  de  la  Terre. 

A  un  endroit  de  Tenfer  que  les  textes  ne  précisent 
pas ,  se  trouve  une  source  qui  rend  la  vie.  L'émis- 
saire de  Bel ,  chargé  de  ramener  Istar  à  la  lumière 
dit  à  Allât  :  Lidnam  marne  ina  libbi  laltati  «  Qu'on  me 
donne  de  l'eau,  laisse-moi  boire  à  cette  source  ». 

Le  nom  le  plus  ordinaire  du  royaume  des  morts 
dans  la  Bible  est  bMiV  (de  b^V  «  demander  »  p.  c. 
l'insatiable.  Prov.,  27,  ao.  ni^nern  Nt^  ]M2H^  SiKt? 
«  L'enfer  et  l'abîme  sont  insatiables  ».  Voir  aussi  Is. , 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     109 

5,  i/i).  Le  scheol  est  situé  au  plus  profond  de  la 
terre.  Deut.  32,  12,  1  ;  Sam.  ,2,6;  Job ,  7-9 ,11, 
8  ;  ynn  hd  b^^Vl^  npDV  «  Que  connais-tu  de  plus  pro- 
fond que  le  scheol?»  Job,  ly,  i4;  21,  i3;  24,  19; 
26,  6;  Ps.,  3o,  4;  55,  16;  Prov.,  9,  18;  "^pl^^f^ 
bM(V  «dans  les  vallées  profondes  du  scheol»;  Is., 
i4,  9;  11,  i5;  5*7,  9.  Ezech.,  32,  27.  Les  syno- 
nymes de  biHV  sont  DTinn  «  de  Bas  »  :  Ezech. ,  26, 
20;  3i,  4;  32,  18;  32,  24;  Ps.,  63,  10,  jnaK  (de 
n3K  «périr  »);  Job,  28,  22;  Prov.,  i5,  11;  27,6. 
3^e;K  K^  niK  «le  pays  sans  retour»  :  Job,  16,  22. 
Voir  aussi  Job ,  10,  21.  mo^si  ^^n  yiK  «  le  pays  des 
ténèbres  »  :  Job,  10,  21,22  (le  dernier  exemple  très 
remarquable).  mD^X  K'»3  «  la  vallée  des  ténèbres  »  : 

Ps.,  23,  4.  î^'^^^  V"^^  "'^  P^y^  ^^  loubli»,  Ps.  88, 
i3.  (Voir  plus  loin  sur  Gen.,  37,  35.) 

Des  portes  donnent  accès  au  royaume  des  morts  : 
Is.,  38,  10.  bM(V  nye;n  nzhn  «J'irai  aux  portes  du 
scheol  (pour  dire  je  mourrai)  ».  Job,  38,  17:  1^33  n 
nKin  niD^x  nye;i  mD  nvc?  1^7  «  Les  portes  de  la  mort 
se  sont-elles  révélées  à  toi,  as-tu  vu  les  portes  des 
ténèbres?» 

La  Bible  nous  fournit  quelques  notions  dont  les 
textes  cunéiformes,  d ailleurs  en  petit  nombre  sur 
cette  matière,  ne  présentent  aucime  trace.  L'enfer  a 
des  tourbillons  effrayants.  B.  1 8 ,  5  ;  ^^'•^3  ^hm  (^V'^a 
d  après  Halévy  ^^3  et  ^y^  «  qui  ne  fait  pas  remonter, 
torrents  sans  retour  »).  Voir  Job,  7-9.  L'enfer  a  des 
écueils  terribles  niD  '•erpiD  :  Ps. ,  18,  6 ,  et  des  ^^nn 
niD ,  ^iKt!;  '♦^an ,  devenus  pour  le  Psalmiste  de  simples 


110  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

métaphores  avec  le  sens  de  piègôs ,  douleurs  de  la 
de  la  mort,  mais  qui,  à  Torigine,  avaient  un  sens 
précis  et  répondaient  à  certaines  conceptions.  A  ces 
conceptions  correspondent  peut-être  les  difficultés  * 
que  rencontre  Gistubar  en  route  ver«  Tile  des  justes , 
où  il  va  consulter  Hasis^Adra,  le  Noé  chaldéen,  sur 
la  manière  de  guérir  et  de  rendre  la  vie  éternelle. 
Gistubar  aurait  donc  traversé  le  pays  des  morts  pour 
atteindre  Tlle  des  bienheureux.  Le  pays  des  morts 
est  donc  sur  le  chemin  de  cette  île.  Or,  le  poème  de 
Gistubar  nous  apprend  qu'on  y  avait  accès  par  lem- 
bouchure  deâ  fleuves.  Quand  les  textes  cunéiformes 
parlent  des  fleuves  sans  autre  détermination,  ils  en- 
tendent les  fleuves  par  excellence,  le  Tigre  et  TEu- 
phrate.  On  aboutit  donc  à  Tîle  des  bienheureux  par 
lembouchure  du  Tigre  et  de  TEuphrate.  Cette  em- 
bouchure conduisant  à  la  mer  terrestre  ^  la  mer  à 
locéan  cosmique,  cet  océan  touchant  par  en  bas  au 
pays  des  morts  qui  forme  la  frontière  de  la  partie 
solide  de  TUnivers,  rien  n  empêche  de  croire  que 
rîle  des  bienheureux  formait  précisément  une  partie 
écartée  du  pays  des  morts,  partie  réservée  au  séjcTur 
des  justes  et  séparée  du  reste  par  une  eau  infran- 
chissable au  commun  des  hommes.  M.  Halévy  place 
la  demeure  des  justes  sur  la  grande  montagne  du 
Nord,  auprès  de  la  demeure  des  dieux.  Mais,  dune 
part,  je  n  en  trouve  aucune  preuve  dans  les  passages 
ayant  trait  à  leschatologie  chsddéenne  ;  d  autre  part , 

*  Sentiers  obscurs,  dangereux,  seuls  connus  à  Samas  qui  les 
parcourt  toutes  les  nuits  avant  d*aborder  à  TOrient. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     111 

ce  qu'on  dit  du  voyage  de  Gistubar  et  le  détermi- 
natif  d'île  porté  par  cette  demeure  prouveraient  que 
l'emplacement  est  bien  plutôt  celui  que  nous  avons 
indiqué*.  Peut-être  cet  ekal  kitti  «  palais  de  vérité,  de 
droiture  »  qui  abrite  les  divinités  infernales  servait-il 
aussi  de  lieu  de  séjour  aux  bienheureux,  aux  justes, 
et  son  nom  même  marquerait  cette  destination. 

Nous  n'avons  pas  de  notions  bibliques  à  opposer 
clairement  à  l'île  des  bienheureux.  De  noitibreux 
passages  parlent  du  séjour  des  justes  sans  préciser. 
Cependant,  considérons  d'une  part  que  le  jardin 
d'Eden,  d'après  tous  les  commentateurs  qui  ont 
cherché  le  lieu  géographique  à  la  base  de  ce  mythe 
(voir  Delitzsch,  Paradies)^  n  est  pas  la  source,  mais, 
comme  llle  des  bienheureux,  l'embouchure  de  plu* 
sieiu'S  grands  fleuves;  d'autre  part,  ce  jardin  contient 
l'arbre  de  vie  et  de  mort,  comme  i'île  des  bienheu- 
reux; nous  y  verrons  bien  une  notion  identique  à 
i'île  des  bienheureux,  devenue  pour  les  traditions 
bibliques  le  berceau  de  l'humanité  dans  le  passé, 
mais  aussi,  comme  il  semble  résulter  d'Ézéchiel, 
îîS ,  1 4-1 7,  tin  lieu  de  séjour  dans  l'avenir.  On  peut 
même  croire  que  la  Bible  ne  peint  le  jardin  d'Eden 
avec  tant  de  complaisance,  que  parce  que  ce  jardin, 
lieu  de  bonheur  d'autrefois,  est  destiné  à  l'être  en- 
core pour  les  justes. 


112  JANVIER-FEVRIER  1897. 


L'OCÉAN  COSMIQUE. 

Au-dessous  du  royaume  des  morts,  les  Ghaldéens 
ont  placé  le  a  grand  Océan  »  apsu  (ou  ab  mah  «  grande 
demeure»),  v,  R.  5i  6,  77'78.  C'est  cet  océan  qui, 
à  lorigine,  était  tout,  remplissait  le  tout.  Les  dieux 
mêmes  existaient-ils  indépendamment  deTOcéan,  ou 
sont- ils  nés  de  Tagitation  de  cet  élément  primitif, 
germe  de  toutes  les  créations  supérieures  et  infé- 
rieures? Le  passage  qui  rapporte  ces  traditions  est 
obscur  et  peut  s'interpréter  dans  les  deux  sens  (voir 
Smith,  Transact.  of  the  Soc.  of  Bibl.  arch.,  IV, 
pi.  I ;  Delitzsch ,  Ass.  Lesest. ,  a* édit ,  p.  78  ;  Schrader, 
K.  A.  T.,f.  i-ili).  En  tout  cas,  la  Création  est  en 
quelque  sorte  un  empiétement  sur  l'Océan  cos- 
mique. Pour  créer  l'Univers,  je  veux  dire  la  partie 
solide  de  l'Univers,  les  dieux,  Bel  en  tête,  ont  dû 
dompter,  refouler  l'Océan  de  toutes  parts.  Ces  con- 
ceptions sont  exprimées  clairement,  et  sont  encore 
symbolisées  et  comme  figées  dans  le  mythe  qui  re- 
présente tous  les  dieux  entreprenant  la  lutte  conti^e 
Tiamat  (oinn  «  l'abîme  des  flots  »),  et  repoussés  par 
elle,  jusqu'à  ce  que  Marduk  (un  parèdre  postérieur 
de  Bel,  et  portant  pour  cette  raison  le  nom  de 
Bel-Marduk)  marche  à  son  tour  contre  le  monstre , 
en  triomphe  et  le  rend  à  jamais  impuissant.  Donc 
la  création  solide  est  en  quelque  sorte  une  conquête 
sur  les  flots,  et  ces   flots,  refoulés  de  tous  côtés, 


MÉLANGES  ASSYWOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     113 

continuent  à  s  agiter  autour  de  l'Univers  créé  et  en- 
veloppent la  terre  de  toutes  parts.  De  là  toutes  les 
précautions  prises, dune  part,  pour  contenir  TOcéan 
dans  ses  frontières  et  lempêcher  d avaler  la  terre, 
d  autre  part,  pour  lui  donner  accès  quand  le  besoin 
s  en  fait  sentir;  :  de  là  cette  digue,  ces  portes,  ces 
verrous,  ces  fenêtres  et  cette  conception  de  la  pluie, 
dont  nous  avons  parié. 

La  géographie  de  la  Chaldée  explique  la  forma- 
tion de  ces  idées.  Elles  furent  inspirées  par  le  dépôt 
des  alluvions  en  quelque  sorte  arrachées-  aux  flots. 
Là,  comme  ailleurs,  un  phénomène  journalier  fut 
rejeté  à  lorigine  des  choses,  et  de  physique,  devint 
métaphysique.  La  cosmogonie  n  a  été  que  la  géné- 
ralisation d'observations  locales. 

D  après  cela,  la  mer,  à  la  siuface  terrestre,  nest 
pas  séparée  deTOcéan  cosmique;  elle  nen  est  qu'un 
prolongement  resserré,  im  détroit.  Les  Chaldéens 
exprimaient  de  préférence  l'océan  par  apsu  et  la  mer 
terrestre  par  tanUu ,  mais  il  leur  arrivait  de  les  con- 
fondre en  un  même  terme,  et  de  donner  à  toute 
nappe  d'eau  le  nom  de  apsa;  i  R. ,  5a,  3,  col.  II, 
i6.  Un  autre  mot  d'une  application  générale  est 
na/r6a  «trou,  source»,  iv  R.,  2,  la  mer  est  appelée 
nakab  apsi  «  le  trou  de  Vapsa  ».  Ëa  s'appelle  aussi 
bien  hel  nakbe  «  seigneur  des  sources  »  que  bel  ma- 
tate  «seigneur  des  mers»,  i  R. ,  17,  6;  v  R.,  33, 
col.  VIII,  i5-i6.  L'Océan  cosmique  porte  dans  la 
Bible  le  nom  de  Dinn,  employé  de  préférence  à  D^ 
«mer»;  et  dans  un  sens  plus  étendu,  plus  cosmique, 

IX.  8 


;NiraiNi;aiB  «AtioBikUi. 


114  JANVIER.FÉVRIER  J897. 

voir  Gen.,  i,  2;  8,  a;  49,  aS;  Job,  28,  i4;  38, 
16;  Ps.,  42,  8  ;  io4,  6;  Prov.,  8,  27-28;  on  trouve 
aussi  n3i  Dinn  «le  grand  Océan»,  Gen.,  7, 1 1;  Ps., 
36,  7;  Is.,  5i,  10;  Amos,  7,  4;  employé  pour  D^ 
dans  Job,  38,  3o;  Ai,  ad;  Jon.,  2,  6,  etc.,  sur- 
tout au  pluriel,  avec  le  sens  générai  «flots».  Ex., 
i5,  5-8;  Ps.,  33,  7;  77,  17;  i35,  6;  i48,  7,  etc. 
Aux  nakbe  chaldéens  s*opposent  les  nu^yo  «  sources  » 
du  Dinn,  Gen-,  7,  11  et  8 ,  a ,  et  d"»  "^p^DK  11  Sam., 
22,  16;  D^  03:  Job,  38,  16,  en  parallélisme  avec 
Dinn  ipn  a  le  fond  de  TOcéan  ». 

Mais  le  mot  apsa  nVt-il  laissé  aucune  trace  dans 
la  langue  biblique  ?  Ici  une  remarque  très  fine  de 
M.  Halévy  vient  à  notre  secours.  Le  mot  DDK  a,  dans 
la  Bible ,  le  sens  de  «  fin ,  extrémité  » ,  surtout  au  plu- 
riel, Deut,  33 ,  1 7  ;  I  Sam. ,  a ,  1  o  ;  Ps. ,  a ,  8  ;  7  2 , 
8;  Is.,  45,  aa;  Jérémie,  16,  19,  etc.,  il  a  aussi, 
comme  préposition ,  le  sens  de  «  sauf,  si  ce  n  est , 
sans,  à  l'exclusion  de  »,  et  comme  conjonction  celui 
de  «  mais  » ,  voir  Nombres ,  1 3 ,  a8  ;  a 5 ,  1 3  ;  Deut. , 
1 5 ,  k;  Juges,  4 ,  9 ;  Is. ,  5 ,  8;  45 ,  1 4 ;  Amos,  9,8; 
Job,  7,  6;  Prov.,  a6,  ao;  Daniel,  8,  a5.  Mais  le 
sens  originel  du  mot  est  «néant»  (les  autres  sens 
nen  sont  que  des  dérivés,  Tidée  d extrémité,  de 
fin,  se  rattache  à  celle  de  néant,  et  les  particules 
négatives  en  sortent  directement,  d  après  cette  règle 
philologique,  que  les  particules  sont  d  anciens  sub- 
stantifs). Pour  le  sens  de  «  néant  »,  voir  Is. ,  34 ,  1  a  ; 
4i,  29,  et  siHtout  Is.,  4i,  la,  où  le  mot  est  as- 
socié à  J^K  «  rien  », 


MÉLANGES  ASSYRI0L0GIQUE8  ET  BIBLIQUES.     1 15 

J  attire  particulièrement  1  attention  sur  I3. ,  do,  1 7, 
inM  DDMD.  Dam  ce  passage,  dbk  est  synonyme  de 
inh.  Or,  infi,  primitivement  «i'abime  cosmiques, 
Gen. ,  i ,  !) ,  comme  Dinn ,  tiamai,  a  pris  dans  la  suite 
le  sent  de  «  néant ,  rien  » ,  de  même  DW  avec  le  sens 
de  «  rien ,  néant  w ,  suppose  à  lorigine  le  sens  de 
a  abîme  cosmique  » ,  et  n  est  autre  chose  que  notr<; 
apsu  chaldéen;  à  Torigine  le  nom  d'une  divinité,  du 
Tout  cosmique^  il  n*est  plus,  au  dernier  tenue  de 
son  développement,  qu'ime  particule  négative.  Le 
mot  WK  est  à  apsu ,  comme  3^3  •  chien  »  à  kalbu , 
pu  «pierre»  à  aiim,  n*^  à  arha^. 

Comme  le  apsu  chaldéen,  le  oirv)  biblique  est 
ét^adu  sous  la  terre,  Gen. ,  dg ,  2)5  ;  Deut ,  33 ,  1 3. 
Pour  créer  TUnivers ,  Jahvé  a  dû  repousser  le  mnn , 
empiéter  sur  son  domaine  ;  il  a  tracé  un  cercle  sur 
Teau,  il  y  a  en  quelque  sorte  taillé  remplaçaient 
de  1 -Univers  <Mréé,  Prov.,  8,27,  omn  u»  ^  rn  tpna; 

V.  ag  :  -nDiD  ipre  wnsy»  nh  ow  ipn  o^h  njWD 

Dnn  a  Quand  il  (Jahvé)  a  fixé  ime  loi  à  la  m^«  •  *  ^ 
(des  portes,  des  verrous,  des  fenêtres,  comme  nous 
avons  vu). 

De  cette  conception  de  l'Océan  viennent ,  croyons- 
nous,  la  répulsion  et  ia  terreur  que  la  navigation 
a  inspirées  aux  Cfaaldéens^As^yri^is  et  aux  Hé^ 
breux.  Quelques  ranes  eiqséditions  à  rila  de  Yatnaan 

^  Le  piWMge  de  a  à  «  #1  k  «huM  (te  la  foy^Hf  fimJi»  pit  pm^ 
loi  phonétique  en  vigueur  dans  l^assyrien,  même  d^ppç  époa»^  ^ 
l'autre  et  d'une  langue  sémitique  à  f  autre.  Voir  Delitzsch ,  Gnanm, , 
p.  %\M, 

8. 


116  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

(Chypre),  et  une  grande  expédition  dans  le  golfe 
Persique,  cette  dernière  imposée  par  Torgueil  na- 
tional et  la  nécessité  absolue  qu'il  y  avait  d'extirper 
Marduk-nadin-ahi  de  sa  dernière  retraite,  c est  tout 
ce  que  nous  offrent  les  textes  en  fait  de  guerres  ma- 
ritimes. Et  Ton  sait  quelles  cérémonies  expiatoires 
pour  les  dieux  de  la  mer,  accompagnent  ces  naviga- 
tions, et  même  les  simples  voyages  le  long  de  la 
côte;  et  Ion  sait  tout  le  culte  déployé  par  Sena- 
cherib  avant  le  départ  de  la  flotte,  pour  apaiser  Ea 
et  se  concilier  sa  faveur.  Même  il  n  accompagna  pas 
ses  troupes  et  il  sut  se  faire  complaisamment  sup- 
plier par  les  prêtres  dlstar,  au  nom  de  la  déesse,  de 
ne  pas  s'embarquer,  et  de  se  donner  du  bon  temps 
en  attendant  le  retour  de  ses  marins.  Ses  marins, 
non;  car  il  avait  dû  faire  appel  à  des  mercenaires 
étrangers,  tant  Tart  de  la  navigation  demeura  in- 
connu aux  Assyriens,  même,  au  temps  des  derniers 
Sargonides ,  c'est-à-dire  à  l'apogée  de  leur  culture  et 
de  leur  puissance. 

Chez  les  Hébreux,  deux  tentatives  pour  introduire 
la  marine  marchande  —  je  ne  parle  même  pas  de 
la  marine  militaire  —  l'une,  sous  Salomon,  i  Rois, 
XIX ,  a  6 ,  a  9 ,  l'autre ,  sous  le  fils  d' Achab  et  Josaphat , 
Il  Rois,  XXII,  4 9-5 G,  n'eurent  pas  de  suite. 

Les  Phéniciens,  qui  appartiennent  à  la  même 
famille  ethnique  et  qui,  comme  il  ressort  de  San- 
choniaton,  eurent  les  mêmes  mythes  et  durent  pro- 
bablement avoir  originairement  les  mêmes  concep- 
tions sur  l'Océan,  durent  de  bonne  heure,  et  sous 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     1 1 7 

linfluence  de  la  nécessité,  se  dépouiller  de  ces 
craintes  superstitieuses,  pas  assez  cependant  pour 
qu'il  n'en  restât  aucune  trace  dans  l'Asie  Mineure. 
Les  Grecs,  tout  en  se  livrant  à  la  navigation,  la 
considèrent,  dans  leur  poétique,  c'est-à-dire  dans 
leur  mythique,  comme  un  attentat  à  Zeus,  et  mau- 
dissent le  «  premier  qui  sur  des  ais  joints  osa 
affronter  l'élément  perfide  ». 

L'analogie  frappante  entre  la  cosmologie  assyro- 
babylonienne  et  là  cosmologie  biblique  révèle  un 
problème  d'une  grande  importance ,  que  nous  nous 
contenterons  de  poser  aujourd'hui.  U  peut  se  poser 
de  deux  manières  différentes. 

La  Bible,  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  primitif,  de 
plus  conforme  au  genre  du  peuple  qui  l'a  faite, 
doit-elle  être  l'objet  d'une  comparaison  suivie  avec 
les  conceptions  primitives  des  Assyro-Babyloniens,  et 
le  travail  qui  a  été  si  fécond  pour  la  philologie  indo- 
européenne  peut-il  être  tenté  pour  la  philologie  sé- 
mitique? Les  hommes  qui  ont  fait  la  Bible  et  les 
hommes  qui  ont  laissé  la  plupart  des  textes  cunéi- 
formes que  nous  possédons  appartiennent  bien  à  la 
même  famille.  A  rheiu*e  des  divisions  ethniques, 
chaque  groupe  destiné  à  un  développement  parti- 
culier a  pu  emporter  un  fonds  de  traditions  iden- 
tiques revêtues  d'une  forme  identique,  c'est-à-dire 
une  mythique  et  une  poétique  communes.  Quelles 
que  soient  les  transformations  opérées  dans  la  suite 
de  l'histoire  d'un  peuple,  l'antique  empreinte  ne 
s'efface  jamais  complètement.  La  mythique  se  fond 


118  JANVIRR-PÉVHÎER  l«gr 

en  quelque  iorte  avec  le  génie  d'une  race ,  et  la  poé- 
tique devient  le  moide  invariable  de  son  esprit.  Une 
langue  peut  servir  dans  sa  marohe  en  avant  à 
Texpression  d'idées  inconnues  à  ses  origines,  mais 
elle  ne  peut  changer  son  génie  propre  sans  cesser 
d'être.  Gomment  s'y  prend^dle  alors  pour  exprimer 
ces  idées  nouvelles?  Elle  les  jette  dans  des  moules 
antiques ,  elle  se  vide  de  tous  les  mythes  et  en  fait 
des  métaphores.  Les  métaphores  demetu*ent  de  la 
sorte  les  témoins  immuables  de  l'antiquité  première, 
et  le  fondement  de  toute  induction  philologique. 
Quoiqu'une  idée  toute  nouvelle,  le  monothéisme, 
animât  la  Bible  à  un  certain  moment  de  son  déve^ 
loppement,  la  Bible  garde  dans  sa  forme,  dans  sa 
métaphore,  la  marque  irrécusable  des  croyances 
antiques.  Il  s'agirait  donc  de  poursuivre,  en  remon- 
tant en  arrière,  la  vie  de  la  métaphore  biblique;  ra> 
mener  cette  métaphore  à  son  sens  originel  ;  la  mettre 
en  parallèle  avec  la  métaphore  assyrienne;  dresser, 
suivant  l'ordre  des  idées,  la  tiste  des  métaphores 
communes ,  et  édifier  sur  ces  bases  le  système  général 
de  la  mythologie  sémitique. 

Hâtons-nous  de  le  dire ,  notre  ambition  n'est  pas , 
présentement  du  moins ,  aussi  haute.  Avant  qu'on 
puisse  en  arriver  là,  il  faut  que  l'assyriologie  passe 
de  Tinterprétation  des  textes  historiques,  qui  a  été 
jusqu'ici  son  souci  presque  exclusif,  à  Tinterpréta- 
tion  des  textes  mythiques  et  poétiques.  Nous  nous 
contenterons,  pour  le  moment,  de  relever  un  cer- 
tain nombre  de  passages  bibliques ,  demeurés  obscurs 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     119 

et  de  ies  éclairer  des  lumières  de  lassyriologie. 
Nous  tirerons  des  documents  cunéiformes  un  com- 
mentaire de  la  Bible,  et  quelquefois,  par  une  réac- 
tion logique,  de  la  Bible  un  commentaire  de  cer- 
taines énigmes  assyriologiques.  Ce  travail  n  a  rien 
de  commun  avec  celui  de  M.  Schrader,  intitulé  : 
KeiUnschriften  und  dos  alte  Testament  Tandis  que 
M.  Schrader  se  borne  presque  exclusivement  aux 
rapprochements  historiques  et  géographiques,  nous 
poursuivons,  comme  nous  lavons  dit,  un  tout  autre 
dessein.  . 

L'ordre  en  apparence  logique  serait  de  commencer 
par  les  premières  pages  de  la  Genèse,  de  reprendre, 
en  les  complétant  et  en  y  introduisant  certaines  mo- 
difications, les  remarques  si  ingénieuses  de  Smith, 
Lenormant ,  Oppert ,  Halévy ,  Schrader,  Delitzsch  et 
Jensen.  Nous  avons  des  raisons  pour  réserver  cette 
partie,  qui  servira  de  conclusion  à  ce  travail.  Nous 
commençons  par  le  chapitre  xiv. 

Ghap.  XIV,  V,  1 3.  ID"»^D  «  le  fugitif».  Il  existe  en  assy- 
rien une  racine  balata  avec  le  sens  de  «  être  en  vie, 
demeurer  en  vie  »,  qui  pourrait  n'être  pas  sans  rapport 
avec  la  racine  biblique  B^s.  Sit  napistim,  un  des  noms 
^e  Hasisatra ,  le  héros  du  déluge  babylonien ,  a  le  sens 
de  «  échappé  »,  Déluge  babyl.,  col.  IV,  1.  8.  Bel  s'é- 
crie en  voyant  le  navire  :  Aiumma  usi  napisti  «  Qui  a 
échappé?  »,  et  dans  la  même  ligne  en  parallélisme  : 
aai  iblat  amela  «  aucun  homme  n'échappera  ».  Le  sens 
originel  du  mot  assyrien  balaiu  serait  donc  «  échàp- 


120  JANVIER-FÉVRIER    J897. 

per  »,  et  identique  à  la  racine  oVs.  Le  mythe  du  dé- 
luge pourrait  être  à  la  base  de  ce  sens.  Après  le 
déluge,  être  ce n  est  plus  vivre,  mais  avoir  échappé. 

V.  20.  Le  mot  nip,  avec  son  sens  ordinaire  de 
«acquérir»,  paraît  étrange  ici,  de  même  que  dans 
Prov.  8,  2  2.  Comment  Ëlohim  peut-il  avoir  acquis 
le  Ciel  et  la  Terre,  ou  la  Sagesse?  Il  faut  nous  rappe- 
ler que  la  Création  assyrienne  est  une  conquête  de 
Marduk  sur  Tiamat.  Marduk  lui  arrache  la  Terre ,  la 
partie  solide,  ce  qui  pour  les  Sémites  est  propre- 
ment l'œuvre  créée,  il  lui  arrache  aussi  à  elle-même 
ou  à  Kingu,  dédoublement  d'^elle-même ,  les  Tables 
du  sort,  ikimsama  dapsimati,  c'est-à-dire  «  les  lois  du 
destin  » ,  la  sagesse.  Du  coup  notre  passage  et  celui 
des  Prov.  se  trouvent  expliqués,  et  le  mot. nip  garde 
son  sens  habituel.  Les  traditions  bibliques  et  le  nar- 
rateur ont  bien  supprimé  cette  conception  cosmique 
dans  ses  grandes  lignes,  mais  elle  n'en  demeure  pas 
moins,  en  quelque  sorte,  figée  dans  les  mots. 

Chap.  1 5 ,  V.  10.  —  1BX  «  oiseau  » ,  assyr.  zahirta 
ou  zapirta  avec  le  sens  de  «  chanteur  » ,  voir  ii  R. ,  20, 
liS'ixgb  zabara  sa  issuri,  «gazouillement  des  oi- 
seaux. »  —  I  R. ,  2 1 ,  75 ,  la  même  racine  est  appli- 
quée au  chant  de  la  femme.  Le  premier  sens  de  "iBX 
est  donc  «  chanteur  ». 

V.  1  a  €t  1 71,  K13^  «  le  soleil  était  sur  le  point  de 
venir,  revenir,  entrer  » ,  opposé  à  KS  «  sortir,  se  lever  », 
V-.  1 9.,  23^  «t  cf.  Deut. ,  3 1 ,  2;  Jos. ,  6 ,  1  ;  1 4 ,  1  1  ; 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     121 

I  Sam.,  18,  16.  —  Le  soleil  levant  est  considéré 
comme  sortant,  le  soleil  couchant  comme  entrant 
doùet  où?  La  mythique  chaldéenne  nous  apprend 
que  le  soleil  levant  sort  de  TOcéan  primordial  et  le 
soleil  couchant  y  rentre.  De  là  les  expressions  assyr. 
sit  samèi  et  ereb  èamsL  De  même  iv  R.,  ao,  2-6. 
SamaS  dalat  iame  tapta  Samas  a  tu  ouvres  la  porte  du 
Ciel  »,  et  ana  Kirib  same  ïka  erebika,  «  à  ton  entrée 
dans  le  fond  du  Ciel  ».  Le  Soleil  entre  dans  le  Ciel, 
gagne  TOcéan  cosmique  qui  lenveloppe,  en  fait  le 
tour  pendant  la  nuit  et  en  ressort  le  matin.  —  Le 
mot  hébreu  3iy  qui  signifie  «  soir  »  n'est  donc  autre 
que  la  racine  assyrienne  ereba  «  entrer,  venir,  »  et 
désigne  par  le  substantif  ce  que  KU  désigne  par  le 
verbe;  dans  le  premier  la  racine  assyrienne  est  de- 
meurée et  garde  encore  le  reflet  de  la  vieille  concep- 
tion; dans  le  second,  elle  a  été  rendue  par  son  équi- 
valent NU.  —  Le  spectacle  journalier  du  Soleil,  de 
la  vie  sortant  de  TOcéan  cosmique  a  été  transporté  à 
l'origine.  Le  Soleil  s'arrache  tous  les  matins  à  l'é- 
treinte de  l'Océan  cosmique  et  ténébreux;  cette  lutte 
est  devenue  la  lutte  primordiale  de  Marduk,  dieu 
solaire  contre  les  éléments  chaotiques.  Le  phéno- 
mène quotidien  est  devenu  cosmique  et  mythique. 

V.  17.  Elohim  se  manifeste  ici  sous  la  forme 
d'une  fumée  épaisse  et  d'une  colonne  de  feu  ]V:f  "nan 
«?X  i^B^T .  Nous  avons  clairement  ici  une  allusion  à 
l'éclair,  en  eflet,  Exode,  ao,  18;  on  trouve  ensemble 
rn^ip  et  on^sb  dont  le  premier  signifie  indubitable- 


ISS  JANVIER-FÉVRIER  1807. 

ment  i  tonnerre»  (voix),  et  le  second,  par  contre, 
«  édair  ».  Le  mot  a^Tih  y  tient  certainement  lieu  de 
O'pna  du  chap.  1 9 ,  v.  16  D^pnai  n^Vip .  —  Ailleurs , 
D'épis  a  également  pour  synonyme  rie  :  cf.  Deut.  »  à  f 
1  i-iq;  i5;  33.  —  5,  4;  !2a*a3;  a6.  —  9,  i5.  — 
1  o ,  4  ;  Is. ,  66 ,  1 5  ;  Jahvé  se  présente  dans  le  feu.  -^ 
Ézéchiel ,  1 ,  1 3 ,  Élohim  est  accompagné  d*édairs. 
L'édair  est  une  manifestation  directe  de  Jahré  ;  Jahvé 
le  crée  au  moment  où  il  lenvoie,  comme  il  apparaît 
nettement  dans  notre  passage  de  la  Genèse.  De  même 
Ex. ,  3 ,  a  ;  le  buisson  enflammé  est  une  création  de 
Jahvé  précédant  son  apparition.  —  Ex.,  1 3 ,  s  1 ,  pré- 
sente Jahvé  guidant  le  peuple,  sous  la  forme  d'une 
colonne  de  feu ,  «  éclair  »  ou  colonne  de  nuée  «  éclair 
dans  la  nue  ».  —  Lévit. ,  9 ,  a  A ,  et  1  o ,  2  ;  le  feu  sort 
de  devant  Jahvé ,  donc  il  réside  près  de  lui.  — -  Nomb. 
11,  1-3;  Deut.  6, 12, 3a,  aa;  iR.,i8,38;  i9«ia; 
I  R.,  19,  13;  n  R.,  1,  ia-i4;  associent  et  identi- 
fient le  feu  à  Jahvé.  — -  Dans  Job,  1,  16;  les  mots 
D'^n^K  vie  sont  synonymes  de  «  éclair,  foudre  »•  *** 
Ps.,  18,  i3  et  i4  mentionnent  Cfie-^Vna  entre  la 
grêle  et  le  tonnerre.  -—  Ps. ,  9*7 ,  3  :  l^n  racV  Wie  c  le 
feu  le  précède  » ,  1  o4 ,  4.  «  Le  feu  est  son  ministre  », 
voir  aussi  Ezéchiel,  1 ,  1 3  et  a 7. 

Léclair  n'est  pas  seulement  une  manifestation  de 
la  présence  de  Jahvé,  c*est  aussi  une  arme,  il  s  y 
attache  la  même  conception  qu'à  la  foudre  dans  ]es 
Védas ,  et  aux  flèches  de  Zeus  et  Jupiter. 

Ps. ,  1 44 ,  6  ;  Dï^cm  p-)3  pna  fait  apparaître  Tédair 
et  disperse  (les  ennemis);  voir  i  Sam.,  aa,  i5.  r— 


MÉLANGES  ASSYWOLOGIQDBS  ET  BIBLIQUES.     123 

Zacharie,  9 ,  1 4 ,  Téclaîr  e«t  appelée  yn  «  flèche  ».  — 
«  L'éclair  est  i'épée  divine  »,  Deut. ,  3  a ,  4 1 .  C  est  parce 
que  Tédair  est  une  arme  terrible  que  les  Hébreux 
aux  pieds  de  Sinaï ,  terrifiés  par  ce  qu'ils  ont  vu ,  de* 
mandent  de  ne  plus  être  en  contact  direct  avec  Jahvé 
et  de  recevoir  la  loi  par  1  entremise  de  Moïse.  Ps. , 
135,7;  ®*  Jérémîe ,  10,  1 3  ;  n»y  l»D*?  D^pia  «  H  fait 
des  éclairs ,  la  pluie  » ,  sont  des  exemples  particuliè- 
rement intéressants.  L'édair  semble  donc  une  façon 
de  représenter  tous  les  phénomènes  météorologiques. 
B  y  a ,  à  la  base  de  toutes  ces  conceptions ,  une 
conception  mythique  que  nous  trouvons  chez  les 
Chaldéens.  L'édair  est  une  manifestation  de  la  lu- 
mière contre  les  ténèbres  ;  c'est  la  puissance  orga- 
nisatrice,  bonne,  triomphant  de  la  puissance  chao- 
tique, destructrice,  mauvaise,  c'est  la  soumission  de 
la  nuée  qui  cache  le  Ciel  et  le  Soleil ,  c'est  le  Soleil 
réapparaissant  sous  une  autre  forme,  dans  une  sorte 
de  double.  L'édair,  c'est  Marduk,  le  dieu  solaire, 
igné  par  excellence ,  se  confondant  avec  Ramman , 
ordinairement  le  dieu  de  tous  les  phénomènes  atmo- 
sphériques, mais  envisagé  dans  cette  identification 
comme  un  dieu  occasionnellement  igné.  L'apparition 
du  Soleil  à  laube  ou  dans  le  jour  quand  il  s'échappe 
de  la  nue,  et  l'apparition  soudaine  de  l'éclair  déchi- 
rant le  ciel  noir  peuvent  paraître  des  phénomènes 
.similaires,  des  éléments  empruntés  À  l'un  et  à  l'autre 
et  sont  entrés  dans  la  formation  du  mythe  cosmique 
de  Marduk  en  lutte  avec  Tiamat.  Selon  que  les  phé- 
nomènes atmosphériques  sont  considéras   en  eux- 


124  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

mêmes  ou  comme  des  manifestations ,  des  signes  de 
forée,  des  armes  du  dieu  solaire,  Ramman  est  un 
dieu  indépendant  ou  une  hypostase  de  Marduk. 
Dans  le  mythe  cosmique  auquel  nous  avons  fait  al- 
lusion plus  haut,  nous  lisons  :  iv  tabl. ,  1.  3 g  et  4o, 
iskan  birka  ina  panisn,  nabla  nabla  mustahmita  zu- 
mursa  umtalla  «  Il  (Marduk)  plaça  Téclair  devant  lui  et 
remplit  son  ventre  d  une  flamme  flamboyante  (?)  »,  et 
1.  57,  pulhatu  halibma  «revêtu»  de  terreur;  melam- 
misa  «  son  éclat  terrible  »  etc.  ;  toute  la  lutte  corps  à 
corps  de  Marduk  à  Tiamat  est  inspirée  par  le  spec- 
tacle du  soleil  et  de  Téclair  triomphants. 

La  langue  hiéroglyphique  a  gardé  la  trace  indé- 
niable de  ces  conceptions ,  et  le  déterminatif  qui  pré- 
cède Tidéogramme  d'«  éclair  »  est  le  déterminatif  des 
armes,  et  Tidéogramme  niême  est  le  même  que 
cçlui  de  patru  «  poignard»  ^  ^  ^TTT  .  —  De  même 
donc  que  les  attributions  de  Ramman  et  de  Mar- 
duk se  confondent  souvent,  de  même  Jahvé  s'asso- 
cie et  se  confond  souvent  avec  i:?N ,  p")3 ,  etc. 

Nous  verrons  ailleurs  comment  le  monothéisme 
a  transformé  ces  notions  sans  les  refondre,  et  sans 
en  efiacer  Torigine.  Tous  les  éléments  ont  été  en 
quelque  sorte  ramassés  et  plies  sous  Élohim,  mais 
les  images  antiques  mythiques,  polythéistes,  nén 
traversent  pas  moins  la  littérature  biblique  et  trans- 
percent sous  lenveloppe  des  conceptions  ultérieures. 

Ch.  1 7 ,  V.  1 ,  ntr  ^N.  On  a  donné  plusieurs  in- 
terprétations de  ne?.  D  après  Nôldecke  qui  lit  ntf 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     125 

et  explique  comme  "«aiN,  iv  signifie  *  dieu»  et  nous 
aurions  un  équivalent  dans  le  sidda  babylonien.  Je  ne 
crois  pas  cependant  que  le  monothéisme  biblique 
se  fût  accommodé  de  ce  mot,  si  on  devait  le  faire  dé- 
river de  ip ,  que  nous  trouvons  ordinairement  dans 
la  Bible  avec  le  sens  de  «  démon ,  esprit  mauvais  » , 
(Deut.  ,32,  1  y  ;  Ps. ,  106,37).  Néanmoins  la  lecture 
nç;  a  pu  de  bonne  heure  effacer  lorigine  itf.  — 
Aquila ,  Théodotien ,  Symmaque ,  expliquent  le  mot 
par  IxavSf  et  le  décomposent  par  contre  en  n  tf  «  qui 
suffit  » ,  mais  le  ^  relatif  n'est  pas  de  la  même  époque 
et  n  apparaît  que  tardivement  dans  la  langue.  De 
plus,  cet  espèce  de  jeu  de  mots  est  absolvmient  anti- 
scientifique. 

Malgré  les  chances  de  vérité  que  présente  l'hypo- 
thèse de  Nôldecke,  je  me  permettrai  den  faire  une 
autre.  Nous  verrons  que  les  dieux  babyloniens  ha- 
bitent le  sommet  d  une  espèce  d'Olympe  sémitique  et 
sont  souvent  appelés ,  pour  cette  raison ,  «  habitants  de 
la  Grande  Montagne»  (Sargon,  Annales,  1.  436),  et 
métaphoriquement  les  dieux  se  confondent  souvent 
avec  la  montagne.  Le  dieu  Bel,  en  particulier,  est 
souvent  surnommé  sadu  rabu  «  la  grande  montagne  ». 

Or  Bel  est  un  double  de  Marduk.  Marduk  a,  dans 
la  suite  du  panthéon  babylonien,  chassé  Bel;  mais 
l'un  et  l'autre  sont  tour  à  tour  des  dieux  supérieurs. 
Il  est  donc  possible  que  Jahvé,  le  dieu  supérieur  des 
Béni -Israël  ait  également  porté  l'attribut  de  sadu, 
et,  de  même  que  w^D^  tient  souvent  lieu  de  D"»nbK, 
nc^  tient  lieu  de  mn\Il  est  vrai  que  la  racine  ne?  n'a 


126  JANVIER-FÉVaiEE   1807. 

plus  tout  à  fait  le  sens  de  «montagne»  en  hébreu, 
mais  le  mot  antique  a  pu  se  transmettre  oonmie  3ny, 
comme  d  autres  noms  équivaitnt  à  des  noms  propres. 
D*ailieurs  le  sens  de  «  éminence,  partie  ayancée  »,  na 
pas  complètement  disparu  en  hébreu  et  nous  le  re- 
trouvons dans  1^  «  mamelle  ».  ««^  Notre  exemple  de 
la  Genèse  accolant  *7ic  à  >i\ef  semble  encore  rendre 
l'analogie  avec  Bel  iaiu  plus  frappante. 

Si  notre  hypothèse  est  bonne ,  nous  aurions  dans 
sodtt  la  base  de  toutes  les  méti^ores  qui  font  appe- 
ler Élohim  :  lis  «rocher»,  ato.  (Deut.,  32 1  i8.; 
iSam.,  a,  2;iiSam.,  ai,  3a,  ^7;  P^*»  i8,  âti;  62, 

8,  etis.,  3o,  ag);  nis  hn  ensemble  coname  ^K  ntr, 
etc. 

Ch.  18,  la.  nny ,  litt.  :«  époque  fixa  »,  analogue 
à  IWyrien  adunm,  même  racine  que  WD. 

Gh.  1 9 ,  1  •  DOM^on.  Qu'est-ce  que  le  *^Vd  P  Mais, 
avant  de  répondre  à  cette  question,  quds  sont  les 
difiîârents  emplois  du  mot  dans  la  Bible?  *|IcVd  est 
avant  tout  un  «  porteur  de  nouvelles  » ,  un  wmcius ,  v. 
j  Sam.,  a3,  17;  n  Sam.,  1 1,  a3;  Job,  1,  li;  Prov., 
13,17;  c  est  un  chargé  d  affaires ,  un  homme  envoyé 
par  un  autre ,  qui  en  fait  son  représentant.  (Gen.  ,3a, 
4;Nomb«,  ao,  lA;  ai,  aa;  aa,5;  Jos.,7,  a  a;  Juges, 

9,  3;  1 1,  la;  I  Sam.,  19,  20;  a5,  i4;  11  R.,  5,  10; 

10,  8.  De  même  le  ']Hhv  «  divin  »  est  le  chargé  d'af- 
faires de  Jahvé,  et  si  nous  généralisons,  il  est  le  re- 
présentant de  fait  de  Jahvé  (voir  Gen.  ,i6,7;ai,  17; 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     127 

!2!i,  ii;  si3,  ao;33,  Q;  Nomb.,  ao,  16;  11  Sam., 
a^,  i6;iR.  ,i3,i8;  Zacharie,  1,9;  i3,  i/i;!2,3; 
2,7;  etc.).  Nous  ne  pouvons  citer  ia  multitude  des 
exemples,  mais  il  faut  nous  arrêter  à  Gen.,  a  a,  2 
et  1 1  ;  au  vers,  q  ,  c  est  Elohim  lui-même  qui  com- 
mande à  Abraham  le  sacrifice  dlsaac,  et  au  v.  1 1, 
c  est  le  *]ithD  qui  arrête  le  bras  d'Abraham ,  c  est  lui 
qui  proclame  la  récompense  et  se  substitue  entière- 
ment à  Elohim.  L exemple  de  Gen.,  39,  aS^S^i; 
est  non  moins  significatif.  Jacob  est  assailli  par  un 
homme,  et  cet  homme  se  déclare  ensuite  être  Dieu; 
Exode,  ch.  3 ,  v.  a ,  dit  expressément  qu'un  ^^e^D  de 
*  Jahvé  apparaît  à  Moïse  du  fond  dun  buisson  ardent, 
et  au  verset  k  ce  n  est  plus  im  ^Hhvi ,  c  est  Jahvé  lui- 
même  qui  se  révèle  à  Moïse,  le  charge  de  la  mission 
la  plus  importante  et  dit  bien  :  «  Je  suis  celui  qui 
est.  »  De  tous  les  exemples  cités  et  bien  compris,  il 
semble  résulter  que,  dans  la  vieille  conception  bi- 
blique, le  ^Kte  nest  pas  un  être  à  part,  résidant 
auprès  de  Jahvé  et  occasionnellement  son  ministre , 
son  envoyé,  mais  c'est  Jahvé  lui-même,  entrant  dans 
une  espèce  de  double  pour  se  mettre  en  communi- 
cation avec  les  hommes  ;  c'est  pour  ainsi  dire  le  Jahvé 
terrestre.  C'est  là  un  reste  de  l'ancien  polythéisme 
sémitique ,  resté  si  vivace  chez  les  Assyro-Babyloniens. 
Si  l'on  examine  bien  le  panthéon  chaldéen,  on 
trouve ,  dans  la  multiplicité  contradictoire  des  divi- 
nités ,  ime  hiérarchie  avec  ime  volonté  supérieure  au 
sommet,  qui  est  à  l'origine  Tiamat,  puis  Ea,  puis 
Bel ,  puis  Marduk ,  suivant  les  variations  politiques  ; 


128  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

c est  un  monothéisme  si  Ton  veut,  im  monothéisme 
qui  se  dédouble  et  se  fragmente  en  une  série  innom- 
brable dTiypostases  s'incarnant  en  des  êtres  nouveaux  ; 
mais,  tandis  que  ces  êtres  sont  réellement  considérés 
comme  existant  à  part ,  le  IN^D  biblique  n  apparaît 
plus  que  comme  un  double  fictif  et  occasionnel  de 
Jahvé,  c  est  lui-même  qui  toujours,  irrévocablement 
se  manifeste  aux  hommes.  Quand  même  plusieurs 
D'»dVxd  apparaissent  ensemble  comme  dans  Gen., 
i8,  2,  cèst  le  même  Jahvé  qui  smcarne  en  plu- 
sieurs doubles,  comme  le  prouve  d'ailleurs  Ibid., 
V.  I,  où  le  texte  dit  formellement  que  cest  Jahvé 
qui  apparaît  à  Abraham;  cf.  aussi  Gen.,  a8,  i  a.  — 
La  conception  populaire  nest  pas  toujours  restée 
fidèle  à  la  notion  que  nous  croyons  antique.  Elle  a 
étendu  le  mot  "]N^D  à  des  êtres  réels,  formant  une 
espèce  de  cour  céleste.  Nous  y  reviendrons  à  propos 
de  Isaïe,  chap.  6;  quant  à  Tétymologie  de  "|nVd,  je 
crois  qu  il  faut  ramener  le  mot  à  "i^p  dérivé  de  "|bn 
«  marcher  » ,  le  marcheur,  le  messager,  ou  Jahvé  mar- 
chant opposé  à  Jahvé  à  cheval  sur  les  Kerubim , 
Jahvé  terrestre  opposé  à  Jahvé  céleste. 

v.  1 5.  n^y  ini:?n  iddi  ,  voir  aussi  Jos. ,  6 , 1 5  ;  Juges , 
1 9 ,  25  ;  I  Sam. ,9,26;  Jonas,  4,7;  Néhémie,  4*21. 
Le  mot  in«;  est  le  même  que  lassyrien  Siru,  avec 
lafiaiblissement  de  la  guttursde.  Étymologiquement 
la  racine  mv  a  le  sens  de  «  chercher  »;  laube  permet 
de  chercher,  discerner,  Taurore  rend  aux  objets  leurs 
reliefs,  leur  couleur  ;  v.  Ps.  ,'7,i5;8,i6;  i3,24;78, 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     129 

34  ;  Job,  7,  2 1  ;  2^,5;  etc.  Comparez  "ipâ  «  matin  », 
avec  le  verbe  "ip3  «  chercher,  discerner  »  ;  Nomb. ,  1 3 , 
36,  27,  33;  iiR. ,  16,  i5;  Ps,,  27,  4;  Ezéch.,  34,  12. 

Ch.  20,6.  mSn.  Le  songe  est  un  moyen  de  com- 
munication pour  Jahvé.  De  là  son  importance  à 
travers  la  Bible.  Gen.,  3i,  11;  37,  5  et  suiv. ,  4o, 
5  et  suiv.;  4i,  1  et  suiv.  Deut. ,  i3,  2;  Juges,  7, 
1 3 ,  1 4  ;  I  R. ,  3,5  et  suiv.  Daniel  ,2,3. 

Dans  Dan.,  1,  17,  Di^n  «songe»,  est  mis  sur  la 
même  ligne  que  ]vn  «vision»,  et  i  Sam.,  28,  6, 
sur  la  même  ligne  que  Urim  et  Tumim  «  Toracle  ». 
Dans  la  vieille  myth.  hahyL ,  il  y  a  des  dieux  spéciaux 
présidant  aux  songes  de  la  nuit.  Inscr.  Agu.  Kakrim. , 
col.  VIII,  3 0-3 4.  Naba  u  Sarru  [Marduk?)  Samas  u 
Ramman  ilâni  sirati  bêle  biri  Naba,  Sacra,  Samas  et 
Ramman  «  Les  grands  dieux,  les  maîtres  des  visions 
nocturnes».  Comme  toujours,  la  Bible  a  reporté  à 
Jahvé  ce  qui  était  dispersé  siir  d  autres  dieux.  Les 
Babyloniens  en  sont  arrivés  à  cette  phase  où  l'on  ne 
croit  plus  aux  révélations  directes  des  dieux  supé- 
rieurs Eia-Marduk-Asur.  Les  dieux  communiquent 
avec  les  hommes  par  l'entremise  de  leurs  fils  Nabu, 
Niesku,  Sin;  et  ceux-là  mêmes  par  le  moyen  de 
signes ,  surtout  de  songes  ou  phénomènes  météoro- 
logiques et  sidéraux.  Tous  les  hommes  pieux  ont  des 
songes,  mais  par  excellence  certains  voyants,  sapre. 
Dans  un  songe  concernant  Asurbanipal  intervient  un 
sapra  qui  est  le  voyant  et  un  Mag.  .  .  qui  interprète 
la  vision. 


130  JANVIER-FÉVRIBR  1807. 

Le  songe  de  Pharaon  sert  de  moyen  d'introduc- 
tion à  Joseph ,  le  songe  de  Nabuchodonoaor  à  Daniel. 
Cette  manière  d'introduire  le  héros  favori  est  un 
procédé  épique,  très  vieux  chez  les  Sémites  et  déjà 
usité  dans  la  vieille  l^ende  babylonnienne  d*Izdubar. 
Comme  Pharaon ,  Izdubar  a  un  songe  dans  lequel  il 
croit  trouver  sa  destinée.  Il  s'adresse  à  tous  les  devins 
et  promet  ime  récompense  à  celui  qui  le  lui  inter- 
prétera. Il  promet  anoblissement,  honneurs,  vête- 
ments somptueux,  tout  cela  pour  préparer  l'entrée 
du  héros  Ea-bani.  Voir  la  Légende  Hziabenr,  a*  ta- 
blette. 

■  ff 

• , 

V.  7*  K^sa,  de  la  rac.  M3J  «prophétiser,  parler 
dmspiration,  annoncer  »•  Voir  i  Sam.,  lo,  1 1;  Jé- 
rémie,  30,  1;  i5,  i3;  36,  11;  %^^  3i.  Ezéohîd, 
i3,  a,  Joël,  3,  1;  etc.;  parenté  de  la  racine  93) 
«  répandre  sur,  exprimei\  dire  ».  Voir  Ps« ,  5^ ,  8  ;  78 , 
2  ;  Prov. ,  1  -a  3  ;  surtout  ces  deux  derniers  exemples 
où  il  s'attache  à  ^2:2  im  sens  de  parler  sagement 

Comp.  l'arabe  tïj,  le  syriaque  ^^91^1  et  l'éthiopien 
tfl?  i  «  nommer,  annoncer^  ».  Évidemment  K^X  est 
dans  un  rapport  frappant  avec  le  dieu  assyro-baby- 
Ionien  Nabu,  dieu  de  la  science,  de  la  sagesse*  Hbl 
muda.  II,  R.,  60,  a8-A5.  Banu  iî(n  (iipiairiitf  «  créa* 
teur  de  l'écriture  et  des  tablettes  »  ;  tapiar  gimri  «  grand 
scribe  ».  i,  R.,  36-49*  ^^  grand  médiateur  de  tous 

^  Ce  sens  est  incontestaUement  celui  de  Exode,  7,  i«  Moise  est 
chargé  de  faire  les  miracles,  les  signes;  et  Aron  le  remjdace  pour 
la  parole.  Aron  dira ,  annoncera. 


MÉLANGES  ASSYWOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     131 

les  décrets  cachés ,  représenté  par  la  planète  Mercure 
n  matinal ,  qiii  annonce  le  soleil  »,  parce  que  Nabu 
annonce  les  volontés  de  Marduk.  A  lorigine,  il  se 
fond  dans  la  personnalité  de  Marduk,  Jequel  dieu 
matinal ,  bienfaisant ,  est  infiniment  bon  et  infiniment 
sage;  dans  la  suite  il  se  détache  de  Marduk  et  en 
devient  le  grand  messager,  le  grand  ï<"»D^.  Jahvé  ne 
peut  garder  à  côté  de  lui  un  dieu-prophète,  et  ce 
pouvoir  il  le  délègue  à  un  homme  choisi.  Le  rappro- 
chement que  nous  faisons  entre  K^^a  et  Nabu  nous 
semble  d'autant  plus  légitime  que  le  sens  de  «  pro- 
phète »  qui  s'est  attaché  à  j("»5a  n'est  pas  de  la  bonne 
époque,  le  sens  premier  et  véritable  est  plutôt 
«  homme  sage,  qui  sait  bien  les  choses,  qui  connaît 
mi«ux  le  présent  et  par  conséquent  lavenir  ».  Le  sens 
de  «  prophète  •  frappa  davantage  rimagination  popi^ 
laire  et  l'emporta;  mais  Isaïe,  Jérémie,  Amoi, 
Oiée,  etc. ,  ne  se  donnent  pas  eisentiellement  comme 
des  prophètes,  mais  comme  des  pampUétaires 
chargés  par  Jahvé  de  flageller  les  fautes. 

V.  i3.  Ce  qui  est  frappant  dans  lynn  de  même 
que  dans  nt;3?3,  Gen.,  i,  25,  c'est  que  ce  sont  les 
rares  exemples  où  Élohîm  soit  suivi  dHin  verbe  au 
pluriel.  Aurions-nous  dans  ces  pluriels  un  vestige  de 
Tantique  polythéisme?  Pour  lynn  on  peut  admettre 
que  te  1  est  ToBuvre  de  la  lecture  massorétique  ;  poiu* 
nv:f2  cette  issue  nWste  pas. 

Çh.  ai&,  a.  Nous  surprenons  dans  cette  attitude 
du  serment  la  trace  d'un  cuite  piialUque,  en  Uisage 


1.1S  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

précisément  à  Ur,  dont  Abraham  vient  de  sortir.  On 
trouve  des  stèles  d argile,  à  forme  expressive,  ayant 
ti'ait  à  ce  texte.  Voir  i,  R.,  i-4. 

V.  29.  Le  mot  pb  peut  servir  d*argument  à  la 
théorie  qui  fait  de  tous  les  noms  propres  de  la  Ge- 
nèse des  noms  de  divinités.  Laban ,  d'après  Gen. ,  27, 
65 ,  demeure  à  Harran.  Or,  dune  part,  les  Assyriens 
ont  précisément  un  dieu  appelé  Laban,  m,  R.,  66, 
col.  II ,  6  ;  d'autre  part  la  ville  de  Harran  possédait 
depuis  une  haute  antiquité  un  culte  lunaire.  Ny 
aurait-il  pas  là  un  rapprochement  à  faire  avec  le  mot 
hébreu  n:3*7  désignant  la  lune?  Voir  Cant.  des  Cant, 
6,  16. 

V.  60.  Pour  entendre  toute  la  force  de  i expres- 
sion ra^N  lyc?  il  faut  se  reporter  à  ce  que  les  inscrip- 
tions cunéiformes  nous  apprennent  sur  les  construc- 
tions des  portes  des  habitations  particulières  et  dès 
villes.  La  porte  forme  un  véritable  monument.  Je 
signale  notamment  Sargon,  n;  Cyl. ,  66-71,  relatant 
la  construction  des  portes  de  la  nouvelle  ville  Dur- 
Sarrukin.  De  la  sorte,  conquérir  la  porte  des  enne- 
mis signifie  occuper  les  forteresses.  Je  sais  bien  que 
le  sens  prit  dans  la  suite  une  grande  extension, 
«porte»  devint  synonyme  de  place  publique,  de 
tribunal,  de  nifirché.  Voir  (ien.,  19,  1;  23,  16; 
lluth  ,4,1,2;  Esther,  2,21.  Mais  Torigine.  de  ce 
sens  est  dans  l'importance  attachée  aux  portes  des 
maisons,  objet  d*un  soin  particulier,  siège  de  la  pro- 
tection  divine,   résidence   de  tous  les  siddi,   kirubi 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.      133 

alpi  «  dieux  lares  » ,  sous  la  forme  de  taureaux  ailés , 
à  tête  d'homme,  à  crinière  de  lion,  terribles  à  voir 
et  destinés .  à  épouvanter  les  ennemis.  Voir  dans 
G.  Perrot ,  Hist.  de  Vart  assyiien ,  p.  /i8o-/i83 ,  le  plan 
compliqué  des  portes. 

Ch.  26,  28.  «L'Eternel  est  avec  toi»,  absolu- 
ment équivalent  à  lexpression  assyrienne  ilâni  aUki 
iddisu  «  les  dieux  marchant  à  son  côté  » ,  si  fréquente 
dans  les  textes  historiques. 

Ch.  27,39.  ^yD  D^'D^  répondant  à  samaan  semble 
un  écho  de  ce  qa  on  peut  appeler  la  période  chal- 
déenn^  de  Thébreu.  Nous  reviendrons  sur  ce  texte. 

Ch.  28,  17.  D"»Dc;n  lyc;  «La  porte  du  ciel»;  ce 
n'est  pas  à  l'origine  une  simple  métaphore ,  mais  une 
croyance  à  une  porte  réellement  pratiquée  dans  le 
ciel  à  l'origine  de  la  création.  Voir  Ps. ,  18,  2 1 ,  où  le 
Psalmiste  oppose  la  porte  du  ciel  aux  portes  des  té- 
nèbres et  de  la  mort.  La  cosmogonie  babylonienne 
nous  apprend  que  la  voûte  céleste  a  deux  portes  ;  une 
par  laquelle  le  soleil  sort  le  matin ,  et  une  autre  qui 
se  referme  sur  lui  le  soir,  iv,  R. ,  20-26.  Samas  dalai 
same  tapta,  etc.  Voir  plus  haut. 

Dans  le  récit  de  la  création  nous  lisons  :  iptema 
abolie  ina  sili  kilallân  sigaru  addannina  samela  a  imna 
«  Il  (Marduk  ou  Bel-Marduk)  pratiqua  des  portes 
aux  deux  côtés  et  établit  une  fermeture  solide  à 
gauche  et  à  droite».  Dans  le  livre  d'Hénoch,  il  est 
également  fait  mention   de  deux  portes  aux  deux 


134  JANVîER.PÉVRIER  1897. 

côtés  du  ciel.  La  conception  biblique  ramenant  tout 
à  Jahvé  a  évité  de  mettre  *iytt^  en  rapport  avec  efO«^ 
«  le  soleil  » ,  pour  effacer  le  souvenir  de  Samas ,  qui , 
comme  nous  lavons  vu,  préside  précisément  aux 
deux  portes  célestes.  Ici,  dans  notre  t^te,  il  s'agit 
donc  réellement  de  la  porte  du  ciel  donnant  accès  à 
la  demeure  d'Élohim,  et  les  mots  C]'»Otsrn  ^w  et  n^a 
a'>n'?K  doivent  être  pris  à  la  lettre. 

Ch.  29,  3 1 .  C  est  Jahvé  lui-même  qui  préside  à 
la  stérilité  et  à  la  fécondité,  qui  ouvre  et  ferme  le 
sein  maternel.  Tel  il  apparaît  dans  tout  le  chapitre 
18  et  sii  de  la  Grenèse  à  propos  de  Sara,  ici  dans 
tout  le  chapitre  29  et  3o  pour  les  femmes  de  Jacob, 
dans  Juges ,  chap.  1 3  ;  i  Sam. ,  chap.  1 ,  etc. ,  à  travers 
toute  la  Bible  ;  de  là  les  expressions  si  fréquentes  de 
oni  nm ,  Dni  *)3D  ou  m  appliquées  à  Jahvé.  Jahvé 
ramasse  ici  en  Itii  les  attributions  d'Istar,  Sin, 
Tammuz ,  en  tant  que  ces  dieux  président  à  ia  pro- 
création. L*influence  de  Sin  (Lunus)  disparue  de  ia 
Bible  avec  Sin  lui-même  reparaît  dans  mainte  lé- 
gende talmudique  et  midraiique  gravitant  autour  de 
la  lune. 

Gh.  3o,  ^o.  ^v>M ^^Var  Dycn  «Maintenant  mon 

époux ».  Lliébreu  ne  fournit  pas  de  sens  pour 

la  racine  Vsr,  le  verbe  n*est  pas  usité.  Le  substantif 
a  le  sens  de  «  splendeur,  pompe  »  et  par  extension 
«  demeure  céleste ,  belle  »•  Voir  i  Rois  »  8 ,  1 3  ;  b. , 
63,  iô;Habac.,  3,  11;  Ps. ,  d9t  i5.  Le  verbe  se 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     135 

trouve  en  assyrien,  par  exemple  m,  R.^  9,  n*  a, 
1.  17,  usazbilsanutma  tje  les  honorerai  »«  Peut-être 
Tétymolc^e  de  tous  les  noms  des  patriarches  donnée 
par  la  Bible  ne  se  justifie-t^lle  pas  par  la  langue 
tdle  qu'elle  apparaît  dans  la  période  biblique,  mais 
faut-il  remonter  au  vieux  fonds  babylonien  pour  en 
découvrir  le  sens  véritable  dans  l'emploi  verbal? 

Ch.  3a,  a  et  3.  Jacob  rencontre  en  route  des 
^SK^D  d*Elohim  et  voit  son  n:nD  «  camp  ».  Remar- 
quons que  cest  par  hasard,  et  sans  motif  de  révéla- 
tion  que  Jacob  rencontre  les  Ëlohim  dans  la  mon- 
tagne. Voir  de  même  plus  loin  y.  a 5-33  et  Ex.,  li , 
9  li .  Nous  avons  ici  Técho  de  conceptions  très  antiques. 
Le  polyth^sme  est  encore  tout  transparent  dans  ces 
passages.  Les  Ëlohim  bibliques ,  comme  leurs  frères 
babyloniens ,  sont  à  tout  moment  accessibles ,  visibles , 
non  pas  en  eux-mêmes,  mais  dans  leurs  doubles,  qui 
ont  leur  siège,  soit  dans  les  signes  matériels  (statues, 
autels,  figurines),  soit  dans  lathmosphère  ambiante. 
Ces  Ëlohim  sont  capricieux,  comme  les  ilâni  baby^ 
Ioniens  ;  sans  raison  ils  se  trouvent  sur  le  chemin  de 
lliomme,  Tattaquent,  comme  6en. ,  33 ,  t2  5->33  ;  Ex. , 
à,^li*  Seulement ,  comme  la  Bible  ne  peut  pas  laisser 
subsister  toutes  ces  divinités  à  côté  d'Élohim  an, 
elle  en  fait  des  ^DK^D  t  anges,  messagers  »,  ou  sim- 
plement des  «hommes  divins»,  Gen.,  32,  aS,  qui 
n'ont  pas  de  représentants  individuels,  invisibles, 
demeurant  à  côté  d'Élohim,  mais  qui  ne  sont  jamais 
que  des  incarnations  multiples  et  diverses  du  même 


136  JANVIER-FEVRIER    1897. 

Elohim  ;  il  n'y  a  pas  comme  dans  le  panthéon  baby- 
lonien une  hiérarchie  de  dieux,  mais  un  seul  et 
unique  dieu  Elohim-Jahvé,  se  rendant  accessible  par 
le  moyen  des  D"»DN^D  et  autres  êtres.  On  pourrait 
aussi  considérer  ces  êtres  supérieurs  qui  attaquent 
Jacob  ou  Moïse ,  dans  la  montagne ,  comme  des  es- 
prits mauvais,  ennemis  de  la  création,  qui  ont  une 
si  grande  place  dans  lantique  fonds  babylonien ,  que 
Mardùk  a  vainciis,  mais  non  anéantis,  et  qui  de- 
meurent des  ennemis  du  genre  humain.  La  Bible  ne 
pouvant  conserver  les  volontés  rebelles  ou  égales  à 
la  volonté  de  Jahvé ,  fait  de  ces  esprits ,  des  d^dn^O  ,  etc. 
Remarquons  bien  ici  les  transformations  que  les  tra- 
ditions bibliques  ont  opérées  sur  elles-mêmes,  ou 
que  des  narrateurs  leur  ont  fait  subir.  La  Bible  garde 
tous  les  épisodes  mythiques  légués  par  le  passé,  nés 
au  sein  de  la  période  polythéiste,  sans  leur  enlever 
leur  cadre  véritable,  sans  en  effacer  la  saveur  :  alors 
elle  fait  une  espèce  de  compromis  entre  le  passé  et 
le  présent.  Mais  pour  nous,  rien  ne  nous  éclaire  da- 
vantage sur  rhistoire  de  la  poétique  biblique. 

Ch.  34,  3o.  :»iCr"»N3n'?,  littér.  :  «pour  me  faire 
sentir  mauvais,  me  faire  mettre  en  mauvaise  odeur  ». 
La  même  métaphore  existe  en  assyrien ,  en  sens  in- 
verse, dans  le  mot  erisa  «  bonne  odeur  »  et  «  bonne 
renommée  » ,  dont  Tidéogramme  est  hi  «  bon  ». 

Gh.  35 ,  5.  D"»iyn  ^y  D"»n^K  nnn  nti  «  La  crainte 
d' Elohim  fut  sur  les  villes  »,  absolument  équivalent  à 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.      137 

l*expression  assyrienne  qui  se  rencontre  presque  à 
chaque  page  des  textes  historiques,  pulhi  melammi 
sa  Asur  ishnpsama  «  la  crainte  de  la  majesté  d'Asur 
se  répandit  sur  eux  ». 

Gh.  87,  35.  nbi<^  TîK.  Nous  trouverons  ailleurs 
l'occasion  plus  propice  de  dire  comment  les  Hébreux 
se  figuraient  le  Scheol  et  la  condition  de  ceux  qui 
l'habitaient.  Notons  seulement  ici  la  racine  T)^  «  des- 
cendre». Le  Scheol  est  en  bas,  Deut.,  82,  22,  iv 
n>nnn. ^iKt!^ ,  voir  i  Sam.,  2,  6;  n  Rois,  2,6;  Job, 
7,  9;  Ps.,  3o,  4;  55,  16;  Is.,  i/i,  9,  1  1,  i5;  57,  9; 
Ezéchiel,  3i,  15-16-17,  etc.  Le  mot  Scheol  est  le 
plus  fréquent  pour  désigner  Tempire  des  morts, 
mais  il  n  est  pas  le  seul.  On  trouve  :  jnax  (rac.  n3N 
«  perdre  »),  «  lieu  perdu  ou  de  perdition  »,  Job,  28 , 
2  2  ,  IDN  jilDi  inax  «  Tabîme  et  la  mort  ont  dit  »  :  à 
côté  de  mD  le  sens  de  jnax  nest  pas  douteux,  voir 
aussi  Job ,  3 1 ,  12,  ^Dxn  jnaK  ly  km  VH  absolument 
parallèle  à  Deut.,  82,  22,  ^y  ^p•»m  "«DKa  nmp  c?N 
bMiV ,  Prov. ,  1 5 ,  1 1  où  piDN  est  en  parallèle  avec 
b^t<v  ;  Ps. ,  88 ,  1  2  «  associe  »  piaK  et  "I3p  «  la  tombe  ». 

On  trouve  ']vm  «  ténèbres  »  ou  "jc^n  yiH  «  terre  de 
ténèbres  »,  Ps. ,  88 ,  1 3  ;  Eccl.  ,6,4,  mD^si  "]e^n  y^K 
«  terre  de  ténèbres  et  d'épouvante  » ,  Job ,  10,  2 1  ; 
Job,  38,  17;  rx'^^^  y-îK  «terre  de  l'oubli»,  Ps.,  88, 
i3;  quelques  synonymes  plus  vagues  sont  :  iKa 
«puits»;  Ps.,  69,  16,  parallèle  à  Is. ,  5,  i/i;il3 
nrnnn  «fosse  des  profondeurs»,  nrnnn  yiK  «terre 
des   profondeurs  » ,    nn;:;    «  fosse   de   corruption  » , 


138  JANTIER'FÊVRIER    1997. 

voir  b.,  Ixki  a«  3;Ezéchiel,  aô^  3o;  Ps.^  63^  lo; 
1S99  i5;  LamenU,  3,  54*  Chei  les  Babyloniens, 
on  trouve  pour  désigner  le  Scheol  les  équiTaients 
qui  suivent  :  Bit  muti,  v,  R.,  io^  iy  t  maison  des 
morts  »,  mat  nakasti,  v,  R.,  20,  Ix'j  c.  f.  11,  R. ,  38, 
1 7 ,  0  est-À-dire  «  pays  de  Tinimitié  »  ;  irsit  la  tarât 
«pays  dont  on  ne  revient  pas»«  u^  Rm  32«  19,  ré- 
pondant  absolumofit  à  Job,  y,  9,  10;  Dditzsdi 
voit  dans  SaolUf  ii^  R.»  96,  39,  c'est-à-dire  11, 
R. ,  34 ,  6 ;  u,  Rm  39 ,  kl  ab,  voir  fVo  lag dos  Pa- 
rodies, 1 2 1  ;  Sohrader,  Zdtschr,  f*  Assyr.p  1886; 
Jensen,  GosmoL,f.  22^»  Nous  aboyons,  avec  beau- 
coup d autres,  qull  n'eidste  pas  en  assyrien  de  mot 
iaala ,  et  que  partout  où  ce  soi^^disant  mot  se  ren- 
contre il  faut  y  voir  deux  mots,  ta  ala  (le  mot  ia 
étant  employé  dans  la  colonne  droite ,  pour  indi- 
quer que  le  mot  de  la  colonne  gauche ,  placé  en  face , 
doit  être  repris  dans  la  colonne  droite)  ;  il  faut  tra- 
duire Ja  «  ce  même  nom  »  ala  «  ville  » ,  etc« 

D'autres  noms  babyloniens  prouvent  que  les 
Assyro^BabylonienS ,  comme  les  Hébreux,  placent  le 
Schêol  à  Textrémité  de  la  partie  solide,  k  la  base  de 
la  terre,  avant  d'arriver  à  la  mer  ou  océan  cosmique 
au^essous.  Le  royaume  des  morts  figure  toujours 
dans  les  énumérations  après  iama  et  itiita  «  ciel  et 
terre»»  avant  nakba  et  tcmUa  «la  source,  ia  mer», 
sous  les  noms  de  ki'-galla  «grande,  vaste  terre», 
ura-gal  k  grande  ville  ».  Ce  qui  prouve  encore  que  le 
Scheol  babylonien  est  bien  dans  les  profondeurs  du 
sol  4  c  est  que  les  dieux  de  ia  végétation  sont  en  même 


MÉLANGES  ASSYKIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     139 

temps  dieux  du  pays  sans  retour,  bel  airi  u  mati  la 
tarât;  ainsi  Tammu2,  Belit;  voir  iv,  R. ,  ^7*  3  a, 
m,  Rm  69,  17  ai. 

Elnfin  la  première  ligne  de  Tépopée  dlitar  est  : 
Aïui  irfitim  td  là  «Istar  est  descendue  en  terre  et 
n  est  pas  remontée  ».  Or  nous  savons  qu  elle  est  allée 
aux  Enfers.  La  Bible  ne  nous  fournit  pas  de  détails 
plus  précis  sur  l'emplacement  du  royaume  des 
morts.  Les  inscriptions  ciméiformes  nous  en  présen- 
tent une  géographie  plus  détaillée.  A  TEst  est  la 
lumière ,  la  vie ,  le  soleil  levant ,  Marduk  et  son  épouse 
Mubaleite  muti  ressuscitant  les  morts;  à  TEst,  Tile 
des  Bienheureux  avec  Sit  Napistim,  le  premier  en 
date,  réchappé  du  déluge.  Du  côté  opposé,  à  l'Ouest 
est  l'entrée  du  Scheol.  Ulysse,  dans  l'Odyssée,  atteint 
également  un  pays  très  occidental  où  s'ouvre  l'entrée 
des  Enfers.  Le  Scheol  s'étend  sous  toute  la  terre  d'un 
point  cardinal  à  l'autre ,  jusqu'à  l'espace  oriental  ré- 
servé aux  bienheureux.  M.  Lenormant,  Magie  des 
ChaldéenSf  p.  178,  place  à  tort  le  royaume  au  delà 
des  eaux. 

Gh.  3g,  6.  Putiphar  laisse  à  Joseph  le  gouver- 
nement de  toute  sa  maison,  à  l'exception  du  on^ 
dont  il  mangeait.  L'euphémisme  est  extrêmement 
curieux.  Le  narrateur  entend  évidemment  par  ce 
pain  la  femme  de  Putiphar,  d'autant  que  la  fm 
même  du  vers,  est  :  «  Or  Joseph  était  beau  d'aspect 
et  beau  de  visage  ».  Le  mot  unb  a ,  en  général ,  le 
sens  de  «  pain  »,  Geni ,  1 4  r  1 8 ;  a  i ,  1 4 1  quelquefois 


140  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

celui  de  repas  en  général,  Gen.,  3i,  54;  Ex.,  i8, 

12;  i6,  3  (arabe  :  ^  «viande»);  peut-être  quel- 
quefois «objet,  matière,  substance».  Ny  aui'ait-il 
pas  quelque  rapport  avec  les  mots  Lahmu  et  Lahamu 
de  la  première  tablettedela  cosmogonie  babylonienne 
ila  Lahma  et  Lahama  uH  apnu  «  le  dieu  Lahmu  et 
Lahamu  parurent  à  la  lumière  »,  faut-il  penser  à  la 
matière,  la  substance? 

Ch.  44,5.  crn:"»  ^m  ;  le  sens  de  crm  est  «  tirer  un 
horoscope  de  l'observation  des  serpents  » ,  puis , 
d'ime  manière  générale,  «  pressentir,  supposer,  con- 
jecturer »;  voir  Gen.,  3o,  27;  Deut.,  18,  10,  en 
parallèle  avec  pi^D  et  i^c?DD,  différents  procédés  de 
magie;  Lévit. ,  19,  26;  i  Rois,  2,  33;  n  Rois, 
2 1 ,  6  et  le  substantif  vm  «  augure  »,  omen,  Nomb. , 
23,  23;  24,  i.Le  mot  n'est  pas  sans  rapport  avec 
^nb  (permut.  de  :  et  'j)  «  marmotter  des  incanta- 
tions et  malédictions»;  voir  Is.,  3,  3  et  26,  16. 
Dans  Is.,  3,  20,  le  mot  w^vnb  signifie,  selon  le 
contexte,  «talismans,  amulettes  avec  inscriptions 
magiques»,  puis  vient  le  sens  de  «murmurer»  en 
général;  11  Sam.,  12,  19;  Ps.,  4i,  8-  Tout  cela  re- 
pose sur  la  conception  qui  s  attache  au  mot  ^m  «  ser- 
pent ». 

L'intérieur  des  serpents  était-il  un  objet  d'obser- 
vation ou  de  divination,  ou  l'apparition  même  du 
serpent  était-elle  interprétée,  comme  le  oroit  Le- 
normant  ?  Nous  croyons  que  l'explication  de  fénigme 
est  ailleurs  :  On  a  remarqué  plus  haut  que  de  nom-. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     141 

breux  passages  placent  le  mot  vn^  à  côté  de  py 
«  tirer  des  augures  de  la  nuée  ».  Les  deux  mots 
nexprimeraient-ils  pas  une  même  espèce  d'incanta- 
tion avec  des  fonnules  différentes?  Dans  Job,  26, 
i3,  nous  lisons  :  ma  ^m  n"»  nbbn  niDV  d"»dc;  inna 
«  Par  son  souffle  (le  souffle  d'Elohim)  le  ciel  s'éclaire, 
sa  main  perce  le  serpent  fugitif»;  évidemment  les 
deux  parties  du  verset  expriment  la  même  idée  — 
tout  le  contexte  est,  du  reste,  un  résumé  cosmolo- 
gique; —  cest  en  perçant  le  serpent  fugitif  qu'il 
éclaire  le  ciel  ;  ce  serpent  ne  peut  être  que  la  nuée 
déchirée ,  percée  ou  par  le  soleil  ou  par  Téclair.  La 
nuée  est  ime  puissance  ennemie  du  soleil ,  donc  en- 
nemie  de  Jahvé.  Jahvé  en  triomphe.  De  même  dans 
Job,  3,  8,  jn>i*7  iiy  D>Tnyn  dv  mx  inap"»  «Que 
ceux  qui  maudissent  le  jour  réveillent  le  Léviathan, 
maudissent  le  jour  de  ma  naissance  »,  c'est  une  ma- 
nière de  dire  que  ce  jour  fût  resté  dans  les  ténè- 
bres, que  la  nuit,  la  nuée  l'eût  enveloppée  —  voir  le 
contexte  —  le  Léviathan  n'est  autre  chose  que  la 
noire  nuée  considérée  comme  un  monstre  immense. 
Donc  la  nuée  est  une  puissance  occulte  sous  forme 
de  serpent ,  et  toutes  les  puissances  ennemies ,  Tia- 
mat  en  tête,,  sont  plus  ou  moins  des  serpents.  La 
nuée-serpent  est  la  grande  ennemie  qu'il  faut  conjurer 
par  des  formules  magiques.  M.  Lenormant  a  lon- 
guement prouvé  que  la  magie  babylonienne  ne 
consistait  pas  tant  à  appeler  les  bons  esprits  qu'à 
conjurer  les  mauvais;  ce  qu'il  faut,  c'est- empêcher 
les  puissances  occultes  de  dominer  l'action  naturel- 


142  JANVIER. FÉVRIER   1897. 

lement  bienfaisante  des  dieux  supérieurs  Ela-Marduk, 
vainqueurs  des  monstres.  Le  grand  monstre  étant 
la  nuée,  ses  aspects  divers,  par  rapport  au  soleil, 
mesurent  le  degré  de  force  du  sokdl  et  deviennent 
une  matière  incessante  d'observations  et  d'incanta- 
tions. Le  plus  grand  sujet  d*horoscopes  est  rétooffis- 
ment  du  soleil  ou  de  la  lune  entre  les  bras  du 
monstre  •—  fédipse.  Des  tablettes  sont  remplies 
d'horoscopes  tirés  des  édipse^  Beaucoup  ont  été 
consignées,  décrites.  Depui3  la  plus  haute  antiquité 
(Sargon  I),  un  registre  fidèle  en  est  tenu.  M.  Oppert 
a  pu  en  tirer  des  résultats  sagaces  et  précieux  pour 
l'astronomie  et  la  chronologie. 

Les  formules  dUncantation  s'attadiant  au  grand 
serpent  ^^r^  la  nuée  --^  ont  pu  et  dû  passer  à  tout 
serpent,  et  par  extension  la  science  enfermée  dans 
ces  formules  a  passé  au  serpent.  Les  idées  de  bien- 
faisant et  malfaisant,  pro£uie  et  saint,  occulte,  énig- 
matique  et  sage  se  tiennent  dans  la  mythique  sémi* 
tique.  Le  serpent  est  le  plus  rasé  des  animaux,  Gen. , 
3 ,  1  ;  de  l'idée  de  science,  ruse,  on  passe  à  celle  de 
connaissances  médicales,  guérison. 

Ch.  46 ,  a .  nb^bn  riww équivalent  à  l'as- 
syrien bel  Imi  •  maître  des  visions  nocturnes  »  {biri, 
racine  mci). 

Gh.  A8,  i6.  Chaque  honune  avait  donc  un  ange 
qui  veillait  sur  lui.  Étaitrce ,  comme  chez  les  Babylo^ 
niens,  un  double  de  l'honune  d'essence  supérieure. 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     143 

OU  son  représentant  dans  la  pensée  de  Jahvé?  Ëtait-ce 
Jahvé  lui-même  se  répandant  à  l'infini  et  se  faisant 
ange  gardien  de  chacun ,  ou  enfin  est-ce  simpiement 
la  vieille  conception  babylonienne  des  esprits  bons  ou 
mauvais  peuplant  TuniversP  Dans  ce  dernier  cas,  ces 
lignes  suaient  très  vieilles,  comme  semblerait  le 
confirmer  le  caractère  rythmé.  Remarquons  dans  ce 
vers,  le  mot  ^DW  «  nom  •  ;  voir  aussi  Gen. ,  2 , 1 9 ,  et  con^ 
sidérer  toutes  les  éthymologies  de  noms  propres  ré^ 
pandues  à  travers  la  Genèse.  Pour  les  Sémites,  avoir 
un  nom  et  être,  c  est  la  même  notion.  Le  mâme  idéo* 
gramme  babylonien  ma  signifie  «  nommer  »  et  «  exis- 
ter». De  là,  dans  notre  version,  la  bénédiction  de 
Jaoob  demandant  pour  ses  petits^nfants  que  lange 
les  appelle  par  son  nom  et  le  nom  de  ses  ancêtres.  Le 
nom  est  un  gage  de  vie  et  de  bonheur.  De  là  Vim^ 
portanoe  du  changement  de  nom  pour  Abraham  et 
Sara  (Gen,,  17,  4  et  5),  pour  Jacob,  (35,  10).  Delà 
le  lévirat  (Deut.,  i5,  5-io).  De  là  le  caractère  ter- 
rible de  la  menace  que  fait  Jahvé  (Deut.,  29,  19) 
d  ef&cer  le  nom  de  dessous  le  ciel  ;  de  là  la  gravité 
qui  réside  dans  le  nom  divin,  voir  Ex.,  ao,  ad; 
Nomb.,  &,  16; II, Sam.,  ta,  a8;i,Rois,8, 16;  9,3); 
de  là  aussi,  dans  tout  le  monde  sémitique,  lliabitude 
d'associer  le  nom  divin  à  chaque  nom  humain, 
hnv^v ,  nnîsr ,  Naiorapaliddin ,  «Somai^ianMiJbVi ,  etc. 
Et  cette  identification  du  nom  et  de  Tétre  n'est  pas 
ime  simple  métaphore;  on  avait  réellement  prise  sur 
Tétre  quand  on  avait  prise  sur  le  nom;  les  esprits 
mauvais  s  attaquent  au  nom  en  le  défigiirant  et  par 


144  JANVIER-FÉVRIER   189.7. 

là  s'attaquent  à  l'être.  Dans  les  formules  propitia- 
toires, les  noms  de  ceux  qui  en  sont  Tobjet  sont 
répétés  mille  et  mille  fois,  épelés,  récités  sous  leur 
forme  véritable ,  afin  que  les  dieux  favorables  ne  sy 
trompent  pas ,  et  afin  que  leur  action  puisse  conjurer 
celle  des  esprits  mauvais,  quand  ils  prononcent  le 
nom  devant  Ea.  Ce  que  les  rois  assyro-babyloniens 
craignent  le  plus,  cest  qu'un  jour  leur  nom  soit  ef- 
facé de  leurs  monuments  ;  ils  n'ont  pas  de  malédic- 
tions assez  violentes  contre  la  main  sacrilège  qui 
commettra  ce  crime.  Leur  grand  souci  est  de  multi- 
plier les  figurines  portant  ce  nom;  ils  les  répandent 
à  profusion ,  surtout  dans  les  soubassements  des  édi- 
fices, dans  les  angles  inaccessibles,  à  l'abri  des 
hommes  et  des  esprits.  C'est  que  la  disparition  de 
leur  nom  sur  terre  entraînerait  la  disparition  de  leur 
être  dans  le  royaume  des  morts;  d'autre  part,  en 
prononçant  en  bien  le  nom  des  morts,  les  vivants 
ont  une  action  salutaire  sur  leur  destinée. 

Gh.  49,  26.  in"»K3.  Le  sens  le  plus  fréquent  est 
«  durable,  résistant,  solide,  violent  »; voir Nomb.,  2^, 
21;  Prov. ,  i3,  i5;  Jérémie,  5,  i5;  Job,  12,  19. 

Mais  voici  dans  Mich.  ,6,2,  un  sens  tout  diffé- 
rent :  y-iN  noiD  D"»inKm  mn"»  an  nK  Dnn  lyDc;  «  Ecou- 
tez, montagnes,  la  querelle  de  Jahvé,  et  vous.  D"»jn'N 
fondements  de  la  terre  ».  Qu'est-ce  que  ces  D'»in"»K  ? 
IV ,  R. ,  49,2  verso ,  nous  donne  une  description  assy- 
rienne des  Enfers  .  .  .  et  continue,  1.  52-53,  aiia  afe- 
me  za-ah  sa  ilâni  rabute  asib  Etana,  asib  Ner  «  c'est 


MÉLANGES  ASSYRIOLOGIQUES  ET  BIBLIQUES.     145 

là  que  demeurent  les  gardiens  de  Tabîme  des  grands 
dieux,  c'est  là  que  demeure  Etana  Ner  ».  Donc  Etana 
semble  bien  être  un  de  ces  gardiens  préposés  à  la 
frontière  du  royaume  des  morts,  c est-à-dire  précisé- 
ment à  la  base  des  montagnes,  puisque  le  royaume 
des  morts  est  lextrémité  de  la  partie  solide.  Dans 
K.  2606  apparaît  un  Étana  terrible  qui  manie  Tépée , 
et  qui  est  maître  des  sept  Anunaki.  Or  ces  Anunaki 
sont  précisément  des  génies  inférieurs  opposés  aux 
Anunè  esprits  d'en  haut. 

Les  D"»:n^K  de  Mich.,  6,2,  sont  donc  à  l'origine 
des  géants  gardiens  de  la  base  des  montagnes  qui 
touchent  au  royaume  des  morts  ;  puis  dans  le  travail 
opéré  sur  les  traditions  bibliques ,  le  terme  a  été  ap- 
pliqué aux  fondements  eux-mêmes,  de  là  enfin  est 
venu  le  sens  extensif  :  «  antique ,  durable ,  solide  » , 
dont  Job  ,12,19,  P^^*  ^*^^  considéré  comme  l'inter- 
médiaire. 

Ch.  /ig,  V.  25.  nnn  nsai  Dinn  •••  ^^D  n^^v  «Le 
ciel  en  haut,  ....  le  Tehom  étendu  en  bas.  »  Cette 
insistance  géographique  est  intéressante  et  nous  con- 
duit droit  aux  données  plus  détaillées  des  Babylo- 
niens. Le  Tehom  est,  à  proprement  parler,  l'Océan 
primordial,  cosmique  Tiamat,  qui  avant  la  Création 
occupait  tout,  que  la  Création  a  refoulé,  mais  qui 
continue  à  l'envelopper  de  toutes  parts ,  au  delà  du 
ciel  en  haut,  au-dessous  de  la  terre  en  bas.  La  mer 
terrestre  n'est  qu'une  partie  de  cet  océan ,  une  espèce 
de  débordement  sur  la  terre,  demeurant  en  com- 

i\.  10 


146  JANVIER-rÉ?BJ£>R   1807. 

miinication  avec  lui.  Dans  le  langage  biblique  les 
deux  se  confondent,  bien  que  le  mot  propre  pour 
mer  soit  D\  et  pour  locéan  cosmique  mnn.  Malgré 
la  confusion  voulue,  il  s  attache  toujours  à  Dinn 
un  sens  plus  plein,  reflétant  mieux  le  sens  original 
de  Tiamat;  il  sy  attache  quelque  chose  de  grand,  de 
terrible,  comme  nous  le  montrerons  ailleurs.  En 
maint  endroit,  le  vieux  mythe  est  à  peine  démarqué. 


NO^lWELLES' ET  MÉLi^NOES.  t47 

NOUVELLES  ET  MM.ANGESi 

r      *   •- 

'  r-    '  . 

SÉANCE  DU  8  JANVIER  Ï897. 

La  séance  est  ouverte  à  quatre  heures  et, demie  sous  la 
pi;^9ideace  4e  M«  Barjbier.  dç  Me)[nard«  Sont  pré^nt^  : 
MM.  Barbier  de  Meynard,  Oppert,  Aymonier,  Finot,  Qoç* 
dier,  Dumon,  Halévy,  Schwab,  Chabot,  R.  Di^val,  Fçer, 
Drouin,  Henry,  Karppe,  Cha vannes. 

Lecture  est  donnée  des  procès -verbaux  des  séances  du 
i3  novembre  et  du  ii  décembre  1896;  la  rédaction  en  est 
adoptée.  .  ' 

Est  reçu  membre  de  la  Société  : 


r*-  •  »».» 


M.  Karaesoci  (Émericr^^dkecteuA  de  1'Éqo1&  normaie  royale 
catholique,  à  Gjôr  (Raabjr  Hongrie,  présenté  par 
MM.  Cordier  et  Barbier  de  Meynard..      / 

•M.  î;.  Feéf  lit  uriè  notice  siir  tes  péfpiers  tTEn^iië'Bdï''. 
iiëtxi,  déposés  à  la  Bibliothèque  tiatitinalé.  Gètte  notice  paraî- 
tra dans  le  Joarnal  asiatique.  M.  Barbîér  de  Meynard  remercie 
M.  Feer  de  Thommage  qu'il  a  reiMli  à  la  mémoirô  d\in  3e 
nos'plus  illustres  savants.  '      ' 

M.  KarppéfSafk  une  dèmmuidca^ën  ^  tlfi^ceftain  n^âttiWè 
de  rapprochements  qtf  on 'peut  ët«d)lir'C!toÈquelqtlPés  fables 
d'Esope  ou  de  Babrius  et  les  4pnnées  assyriologiques.  11  cite 
notamment  la  fable  intitulée  V Homme  et  le  Lion,  dans  la- 
quelle un  homme  et  un  lion  marchant  sur  la  grandVoute, 
et  se  disputant  sur  leurs  avantages  respectifs ,  l'homme  montre 
au  bord  de  la  route  un  groupe  figurant  un  homme  terrassant, 
mieux,  étouffant  un  lion.  M.  Karppe  y  voit  le  motif,  si  fré- 
quent sur  les  natoiiuments  âàsyriéné-,  d'Eabsfni^  ou^  Gizcltibar 


10 


148  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

triomphateur  du  lion.  11  suppose  que  ce  motif  était  également 
en  usage  pour  les  bornes  des  routes.  C'est  une  de  ces  bornes 
que  rhomnie  désignerai!  au  lion.  Dans  La  Fontaine ,  Thonmie 
et  le  lion  vont  à  une  exposition  de  peinture ,  ce  qui  n*a  pas 
grand  sens.  D'autres  rapprochements  semblent  justifier,  sans 
trop  de  témérité ,  la  conclusion  qu  il  y  a  un  apport  assyrien 
dans  la  formation  des  fables  ésopiques. 

M.  Oppert  formule  quelques  observations  au  sujet  de  cette 
communication. 

M.  Chavannes  montre  à  la  Société  le  moulage  d'une  amu- 
lette qui  porte  une  inscription  en  caractères  pa-se-pa,  (Voir 
ci -après.) 

La  séance  est  levée  à  cinq  heures  et  demie. 


ANNEXE   AU  PROCès-VERBAL  DU  8  JANVIER. 

NOTE  SUR  UNE  AMULETTE 
AVEC  INSCRIPTION  EN  CARACTÈRES  PA-SB-PA» 

Le  Cabinet  des  médailles  possède  une  amulette  en  bronze 
n*"  i58  du  Catalogue  des  amulettes)  sur  laquelle  se  trouve 
une  inscription  en  écriture  pa-se-pa.  Cette  pièce  a  55  milli- 
mètres de  diamètre;  elle  est  ronde,  percée  au  milieu  d*un 
trou  carré  de  1 2  millimètres  de  côté,  et  porte  au  sommet  un 
trou  qui  permet  de  la  suspendre.  Sur  Tune  des  faces,  on 
voit  :  en  haut,  un  phénix,  emblème  de  bonheur;  en  bas, 
un  cerf,  emblème  de  longévité;  sur  les  deux  côtés,  des 
fleurs.  Sur  l'autre  face ,  on  lit  l'inscription  suivante  : 


S 


2 


Ces  caractères  sont  des  transcriptions  phonétiques  de  mots 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  149 

chinois;  je  les  lis  cheou  chanfou  hai,  et  j*y  retrouve  les  carac- 

m 

tères  chinois  ci-contre  :   ^  j^ 

m 

Ces  caractères  chinois  sont  gravés,  exactement  dans  cet 
ordre,  snr  une  autre  amulette  du  Cabinet  des  médailles 
(n*  i32  du  Catalogue  des  amulettes),  et  Texistence  de  cette 
autre  amulette  confirme  l'exactitude  de  la  lecture  que  je  pro- 
pose. 

Les  mots  cheou  chan  fou  h  ai  signifient  :  «  Montagne  de 
longévité,  mer  de  bonheur»;  c'est-à-dire  :  «Que  votre  lon- 
gévité soit  glande  comme  une  montagne  ;  que  votre  bonheur 
soit  vaste  comme  la  mer  I  »  Sur  une  troisième  amulette  du 
Cabinet  des  médailles (n**  121  du  Catalogue  des  amulettes), 

m 

une  des  faces  présente  la  légende  :   [i]  ^  «  Que  votre 

longévité  soit  comme  les  montagnes  du  Sud  !  »  et ,  sur  l'autre 


face ,  on  lit  :  j^  X  *  Qu^  votre  bonheur  soit  comme 

in 

la  mer  d'Orient!  »  La  première  de  ces  légendes  se  retrouve 
encore  sur  l'amulette  n"  96,  et  la  seconde  sur  l'amulette 
n°  60.  On  voit  ainsi  que  la  comparaison  de  la  longévité  à 
une  montagne  et  du  bonheur  à  la  mer  est  familière  à  l' esprit 
chinois.  a 

L'amulette  inscrite  en  caractères  pa-se-pa  doit  remonter  à 
l'époque  de  la  dynastie  mongole  de  Chine  (première  moitié 
du  xiv*  siècle  de  notre  ère).  Elle  nous  fournit  un  nouveau 
spécimen  de  ce  curieux  système  de  transcription  alphabé- 
tique des  mots  chinois ,  dont  l'album  du  prince  Roland  Bona 
parte  présente  plusieurs  exemples. 

Ed.  Cha vannes. 


150  JMf  ICI^P^UBB.  ISm. 


ï-siff  ■••--■1     ^1        •■.il  I 

OUVRAGES  OPPSETS  X  LA  SOCStri. 


(Séaiiii  da  8  jantî^  ^H?-) 


»-i    *  •     n 


Par  rindia  Office  :  Tke  ImUtoi  Atiiiqmary,  Jolj  1896. 
Bombay;  iii-4*%    •  •    .     %   iii'î  •   l^     r»         * 

Orde,  North-Weitem  pnmnoea  and  Qodh,»  Joue  189C; 
in-V.  * 

—  Madras  Government  Masemm,  Bidletin  n**  i-i.  lladns« 
1896:  'm^\ 

-—  BihUotkeea  InOca,  NW  lerÎM,  n**  880880.  Caliilla, 

18961  illi8\       •-  X     .     •  '.:<.•- 

i  — .  Idem,  Tke  ladex  qfthe  Mmâtw*mJrUlmÊm,  fricux  etju-' 
Calcutta,  1896;  iii>8*. 

—  ArchœohgicÊ}  Surtoey  of  ln£a,  New  Impérial  Séries, 
Y(d.  XXI  :  CfaàlidakTan  Architecture  incfciding  examples 
from  the  Ballàri .  District ,  Madras  Presidencj,  by  A.  Rea. 
Madras ,  1 806  ;  £Tand  ïn-k** 

—  The  Mogul  Architecture  cf  Fathpmr^iHd ,  hj  Edm.  W. 
Smith.  Part  11.  Alahabad,  1896;  gr.  ia-i*, 

■ 

Par  la  Société  :  Zeitschrifï  der  deutséhen  mongetJàmiÎMchen 
Gwedkdufi:  L^JU^Leîpûg,  1896$  in'8!t  .  <  ri 

»««««  £a  société  Je  Pompéi,  Camtûfoês  kmiemtUmû^ÊKk  can»* 
tères  européens*  1896;  in-ia. 

^^  Société  de  Géographie,  Comptes  remdau  nT  i5  d  16. 
■Paris,  1896;  iii-8*. 

' —  Aesidémiedet  inscriptions  et  belles-lettres,  Compêesremdms, 
septcmbre4ictobre  i896(in-8'.-  ■    1  -  -  .  •»  m»     •   r*  -- 

Par  les  éditeurs  :  American  Journal  of  Arehseohfy,  Jhdjs- 
September.  Princeton,  1896;  in-8*. 

—  Revue  critique,  uV  5o5a.  1896;  in^\  ' 

—  Bolletino,  n*  263.  Firenze,  1896;  in-8*. 

—  El  Instractor,  Dîciembre  1896.  Agoascalientes;  in-4** 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       151 

—  Polyhihlion,  parties  technique  et  littéraire,  décembre 
1896;  in-8". 

—  Catalogue  spécial  de  l'imprimerie  catholique,  Beyrouth , 
i897;iii-8'. 

—  The  sanscrit  critical  Journal,  October-December. 
Woking,  1896;  in-8". 

—  iéramf^  journal  arménien,  décembre  1S96. 

—  J.  Halévy,  Revue  sémitique,  janvier  1897  ;  in-S*. 

Par  les  auteurs:  0.  Houdas,  Manuel franço-arahe  (traduit 
par  J^Reinach^et  Ch»  Riobet).  Paris,  1886;  in-8°. 

— *  Wsiùheîrr  Géographie  du  Tibet,  Saint -^Pétersbourg, 
1896;  in-8^ 

—  RacHofF,  'Versuch  eines  Wôrterbuches.  ^der  tûrkischen 
Dialekte.  7'  Lief.  11"  Band.  Saint-Pétersbourg,  1896  ;  in-8'. 

' —  C.  SalernsLU  y  A^hduUfÀuUri  bugdadensis  Lexicon  Skahna- 
mianum,  T.  <L  Pars  i.  Saint-Pétersbourg,  1896;  in-8°. 

— f-  San^.  Wiener,  Catalogus  lihrorupi  impressorum  hehraico 
rum  in  Museo  Asiatica  Academiœ  scientiaram  Petropolitanœ 
asservatorum,  iS^S'yin-S^, 

—  M.  E.  Guimet,  L'Isis  romaine  (Extrait).  1896;  in-8*. 
'  — ^  Devéria,  Le  Collège  des  interprètes  de  Péking  (Extrait). 
Leide,  1^96;  in-8''.  ' 


SÉANCE  DU  12  FÉVRIER  1897. 

*■  La  ^séance  est  ouverte  à  quatre  heures  et  demie,  sons- la 
présidence  de  M.  Barbier  de  Meynard. 

Sont  présents  : 

MM.  Perruchon,  V.  Henry,  J.  Vinson,  Fabbé  J.-B.  Chabot, 
R.  'Duvalj  C.  Imbaidt-Huart,  Drouin,  S^vain  Lévi^  Dumon, 
Schwab,  H.  Cordier^Oppert,  Halévy.   ^  j  ;  . 


152  JANVIER-FÉVRIER    1897. 

Est  reçu  membre  de  la  Société  : 

M.  René  de  Flotte  de  Roquevaire,  demeurant  à  Paris, 
rue  Sainte- Anne ,  n°  9  ;  présenté  par  MM.  Cordier 
et  Drouin. 

M.  le  Président  entretient  la  Société  au  sujet  du  G>ngrès 
des  Orientalistes,  qui  doit  se  tenir  à  Paris. au  mois  de  sep- 
tembre 1897,  ®*  donne  connaissance  de  la  nouvelle  circu- 
laire qui  va  être  envoyée  à  tous  les  savants.  Cette  circulaire 
contient  notamment  la  liste  des  membres  d*honuéur  qui  ont 
bien  voulu  accorder  leur  patronage  et  des  adhésions  déjà 
nombreuses  qui  ont  été  reçues  jusqu'à  ce  jour.  Le  comité  de 
permanence  n*a  de  son  côté  rien  né^gé  pour  faciliter  l'accès 
du  Congrès  par  les  réductions  de  prix  qu'il  a  obtenues  des 
Compagnies  de  chemins  de  fer.  M.  le  Président  fait,  en  outre, 
appel  à  tous  les  membres  de  la  Société  asiatique  et  exprime  le 
désir  qu'ils  prennent  part ,  autant  que  possible  personnelle- 
ment ,  aux  travaux  de  cette  grande  réunion  scientifique. 

M.  l'abbé  J.-B.  Chabot  offre  à  la  Société  un  exemplaire 
du  premier  volume  de  son  ouvrage  intitulé  :  Commentaiius 
Tkeodori  Mopsiiesteni  in  Evemgelium  £).  Johannis,  Ce  premier 
volume  contient  la  version  syriaque  de  cet  important  ouvrage 
dont  le  texte  grec  a  disparu.  (Voir  à  ce  sujet  la  note  publiée 
par  M.  Chabot  dans  le  Joarnal  cisiatique,  juillet-août  189/i, 
t.  IV,  p.  188  et  suiv.)  Le  second  volume,  contenant  la  tra- 
duction latine ,  la  préface  et  les  notes ,  est  sous  presse. 

M.  Chabot  annonce  également  qu'il  publiera  dans  les 
Notices  et  Extraits  des  manuscrits,  d'après  les  manuscrits  de 
Rome  et  de  Paris,  le  texte  syriaque,  avec  traduction  firan- 
çaise ,  de  la  collection  canonique  connue  sous  le  nom  de  5^/10- 
dicon  Orientale,  Ce  précieux  document  renferme  les  Actes  et 
les  décisions  de  treize  conciles  assemblés  par  les  patriarches 
de  Séleucie  (Ctésiphon),  entre  les  années  4 10-694  «et  four- 
nit de  précieux  renseignements  sur  l'histoire  religieuse  et 
civile  de  la  Perse  pendant  cette  période. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       153 

Sont  également  offerts  à  la  Société  : 

Par  M.  J.  Vinson,  une  Notice,  dont  il  est  l'auteur,  sur 
M.  Abel  Hovelacque,  orientaliste  français  (1843-1896); 

Par  M.  &)rdier,  trois  tirages  à  part  du  Toung-PaOj  con- 
tenant des  notices  bibliographiques  et  nécrologiques. 

M.  Vinson  présente  quelques  considérations  sur  la  direc- 
tion qu*a  prise  Fécriture  chez  les  différents  peuples ,  soit  de 
gauche  à  droite,  soit  dans  le  sens  opposé  et  il  pense  que 
Ton  peut  trouver  une  cause  physiologique  ou  psychologique 
au  choix  qui  a  présidé  à  telle  ou  t^e  direction. 

M.  Halévy  communique  une  série  d'observations  sur.: 

1  *"  Les  plus  anciens  caractères  du  syllabaire  babylonien , 
tels  qu'ils  résultent  des  inscriptions  du  cpiatrième  millénaire  ; 
—  2*  un  passage  du  livre  de  Job  relatif  à  la  création  du 
monde,  et  dans  lequel  se  trouve  le  mot  It^ia?  «vêtement». 
Il' montre  que  la  création  babylonienne  renferme  une  légende 
où  le  vêtement  joue  le  même  rôle;  —  3*  Sur  la  découverte 
récente  de  plusieurs  chapitres  du  texte  hébreu  de  VEcclé- 
siastique;  il  croit  que  quelques  corrections  nécessaires  vont 
être  introduites  dans  ce  nouveau  texte ,  à  l'aide  des  versions 
grecque  et  syriaque.  11  fait  remarquer  en  outre  que,  d'une 
part,  l'Ecclésiastique  emprunte  plusieurs  expressions  aux  deux 
derniers  livres  des  Psaumes,  et  que,  d'autre  part,  l'Ecclé- 
siaste  combat  souvent  des  opinions  émises  par  l'Ecclésiastique. 
(  Voir  ci-après ,  p.  1 53- 1 67 .  ) 

MM.  Duval,  V.  Henry  et  Oppert  font  quelques  réserves 
au  sujet  des  communications  de  M.  Halévy. 

La  séance  est  levée  à  six  heures. 

ANNEXE  AD  PROCES-VERBAL. 

I 

Les  documents  babyloniens  du  quatrième  millénaire  avant 
notre  ère  découverts  par  les  fouilles  américaines  à  Nippour, 
ont  ap|>orté  des  éléments  décisifs  pour  la  solution  de  la 
question  relative  à  l'origine  de  l'écriture  cunéiforme.  Dans 


154  JANVIEK-FÉVRIEB  1897. 

ces  documents  lescaraot^rM  oonBlstenteD^traJtttinëaire^qui 
font  M9m  facilenient  veeoQimltre  letfoniMt  rotules  antéiieures 
de  qaelqaes-anft  d entre  eux.  Lenombra  âm  siglie8'<foBda- 
menlaux  du  syllabaire  monte  à  enyinm  manquante.'  Gef  sys- 
tème graphique  est  tout  particulièremest  synabolîqfuyi  rbié- 
roglyphisme  y  jbue  un  rôle  très  secondaire.  Les  'valeurs 
phonétique^' (k>s- signes  dérivent  puvvabrévialioi^  dot  nets 
séimitiques  qui  désignent i  non  sealMnenè' la»  «objets  deafl«ils 
sont  les  symboles ,  mais  aussi  les  -objets  synonymes»,  Ainsi 
le  symbole  du  dieu  céleste  supérieur  il  lia  se  lit  on  et  exprime, 
outre  ridée  de  «c  dieu  » ,  celles  de  t  ciel  l'et  «  banteoi^i ,  parce 
que ,  en  sémitique  i  la  racine  ^V  *^éLiÈ\:ngM&^»  état  haut  ». 
Le  croissant  lunaire  désigne  lecMeu  kme  Âf»-dMi  kidadure 
si,  puis  «cornet  et  «abondance»  esqprim^par  les  mots -sé- 
mitiques liomopbones  qamu  (pp)  «eome^  croissant»  et 
garuna  (]!})  «amasser,  accumuler».  B  est  cnrieax  de  frire 
remarquer  que  le  syllabaire  babylonien  ne  poîssède  pas  d*hié 
roglyphe<  désignant  directement*. lUdée  de  «père*,  «nais  se 
sert  d'un  symbole  ^  composé  de  deux  *|igne8  ^  don til»- sens 
propre  est  «garde  maison  »  se  lisant  ai,  de«aib'<idiianoe», 
et  désignant  à  la  fois  :  père,  mère,  frère  et  fils.  Dans  i^  der- 
nier cahier  de  la  Revue  sémitique,  j*ai  démontré  Torî^e  sé- 
mitique des  leetnr€fs  de  vingt  et  -un  signes  parmi  les  trente 
caractères  primitifs  dont  le  sens  est  certain,  Depab\.jtn  œn- 
staté  dans  les  textes  babyloniens  le  mot  ia/irKKrisoni»  qui 
explique  la  valeur  kil  du  signe  qui  représente  «rendes,  un 
espace  fermé  (héb.  ^/3).  On  lit  (Scheil  N.  Ë.  Ar.  as.^  p.  9  A, 
n"  352  )  :  ,      * 

Amelutum  sçl  Iluni  sa  ina  kili  ka^  §abpim  mdSir. 

«  Les  gens  d'ïluni ,  tout  autant  qu'ils  sont  retenus  en  pri- 
son ,  relàche-les  !  » 

D'autre  part,  je  viens  de  trouver  que  la  piqne  tranchante 
appelée  en  babylonien  kaka  était  faite  primitivement' d*nne 
sorte  de  roseau,  connu  aussi* de  Pline  et  qui  portait  encoreie 
nom  de  kakami-x'  siècles  après  l^ère  vulgaivei L'idéogrâttane 


NOUVELLES^  £Tî  MÉSLANGES.  1^^ 

kûk  qui  en  dérive,  symboliae  l'idée  de iravaiUer,  servir  et  de 
fixer. 

La  paléographie  babylonienne  est  donc  on  ne  peut  plus 
fanroredble  à  l'origine  sémitique  de  l'écriture  cunéiforme. 

t   .-.  '  I  »  .     '  '  I  '  '  '  »'  .    '  =  .        .  ■  ^     i     '    ■       •^  ï  ■       •  '        !:^:  :  r  , 

Le  passage  Job  xxxviii,  ia-i5,  figure  dans  un  contexte 
qui  s'occupe  de  la  création  du  monde.  Yalivé  demande  à 
Job  si  c'est  lui  qui  a  fait  paraître  à  sa  place  ordinaire  la  pre- 
mière aurore,  puis  il  y  est  question  d'ttne  secousse  impriûiée 
à  la  terre  pour  en  rejeter  les  impies  au  point  de  les  priver 
de  lumière  et  briser  leur  forcé  prodîgîéiiàé.  t'osciîlatioïi  du 
g^obe  est  comparée  à  celle  de  l'argile  d^un  sceau,  et  les  im- 
pies y  sont  dits  se  présenter  comme  un  vêtement  (l3S^n^1 
^y:il  ^l^^yikid.  lA)-  I^es  pxégètes  m^ç^ejffies,,  choquq^.p^r  la 
mention  des  impies  et  de  l'image  du^v^en^^nt  «.  0^  cUenché 
à  corriger  le  passage  ou  se  sont  efibrcés  à  en  détourner  le 
sens  évident.  Je  crois  que  ces  moyens  violents  sont  absolu- 
ment inutiles ,  car  ces  difficultés  disparaissent  aussitôt  qû^on  le 
rapproche  d'un  passage  analogue  de  la  iv'  tablette  ^e  la  créa- 
tion bab^onienne.  Les  dieux  empêchés  de  créer  |e  monde 
visible  par  la  g^rande  déesse  chaotique  Tiamat  et  ses  alliés , 
se  reumssent  en  une  assemblée  plenière ,  pour  mettre  à  leur 
tête  un  roi  et  stratège  qui  les  conduira  à  la  bataille  décisive. 
Le  choix  unanime  tombe  sur  Mardouk,  fils  de  Yaou,  mais 
avant  de  se  prononcer,  ils  mettent  à  l'épreuve  sa  toute-puis- 
sance : 


•  ^  r 


fis  placèrent  au  milieu  an,  vétemesit.    . 

  Mardouk  leur  .aîné  ils  adressèrent  la  parole }    - 

Ton  sort,  6  Seigneur  déplisse  cdui  des  dieux. 

La  disparition  et  la  réapparition  ordonne  qu'elles  soient. 

Ouvre  ta  bouche  que  le  vêtement  disparaisse. 

Adresse -lui  de   nouveau  la  parole,*  que  le  vêtement  reprenne 

existence. 
Il  lui  parla  de  sa  bouche,  le  vêlement  disparut. 
De  nfouveàtt  il  Itti  pai4a,  leitéteœent  serefi'fc"^  .nnvu.ù^^.j 


156  JANVIER-FEVRIER    1897. 

Ce  récit  jette  une  lumière  éclatante  sur  les  images  de  celui 
de  Job.  Dans  l'un  comme  dans  l'autre,  il  s'agit  de  la  créa- 
tion qui  ne  peut  s'accomplir  qu'après  l'expulsion  des  divi- 
nités malfaisantes  ennemies  des  dieux  bons.  Dans  Tun  comme 
dans  l'autre ,  le  vêtement  sert  de  symbole  à  la  toute-puissance 
du  dieu  créateur  à  anéantir  et  à  rappeler  à  l'existence  les 
choses  de  la  nature.  Ceci  établi ,  le  susdit  passage  de  Job  de- 
vient d'une  clarté  parfaite ,  et  doit  être  traduit  de  la  manière 
suivante  : 

Âs-ta,  de  ta  vie,  commandé  le  matin? 

Âs-tu  fixé  la  place  de  Taube, 

Lorsquil  fallut  saisir  les  confins  de  la  terre. (monde). 

Pour  secouer  loin  d'elle  les  impies , 

De  sorte  qu  elle  se  renversa  comme  la  boule  d^argile  qui  sert  de 

sceau. 
Et  qu'ils  se  présentèrent  comme  un  vêtement  (éphémère  ] , 
Afin  que  les  impies  fussent  privés  de  lumière  (vie) 
Et  qae  les  bras  superbes  fussent  brisés? 

Au  temps  où  le  livre  de  Job  a  été  composé ,  on  connaissait 
encore  en  Palestine  plusieurs  traits  de  la  création  babylo- 
nienne. L'emprunt  direct  à  l'épopée  cunéiforme  semble 
devoir  être  exclu.  Une  communication  orale  momentanée 
n'aurait  pas  non  plus  déterminé  le  poète  hébreu  k  y  faire 
allusion.  Il  est  plus  naturel  de  supposer  qu'il  a  puisé  cette 
légende  dans  la  littérature  populaire  qui  ne  différait  que  par 
la  langue  des  Uttératures  païennes  des  autres  peuples  sémi- 
tiques et  qui  dérivaient  toutes  des  sources  babyloniennes.  Au 
vi'  siècle  avant  J.-C.  qui  est  la  date  probable  du  livre  de  Job , 
la  littérature  hébraïque  païenne  luttait  encore  avec  succès 
contre  les  écrits  des  prophètes  monothéistes  et  les  légendes 
qu'elle  contenait  étaient  couramment  connues  et  acceptées 
par  la  majorité  du  peuple  hébreu. 

III 
L'ancienne  littérature  hébraïque  vient  de  s'enricliir  par  la 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  157 

découverte  d We  partie  du  livre  des  Proverbes  de  Ben  Sira , 
appelé  communément  l'Ecclésiastique.  Ce  texte  a  été  publié 
à  la  Clarendon  Press  d'Oxford ,  par  le  soin  de  MM.  Cowley 
et  Ad.  Neubauer,  Theureux  découvreur  du  manuscrit.  Les 
éditeurs  ont  donné  au  bas  des  pages  les  versions  grecque  et 
syriaque,  et  à  part  la  version  latine  qui  dérive  de  la  pre- 
mière. A  l'aide  des  deux  versions  originales  le  texte  hébreu 
peut  et  doit  souvent  être  corrigé ,  mais  en  général  les  leçons 
de  ce  texte  sont  préférables.  Cependant  il  y  a  des  cas  où, 
malgré  l'accord  complet  des  versions,  les  corrections  sont 
indispensables.  L'étude  approfondie  du  texte  paraîtra  dans 
le  cahier  d'avril  de  la  Revue  sémitique.  Je  me  borne  ici  à  indi- 
quer sommairement  les  deux  principaux  résultats  d'histoire 
littéraire  que  je  crois  pouvoir  en  tirer.  Le  premier  point  con- 
cerne la  r^ation  de  l'Ekxlésiastique  avec  le  psautier.  Contrai- 
rement à  ce  que  plusieurs  avaient  pensé ,  Ben-Sira  emprunte 
souvent  des  phrases  et  des  locutions  aux  deux  derniers  livres 
des  Psaumes,  que  l'on  considérait  comme  très  tardifs.  Le 
second  point  consiste  dans  ce  fait  que  l'auteur  de  l'Ëcclésiaste 
combat  assez  fréquemment  les  maximes  posées  par  Ben-Sira , 
et  qui  sont  presque  toujours  conformes  à  la  tradition  de 
l'école  pharisienne.  Si  malgré  cela  l'Ëcclésiaste  a  fini  par 
être  admis  dans  le  canon,  et  l'Ecclésiastique  par  en  être 
repoussé ,  c'est  que  l'un  porte  le  nom  de  Salomon ,  et  l'autre 
le  nom  d'un  particulier.  Enfm ,  en  ce  qui  regarde  certaines 
habitudes  de  langage,  l'Ecclésiastique  a  servi  de  modèle  au 
livre  de  Daniel. 

J.  Hal^vy. 

OUVRAGES  OFFERTS  X  LA  SOGléxé. 
(Séance  du  13  février  1897.) 

Par  l'India  Office  :  Archœological  Survey  of  India,  South 
Indiati  Inscriptions,  by  E.  Hultzsch.  Madras,  iSg^;  in-^*** 

Par  la  Société  :  Atti  délia  Accademia  dei  Liiwei,  novembre 
1896.  Roma;  in-^". 


158  JANV1E11.FÉ¥MBA  VM7. 

Par  Ift  Société  :  Transiieiiaiu  and  Pntmtaj/i  rfthe  JapoM, 
Society,  Supplément  I  Nihongi.  VcL  I  and  H»  by 'W.  G.  As- 
ton. London,  1896;  in-4^ 

—  Bulletin  de  la  Société  de  géograpUê,  3*  tiimMtre ,  1896. 
Paris;  in-8\ 

—  Compta  YeiduM  de  h  Société  de  géographie,  a**  17-19* 
Paris,  l896;iBl-8^  ■■.•**.,•' 

—  Journal  asicUique,  noTembre- décembre^  Paris  1896; 
in-8^ 

—  The  American  Journal  ef  Pkilology,  Baltimore,  Octo- 
ber  1896;  in-8'. 

Par  les  éditeurs  :  Revue  €riti^,n**  i*5.  Paris,  1897; 
in.8«. 

—  Revue  archéologique,  novembre-décembre  1896.  Paris, 
in-S*. 

—  Journal    des    Savants,    novembre -décembre    1896; 

in-4'. 

—  Pofyhihlion,  parties  technique  et  Uttéradre;'  Janvier 
1897;  in-8*.  ,•        ' 

—  Revue  de  l'histoire  des  religions,  mai-octobre  1896. 
Paris;  in-8'. 

—  The  Sacred  Books  ofttà  East, Vol.  XLVI.  Oxford ,  1897  ; 
in-S*.  ■         '  ■'  '  ^ 

—  E//n5^Bctor.  Ënerd'1897.  Aguascidientes;'m-4**      ' 

—  Ararat  (journal  arménien),  janvier  1897.  Etchmia- 
dzin. 

—  The  sanscrit  critical  Journal,  Janoary  1897.  Woldng, 
in-8'. 

—  Bollettno,  n*  266.  Firénie,  1897;  in-8*. 

—  The  Geographical  Journal,  Febmary  1897.  London, 
in-8^ 

—  Bihliothègue  du  Khédive,:  Catalogue  de  Ihn  AyAs,  a  parr 

lies.  Boulak,  i897;in-8°. 

■I 

Par  les  auteurs:  Hubert  Grimme,  Grundzàge  det'hèkreiS' 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       IM 

schen  Akzent  und  Vokallehre,  mit  einem  Anhange  ûber  die 
For  m  des  Namens  Yahtme,  Friburg,  i8g6;  m-8". 

—  Chavannes,  Les  Mémoires  historiques  de  Se-ma-tsien 
ttaduits  et  annotés,  Paris ,  1 897  ;  m-8°. 

- —  W.  Bndge,  The  laiighahle  Stories  collecled  by  G.  Bar- 
//«èTÉpiw.London,  1897;  in-8^ 

— *•  Fr.  Cumont^  Teœtes  et  monuments  Jig ares  relatifs  aux 
mystères  de  Mithra,  fasc.  IV,  supplément  et  index.  Bruxelles  , 
1896;  in-8'  . 

—  A.  Seippel,  Rerum  Normannicorumfontesarabièi,fasci' 
cule't,  texte.  Christiania,  1896;  in-A**^*   ♦-    -  .        - 

---  A.  Danon,  Recueil  des  Romances  judéo-éspagtioles  chdtt- 
tées  en  Turquie  (extrait).  Paris,  1897;  in->8^ 


-♦     '       ■  "'  ""t-      ■  •       '      -m^-m-m^-mi  -m  .^  ^  -m^     ...^..w..^  V 


BIBLIOGRAPHIE. 


i.»      r 


HOR-CHOS-BYUN.  GeSCHIGHTE  DES  BuBDHISMUS  IN  DER  MONGOLEI , 

aus  dém  Tibetischen . . .  ûbersQtzt  von  D*"  Georg  Huth..Strassburg., 
Kari  J.  Trûbner,'  1896  :  xxxif  et  456  pages  in-8*. 


»!  ■    ' 


M.  Huth  nous  donne  ici  la  traduction  promise  en  1893, 
mais  la  traduction  seulement  du  Hor -chos-by un  nHuiaire 
du  Bouddkisme  en  Mongolie  » ,  dont  il  publisdt  alors  le  texte 
tibétaine  Dans  la  préface  (vii-x),  où  il  rappelle  les  assér-' 
tions  qu'il  a  déjà  eu  l'occasion  de  faire  en  faveur  de  la  valèuF 
historique  de  cet  ouvrage,  il  annonce  que  le  développement 
des  preuves  et  tousies  autres  éclaircissements,  avec  les  Index, 

—  qu'on  pouvait  supposer^  selon  ce  ^qu'il  semblait  espérer 
lui-môme ,  devoir  paraître  en  même  temps  que  la  traduction 

—  formeront  une  troisième  partie.  Cette  préface  est  suivie 
d'une  Inhalts-Uebersicht  (p.  xi-xviii) ,  table  analytique  très 

'  Voir  Journ.  asiat,  3°  semestre  1893,  p.  367-868.' 


160  JANVIKR-FÉVRIER   1897. 

détaillée  du  livre ,  —  d'une  liste  des  ouvrages  cités  au  cours 
du  volume  (p.  xix-xxii),  —  de  corrections  au  volume  I" 
et  d*émendations  du  texte  (p.  xxii-xxvii). 

La  traduction  occupe  4^9  pages,  les  dernières  (45o-456) 
étant  remplies  par  les  «corrections  et  améliorations»;  les 
lignes  de  chaque  page  sont ,  comme  dans  la  partie  première , 
numérotées  cinq  par  cinq  ;  le  commencement  des  pages  du 
texte  est  indiqué  en  marge  par  leur  numéro,  et  le  milieu, 
c'est-à-dire  la  dixième  ligne,  par  un  astérisque,  de  sorte  que 
le  lecteur  peut  sans  difficulté  recourir  au  texte  chaque  fois 
qu'il  désire  le  consulter.  Les  notes  mises  au  bas  des  pages 
sont  très  nombreuses;  ou  bien  elles  renvoient  à  une  autre 
page  du  livre ,  ou  bien  elles  donnent  soit  l'original  sanskrit 
d'un  tenne  tibétain,  soit  le  texte  tibétain  d'un  mot  restitué 
en  sanskrit  ou  traduit  en  allemand  ;  ou  bien  enfin  elles  four- 
nissent des  explications  sur  un  point  d'histoire  ou  une  diffi- 
culté du  texte  :  toutes  elles  attestent  l'étude  approfondie  du 
livre  que  M.  Huth  a  entrepris  de  faire  connaître  et  de  mettre 
à  la  portée  du  public. 

On  sait  (nous  l'avons  dit  dans  notre  précédent  article)  que 
V Histoire  du  Bouddhisme  proprement  dite  est  précédée  d'une 
histoire  de  la  race  royale  des  Mongols  —  prescrite  par  l'in- 
spirateur même  du  livre  (p.  446),  —  qui  est  comme  une 
Introduction  (p.  1-78).  h' Histoire  du  Bouddliisme  dle-mênie 
se  divise  naturellement  en  deux  parties  principales  corres- 
pondant à  deux  grandes  périodes,  celle  du  règne  exclusif 
delà  Mitre  rouge  (p.  79-173)  et  celle  de  la  Mitre  jaune  ou 
de  la  Réforme  de  Tsong-kha-pa  (p.  174-4 16).  En  tète  vient 
un  essai  de  tliéologie  bouddhique  sur  le  Buddha ,  principa- 
lement envisagé  dans  ses  quatre  Kâya  (SvabhàvaJnàna-Sam- 
bhoga-Nirmâna) ,  et  sur  la  Loi  à  propos  de  laqueUe  sont  pré- 
conisés l'audition ,  la  réflexion ,  la  méditation  et  les  textes  de 
l'Âgàma  (livres  canoniques)  et  de  la  Gati  (livres  non  cano- 
niques). A  cet  exposé  théorique  et  dogmatique  succède  la 
narration  historique  rattachée  à  la  biographie  des  grands 
docteurs  de  l'une  et  de  l'autre  période ,  narration  où  les  faits 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  101 

historiqaes  ,les  faits  merveilleux ,  prophéties ,  prodiges ,  magie, 
et  les  réflexions  morales  sont  constamment  entremêlés. 

Le  plus  illustre  des  docteurs  de  la  première  période  est 
Phag-pa  (le  Pa-sse-pa  des  Chinois)  qui,  à  trois  ans,  récitait 
par  cœur  des  livres  entiers,  ce  qui  lui  fit  donner  le  surnom 
de  «  sublime  »  par  lequel  on  le  désigne  habituellement  ;  c*est 
lui  qui  fit  connaître  1«  Bouddhisme  aux  Mongols ,  avec  Tagré- 
ment  de  Khoubilaï ,  petit-fils  de  Gengis-khan ,  agrément  qui 
ne  s'obtint  pas  sans  peine,  à  cause  de  Topposition  des  pou- 
voirs temporel  et  spirituel.  L'impératrice  établit  l'accord  en 
faisant  décider  que,  dans  les  affaires  reli^euses^ et  dans  les 
petites  réunions,  «le  lama  serait  au  milieu»  (hla-ma-gun-îa 
bjugs);  c'est-à-dire  présiderait,  tandis  que  dans  les  affaires 
politiques,  dans  les  grandes  réunions,  c'est  «le  prince  qui 
serait  au  milieu»  (rgfja/-po  gun-'la  bjugs);  d'aUieurs en  ce  qui 
concerne  le  Tibet ,  rien  ne  devait  se  faire  sans  que  le  lama 
fût  consulté.  Aussi  quand ,  emporté  par  l'excès  de  son  zèle , 
Khubilaï  voulut  imposer  au  Tibet  l'enseignement  de  l'école 
Saskya,  Phag-pa,  qui  était  de  cette  école,. réclama  la  liberté 
pour  chacun  de  suivre  la  religion  de  son  choix,  et  fit  rappor- 
ter l'édit.  «  C*est  grâce  à  lui ,  dit  l'auteur,  que  les  diverses 
écoles  du  Tibet  peuvent  persévérer  dans  la  doctrine  qu'elles 
ont  adoptée.»  (p.  i5i). 

Le  fondateur  de  la  secte  de  la  Mitre  jaune,  Djam-mgon, 
ordinairement  appelé  Tsong-kha-pa ,  du  lieu  où  H. naquit, 
vint  au  monde  en  i356;  onze  ans  plus  tard,  les  Mongols 
perdaient  leur  domination  sur  la  Cbine;  et  cet  événement 
était  pour  eux  le  signal  d'une  décadence  complète.  «  La  reli- 
gion s'éteignit  (ckos  chad);  toute  action  (las)  était  péché 
(  sdig  ) ,  toute  nourriture  (  zas  )  chair  et  sang  (  ça  khrag  )  ;  le  pays 
était  semblable  à  une  ile  entourée  d'une  mer  de  sang  sombre 
et  noire»  (p.  21  g). 

Cette  période,.quiiest  comme  une  lacune,  un  vide  dans 
l'histoire  religieuse  des  Mongols,  dura  près  de  deux  siècles. 
Pendant  ce  temps  la  réforme  de  Tsong-kha-pa  s'était  déve- 
loppée et  affermie- au  Tibet.  Lors  de  la  naissance  du  réforma- 

IX.  1  1 

IMHIJiBBIK    lATIURAL*- 


102  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

teur,  un  sandal  émergea  du  sang  que  fit  jaillir  la  section  du 
cordon  ombilical ,  et  chaque  feuille  de  Tarbre  portait  Timage 
de  Simhadhvani  (Tsong-kha-pa)  ;  de  là  le  nom  de  Koumboum 
(les  cent  mille  images)  donné  à  cet  arbre  et  au  monastère 
qui  fut  construit  autour  de  lui  (p.  176-177),  Je  me  borne  à 
rappeler  la  version  différente  racontée  par  le  P.  Hue  qui  dé- 
clare avoir  vu  sur  les  feuilles  dudit  arbre  des  lettres  1res  re- 
connaissable»  de  Talphabet  tibétain,  ajoutant  que  cet  arbre 
était  né  de  la  chevelure  de  Tsong-kha-pa  lorsqu'il  fut  tonsuré 
à  l'âge  de  sept  ans.  J'ajoute  que,  lorsque  M.  Rockhill  passa  à 
Koumboum,  en  février  1889,  ^^  ^^  ^^  T^^  ^^*  feuilles  de 
larbre  (alors  absentes  a  cause  de  l'hiver)  représentaient 
l'image  de  Tsong-kha-pa. 

L'auteur  raconte  la  vie  et  énumère  les  csuvres  du  grand 
réformateur  qui  est  pour  lui  un  deuxième  Jina  {ngyal-va-gnis- 
pa);  mais  M.  Huth  a  déjà  remarqué  qu'il  ne  fait  pas  con- 
naître les  causes  et  les  circonstances  de  la  réforme,  et  ne  la 
caractérise  pas  suffisamment.  On  ne  voit  pas  bien  non  plus 
comment  se  sont  formées  les  deux  grandes  dignités  lamaïques 
qui  en  sont  issues,  cdle  du  Dedai-Lama  et  du Panotchen^rin- 
po-tche.  Il  est  vrai  que  M.  Huth  remarque  que  l'on  peut 
maintenant,  à  l'aide  de  ce  livre,  reconstituer  la  série  des 
Pan-tchen-rin-po-tche  ;  mais  la  question  d'origine  reste  ob- 
scure. Le  terme  Dalaï-lama  n'est  pas  employé  ordinairement 
par  l'auteur  qui  se  sert  toujours  de  l'expression  rgyahdvaà 
(puissance  victorieuse).  Pour  désigner  simultanémmit  les 
deux  pontifes,  il  dit  au  singulier  t  Jina  père  et  filsi  [rgyaU 
va-yah'sras);  ce  qui  indique  entre  eux  une  étroite  union 
avec  une  certaine  subordination.  Il  est  reconnu  du  reste  que 
le  pontife  de  Lhasa ,  qudifié  Pun^arikadhara  (porte^lotus) ,  est 
identifié  avec  Avalokiteçvara.  Quant  au  grand  pontife  mongol 
il  est  dit  (p.  247)  que  le  quatrième  Dalaï-lama,  qui  était 
mongol  de  naissance,  nomma  comme  supjdéant  pour  le 
remplacer  en  Mongolie  une  incarnation  de  Rje-btsun-byams- 
pa-rgya-mtso  qui  prit  le  nom  de  Maitri  Khntuktu ,  et  plus 
loin  (p.  3a6)  que  •  parut  dans  la  grande  province  Kbalkha  h 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       163 

trèi  haut  Mirmftnakàya  de  Tàranâtba  présentant  la  série  des 
naissances  de  Rjebtsun-dam-pa  blo  bzang  bstan«pai-<rgyfld 
mtso  (Tàranâtha)i,  mais  sans  qu'on  lui  attribue  une  supé- 
riorité marquée  sur  beaucoup  d*autres  Mahàpurufa  qui  s*y 
distinguèrent. 

C'est  le  prince  mongol  Altan^khan,  qui  résolut  de  tirer 
les  Mongols  de  leur  abaissement  en  faisant  revivre  parmi  eux 
la  cloi  des  dix  vertus •  (dge-ba-bcai  khrim  ou,  comme  dit 
Sanang  Setsen ,  arbm  bayanta  nomun  Uaghadsa),  Il  fut  soutenu 
dans  cette  entreprise,  s*il  ny  fut  même  poussé,  par  le  troi- 
sième rgyal-dvan  auquel  il  donna  le  titre  de  Tdlai'blatim 
Vajradhara  (p.  aa3),  et  c'est  seulement  à  ce  propos  que  le 
titre  célèbre  de  Dalaï-Lama  parait  dans  ce  livre.  On  sait  que 
Gusbri  Khan,  continuant  Tœuvre  de  Altan,  protégea  la  ré- 
forme de  Tsongokha-pa,  attaquée  par  une  formidable  oppo^ 
sition.  Des  trois  adversaires  qu'il  vainquit,  TchoborTchog* 
tu,  en  i636  (p.  a5i),  -«-  Beri*kban  en  i638  (p.  a5a),  •*- 
Tsang-pa  (p.  a6a),  le  premier  est  reconnu  par  M.  Huth 
comme  identique  à  Tchog«tu  taldjin,  qui»  d'après  les  inscrip- 
tions de  Tsaghan-baifiA,  iut  avec  sa  mère  le  fondateur  des 
édifices  religieux  élevés  en  cet  endroit  au  commencement  du 
xvii*  siècle  *• 

Une  fois  la  religion  de  la  secte  jaune  assurée  contre  toute 
attaque  violente ,  on  s'efforça  de  la  répandre  et  de  ra&rmir 
parmi  les  Mongols.  Notre  auteur  nous  décrit  le  vaste  mou- 
vement de  propagande  auquel  prit  part  un  grand  nombre 
d'éminents  docteurs,  dont  lui-même  était.  Les  empereurs 
mandchous  le  favorisèrent;  Khang'-bi  fit  traduire  et  impri- 
mer en  mongol  le  Kandjouri  Kbien4ong  fit  de  même  pour  le 
Tandjour.  Ce  dernier  empereur  créa  à  Péking  un  vaste  éta- 
blissement pour  le  culte  et  l'étude,  ce  qu'on  pourrait  appeler 
une  université  bouddhique.  D'autres  établissements  moins 
importants  furent  fondés  dans  diverses  parties  de  la  Mongo- 
lie. Je  noterai  trois  points:  i^  Ces  docteurs  s'appliquaient i 

^  Voir  Jùum.  asUu,  a'  trimaitre  1896,  p.  168*170. 

1 1 . 


164  JANVIER. FÉVRIER  1897. 

enseigner  la  doctrine  du'Jina  (Buddha)  en. général  et  celle 
de  Tsong-kha-pa ,  en  particulier  (phrase  répétée  nombre  de 
fois);  3**  Le  livre  qu*ils  préféraient . et  qui, ^ en  général,  ser- 
vait de  base  à  renseignement,  était  nn  oavrage  de  Tsong-kha- 
pa,  le  Byang-chub-lam-rim  (la  marche  progesÛTe  vers  la 
Bodhi )  ;  il  y  en  avait  deux ,  le  grand  et  le  petit;  3*  on  s*iq)pli- 
qua  à  faire .  connaître  le  Kandjonr  dans  des  parties  de  la 
Mongolie  où  il  était  ignoré.  —  Un  fait  historique  de  cette 
époque  mérite  une  mention  spéciale ,  parce  qoe  noos  le  con- 
naissons par  une. autre  voie;  cest  le  voyage  et  la. mort  de 
Bio  bzan  .dpal-idan  ye-shes.dvaiï  po,  pontife.de  Taschi- 
loumpo,  qui  mourut  à  Pékingen  17 79  an. cours  d*nne  visite 
qu'il  faisait  à  l'empereur  Khien-long.  Le. récit  de.  son  voyage 
et  de  sa  mort  se  trouve  à  la  fin  de  la  Relatiom  de  rmnhassade 
de  Samuel  Tumer,  d'après  la  relation. orale  du  gos&in  indien 
Purangir  qui  l'avait  accompagné.  Il  avait  été  rUpadhyàya, 
c'est-à-dire  le  précepteur,  de  notre  auteur,  qui  termine  sa  nar- 
ration par  quelques  détails  sur  les  rdiqnes,  objets  sacrés, 
lieux  de  pèlerinage  que  les  Mongols  ont  le  bonhear.d*avoir 
dans  leur  pays  ou  à  leur  portée  (p..Âo8-4i6).  Toutefois,  il 
ne  s'arrête  pas  là.  et,  pour  l'édification  du  lectenr,.cite  jdn- 
sieurs  séries  de  stances  morales ,  t  inutiles  aux  gens  vertoeiix, 
sans  profit  pour  les  vicieux,  mais  propres  à  encourager  les 
natures  faibles  bien  disposées  >. 

Ces  stances  finales,  dont  les  auteurs  sont  nommés. ne. sont 
pas  les  seules  ;  il  y  en  a  beaucoup  d*autres  dispersées  dans  le 
récit  et  dont  la  source  n'est  indiquée  que  très  vaguement; 
M.  Hutb  a  pu  la  découvrir  pour  la  plupart  d*entne  dles;  ce 
qui  fait  l'objet  d'un  travail  spécial  par  lequel  se  termine  son 
Introduction  (p.  xxviii-xxxii). 

Ce  livre  est  hérissé  de  noms  propres  d'hommes,  de. pays, 
de  titres  d'ouvrages.  Plusieurs  de  ceux-ci  sont  connus,  d autres 
ne  le  sont  nullement.  M.  Iluth  nous  donnera  dans  sa  troi- 
sième partie  le  résultat  de  ses  efforts  pour  les  identifier.  Un 
Index  est  d'ailleurs  absolument  nécessaire  au  lecteur  qui  se 
propose   d'étudier  cet  ouvrage.  Aussi  le  troisième  v'idume 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  165 

sera-t-il  rëcueiUi  avec  empressement.  Il  complétera  heûren- 
sèment  ce  grand  et  beau  travail. 

L.  Feer. 


BvDDHiSM  IN  Translations ,  by  Henry  Clarke  Warren.  Harvard 
oriental  séries  \olume  III.  Cambridge  Mass.  (published  by  Har- 
vard University)  1876,  xx  et  ôao  pages  iu-8*. 

Ce  volume  fait  partie  de  la  c  Série  orientale  >  que  T Uni- 
versité de  Cambridge  en  Massachusets  (États-Unis)  publie 
sous  la  direction  de  M.  Charles  Rockwell  Lanman ,  professeur 
de  sanskrit  a  ladite  Université. 

L*auteur  s*est  proposé  c  de  prendre  différentes  idées  et  con- 
ceptions qui  se  trouvent  dans  les  écrits  pâlis ,  et  de  les  présen- 
ter au  lecteur  en  anglais  ■  (p.  xx).  «  La  traduction  >  lui  a  paru 
«  le  meilleur  moyen  d*atteindre  le  but  »,  et  il  a  dioisi  dans 
tous  les  écrits  bouddhiques  des  passages  significatifs,  les 
uns  longs,  les  autres  courts,  en  les  classant  méthodiquement 
dans  Tordre  des  t Trois  joyaux»:  le  Buddha,  la  Doctrine; 
rOrdre  (religieux).  Ceux  qui  se  rapportent  au  premier  for- 
ment un'  chapitre  ;  i ,  le  Buddha  ;  —  ceux  qui  se  rapportent  au 
deuxième  en  forment  trois  :  11 ,  Existence  consciente  ;  m  ;  Kar- 
ma et  renaissance;  iv,  Méditation  et  Nirvana;  —  ceux  qui  se 
rapportent  au  troisième  un  chapitre  ;  v  TOrdre.  — '  Ces  ex- 
traits sont  numérotés.  11  y  en  a  102.  1-12  appartiennent  au 
premier  chapitre;  i3-37  au  deuxième;  38-56  au  troisième; 
67-79  au  quatrième;  80-102  au  cinquième-  Un  appendice 
formant  le  n**  io3  est  une  étude,  en  partie  en  forme  de  .ta- 
bleau, sur  les  «  cinq  groupes  ». 

Un  «  Introductive  discourse  »  précède  chacun  des  chapitres  ; 
les  extraits  ont  chacun  un  titre  caractéristique  et  peuvent  se 
subdiviser ,  chaque  section  étant  indiquée  par  une  des  lettres 
a,h,c.  Tous  sont  empruntés  à  la  littérature  pâlie,  canonique 
et  non  canonique  ;  ainsi  le  Milinda-panha  et  le  Visuddhi-mag- 
ga  sont  fortement  mis  à  contribution.  Pour  ce  dernier  ouvrage 


106  JANVIER-FÉVRIER  1807. 

l^auteur  a  tratailië  sur  des  manuscrits;  pour  le  reste,  il  s'est 
servi  des  éditions  des  textes  pldis  récenunent  pnUiés. 

Les  littératures  sanskrite ,  tibétaine ,  chinoise  sont  exclues 
de  ce  travail;  les  textes  pâlis  sont  les  seuls'  dont  Tauteur 
fasse  usage.  Pour  lui  «  la  littérature  sanskrite  (  bouddhique  )  est 
un  chaos ,  la  littérature  pâlie  est  un  kosmos  ».  On  fait  sans 
doute  très  bien  d*étndier  la  littérature  pâlie  ;  mais  ce  n  est 
pas  une  raison  pour  déserter  Tëtude  des  autres  et  des  rap- 
ports quelles  ont  avec  la  littérature  pâlie  et  entre  dles.  Pour 
ce  qui  est  de  la  littérature  sanskrite  bouddhique,  il  est  diffi- 
cile de  Tapprécier  équitablement:  nous  n*en  avons  pas  un 
ensemble  coordonné;  elle  ne  nous  est  parvenue  que  par  frag- 
ments. 

M.  Warren  a  pour  principe  de  traduire  constamment, 
même  les  termes  techniques  les  plus  usuels  ;  ainsi  il  ne  dit 
pas  Bodhisattva ,  mais  t  ftitur  Buddha  •  ;  Paccekabuddha,  mais 
•  private  Buddha ■;  Arhat,  mais  «saint».  Je  comprends  fort 
bien  sa  pensée,  et  ne  discuterai  pas  sur  ce  point;  ce  système 
a  ses  avantages  et  ses  inconvénients  comme  le  système  opposé. 
Mais  il  est  difficile  d*ètre  conséquent  jusqu*au  bout  ;  il  ne  peut 
s'empêcher  d'employer  quelquefois  le  mot  Paccekabuddha, 
«-  le  motMàra,  pour  lequel  il  a  les  expressions  «  Slayer  »  et 
«M^cked  One»,  *— -  le  terme  Bhante,  ordinairement  rendu 
par  «  Révérend  sîr  ». 

L'Index  qui  termine  le  volune  (p.  497-520)  est  très  com- 
plet et  très  utile,  nécessaire  d'ailleurs.  Le  volume  est  orné 
d*une  fresque  birmane  reproduite  en  photogravure  ;  elle  re- 
{)résente  le  Buddha  assis  sous  un  arbre  et  recevant  les  hom- 
ma^  d'un  t  satyre  de  la  fôrèt»  (un  bhllû?)  suivi  d*un  ser- 
viteur. 

L.  Feer. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       107 


AssYRisCHES  HandwÔrtebbvcb  voii  D'  Fried.  Dditzsch;  in-8*, 
xx-730  pages.  Leipzig,  1896,  par  A.-J.  Ddattre,  S.  J. 

VAssyrischês  Wôrterhuchdn  D' Fried.  Deiitzsch,  dont  trois 
livraisons  parurent  de  1887  à  i8go,  devait  être  la  réalisation 
d*un  plan  colossal.  Achevé  suivant  le  dessein  primitif,  il  eut 
rempli  de  quatre  à  cinq  mille  pages  grand  in^i!'  (autogra- 
phie), et  coûté  de  onze  à  douze  cents  francs  ^^^  Disons  la 
vérité  :  Tentreprise  échoua  contre  l'opposition  très  vive  de 
beaucoup  d'assyriologues.  En  quoi  rien  d'étonnant.  Un  pareil 
déploiement  de  forces  chez  l'auteur,  et  de  si  lourds  sacrifices 
imposés  à  ses  clients,  devaient  se  justifier  par-  la  perfection 
absolue  et  l'utilité  permanente  de  Tceuvre.  Or  ces  considéra- 
tions étaient  irréalisables,  et  le  seront  longtemps  encore, 
pour  le  dictionnaire  assyrien. 

Trop  de  textes,  en  e^et,  restaient  non  seulement  a  éditer, 
k  interpréter,  mais  aussi  à  extraire  des  décombres  des  vieilles 
cités  mésopotamiennes,  ou  à  découvrir  dans  les  trésors  confus 
du  British  Muséum,  rendus  plus  accessibles  aujourd'hui  grâce 
au  catalogue  si  patiemment  dressé  par  le  D'  C.  Bezold.  La 
découverte  des  lettres  de  Tell  el-Amama,  bientôt  publiées 
par  MM.  Winckler,  Abel  et  Bezold,  —  la  publication  des 
textes  sumériens  gravés  sur  les  monuments  remis  au  jour  par 
M.  de  Sarzec,  à  Tel-Loh,  textes  dont  il  faut  tenir  compte 
dans  le  dictionnaire  assyrien ,  s'il  est  vrai ,  comme  le  soutient 
M.  Delitzsch,  que  le  suméro-accadien  n'est  qu'une  expression 
graphique  spéciale  de  la  langue  assyrienne,  —  2,870  con» 
trats  et  autres  documents  juridiques  autographiés  par  le 
P.  Strassmaier,  —  la  formation  à  l'Université  de  Pennsyl- 
vania  d'un  dépôt,  déjà  très  riche,  d'inscriptions  babylo- 
niennes dont  la  publication  a  été  si  brillamment  inaugurée 
par  le  D' H.-V.  Hilprecht,  —  435  documents  épistolaires, 

^  La  partie  publiée  de  VAssyrisches  Wôrterbuch,  A 8&  pages  (dont  coût  : 
Mk.  91,80),. répond  à  70  pages  sur  les  780  du  dictionnaire  actuel.  Telle 
est  la  base  de  mon  calcul  approximatif. 


16S  JANVIER-FEVRIER   1897. 

édités  par  M.  R.-F.  Harper,  de  TUniversité  de  Chicago,  — 
de  nouveaux  textes  relatifs  aux  présages  et  à  la  magie  com- 
muniqués par  M.  >Alfred  Boissier,  de  Genève,  etc. ,  —  tous  ces 
faits  postérieurs  à  l'apparition  du  premier  fascicule  de  ÏAssy- 
risches  Wdrterhach  démontreraient,  s'il  y  avait  moyen  d*en 
douter,  Tinsuffisànce  et  la  caducité  de  cette  œuvre  gigan- 
tesque. 

D'où  provenait  Tilhision  de  Tauteur?  Je  crois  le  savoir,  et 
en  m' expliquant  sur  ce  point,  je  montrerai  que-le  D'De- 
litzsch  réunissait  des  aptitudes  éminentes  pour  la  composition 
dù'dictionnaire  plus  modeste,  plus  pratique,  plus  facile  à  re- 
manier et  à  tenir  à  jour,  dont  nous  annonçons  la  publication , 
commencée  en  iSgd  et  terminée  en  1896. 

M.  Fried.  Delitzsch' reflète  dans  ses  ouvrages  ce  que  j'ap- 
pellerais volontiers  la  seconde  phase  de  Tassyriologie.  Il  me 
semble  en  effet  qu'on  peut  distinguer  trois  périodes  dans 
l'hbtoire  de  cette  jeune  science.  Il  y  eut  d'abord  la  période 
de  création,  à  laquelle  demeurent  attachés  les  noms  de 
H.^Rawlinson.  Oppert  et  Hincks.  Ces  savants  pénétrèrent  le 
secret  de  l'écriture  assyrienne ,  et  interprétèrent  un  grand 
nombre  de  textes  ;  Oppert  et  Hincks  esquissèrent  en  même 
temps  les  premiers  linéaments -de  la  grammaire  assyrienne. 

Ce  travail,  tout  de  génie  et  le  plus  méritoire  de 'tous, 
offrait  nécessairement  des  imperfections  à  corriger  et  des 
lacunes  à  combler.  Sans  doute ,  le  mieux  alors  eût  été  de  com- 
mencer par  éditer^en  grand  les  textes  entassés  au  British  Mu- 
séum, et  de  fournir  ainsi  aux  philologues  des  matériaux  plus 
abondants  et  plus  ^variés.  Mais  s'il  était  permis  aux  savants 
étrangers  de  transcrire  les  documents  cunéiformes^  Londres, 
de  les  citer  et  de  les  exploiter* de- diverses  façons,  l'Angle- 
terre, en  ce  temps-là,  leur  accordait  difficilement  l'autorisa- 
tion-de  les  publier.  Aussi ,  durant  quelques  années,  les  rares 
assyriologues  allemands  qui  travaillèrent,  durant  de  brek  sé- 
jours, au  British  Muséum,  se  contentèrent,  ou  peu  s'en 
faut,  de  collationner  pour  leur  usage  personnel  les  textes 
édités  par  les  paléographes  anglais,  ^ surtout  les. documents 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  169 

grammaticaux,  assez  mai  reproduits  dans  le  second  volume 
des  Cuneiform  Inscriptions  of  Western  Asia,  En  attendant  de 
meilleurs  jours,  ils  s'attachèrent  à  Tétude  philologicpe  des 
textes  lentement  édités  par  le  British  Muséum.  C'est  ce  à 
quoi  se  sont  d'abord  applicpés  le  D'  Delitzsch  et  la  plupart 
des  élèves  formés  à  son  école. 

Enfin  l'Angleterre,  en  permettant  à  tous  de  débiter  à  dis- 
crétion les  richesses  de  son  vaste  dépôt,  a  provoqué  la  grande 
activité  paléographique  qui  caractérise  la  phase  actuelle,  la 
troisième  période  de  Tassyriologie.  Je  crois  dire  une  chose  re- 
connue de  tous,  si  j'affirme  que  le  P.  Strassmaier,  par  sa  per- 
sévérance à  transcrire  les  textes  du  British  Muséum  sans  avoir 
encore  la  permission  de  les  éditer,  par  ses  conseils  et  son 
concours  désintéressé,  ofiert  à  tous,  a  exercé  une  influence 
décisive  sur  ce  mouvement. 

Si  le  D' Delitzsch  a  transcrit  sur  les  originaux  une  certaine 
quantité  de  documents,  il  en  a  publié  assez  peu;  son  travail 
est  resté  avant  tout  philologique.  En  ce  genre,  il  est  au  pre- 
mier rang.  Personne,  je  pense,  n'a  mieux  scruté  ni  mieux 
compris  que  lui  la  masse  des  textes  assyriens  mis  au  jour  ac- 
tuellement, comme  nul  autre  n'a  poussé  plus  loin  l'étude  de 
la  granunaire  assyrienne ,  dont  il  a  formulé  les  principes  dans 
un  manuel  ni  parfait  ni  définitif  assurément,  mais  désormais 
indispensable  parce  qu'il  ofire  tout  ce  qu'on  peut  exiger  au- 
jourd'hui, et  qu'il  se  modifiera  suivant  le  progrès  de  la 
science. 

Malgré  son  goût  prononcé  pour  l'exégèse  assyrienne  et  la 
perfection  relative  de  son  outiUage,  le  D"  Delitzsch  a  publié 
moins  de  traductions  et  de  commentaires  suivis  qu'on  ne  se- 
rait porté  à  le  croire  d'après  ce  qui  précède.  Il  en  a  usé  ainsi 
pour  la  raison,  me  semble-t-il,  que  peu  de  documents  assy- 
riens, à  part  certaines  inscriptions  historiques,  toutes  coulées 
dans  le  même  moule,  se  montrent  jusqu'à  présent  susceptibles 
d'une  interprétation  moralement  complète.  L'exégèse  assy- 
rienne reste  fragmentaire ,  quoique  la  multitude  des  passages 
élucidés  augmente  de  p}us  en  p^us. 


170  JANVIÈR.FÉVRIER   1897. 

C'eût  ëtë  néanmoins  grand  dommage  de  laisser  dans  ses 
edrtonstant  de  lectures  d*idëogrammes,  tant  de  fines  analyses 
grammaticales,  tant  d'interprétations  certaines,  probables 
ou  censées  tdles ,  tant  d'observations  diverses,  faites  ou  re- 
cueillies au  cours  de  vingt-cinq  années  d'études  persévérantes. 
De  là  ridée  longtemps  caressée ,  enfin  partiellement  exécutée , 
de  tout  jeter  dans  un  grand  dictionnaire  de  la  langue  assy- 
rienne, en  se  condamnante  Justifier  une  foide  de  condusions, 
souvent  déduites  d  une  longue  chatne  de  prémisses ,  ce  qui 
est  plus  chanceux  en  assyrido^e  qu'en  mathématiques,  par 
des  notes  d'une  étendue  proportionnée.  De  plus,  si  l'auteur, 
dans  ses  démonstrations,  invoquait  un  texte  inédit  dont  il 
possédait  copie ,  il  le  citait  en  entier  à  cette  occasion ,  et  pas 
toujours  dans  récriture  originale.  On  gonflait  ainsi  le  diction- 
naire ,  au  grand  émoi  des  souscripteurs,  sans  ofiHr  une  édition 
satisfaisante  des  pièces  conmiuniqnées.  Le  dictionnaire  pro- 
prement dit,  qui  doit  être  d'un  usage  facile,  se  trouvait  noyé 
dans  un  vaste  recueil  de  recherches  lexicographiqnes  et  de 
dissertations  compliquées. 

Une  opposition  devait  se  produire.  L'auteur  en  était  con- 
vaincu ;  U  avait  cherché  à  la  désarmer  par  une  justification 
préalable  de  ces  notes  encombrantes.  Mais  la  critique,  qu'il 
avait  mise  en  éveil  et  dont  les  prévisions  se  trouvèrent  dé- 
passées, ne  s'en  montra  que  plus  âpre  et  plus  ardente.  EUe  fit 
impression  sur  le  D' Delitzsch.  Depuis  1890,  date  de  la  troi- 
sième et  dernière  livraison  publiée ,  il  semble  avoir  désespéré 
du  succès  de  son  entreprise ,  maintenant  compromis  plus  que 
jamais  par  la  publication  du  Handwôrterhach ,  qui  n'est  que 
le  dictionnaire  primitif  réduit  à  de  plus  sages  proportions. 

L'auteur  n'a  pas  seulement  sacrifié  aux  circonstances,  il  a 
modifié  quelque  peu  ses  vues  personnelles  sur  le  fond  du  sujet. 
Il  pariait  avec  beaucoup  plus  d'assurance  du  dictionnaire  as- 
syrien en  1886,  dans  ses  Prolêgomena^,  qu'il  ne  le  fait  au^ 
jourd'hui  dans  la  préface  du  Handwârtêrhach, 

*  Les  Prolegomena  eines  nenen  Hehràisch-Âramâiichen  ïfôrterhnehs 
znm  Alten  Testament,  sont  également  un  prélude  du  dictlonnalfe  anyrien. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGÉS.  \1\ 

Cela  ne  gâte  rien,  et  la  grande  valeur  pratique  du  dernier 
ouvrage  me  semble  indéniable.  Pour  ce  qui  me  concerne ,  Je 
Tai  eu  constamment  boub  la  main,  pour  Tétude  des  textes, 
depuis  l*apparition  du  premier  fascicule.  Il  facilitera  singcdiè* 
rement  le  travail  des  débutants,  et  les  plus  avancés,  j*en  suis 
convaincu,  le  consulteront  volontiers.  Je  doute  en  effet  qu*au« 
cun  assyriologue  ait  consigné  pour  son  usage  personnel,  dans 
un  ordre  méthodique ,  le  vaste  ensemble  de  données  désor- 
mais à  la  disposition  de  tous  dans  ce  lexique,  objet  des  préoc- 
cupations de  vingt  ans.  Il  est  bien  entendu ,  et  lauteur  ne  s  en 
cache  pas,  que  son  dictionnaire  est  comme  le  bilan  de  lassy- 
riologie  actuelle ,  et  que  beaucoup  de  savants  y  ont  contribué , 
notamment  le  P.  Strassmaier  par  les  matériaux  réunis  dans 
son  Alphahetisches  Verzeichniss  der  Assyrischen  and  Akka- 
dischm  Wôrter,  etc.  Il  est  vrai  aussi  que  Tapport  personnel 
de  Tauteur,  en  ce  qui  concerne  la  nomenclature,  la  classifi- 
cation grammaticale  et  Texégèse ,  se  chiffrerait  par  une  frac- 
tion très  considérable. 

Le  dictionnaire  s'étend  à  tous  les  textes  publiés,  plus  envi- 
ron deux  cents  pièces  inédites.  La  publication  de  ces  dernières 
est  souverainement  à  désirer,  car  si  Ton  aime  à  voir  les  inter- 
prétations appuyées  de  nombreux  exemples ,  cités  ou  simple- 
ment indiqués,  on  ne  tient  pas  moins ,  notamment  pour  un 
dictionnaire  assyrien  et  malgré  la  confiance  qu'on  peut  avoir 
dans  Tauteur,  à  recourir  au  contexte  des  passages  allégués  ; 
on  tient  aussi  à  en  vérifier  la  transcription,  surtout  quand  ils 
ne  sont  pas  reproduits  dans  Técriture  des  monuments.  Pour 
ma  part,  j'en  ai  vivement  senti  le  besoin  dans  une  foule  de 
cas,  et  j'ai  regretté  de  ne  pouvoir  toujours  le  satisfaire.  Si 
l'auteur  se  décide  à  nous  donner  les  pièces  en  question,  et 
il  me  semble  qu'il  y  est  tenu ,  il  devra  reproduire  celles  qu'il 
a  déjà  transcrites  (pas  toujours  avec  une  entière  exactitude 
d'après  plusieurs  paléographes)  dans  son  premier  diction- 
naire. Sans  cela ,  le  petit  diptionnaire  supposerait  le  grand , 
ce  qui,  sans  parler  du  reste,  serait  peu  pratique.  Un  manuel, 
en  effet ,  doit  se  suffire  à  lui-même  pour  son  objet  propre ,  et 


172  JANVIER-FEVRIER  1897. 

dispenser  provisoirement  de  Tacquisition  d'ouvrages  plus  éten- 
dus dans  le  même  genre. 

Le  caractère  cunéiforme  n*apparait  cà  et  là  dans  le  Hand- 
wôrterhach,  que  pour  figurer  isolément  quelque  idéogramme. 
En  général,  les  idéogrammes  sont  représentés,  d'une  manière 
conventionnelle,  par  une  de  leurs  valeurs  syllabiques,  ex- 
primées en  lettres  latines  majuscules;  on  s  y  retrouve  tou- 
jours en  consultant  au  besoin  la  table  de  ces  valeurs,  p.  xv- 
XX.  Les  racines  sont  données  en  caractères  hébraïques,  elles 
textes  cités  en  caractères  latins  minuscules.  Il  fallait  s'interdire 
lusage  du  cunéiforme  sous  peine  de  grossir  démesurément 
le  volume  ou  les  volumes,  car  l'emploi  du  caractère  original 
en  eût  exigé  plusieurs ,  et  pour  rendre  le  livre  plus  accessible 
aux  savants  qui,  sans  être  assyriologues ,  voudraient  y  cher- 
cher des  points  de  comparaison  de  l'assyrien  avec  lès  autres 
langues  sémitiques.  L'auteur,  malgré  son  goût  pour  ces  rap- 
prochements ,  s'en  est  abstenu  dans  cet  ouvrage ,  du  moins 
ne  les  y  propose-t-il  que  rarement  d'une  manière  explicite, 
sans  doute  pour  rester  fidèle  à  son  titre  et  ne  pas  dépasser  les 
limites  qu'il  s'est  prescrites. 

D'ailleurs  nombre  de  rapprochements  s'imposent  à  pre- 
mière vue  ;  il  est  inutile  de  les  signaler.  Plusieurs  antres , 
proposés  par  l'auteur  dans  des  publications  précédentes ,  ont 
rencontré  un  accueil  hésitant.  Quelques-uns  sont  même  d'avis 
que  le  docteur  Delitzsch  s'exagère  l'importance  de  l'assyrien 
au  point  de  vue  de  l'étude  approfondie  des  langues  sémiti- 
ques. Le  mieux  était  donc  de  n'introduire  cet  élément  dans 
le  dictionnaire  qu'en  la  moindre  quantité  possible. 

Cependant  les  considérations  de  grammaire  comparée  ont 
déterminé  l'expression  graphique  d'un  grand  nombre  de  ra- 
cines ,  et  comme  le  dictionnaire  ne  s'adresse  pas  aux  seuls 
assyriologues ,  tous  très  au  courant  des  procédés  de  l'auteur, 
un  mot  d'explication  à  cet  égard  peut  avoir  son  utilité. 

A  considérer  l'assyrien  tel  qu'il  se  présente  dans  l'écriture 
originale,  abstraction  faite  des  autres  langues  sémitiques,  ja- 
mais on  n'y  découvrirait ,  en  fait  de  gutturales ,  que  celles  qui 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  173 

se  figurent  dans  l'écriture  hébraïque  par  le  K  et  le  n.  D'autre 
part,  beaucoup  de  particularités  dans  la  formation  des  mots 
et  la  comparaison  avec  les  langues  congénères  révèlent  dans 
Tassyrien ,  ^influence  d'autres  gutturales.  Ainsi  le  verbe  à  ra- 
cine *)3X ,  exprimant  l'idée  de  passer,  et  le  verbe  à  racine 
73K,  exprimant  l'idée  àermanger,  ne  se  conjuguent  entière- 
ment, .ni  comme  le  > verbe  fort,  ni  l'un  comme  l'autre.  De 
plus,  ces  deux  racines  ont  pour  correspondants  en  hébreu, 
avec  le  même  sens,  12^  et  7DX.  D'où  l'on  conclut  naturelle- 
ment que  la  gutturale  dans  les  deux  racines  assyriennes 
n'était  pas  la  même ,  du  moins  primitivement. 

Se  basant  sur  les  faits  de  ce  genre,  déjà  observés  par  les 
premiers  assyriologues  et  relevés  en  grand  nombre  par  l'au- 
teur du  dictionnaire,  ce  dernier,  outre  l'existence  du  X  ordi- 
naire ,  qu'il  écrit ,  dans  la  transcription  hébraïque  des  racines, 
K  indice  i,  et  du  D ,  reconnaît  l'influence  du  n  ou  H  indice  3 , 
du  ^  primitif  ou  H  indice  3 ,  du  •  ou  K  indice  4 ,  et  du  ê  ou 
N  indice  4.  Le  H  est  dépourvu  d'indice  quand  l'auteur  reste 
indécis  sur  la  nature  particulière  de  la  gutturale. 

Au  lieu  de  recourir  à  tant  de  variétés  d'une  seule  lettre , 
pourquoi  ne  pas  exprimer  chaque  gutturale  par  un  signe 
propre  déjà  existant  ?  L'alphabet  arabe ,  qu'on  pouvait ,  semble- 
t-il,  employer  pour  l'expression  des  racines,  servait  à  sou- 
hait sous  ce  rapport.  On  aurait  alors  trouvé  dans  le  diction- 
naire une  série  ^,  une  série  ^,  une  série  ^,  une  série  »,  au 
lieu  que  maintenant  toute  cette  partie  du  vocabulaire  grossit 
la  série  K.  11  est  vrai  que  le  «  ne  représenterait  pas  sans 
choquer  la  dernière  consonne  des  racines  D? ,  ce  pour  quoi 
le  lexique  emploie  naturellement  le  D ,  figuré  quand  il  a  sa 
valeur  propre  par  K  indice  2. 

Mais  le  D' Delitzsch  s'en  est  tenu,  je  crois,  pour  une  raison 
plus  importante  au  procédé  décrit.  Dans  une  foule  de  cas,  il 
est  très  difficile  et  même  impossible  de  déterminer  la  guttu- 
rale qui  se  dissimule  dans  un  mot  assyrien  dont  on  ne  con- 
naît pas  assez  de  congénères,  issus  de  la  même  racine.  La  rai- 
son en  est  que,  si  les  racines  à  consonnes  gutturales  différentes 


174  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

donnent  naissance  à  des  formes  différentes,  elles  produisent 
aussi  beaucoup  de  formes  parfaitement  semblables.  Cela 
étant,  si  le  dictionnaire,  pour  les  cinq  gutturales  rangées 
sQus  la  rubrique  commune  H ,  présentait  autant  de  séries  par« 
ticulières ,  il  faudrait  parfois ,  dans  le  cas  d*un  mot  dérivé 
d*une  racine  à  première  gutturale,  consister  successivement 
jusqu'à  cinq  séries  pour  arriver  à  ce  que  Ton  cherche.  Main* 
tenant,  au  contraire,  il  suffit  de  consulter,  dans  Tunique 
série  H ,  les  divisions  xHH ,  coW  «  etc. ,  et  si  Ton  est  frustré 
dans  son  attente  (on  le  sera  de  plu»  en  plus  firéquemment  à 
mesure  qu'on  publiera  de  nouveaux  textes),  on  a  la  consola^ 
tion  d'avoir  perdu  moins  de  temps.  La  dbposition  actuelle 
offre  cet  avantage  et,  de  plus,  reflète,  grâce  aux  indices  at- 
tachés au  caractère  M,  la  théorie  grammaticale  très  subtile, 
trop  subtile  peut-être,  élaborée  par  le  D*  DdUtssoh,  et  foi** 
mulée  dans  son  Assyrische  Grammatikt  dont  le  diction- 
naire suppose  la  connaissance. 

L'auteur  n'a  pas  été  conséquent  jusqu'au  bout.  Dans  sa 
grammaire ,  U  affirme  et  démontre  logement  q.«  l'auyrien 
tel  qu*il  s'est  conservé  dans  les  monuments  parvenus  jusqu'à 
nous,  manque  des  deux  semi-voyelles  1  et  ^ ,  bien  que  la  na- 
ture spéciale  de  certaines  formes  do  mots  en  prouve  Texistence 
dans  une  phase  antérieure  de  la  langue.  Tout  an  plus  l'in- 
fluence du  1  primitif,  comme  cdle  des  gutturales ,  est-dle 
marquée  par  une  légère  aspiration,  à  en  juger  par  certains 
cas  où  l'écriture  figure  ceUe«ci  par  le  caractère  ^  p»-^]"^ 
Mais  s'il  en  est  ainsi,  pourquoi  une  série  1  et  une  série  *» 
dans  le  vocabulaire  assyrien  de  Delitzsch  ?  E31es  offrent  l'in- 
convénient qu'auraient  eu  des  séries  particulières  pour  cha- 
cune des  gutturales  autres  que  le  K  et  le  p.  L'inconvénient 
croîtra  au  fur  et  à  mesure  que  s'enrichiront,  par  la  publica- 
tion des  textes  et  les  progrès  de  l'assyriologie,  les  deux 
séries  ^  et  >,  dans  les  futures  éditions  du  lexique.  Donc,  si 
Ion  a  tant  fait  que  d'aller  jusqu'à  M  indice  5,  pourquoi  ne 
pas  pousser,  dans  le  même  intérêt  praticpie,  jusqu'à  M  in- 
dice 7  ?  La  rubrique  K  qui  s'étend  actuellement  à  i65  pages 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       175 

(y  compri»  d  pages  de  Nachtràge)^  sur  les  780  pages  du 
diciionnnaire,  en  eût  pris  192,  différence  peu  importante. 

Le  peu  de  relief  des  gutturales  et  des  deux  semi-voyelles 
^  et  >  en  assyrien,  quelque  rang  qu'elles  occupent  parmi 
les  lettres  radicales,  prête  à  bien  des  méprises  dans  l'analyse 
des  formes  et  dans  la  détermination  des  racines.  Aussi  faut*il 
s  attendre  pour  le  lexique*  à  des  remaniements  nombreux, 
que  lauteur  prévoit  lui-même.  Quant  aux  consonnes  fortes, 
toujours  nettement  exprimées,  de  même  que  les  gutturales, 
dans  récriture  des  autres  langues  sémitiques^,  Tassyrien  est 
aussi  plein  d'incertitudes.  Dans  une  foule  de  cas,  il  ne  dis* 
tingue  pas  les  articulations  voisines  (rf,  t,  {  —  2:,  f  -^  1,  < 
—  k,  ^).  De  ce  chef  on  est  souvent  induit  a  lire  mal,  quand 
on  manque  d'autres  expressions  graphiques  {dus  claires,  et  à 
ranger  par  conséquent  sous  la  même  racine  des  vocablei  de 
racines  différentes,  et  vice  versa.  En  voici  un  exemple, 

Teg^athphalasar  I"  (col,  11,  63,  64)  parle  de  ses  armes 
auxquelles  le  dieu  Assur  a  donné  pwisançe  et  force.  Le  mot 
que  nous  traduisons^brce  est  me-til-lu-taf  II  parle  aUleurs  de 
ses  armes  que  le  dieu  Assur  a  rendues  puistmtes  (u-iorfl'h). 
On  s'attendrait  a  voir  écrit,  d'une  manière  conséquente,  soit 
me-tiUla^ta  et  v^ia-ti^h,  soit  mi^teUh^ta  et  U'Sa-fhlu.,  Mais  l'in- 
conséquence ne  doit  pas  plus  nous  étonner  que,  dans  la 
même  inscription  (VII,  a4i  aa),  aZ'ku'up  et  i$'ku.'pn,  du 
même  verbe  za-ka-puL  «  planter  i,  comme  personne  n'en  a 
jamais  douté.  (Voir  Delitzsch,  Hmdw.^  p*  65o.)  Il  est  vrai 
que  l'auteur,  après  plusieurs  autres,  Ut  non  pas  n4a-(irlu, 
mais  tt'ia^ii'h  (qu'il  rapporte  &  une  racine  ^nc^),  lecture 
possible  en  soi,  mais  peu  probable  à  cause  du  parallélisme 
évident  des  deux  passages.  Une  racine  briH  (plutôt  que  Vc3K, 
à  cause  de  la  prédominance  du  signe  ^^-^  «^  til,  dans  l'ex- 
pression des  dérivés)  rend  compte  des  deux  formes  me-til- 
lu-ta  et  u4a-ti'la.  Cette  racine  exprime  l'idée  de  forcer  et  a 
produit,  me  semble^t-il,  tout  ce  que  le  dictionnaire  range 
sous  les  racines  ^DK  et  ^no ,  ainsi  qu'une  partie  de  ce  qu'il 
attribue  à  la  racine  bf)^ .  C'est  à  savoir,  sous  la  racine  /PO , 


176  JANVIER-FÉVRIER   1897. 

metlu  ou  metil,  que  le  dictionnaire  traduit  Macht,et  qu'on 
rattache  aussi  bien  à  une  racine  briK  que  mec^i7a  ou  medil  k 
une  racine  7nX  (Handw,,  p.  24);  metluta,  forme  féminine 
du  précédent,  et  metUluta[ta) ^  même  sens,  féminin  corres- 
pondant à  un  masculin  de  la  forme  mesirru  de  ' la  '  racine  ^DK 
(Handw.,  p.  1 1 1).  Il  faudra  enlever  à  bu^  le  mot  a-sa-ti-la, 
et  en  faire  un  schafel ,  très  régidier,  de  VdX  .  Cette  dernière 
racine  exprime  plutôt  Tidée  de  force  que  celle  de  grandeur, 
d'élévation  que  lui  attribue  le  lexique ,  et  qui  n'explique  pas 
aussi  bien  l'emploi  de  me-tillu-ta  et  de  u-sa-ti-îu  dans  nos  pas- 
sages. Le  sens  de  force  leur  convient  très  bien,  ainsi  qu'au 
seul  passage  certain  cité  par  Delitzsch  au  verbe  vDK  :  «  Ils 
ont  grandi  et  sont  devenus  forts  (i-te-it-lu)  dans  la  forêt.  » 

Quelle  que  soit  la  valeur  de  nos  conjectures  pour  ce  cas 
particulier,  on  voit  assez  à  combien  de  remaniements  reste 
sujet  le  dictionnaire  d'une  langue  si  usée,  si  imparfaitement 
écrite ,  et  en  somme  encore  si  peu  étudiée. 

Il  y  a  plus.  Le  D'  Delitzsch  a  rendu  son  lexique  solidaire, 
jusque  dans  les  moindres  détails,  des  théories  formulées 
avec  beaucoup  de  science  et  de  pénétration  daxksVAssyrische 
Grammatik,  mais  néanmoins  passibles  de  bien  des  contrôles. 
Ainsi  il  connaît  la  distinction  des  voyelles  e  et  i  (comme  le 
montrent  ses  transcriptions  reproduites  ci-dessus)  et  la  quan- 
tité des  voyelles  en  général,  beaucoup  mieux  que  ne  le 
veulent  d'autres  assyriologues  et  que  les  écritures  originales 
ne  le  décèlent  à  première  vue. 

Prenons  comme  exemple,  pour  la  quantité  des  voyelles, 
le  mot  tahâzu  (=  combat).  Ainsi  l'écrit  l'autenr,  le  second  a 
marqué  long,  en  tête  de  l'article  qu'il  lui  consacre,  et  dans 
le  corps  de  l'article  chaque  fois  qu'il  cite  un  passage  où  le 
nom  est  exprimé  par  un  idéogramme.  Et  cela  en  vertu  de  la 
théorie  seule,  car,  dans  tous  les  passages  allégués  où  le  nom 
est  écrit  phonétiquement  (ta-ha-za,  ta-ha-zi,  'ta-ha-za,  ta- 
ha-az)^  rien  ne  révèle  la  quantité  longue  de  l'a  dans  la  syl- 
labe ha;  pas  une  seule  fois  ta-ha-a-zi  [ha^a  =  {ul)  sur  les  dix- 
neuf  exemples  d'écriture  phonétique,  nombre  qui  prouve  la 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       177 

rtchesse  de  l'article  au  point  de  vue  lexicographique  et  l'in- 
certitude des  vues  théoriques  sur  lesquelles  repose  la  quantité 
assignée  à  là  seconde  voyelle  a  dans  tahâzu.  Hâtons -nous 
d'ajofuter  que  le  procédé  signalé  offre  peu  d'incommodité 
dans  l'usage,  le  dictionnaire  transcrivant  toujours  exactement 
fes  groupes  phonétiques,  sans  jamais  substituer  la  manière 
dé  rdutéur  à  celle  des  scribes  de  Ninive  et  de  Babylone. 

Potir  l'exégèse ,  on  ne  demandera  pas  à  VA  ssyrisches  Iland- 
tàôrtérBàch  ce  qu'on  exige  du  lexique  grec  ou  latin.  Beatucoup 
d'interprétations  y  sbht  précédées  d'un  peut-être  ou  accom- 
pagnées d'un  point  d'interrogation;  dès  phrases,  des  mots, 
dés  rafcinés  et  leurs  dérivés  plus  ou  moins  nombreux  y  sont 
sithj^ement  enregistrés.  Nul  doute  aussi  qu'une  foule  de  pas- 
sages traduits  sans  iiifeèrtrtttde  marquée  attendent ,  néanmoins , 
encore  leur  véritable  explication.  Mais  ces  matériaux ,  rangés 
atrtant  que  possible  à  leur  place  et  faciles  à  trouver,  s'éclaire- 
ront par  le  travail  de  l'assyriologie ,  surtout  par  l'étude  de 
nottveaiix  textes ,  qiii  trouvera  là  matière  à  d'utiles  rapproche- 
ïhëhts. 

Vôilâ  msl  pèriséé  sur  YAssyrisches  HandwôUthdôh.  D'autres 
éii  parieront  avec  plus  de  compétence ,  personne  avec  plus 
de  sincérité. 

A.-J.  Delattre. 


L.  CaëVn.  Intrùductiàn  à  l'histoire  de  l'Asie,  Turcs  et  Mongols,  des 
origines  à  i4o5.  —  i  vol.  in-8",  Paris,  1896.  A.  Colin.  Prix  : 
10  francs.  (Honoré  d'un  des  prix  Montyon.) 

Noufi  rië  vouîofiS  pas  tarder  davantage  à  rendre  compte 
d'un  ouvrage  qui  a  sa  placé  mai*(C(ùéé  dans  les  tfàvatix  histo- 
riques sérieiix  dé  n6iré  tenipà. 

Aj5(rès  une  inti'odtiètiori  géographique  sur  la  constitution 
àxt  std  dé  TAsie,  Tauteuf  traité  (livré  I")  des  rtices  tartares , 
dès  drigiries  communes  aux  quBfre  groupes  de  langues  dites 
tata*amennés :  fmno-ôùgrien ,  turc,  mongol,  mandchou,  tous 
appartenant  à  une  même  famille ,  •  quoique  de  races  diffe- 

IX.  -  1 2 

luraloraii    K*ri.i.\*Li. 


178  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

rentes.  Il  expose  ensuite  l'histoire  des  premiers  Turcs  d'après 
les  Annales  chinoises  et  les  monuments  récemment  découverts 
en  Sibérie.  A  cet  égard ,  M.  Cahun  a  tiré  habilement  parti 
des  travaux  de  Stanislas  Julien  sur  les  Tou-kiou ,  de  Radloff 
et  de  Thomsen  sur  les  inscriptions  en  caractères  runiformes 
de  rOrkhon.  Toute  cette  première  partie  de  l'histoire  des 
Turcs  avant  leur  arrivée  en  Asie  centrale ,  dans  leurs  rapports 
avec  la  Chine  et  Byzance ,  est  très  remarquable  et  la  plus 
originale ,  car  on  ne  savait  rien  avant  les  découvertes  faites 
en  1 890  en  Sibérie.  Il  y  a  sans  doute  des  lacunes ,  et  l'on 
peut  reprocher  à  l'auteur  de  faire  la  part  trop  grande  aux 
légendes  nationales  ;  il  y  a  aussi  quelques  assertions  et  éty- 
mologies  douteuses  \  mais  il  faut  avoir  égard  à  la  diffi- 
culté du  sujet ,  et  tenir  compte  des  efforts  de  l'auteur  pour 
rendre  claire  et  résumer,  dans  un  ouvrage  destiné  surtout  aux 
étudiants ,  cette  période  archaïque  de  l'histoire  jusqu'ici  mal 
connue,  du  peuple  turc. 

Le  livre  II,  consacré  aux  Turcs  en  contact  avec  l'isla- 
misme ,  nous  offre  le  tableau  de  la  civilisation  de  la  Trans- 
oxiane  avant  et  après  la  conquête  arabe ,  et  l'histoire  sommaire 
des  différentes  dynasties  seldjouqides ,  ghaznévides  et  autres 
qui  occupèrent  l'Asie  antérieure  jusqu'à  l'arrivée  des  Mon- 
gols. Les  Turcs  de  ciette  période  sont  représentés  comme  des 
soudards ,  des  condottieri ,  des  «  aventuriers ,  chasseurs  de 
places  et  de  pensions ,  et  grands  épouseurs  d'héritières  » 
(p.  i53).  Leurs  conquêtes  sont  racontées  comme  de  véri- 
tables expéditions  de  reitres  et  de  chevsdiers  d'aventure ,.  dans 
un  style  chaud  et  coloré  qui  tient  plutôt  de  l'épopée  que  de 
l'histoire.  Et  cependant  il  y  a  des  pages  excellentes  et  nour- 
ries sur  les  mœurs ,  les  religions ,  les  institutions  des  Ouïgours 
et  des  Turcs  orientaux.  Comme  complément,  M.  Cahun  au- 
rait pu  donner  quelques  indications  sur  les  deux  systèmes 
d'écritures  en  usage  chez  ces  peuples  dès  le  vi'  siècle ,  savoir  : 
l'écriture  droite  ou  runiforme  empruntée  soit  aux  Runes 

'  Par  exemple  pour  les  Tiele  dont  M.  Cahun  (ait  let  Abdélites  et  Epbtba- 

lithes;  Kiptchak  =s  Kobi,  Altaï  =  Al  Toiga,  etc. 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  179 

d*Europe  lors  du  retour  des  barbares  en  Asie ,  soit  directe- 
ment de  l'alpbabet  araméen  de  la  Transoxiane  \  et  Técriture 
arrondie  importée  par  les  chrétiens  liestoriens. 

L'Histoire  des  Mongols  (livres  111  et  IV)  tient  plus  de  la 
moitié  du  volume;  elle  est  présentée  d'une  manière  non 
moins  brillante  avec  abondance  de  renseignements  puisés 
aux  sources  nouvelles.  M.  Cahun  a  su  meltre  au  point  et  en 
lumière  tout  ce  que  les  savants  modernes  ont  traduit  du  chi- 
nois ,  du  turc ,  du  persan  ou  du  syriaque.  Ses  remarques  sur 
la  religion ,  les  finances ,  la  politique ,  l'administration  des 
princes  mongols ,  témoignent  d'un  esprit  qui  a  des  vues  d'en- 
semble et  s'attache  plus  à  la  philosophie  de  l'histoire  qu'aux 
détails  minutieux  des  faits  et  des  dates.  Sur  ce  dernier  point 
son  livre  manque  peut-être  de  clarté  :  deux  cents  pages  de 
contexte  sans  divisions  par  règne  sont  quelquefois  difficiles 
à  lire  et  à  retenir.  Temoudjin  et  Tamerlan  nous  sont  dépeints 
comme  des  princes  débonnaires ,  et  M.  Cahun  a  un  peu  trop 
d'indulgence  pour  ces  grands  dévastateurs  dont  les  cruautés 
inutiles  remplissent  les  annales  arabes,  arméniennes,  géor- 
giennes et  slaves  :  «  Timour  était  dur  à  la  manière  d'un  capi- 
taine d'écorcheurs ,  mais  point  cruel».  11  faut  reconnaître 
toutefois  que  l'histoire  de  leurs  «  chevauchées  »  est  racontée 
avec  exactitude  et  présentée  sous  un  jour  nouveau.  L'ouvrage 
de  M.  Cahun  s'arrête  au  xv'  siècle;  il  aura  sans  doute  une 
suite. 

En  résumé ,  c'est  un  travail  bien  fait ,  qui  dénote  une  grande 
connaissance  des  auteurs  et  de  profondes  recherches  ;  mais 
ce  qui,  selon  nous,  dépare  un  peu  cette  œuvre,  c'est  Tabus 
des  expressions  trop  modernes ,  trop  imagées ,  que  l'on  n'est 
pas  habitué  à  rencontrer  dans  un  livre  d'histoire  : 

«  Les  Turcs  ripuaires ,  la  Pentapole  des  Marches ,  les  Turcs 
chinoises,  la  levée  générale  des  frocs,  le  révérend  père  Alî 
Chah ,  le  furieux  ivrogne ,  le  bonhomme  Rubruquis  » ,  et  tant 

'  Voir  h  récent  Mémoire  de  M.  O.  Donner,  Sur  Vorigine  de  Valphabet^ 
tare  du  Nord  de  VAsie.  (Cf.  Joum.  asiat ,  Dec.  1 89a ,  p.  b^à  ^et  Dec.  iSgj^». 
p.  558.) 


180  MNVI£R-F£VRI£R   1897. 

d'autres  sont  des  motâ  qui  sentent  plutôt  le  roman  de  la  Ban- 
nière blcne,  de  Hassan  le  Janissaire  et  autres  écrits  qui  avaient 
déjà  valu  à  M.  Cahun  la  réputation  d'un  honuue  d*eftprit  et 
d*un  agréable  conteur.  Ces  remarques,  qui  ne  portent  que 
sur  le  style  un  peu  trop  a  la  Micbelet,  nçnvpèclient  pas  que 
Touvrage  ait  au  fond  une  réelle  valeur  scientifique  qui  le 
recommande  aux  historiens  et  aux  orientalistes. 

E.  Drouin. 


A«la«^  t^iAftai  lilÉi^ft  l^if  Id^ 

*  l*àJ^f  li^^ftM.  —  Tue  laucbable  Stories  colleeted  hy  Màr 
Gregory  Bar- llebrœus ,  maphrian  of  the  Ëast  firom  A.  D.  1264 
io  ia86.  Tbc  syriac  tcxt  edited  mt\^  an  english  translatipn  by 
]^.  A.  Wallis  Budge,  litt.  D.  (Cantab),  F.  S.  A.,  k^per  of  the 
Egypt.  and  Assyr.  antiq.  in  the  Britisb  Mpseain.  London,  ^^97. 
in-S**.  Texte,  pp.  166  ;  trad. ,  pp.  xxvii-vi-ao4.  (Forme  le  tome  I" 
de  la  Luzacs  scmitic  Text  and  Translation  seriet.) 

A  (lire  vrai,  l'ouvrage  de  BarJlébréus  contenu  4ans  ce 
volume  est  plus  curieux  en  lui-même  quil  n est  impqrtant 
pour  r histoire  de  la  littérature  syriaque.  Mai^  nous  ^R  jaunes 
pas  de  ceux  qui  croient  que  les  seuls  Quvrages  ayant  un  çàté 
historique  ou  une  valeur  littéraire  considérable  soi^t  4ign^ 
des  honneurs  de  l'impression.  Nous  pensons,  ^^  contraire, 
que  Téiat  de  la  pliilologie  et  de  la  lexicographie  syriaque  est 
toi  ({ue  toute  addition  à  la  liste  d§s  textes  imprimés  mérite 
un  bon  accueil. 

I/ouvragç  composé  par  Bar-Hébréus,  dans  les  demièces 
animées  de  sa  vie,  sous  le  t^re  de  Récits  joyeux ,  litt.  :  «pour 
faire  rire  » ,  a  l'avantage  d'être,  à  notre  conn^MSsançç ,  Iç  ^^l 
recueil  de  ce  genre  consfrvé  en  syriaque  ^;  il  nous  n^ontre 

Ml  y  en  a  un  au^rc  du  même  genre  qui  est  Tceuvre  d'Élii^  4e  IIûbIm* 
]1  a  été  composé  en  arabe  et  n^cxistc ,  à  notre  connaissance ,  qae  dans  cette 
langue.  La  Bibliothèque  nationale  en  possède  quatre  ma^niucnti  (Fonds 
syr.,  n"  272 ,  273  [incomplets]  et  33i;  Foqds  arabe,  n*  t?^)*  *t  l4^  trçjif 
premiers  sont  en  carshouai. 


NO(jyEI.{.SS  EJ  Mé^AâfGES.  m 

une  fois  die  pluj»  coii4>i(sp  •  Te^prif  »  des  Or^eiit^ux  ^t  diffé- 
rent du  nôtre,  et  je  suis  persuadé  que,  plus  d'une  fois,  le 
lecteur  qui  prendra  connaissance  de  ces  &bles  dans  la  tra- 
duction se  demandera  ce  que  Ton  peut  trouver  de  plaisant 
ou  de  joyeux  dans  telle  ou  telle  anecdote.  Parfois,  le  côté 
spirituel  consiste  dans  des  antithèses  ou  des  jeux  de  mots 
que  le  texte  original  seul  permet  d'établir.  Mais,  il  p'en 
reste  pas  moins  yr^i,  dans  l'ensembM^  ^^^  b^Çn  souvenj;  pe 
que  les  Qrientaux  les  plus  distingués  —  B^-Hébréus  était 
un  excellent  écrivain  et  un  esprit  cultivé  —  peuvent  regarder 
comme  un  bon  mot  ou  une  jovialité,  ne  serait  pour  nous 
qu'une  plaisanterie  de  mauvais  goût  ou  une  insipide  trivialité. 
Quelques-unps  des  anecdotes  sont  même  ^ssez  indépeqtes, 
ppur  que  M.  Budge  ait  du  recourir  avi  latin  pour  les  traduire. 
Jj'ouvrage  contient  737  courts  récits,  distribués  par  Barr 
fiébréiis  ei^  vingt  chapitres  :  Paroles  utiles  ^s  philo^Qphes 
grecs  (i),  dçs  sagçs  persans  (11),  indiens  [\ii),  l^ébre^iLfi  (iy)» 
des  ascètes  chrétiens  (v),  des  rois  et  des  sages  musulmai^  (vi)» 
4es  docteurs  et  des  scribes  (v||),  des  fiscçtes  et  d^  vieilfqrds 
arabes  (viii);  —  histoires  deyhysiciens  fix);  -rr-  histoires  dmf 
Içsqu^les  on  fait  pçu^ler  les  anijnaujc  (x);  — -,  }\i$toife^  dintçr^ 
prêtes  det  sçuges  et  de  d^vw  (xi),  4^  riches  génçr^ax  (xh), 
d'avares  (xm),  de  vils  artisans  (xiy);  — ■  h,istoir€S  riiiblps  4^ 
mim^  et  de  bçii^ffons  (\\);  t—  kistçiifes  rf'^PiHm^  ?ivi^ki  ^ 
Hfij/5  (xvi),  ç^  Unçiiiques  et  dépossédés  (î^vn)i  de  voleur^  et  4e 
^çéléfints  (i^Yiii),  d'accidents  ejQtraordinaires  (xix);  —  enfin  • 
les  caractères  f^ysionon[^iques  d'après  les  sages  ()^x). 

A  titre  de  spécimen,  voici  la  traduction  de  quelques  récits 
tirés  des  derniers  chapitres  : 

N"*  533  (ch.  XVI  ).  —  f  On  d^t  qu'un  l^omme  simple  app;rit  que 
quelqu'un  était  mort;  quand  il  vit  son  frère,  il  lui  demanda  :  «Est-ce 
«toi. quj  es  mort  ou  ton  frère?» 

N"  621  (çh.  xvn).  —  «On  dit  qu'un  démouiaq^e,  voyant  un 
%|DiÇf^e  q.pble  ftvec  lieaqç9up  d'çjpibonpoint ,  l^i  àj^\  :  %0  tc^  qvÀ  ^ 
«gras  comme  un  cochon,  si  le  démon  qui  est  en  moi  avait  v4gv 


182  JANVIER-FÉVRIER  1897. 

■  du  temps  du  Christ,  ii  ne  t'aurait  jamais  quitté  pour  entrer  en 
•  moi.  » 

N"  653  (ch.  xvni).  —  «On  disait  à  un  homme  dont  tout  l'ar- 
gent avait  été  volé  :  «Ne  t'afflige  pas,  car  au  jour  du  jugement  les 
«  intérêts  de  ce  qu'on  t'a  pris  te  seront  comptés.  •  Et  lui  répondit  : 
«Je  n'en  sais  rien;  mais  pour  le  moment  on  a  pris  tous  mes  inté- 
«  rets.  » 

N"  678  (ch.  xx).  —  «Le  poil  doux  indique  la  timidité;  le  poil 
rude  est  signe  de  bravoure.  En  effet,  le  chameau,  le  lièvre,  le 
mouton  ont  un  poil  doux;  tandis  que  le  lion  et  le  sanglier  ont  un 
poil  rude.  Nous  trouvons  aussi  cette  caractéristique  dans  les 
oiseaux » 

L'Introduction  de  M.  Budge  comprend  une?  notice  abrégée 
de  la  vie  déjà  bien  connue  de  Bar-Hébreus,  et  une  étude  sur 
le  «  Livre  des  Récits  joyeux  »  encore  appelé  «  Livre  des  Récits 
récréatifs  »  Uô^âao  UJol?  jl^^^ ,  dont  'F auteur  avait  fait  une 


traduction  arabe  sous  le  titre  de  l^\  »^ù  «  L'expulsion  de  la 
tristesse  »  \ 

Huit  de  ces  histoires  avaient  élé  éditées  dans  les  chres- 
tomathies  d'Adler  (  1 784  J  et  de  feernstein  (  1  83q  ) ,  et  soixante 
autres  par  Morales  (Z.  D.  lM.  G.,  t.  «XL;  1886)  d'après  le 
ms.  173  du  Vatican,  daté  de  l'an  i333.  —  Celui  dont  s'est 
servi  M.  Budge  pour  son  édition  et  qui  est  sa  propriété  per- 
sonnelle, donne  un  texte  identique  a  ce  dernier,  postérieur 
seulement  d'une  cinquantaine  d'années  à  la  mort  de  Bar- 
Hébréus.  Un  autre  ms.  de  VIndia  Office  (n*  9),  daté  de  Tan 
1713,  a  fourni  les  variantes  notées  au  bas  des  pages. 

Le  ms.  de  M.  Budge  se  terminait  par  quelques  composi- 
tions poétiques ,  dont  la  plus  longue  est  celle  Sur  la  mort  da 
patriarche  Jean  Bar-Madani.  Tous  ces  morceaux  donnés  en 
Appendice  sont  tirés  du  Recueil  des  poésies  de  Bar-Hébréus , 
et  avaient  déjà  été  publiés  par  Scebabi  '. 

'  Ce  litre  est  également  celui  de  1  ouvrage  composé  par  Elias  de  Nisibe. 

*  Gregorîi  Bar  Hebraei  Carmina  a  pâtre  Ang.  Scebabi  monaco  maronita 
libanensi  aieppensi  correcta  ac  ab  eodem  lexicon  adjunctam;  Romae, 
1877. 


NOUVELLES   ET  MÉLANGES.  183 

Si  tous  les  «  Récits  »  de  Bar-Hëbréus  ne  nous  ont  pas  fait 
rire,  ils  nous  ont  du  moins  procuré  l'occasion  de  faire  une 
lecture  agréable  et  «  récréative  ». 

La  traduction  de  M.  Budge,  généralement  fidèle,  quant 
au  sens,  rarement  inexacte,  est  souvent  un  peu  libre  et  ne 
serre  pas  le  texte  d'assez  près.  —  Le  côté  matériel  du  volume 
ne  laisse  rien  à  désirer,  et  M.  Budge,  ses  éditeurs  et  son 
imprimeur  méritent  tous  nos  compliments  pour  cette  publi- 
cation. 

J.-B.  Chabot. 


NOTES   D'ÉPIGRAPHIE   MONGOLE -CHINOISE, 

PAR  G.  DEVÉRIA. 


ADDENDA   ET  CORRIGENDA. 

Page  397,  note  2  ,  ligne  5 ,  au  lieu  de  :  Arkoùnâ,  Usez  :  Arkôn. 

Page  398,  note  4  »  ligne  3 ,  au  lieu  de  :  ^  ^  lisez  :  /^ . 

Page  4o3,  note  3,  ligne ^5,  au  lieu  de  :  mère,  lisez  :  nièce. 

Page  409,  note  1,  au  lieu  de  :  84  «  Usez  :  54- 

Page  4i  5 ,  ajoutez  :  1 309.  Edit  de  l'impératrice  veuve  Dharma 
Balova ,  daté  de  Tannée  de  la  Poule ,  exemptant  les 
clergés  bouddhiste ,  chrétien  et  taoïste  du  payement 
de  toutes  contributions,  et  ordonnant  de  respecter 
leurs  établissements  et  leurs  biens. 

Le  texte  mongol  en  écriture  *Pbags'-pa  de  cette  in- 
scription sur  pierre  trouvée  en  i83o  dans  un  temple 
bouddhiste  de  Pao-ting-fou  du  Tchi-li ,  a  été  publié  par 
M.  A.  A.  Bobrovnikov  dans  le  IIoMnmuntm  MomoAbCKcuo 
KsadpamHCuo  nucbMa,  Saint-Pétersbourg,  1870. 


(84  JANYIER-FÉlTRfËft  1891 

Page  4a4 1  1 36a ,  ligne  a ,  an  heu  de  :  Kinatf,  Hiéz  :  Ts'iian. 

Page  437,  note,  lignes  d  et  10,  au  liea  de:  Kien,  lisez  :  Tien, 
note ,  ligne  1 5 ,  lisez  :  Upioç  ^{Uâv  Ufaoés  \pu/làç. 

Page  439 ,  ligne  1,  au  liea  de  :  Saladin,  liriez  :  SalMidin. 

Page  44 1 ,  ligne  3 ,  in  fine,  ajoutez  :  Tattii^'en  lettrés  'Phâgs'- 
pa ,  ëtle  occupé . . . 


Vient  de  paraître  : 

MAÇOUDI, 
LE   LIVRE   DE   L'AVERTISSEMENT 

ET 

DE  LA  REVISION. 

TRADUCTION 

PAR  B.  (iARRA  DE  VAUX. 


Le  gérant  : 
RlTBENS  DdvAL. 


JOURNAL  ASIATIQUE 

MARS-AVRIL  1897. 

LE  CAMBODGE 
ET  SES  MONUMENTS. 


LA   PROVINCE   DE   BA   PHNOM, 

PAH 

M.  ÉTIE.MNE  AYMOINIER. 


Le  Cambodcie  et  ses  monuments  y  tel  doit  être  le  titre 
d\iii  ouvrage  en  préparation  et  dont  voici  le  plan 
général  : 

I"^  volume  :  le  pays  et  les  hommes;  les  institu- 
tions; les  monuments  (généralités);  les  provinces  du 
Sud ,  de  TEst ,  du  Centre  (y  compris  Kampong  Soay) 
et  du  Nord  (c'est-à-dire  du  Laos  cambodgien).  Je 
donnerai  un  aperçu  géographique  de  chaque  pro- 
vince, des  détails  sur  ses  monuments  et  j'extrairai 
de  ses  inscriptions  tous  les  renseignements  histo- 
riques, religieux,  ethnographiques  et  géographiques 
qui  peuvent  entrer  dans  le  cadre  de  Touvrage. 

Le  II'  volume  contiendra  de  même  la  description 
des  provinces  de  fOuest  devenues  siamoises,  de  Bat- 

i\.  i3 


186  MARS-AVRIL    1897. 

tambang  et  d*Angkor,  si  riches  en  monuments  de 
toute  sorte.  Il  sera  terminé  par  plusieurs  chapitres 
consacrés  à  une  histoire  du  Cambodge  qui  grou- 
pera les  renseignements  fournis  par  les  historiens  les 
plus  autorisés  et  les  données  éparses  dans  le  corps 
de  cet  ouvrage  dont  elle  sera  la  conclusion  natu- 
relle. 

Les  traductions  ou  les  analyses  des  inscriptions 
sanscrites  par  MM.  Barth,  Bergaigne  et  Sénart, 
seront  mises  à  contribution.  De  mon  côté,  j'ai  dû 
transcrire,  afin  de  les  étudier  plus  commodément, 
environ  quatre  cent  c[uatre  -  vingts  inscriptions 
khmères  que  j'avais  recueillies  de  1882  à  188/i.  Les 
apports  philologiques  de  ces  documents  en  langue 
indigène  ne  doivent  pas  entrer  dans  le  cadre  de  cet 
ouvrage  qu'ils  étendraient  démesurément  et  qui 
s'adresse  au  grand  public  autant  qu'aux  spécialistes. 
Ils  trouveront  leur  place  dans  d'autres  travaux  pré- 
parés à  peu  près  simultanément  :  la  publication  de 
ces  inscriptiçns  et  d'un  dictionnaire  khmêr-français 
où  sont  classés,  depuis  plusieurs  années,  les  mots  et 
les  expressions  d'une  langue  d'autant  plus  curieuse  à 
étudier  qu'elle  a  conservé  des  documents  écrits  se 
suivant  presque  sans  interruption  depuis  le  vi*  siècle 
jusqu'à  nos  jours. 

Supprimant  donc  ici  tout  témoignage  linguis- 
tique, je  dois  demander  au  lecteur  quelque  crédit 
en  ce  qui  concerne  les  extraits ,  analyses  ou  résumés 
que  je  donnerai  des  inscriptions  khmères.  11  me  sera 
permis  de  dire  que  je  crois  être,  en  pareille  matière, 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  187 

prudent  plutôt  que  hardi  et  que  j  ai  déjà  quelque 
peu  fait  mes  preuves  dans  un  article  publié  sur  ces 
questions,  alors  absolument  nouvelles,  où  je  distin- 
guai assez  rigoureusement  ce  qui  est  certain  de  ce 
qui  est  douteux  ou  inconnue  Les  règles  que  je 
traçai  et  les  notions  que  je  donnai  à  cette  époque 
ont  pu  être  passées  sous  silence  par  ceux  qui  se  sont 
occupés  des  inscriptions  en  langue  khmère;  elles  ne 
leur  ont  pas  moins  servi  de  guide  complet  et,  dès 
qu'ils  ont  voulu  s'en  écarter,  ils  se  sont  exposés  à 
cette  mésaventure  qui  consiste  à  prendre  continuel- 
lement le  Pirée  pour  un  homme. 

Reprenant  ces  matières,  restées  au  point  où  je  les 
avais  laissées  en  1 883 ,  et  un  peu  plus  maître  actuel- 
lement de  mon  sujet,  je  compte  apporter  quelques 
éléments  nouveaux.  Mais  il  ne  faut  pas  se  dissimuler 
que  Télucidation  complète  des  inscriptions  khmères 
exigera  le  concours  et  les  efforts  de  plusieurs  généra- 
tions. La  langue,  que  Ton  voit  déjà  changer  sensi- 
blement durant  la  période  des  grands  documents 
épigraphiques ,  c'est-à-dire  du  vi*  au  xn''  siècle,  s'est 
profondément  modifiée  depuis  cette  dernière  époque , 
à  la  suite  des  révolutions  qui  bouleversèrent  le  pays , 
emportèrent  le  culte  brahmanique  et  changèrent 
même  le  caractère  de  l'ancien  bouddhisme.  Les  mots 
ont  disparu  du  langage  en  même  temps  que  tom- 
baient en  désuétude  les  pratiques,  les  règles,  les 

'   QueLjues  notions  sur  les  inscriptions  khmères,  ap.  Journal  asia- 
tique, i883. 

i3. 


188  MARS-AVRIL    1807. 

prescriptions  et  les  instruments  relatifs  au  culte.  Si 
bien  que  la  nature  spéciale ,  technique  même ,  de  la 
plupart  de  ces  textes  permet  d'affirmer  qu'ils  posent 
un  problème  de  philologie  des  plus  ardus  a  résoudre 
pour  quiconque  tient  à  réfréner  les  écarts  de  son 
imagination.  Je  crois  qu  il  serait  utile  de  les  publier 
dès  maintemant,  en  se  contentant  de  les  accompagner 
de  transcriptions  rigoureusement  exactes  et  de  tra- 
ductions, incomplètes  parfois,  mais  sûres  dans  leurs 
résultats  acquis,  afin  de  les  inettre  entre  les  mains 
des  indianistes ,  qui  apporteraient  leur  contingent  de 
lumières,  ainsi  que  des  jeunes  gens,  chaque  jour  plus 
nombreux,  qui  promettent  de  se  livrer  à  Tétude 
approfondie  de  Tidiome  cambodgien. 

Les  deux  volumes  sur  le  Cambodge  et  ses  monu- 
ments, dont  j'annonce  la  publication,  seront  une 
introduction  à  ces  études.  En  achevant  leur  prépara- 
tion, j  ai  rintention  de  faire  paraître,  sous  la  forme 
de  courtes  monographies ,  des  extraits  décrivant  quel- 
ques provinces  choisies  parmi  celles  où  la  géographie 
ne  remportera  pas  trop  sur  Tarchéologie  et  sur  Tépi- 
graphie.  Je  supprimerai,  pour  ces  extraits,  les  vues, 
plans  et  croquis  qui  doivent  illustrer  les  deux  vo- 
lumes. 

La  première  province  choisie  est  celle  de  Ba 
Phnom,  où  les  inscriptions  ont  été  trouvées  en  cer- 
tain nombre.  Les  documents  sanscrits,  qui  dominent 
dans  cette  province,  ont  été  étudiés  ou  traduits  par 
Bergaigne  et  surtout  par  M.  Barth  à  qui  Ion  ne 
s'étonnera  pas  do  me  voir  faire  de  fréquents  emprunts , 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  189 

lorsquil  s'agira  de  ces  textes  en  langue  religieuse, 
que  je  m'efforcerai  de  replacer  dans  leur  milieu  pri- 
mitif. 

La  province  de  Ba  Phnom  tire  son  nom  de  la  col- 
line qui  surgit,  isolée,  au  milieu  delà  plaine  allu- 
vionnaire ,  à  c[uelques  kilomètres  de  la  rive  gauche 
du  fleuve.  Bornée  au  sud  par  les  arrondissements 
cochinchinois  de  Chaudoc  et  de  Tanan ,  à  lest  par  la 
petite  province  cambodgienne  de  Romduol,  au  nord 
par  celle  de  Préi  Vêng  et  à  l'ouest  par  le  fleuve, 
elle  était,  selon  toute  vraisemblance,  beaucoup  plus 
étendue  jadis,  et  devait  comprendre  la  plupart  des 
districts  voisins.  Aujourd'hui,  elle  est  encore  une 
province  de  premier  ordre ,  traditionnellement  divi- 
sée en  cinq  cantons  ou  arrondissements  qui  sont  : 
Kandal,  «  le  central  »,  autour  de  la  montagne;  Châk 
ou  Lovéa  Châk,  «  un  figuier  et  une  plante  aquatique  » , 
îiu  nord-est;  Ma  sang,  à  l'est,  près  de  Romduol; 
Koh,  «l'ile»,  au  sud  de  la  montagne;  et  Mé  cJtong, 
à  fest  de  Koh ,  le  long  de  la  frontière. 

Trop  noyée  en  quelques  endroits ,  lors  des  crues 
annuelles  du  fleuve ,  partout  ailleurs  d'une  très  grande 
fertilité,  cette  province  produit  en  abondance  le  riz, 
les  céréales,  les  légumes  et  les  tenot  ou  palmiers  à 
sucre.  Son  gouverneur,  qui  est  de  droit  l'un  des  cinq 
grands  dignitaires  provinciaux  du  royaume,  porte 
les  titres  d'Oknha  Thomméa  Dêchou  (=  Oknâ 
dhammâtejo);  ces  deux  derniers  mots,  empruntés 
par  exception  au  pâli  et  non  au  sanscrit,  signifient  : 


100  MARS-AVUIL    1897. 

«  splendeur  de  la  loi  sainte  ».  C'est  un  mandarin  à 
dix  milliers  d'honneurs,  appartenant  au  samrap  ék, 
c  est-à-dire  à  la  première  des  maisons  royales.  H  re- 
çoit les  ordres  du  Kralahoni,  le  ministre  des  trans- 
ports fluviaux. 

Dans  la  province  de  Ba  Phnom ,  outre  les  hommes 
valides,  inscrits,  au  nombre  de  5,384  (en  iSyS), 
sont  de  nombreuxPr^a/i  Vong  [=^Brah  vans) ,  «  famille 
sacrée  » ,  privilégiés ,  descendants  éloignés  de  la  fa- 
mille royale,  ainsi  que  de  nombreux  Bakou  (==  Pago, 
«les  huppes,  les  hommes  à  chignon»),  c  est-à-dire 
les  Brahmanes,  parmi  lesquels  on  compte  des  rois 
du  mois  de  Mâgha,  Sdach  Méakh,  que  d'autres  disent 
appartenir  à  l'autre  caste  privilégiée ,  celle  des  Brah 
Vaùs.  C'est  une  dignité  honorifique,  héréditaire  dans 
la  même  famille,  qui  exemptait  jadis  d'impôts  et 
permettait  même  de  jouir  d'une  royauté  éphémère 
et  carnavalesque  de  trois  jours  en  Mâgha  (février), 
avec  perception  des  revenus  du  royaume.  Dans  Ba 
Phnom,  nombreux  aussi  sont  les  pol  (=  bal,  les  an- 
ciens vala  ou  guerriers)  qui  ne  sont  plus  maintenant 
que  des  serfs  royaux  et  héréditaires. 

Plusieurs  rivières  inondent  la  province  ou  drai- 
nent ses  eaux  selon  la  saison.  Du  Tonlé  Tauch  «  le 
petit  fleuve  » ,  que  nous  aurons  à  étudier  dans  un 
autre  chapitre ,  part  le  Prêk  Prasat  qui  descend  au 
sud,  communique  avec  la  vague  dépression  noyée  de 
Khsach  Sa  «  du  sable  blanc  »  située  au  nord-ouest  du 
mont,  se  bifurque  ensuite,  une  branche  descendant 
à  peu  près  directement  au  sud  comme  le  fleuve, 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  191 

tandis  que  lautre,  beau  canal  naturel,  déci^it  un 
grand  circuit  au  sud-est ,  pour  revenir  à  Touest  re- 
joindre la  première  branche,  puis  le  fleuve,  entou- 
rant ainsi  le  district  de  a  lile  >>.  La  partie  orientale 
de  la  province  envoie  ses  eaux  au  Vaïco  de  Touest  de 
la  Cochinchine  française.  La  ligne  de  partage  entre 
les  deux  fleuves,  très  peu  accentuée,  souvent  indé- 
cise, est  formée  de  plateaux  de  léger  relief  ou  de 
vastes  marécages. 

Le  mont,  qui  domine  la  province  et  qui  lui  a 
donné  son  nom,  mérite  une  étude  plus  détaillée. 
Ba  Phnom  a  dû  signifier  à  Torigine  «  le  mont  sacré  »  : 
le  Ba  des  noms  de  keu  n'étant  souvent  qu  une  cor- 
ruption du  mot  Brah  «  sacré  ».  Situé  par  11°  1 6'  de 
latitude  nord,  il  est  coupé,  un  peu  à  Touestde  son 
point  culminant,  par  le  méridien  io3°  de  longitude 
orientale.  En  apparence,  cest  une  longue  colline 
qui  semble,  lorsqu'elle  est  vue  de  loin,  formée  de 
trois  sommets  orientés  suivant  une  direction  géné- 
rale nord-est  sud-ouest.  En  réalité,  les  indigènes 
comptent  au  moins  huit  pitons  auxquels  ils  donnent 
des  noms  différents  que  nous  passons  sous  silence.  La 
longueur  de  cette  petite  chaîne,  à  sa  base,  peut  être 
estimée  à  deux  lieues  et  sa  plus  grande  épaisseur  à 
une  demi-lieue.  L'ossature,  en  roches  très  dures,  est 
recouverte  d  une  végétation  vigoureuse.  Le  sommet 
le  plus  élevé  domine  au  moins  de  cent  cinquante 
mètres  la  plaine  alluvionnaire.  Un  sentier  tracé  sur  le 
flanc  septentrional  de  la  colline  permet  d'atteindre 
en  vingt  minutes  cette  cime  où  se  voient  les  restes 


192  MARS-AVRIL    1897. 

dun  tenipie  bouddhique  moderne  qui  n offre  rien 
de  remarquable. 

L'exploration  du  mont  Ba  Phnom  dont  il  est  fa- 
cile de  faire  le  tour  en  plaine  nous  apprend  que,  si 
la  colline  sacrée  abrita  de  tout  temps  des  sanctuaires 
très  vénérés,  jamais  elle  ne  provoqua  la  construction 
de  monuments  remarquables  au  point  de  vue  archi- 
tectural ,  pas  même  de  ces  tours  en  briques  si  com- 
munes dans  tout  Tancien  Cambodge. 

Partant  du  Phum  Thomméa  Dêchou  (le  Bhûm, 
le  terrain,  le  hameau  du  Dhammà  Tejo,  du  gou- 
verneur), misérable  réunion  de  huttes,  au  nord  et 
au  pied  des  dernières  pentes  de* la  butte  principale, 
si  on  se  dirige  vers  Test,  on  atteint  bientôt  une  pa- 
gode moderne  appelée  Preah  Vïhéar  Thom  «  le  grand 
vihâra  sacré  »,  habitée  par  quelques  bonzes.  A  4o  ou 
5o  mètres  au  delà  est  un  autre  temple  bouddhique, 
abandonné  celui-ci,  et  que  les  indigènes  appellent 
indiff'éremment  Vat  kak,  Prasat  kuk,  Prahéar  kak, 
a  le  monastère,  la  tour  ou  le  temple  de  la  galerie  ». 
Il  y  a  là  les  ruines  d  un  édifice  ancien ,  mais  évidem- 
ment postérieur  aux  grands  monuments. 

Sur  une  petite  terrasse,  huit  piliers  massifs,  en 
bai  kriem  ou  conglomérat  ferrugineux,  indiquent 
que  le  temple  était  une  simple  galerie,  longue  de 
douze  mètres  et  large  de  trois.  Les  encadrements 
des  portes,  aux  deux  extrémités,  sont  en  grès  rouge. 
A  Imtérieur  existent  encore  quatre  statues  du  Boud- 
dha, en  pierre,  de  facture  assez  ancienne,  mais 
massives  et  grossièrement  sculptées.  A  quelque  dis- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  193 

tance,  quatre  portes  latérales  sont  les  seuls  vestiges 
d'une  enceinte  extérieure. 

A  quatre-vingts  mètres  plus  loin ,  dans  la  direction 
de  Test,  on  rencontre  la  Vat  Chahret,  pagode  an- 
cienne, déserte ,  où  il  ne  reste  que  les  sema  ou  bornes 
sacrées  et  deux  inscriptions  dans  les  broussailles.  Le 
Phum  Phsa,  plus  loin,  est  un  village  abandonné.  En 
ce  point,  la  chaîne  s'abaisse  presque  au  niveau  delà 
plaine  et  si,  tournant  au  sud,  on  pénètre  de  quinze 
cents  mètres  environ  dans  cette  vallée  boisée,  on  at- 
teint la  Vat  Andaang  Chroh  «pagode  du  puits  du 
torrent».  Cette  pagode,  qui  est  abandonnée,  avait 
deux  temples  accolés.  Il  ny  reste  aujourd'hui  que 
les  bornes  sacrées.  A  côté,  on  remarque  deux  sta- 
tues brisées ,  qui  avaient  couronne  ou  miikuta  en  tête 
et  bracelets  aux  bras;  l'homme,  vêtu  d'un  caleçon  et 
à  genoux,  représente,  disent  les  indigènes,  un  an- 
cien Thomméa  Dêchou  nommé  Sâos,  La  femme, 
assise  et  couverte  d'une  jupe,  serait  la  Chomtéau 
(=  Jamdâv  «femme  de  mandarin»)  du  nom  de 
RatK 

Retenant  au  nord  pour  contourner  les  dernières, 
éminences  de  la  chaîne,   on  passe   près   de  Srah 
Srâm ,  temple  abandonné  et  simple  vihâra  en  bois. 

Puis,  à  quelques  centaines  de  mètres  à  l'est,  on 
rencontre  le  Pham  chhœa  kach  «  hameau  du  bois 
cassé  »,  au  nord  du  piton  de  ce  nom.  Au  delà  de 
ce  hameau  est  encore  une  dernière  butte,  Kompul 

^  Sûos,  de  Svasti,  et  Rat,  de  llatna,  sont  des  noms  propres  1res 
usités  au  Cambodge. 


194  MARS-AVRIL    1897. 

chhœu  kach  «  ia  cime  du  bois  cassé  »  que  dominent 
une  vihâra  en  bois  et  un  chaitya  en  briques.  De  là , 
on  tourne  au  sud,  et,  au  bout  de  trois  cents  mètres 
environ,  on  atteint  le  génie  le  plus  redouté  de 
toute  la  province,  appelé  Mè  Sa  Ba  Phnom  «  la  (fée) 
blanche  du  mont».  C'est,  sur  une  petite  butte,  une 
statuette  de  déesse  en  grès ,  à  quatre  bras ,  vêtue  de  la 
jupe,  coiffée  du  makuta  ou  diadème  pointu.  Ses 
deux  pieds  sont  posés  sur  la  tête  d'une  sorte  de 
lion  chinois  et  une  de  ses  mains  saisit  la  queue 
de  cet  animal.  Tout  autour  sont  des  débris  d'autres 
statues  parmi  lesquels  on  remarque  un  Ganes*a. 

Nous  aurons  occasion  de  revenir  à  cette  déesse 
redoutée  à  propos  des  sacrifices  qu'on  lui  fait.  Mé  Su 
«  la  (fée  ou  la  déesse)  blanche  »,  nom  qui  se  retrouve 
souvent  au  Cambodge,  désigne  |)eut-être  depuis 
longtemps  les  idoles,  aujourd'hui  quelque  peu  dé- 
chues, de  S'ri  ou  Laksmi,  de  même  que  Néang 
Khmaa  «  la  dame  noire  »  s'applique  vraisemblable- 
ment aux  représentations  de  Kali  ou  Parvati. 

Au  sud  du  mont,  la  route  s'en  écarte  un  peu,  dé- 
crit une  courbe,  passe  au  Phûm  Pou  Andot,  à  trois 
kilomètres  de  Mè  Sa,  et  au  Phûm  Bak  Dok,  à  cinq 
kilomètres  plus  loin.  Delà  on  voit,  à  trois  kilomètres 
au  nord-ouest,  la  butte  extrême  de  ce  côté  appelée 
Chong  Thmâ  sa  «  bout  de  la  pierre  blanche  »  ;  d'où 
l'on  revient  à  l'est,  au  Phûm  du  Thomméa  Dêchou. 

Outre  les  pagodes  nommées  plus  haut,  les  der- 
nières pentes  du  mont  en  abritent  encore  plusieurs; 
on  en  compte  une  dizaine  au   total,  abandonnées 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  195 

pour  la  plupart.  Une  route  de  charrettes  fait  le  tour 
de  la  chaîne.  Plus  loin,  un  petit  cours  dVau  sort  du 
Beng  Banh  Chpéas,  lagune  située  au  nord  du  mont, 
coule  au  sud ,  tourne  à  Touest  et  \sl  rejoindre ,  à  Kom- 
pong  Kedol,  Tarroyo  de  Préi  Keduoch,  semblable  à 
un  fossé  naturel  qui  embrasse  le  monl  à  Test  et  au 
sud.  La  ceinture  liquide  se  continuant  à  Péam  Ro 
et  à  Khsach  So,  il  ne  reste  guère  qu'un  isthme  au 
nord  de  la  colline. 

La  Dame  blanche  de  Ba  Phnom  a,  sous  son  auto- 
rité, deux  districts  de  la  province  :  Kandal  et  Mê 
sang.  Un  autre  génie,  appelé  Krahâni  Kâ  «le  Cou 
rouge  » ,  placé  aux  dernières  pentes  nord-est  de  la 
colline ,  surveille  le  district  de  Châk.  De  l'extrémité 
sud-ouest  du  mont ,  le  génie  Sab  Than  «  Tous  lieux  » 
domine  les  deux  autres  districts  :  Koh  et  Méchong. 

La  tradition  exige  que  tout  nouveau  gouverneur 
de  la  province  sacrifie  un  buffle  à  ces  génies.  De  plus , 
il  doit  leur  offrir  chaque  année  un  autre  sacrifice  au 
mois  de  Bisâk,  sinon  toutes  sortes  de  calamités  fon- 
draient sur  les  gens  du  pays  dès  les  premiers  jours 
du  mois  suivant  Jés. 

La  principale  cérémonie  a  lieu  vers  la  Dame 
blanche.  L'animal  étant  dépecé,  cent  petits  mor- 
ceaux de  sa  chair  sont  enfdés  en  brochettes  et  ex- 
posés d'abord  devant  une  statuette  placée  à  quelque 
distance  en  plaine,  qui  représente  le  génie  appelé 
Tnng  Slwr  [=Dan  Sgar  «  drapeau  et  tambour  »),  mi- 
nistre de  la  Dame,  chargé,  ainsi  que  les  autres  man- 
darins de  cette  fée ,  de  lui  annoncer  ces  offrandes.  Puis 


190  MARS-AVRIL   1897. 

ie  cortège  s  approche  respectueusement  de  Me  Sa, 
pose  sur  une  roche  la  tête  du  buffle,  fixe  et  allume 
des  bougies  à  l'extrémité  des  cornes.  La  déesse  est 
invoquée  et  de  tous  côtés  les  airs  retentissent  du  cri 
national  hou  hou  qui  accompagne  les  détonations  des 
armes  à  feu.  A  ces  acclamations  répondent  les  cris 
et  les  coups  de  fusil  des  gens  chargés  de  faire  les 
offrandes  aux  autres  génies  :  les  cérémonies  devant 
être  simultanées.  La  Dame  blanche  a  droit  à  la  tête 
du  buffle,  à  un  gigot,  à  un  rognon  et  aux  cent  mor- 
ceaux embrochés,  tandis  que  «Tous  lieux»  et  le 
«  Cou  rouge  »  doivent  se  contenter  chacun  d'une 
épaule.  Le  dernier  gigot  revient  au  gouverneur  de  la 
province. 

Des  inscriptions  ont  été  trouvées  dans  les  trois 
pagodes  voisines  du  Phum  du  Thomméa  Dêchou. 

A  la  Vat  Chakret,  une  stèle  compte  onze  lignes 
sur  une  de  ses  faces  et  quatre  sur  Tautre.  «  L'inscrip- 
tion se  rapporte  k  Tannée  5 4 9  s*aka  =  Ga-y  A.  D.  Elle 
est  au  nom  du  roi  Is'ânavarman ,  le  deuxième  suc- 
cesseur de  Bhavavarman.  Elle  relate  l'érection  d  une 
image  de  Siva-Visnu,  couple  dont  le  culte  paraît 
avoir  été  particulièrement  florissant  à  cette  époque 
puisque^  sur  cinq  fondations  faites  sous  ce  règne, 
quatre  sont  dédiées  à  ces  deux  divinités  réunies. 
L'image  fut  érigée  par  un  vassal,  seigneur  de  la  ville 
de  Tamrapura  qu'il  avait  conquise  sur  un  prince  re- 
belle ,  et  possesseur  en  outre  des  trois  villes  de  Ca- 
krâhkapara,  Amoghapura  et  Bhimapara.  C'est  là  du 
moins  ce  qui  paraît  résulter  de  plus  probable  d'un 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  197 

texte  où,  à  l'obscurité  provenant  de  lectures  incer- 
taines, vient  s'ajouter  celle  dune  rédaction  bizarre  » 
(Baith). 

L'autre  stèle  de  Vat  Chakrët  a  conserv  é  des  frag- 
ments d'inscriptions  qui  ont  soulevé  des  observa- 
tions de  la  part  de  Bergaigne  et  de  M.  Barth.  Sur 
sa  première  face,  après  quatre  lignes  khmères  très 
iniinées  où  on  ne  peut  lire  ou  deviner  que  les  mots 

suivants  :«....  donner  riz mortier  (à  riz) 

(kamra)  ten  an  s'ri  su »,  viennent  cinq 

lignes  et  demie  de  sanscrit  «  dont  l'ensemble  est  par- 
faitement clair  ».  Après  une  première  stance  qui  est 
une  invocation  à  Siva,  cette  inscription  relate  en 
ces  termes  une  donation  de  femmes  esclaves  faite 
à  un  temple  de  ce  dieu  par  le  roi  Harsavarman, 
fils  de  Yas'o  varman,  qui  régnait  vers  83 o  saka 
=  908  A.  D. 

Ce  roi  des  rois  des  Kamhujas,  qui  voyait  rocëan  de  ses 
qualités  chanté  par  le  monde  entier,  a  donné  à  rAdrivyâdlia- 
pures'a  six  femmes  charmantes  pour  chaque  quinzaine  (du 
mois). 

S'iva  est  désigné  ici  par  le  vocable  de  Seigneur 
d'Adrivyâdhapura  ou  «  de  la  ville  des  chasseurs  de 
montagne  ». 

Cette  inscription  sanscrite  était  suivie  d'un  texte 
khmêr  dont  il  ne  reste  qu'une  demi-ligne  commen- 
çant par  une  date  de  trois  chiffres.  Le  premier,  tracé 
d'une  manière  fantaisiste,  peut  être,  mais  sous  toutes 
réserves,  pris  pour  un  huit.  Nous  lirions  donc  :  «  En 
834  Saka,  faisant  une  oblation ».  La  pierre 


198  iMARS-AVRIL   1897. 

est  cassée,  le  reste  a  disparu.  A  la  rigueur,  cette  date 
douteuse  peut  se  rapporter  à  i'époque  de  Tinscrip- 
tion  sanscrite  si  nette  qui  précède  et  dont  je  viens 
de  reproduire  la  traduction.  Mais  il  est  peu  probable 
que  l'inscription  khmère  tracée  sur  l'autre  face  de 
cette  stèle  soit  de  la  même  époque.  Bergaigne  fait 
remarquer  avec  raison  que  l'écriture  de  cette  stèle 
est  très  différente  de  celle  des  autres  monuments  de 
l'époque  (des  fils  de  Yasovarman,  qui  régnèrent 
entre  83o  et  85o  saka),  et  pense  que  le  caractère 
cursif  de  cette  écriture  suffît  à  expliquer  cette  dis- 
semblance. M.  Barth  fait  des  réserves.  A  ses  yeux, 
l'écritm^e  s'accorderait  mieux  avec  une  date  posté- 
rieure d'un  siècle  ou  deux.  Sans  entrer  dans  des 
considérations  qui  ne  seraient  pas  ici  à  leur  place,  je 
nie  borne  à  dire  que  le  texte  khmêr  paraît  confirmer 
assez  nettement  l'opinion  de  M.  Barth.  En  effet,  tra- 
duisant tout  ce  qui  est  lisible  sur  la  deuxième  face 
très  ruinée  de  cette  stèle,  j'obtiens  ceci  : 

biens achevé  ici  de  nouveau  la  location  que 

le  Ten ayant  un  fils  nonuné  Ten  Rrisna  qui  a 

envoyer au  Kamsten  Sri  Jaya  sinha  varmma  (qui)  in- 
forma (le  roi) offrir au  dieu Ten  Bhava 

Ten  Kriha Ten tous  recevant  fauguste 

faveur  royale au  dieu. 

Or  l'appellation  de  TeUy  appliquée  aux  esclaves 
sacrés  comme  elle  paraît  l'être  positivement  dans 
ce  texte  tronqué ,  n'apparait  guère  dans  les  inscrip- 
tions qu'à  partir  du  x*  siècle  saka.  En  outre,  le 
kamsten  («  prince  »,  je  pense)  Sri  Jayasinhavarman 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  199 

porte  un  des  noms  que  nous  retrouverons  dans  la 
galerie  des  Varman,  à  Angkor  Vat,  monument  dont 
Tédification  semble  être  postérieure  dun  siècle  ou 
deux  au  règne  des  fils  de  Yasovarman. 

Dun  autre  côté,  il  n'est  guère  probable  quil  fût 
dans  les  usages  des  lapicides  cambodgiens ,  au  bout 
de  cent  ou  deux  cents  ans ,  de  célébrer  la  donation 
de  douze  femmes  charmantes,  ou  même  de  chanter 
l'océan  des  qualités  d'Harsavarman ,  prince  dont  le 
règne  fut  terne,  paraît-il,  et  qui,  dans  tous  les  cas,  ne 
laissa  pas,  comme  le  fît  Jayavarman  le  Grand,  une 
trace  lumineuse  dans  l'histoire  du  pays.  A  mon  avis , 
cette  petite  stèle  de  Vat  Chakret  dut  recevoir  des 
inscriptions  de  différentes  époques. 

L'inscription  de  quatre  lignes  trouvée  à  la  Vat 
Prahéar  kuk  est  dans  un  état  tel  qu'il  n'y  a  rien  à 
en  tirer;  la  langue  même  ne  peut  être  reconnue. 

A  la  Vat  Vihéar  thom ,  une  inscription  ancienne 
de  dix-huit  lignes  est  tellement  effacée,  qu'à  peine 
peut-on  dire  qu'elle  était  écrite  en  sanscrit.  Dans 
cette  dernière  pagode  qui,  on  le  sait,  est  occupée 
par  des  bonzes,  une  inscription  a  été  gravée  en  1877 
A.  D. ,  au  dos  de  l'autel  du  Bouddha,  où  elle  se  dé- 
grade rapidement.  Quoiqu'elle  ne  rentre  pas  dans 
le  cadre  de  cet  ouvrage,  car  elle  est  postérieure  à 
farrivée  des  Français  dans  le  pays,  je  crois  utile  de 
résumer  sa  traduction  : 

En  2^80  [sic,  pour  2^20)  de  fère  du  Bouddha,  1799  de 
la  grande  ère  (saka)  et  laSg  de  la  petite  ère,  année  cyclique 
du  Bœuf,  neuvième  de  la  décade,  foknâ  Dhainmà  (Tejo) . . . 


200  MARS-AVRIL    1897. 

tous  les  krumniakâr,  oknâ,  banâ  et  brah  ( c  est-à-dire  lousles 
fonctionnaires  en  sous-ordre)  ont,  dans  la  ferveur  de  leur 

foi,  érigé  (des  statues)  du  Buddha,  au  nombre  de  six 

sous  le  règne  des  Pieds  sacrés ,  le  seigneur  Narotam  (  =  Na- 
rottama  et  prononcé  Norodom,  le  nom  ou  plutôt  le  titre 
principal  du  roi  actuel  ) ,  suprême  Râma ,  descendant  des 
dieux,  souverain  des  Kanibujas,  maître  des  vies  au-dessus 
des  télés,  dont  le  nom  sacré  est  maître  (=  prince)  cralin, 
qui  règne  au  palais  de  Caturmuklia  (les  quatre  voies,  les 
quatre  faces),  au  pays  de  Bhnam  Bén  (=  Phnom-Perih). 
Les  quatre  piliers  (de  l'empire,  les  quatre  ministres)  dont  la 
réunion  forme  le  conseil  suprême  (du  royaume)  étant  Foknâ 
Vân,  du  nom  de  Prâk,  qui  a  sa  maison  au  nord-est  du 
palais,  Tokilà  Prasœtli  Sûryavansa  (le  Presœr  Saurivong  des 
Européens),  remplissant  les  fonctions  de  cakri  (ministre  do 
la  guerre  et  des  transports  par  terre),  Tokilâ  Vaiisa  akkha- 
râja,  remplissant  les  fonctions  d'okfiâ  yoma  (râja,  grand 
justicier) . . . 

La  fin  manque  déjà. 

Contrairement  aux  idées  courantes  sur  le  respect 
dû  au  souverain,  cette  inscription  donne  son  nom 
personnel,  celui  qu'il  reçut  à  sa  naissance,  cralifi 
(un  poisson). 

Le  district  de  Kandal,  autour  du  mont,  a  son 
groupe  important  de  population  k  Banam,  sur  le 
grand  fleuve,  près  du  confluent  du  Tonlé  Taucli; 
c'est  une  chrétienté  et  le  principal  marché  des  pro- 
duits du  pays  :  riz,  pois,  coton,  poisson  salé.  Les 
villages  sont  nombreux  sur  les  bords  du  grand 
fleuve,  du  Tonlé  Tauch  et  des  cours  d'eau  voisins, 
mais  l'intérieur  du  pays  est  très  noyé  entre  le  fleuve 
et  le  mont.  La  grande  lagune  de  Khsach  sa  «  sable 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  201 

blanc  »,  à  peu  de  distance  au  nord-ouest  de  la  col- 
line, n'assèche  jamais;  toute  cette  région  n'est  prati- 
cable qu  en  pirogue  à  Tépoque  des  crues.  Les  autres 
parties  du  district  sont  moins  inondées;  il  nest  pas 
rare  cependant  que  les  sentes  et  pistes  de  charreltes 
soient  recouvertes  dun  mètre  d'eau  de  juin  à  oc- 
tobre. La  monotonie  de  la  campagne,  généralement 
cultivée  en  rizières,  est  interrompue  par  les  nom- 
breux bouquets  d'arbres  et  surtout  de  palmiers  à 
sucre  qui  cachent  les  cases  des  villages. 

En  plaine,  dans  ce  district  de  Kandal,  on  ren- 
contre quelques  vestiges  d'anciens  temples  sans 
importance.  Ainsi,  à  deux  ou  trois  kilomètres  au 
nord  de  la  montagne,  Preah  Théat  Pong  Pouh  est 
un  emplacement  antique ,  indiqué  par  un  Ibssé-bassin 
rectangulaire  creusé  autour  d'un  tertre  artificiel  et 
par  les  pierres  taillées  et  sculptées  de  l'encadrement 
d'une  porte  de  tour.  Au  Phûm  Preah  Srê  uie  ha- 
meau des  champs  sacrés  » ,  à  deux  lieues  au  nord  du 
mont,  deux  bassins  creusés  et  une  statue  brisée 
attestent  l'existence  lointaine  d'un  temple  qui  devait 
être  en  bois. 

Les  seules  ruines  considérables  de  la  contrée  sont 
celles  de  Prasat  «les  Tours»,  à  quelques  lieues  au 
sud-est  du  mont  et  à  une  dizaine  de  kilomètres  à 
l'est  de  Kompong  Trebêk,  village  et  marché  situé 
par  1  1°  7'  Nord  et  1  o3°  8'  Est,  sur  les  deux  rives  de 
l'arroyo  qui  porte  son  nom.  Je  pense,  sans  pouvoir 
l'affirmer,  que  Prasat  est  encore  dans  le  district  de 
Kandal.  Plusieurs  tours  en  briques  y  sont  complète- 

ix.  là 

mrstiiiimie  iattoiiaik. 


202  MARS-AVRIL  1897. 

ment  envahies  par  la  végétation.  Des  pans  entiers  de 
murs  ont  été  construits  avec  des  briques  que  les 
ouvriers  moulaient  avec  leurs  ornements  avant  la 
cuisson.  On  retrouve  à  Prasat  des  statues  brisées. 
Le  débroussailiement  complet  du  monument  et  des 
fouilles  mettrait  peut-être  au  jour  des  inscriptions. 

Traversant,  au  sud  du  mont  Ba  Phnom,  la  ri- 
vière qui  descend  de  Péam  Ro  à  Kampong  Trebêk, 
on  passe  du  district  de  Kandal  dans  celui  de  Koh 
«riie»,  ainsi  appelé,  avons-nous  dit,  parce  que  le 
fleuve  et  les  rivières  secondaires  l'enceignent  com- 
plètement. C'est  une  vaste  plaine  divisée  naturelle- 
ment en  deux  parties.  Au  nord-est,  la  terre  noire  et 
fertile  donne  de  riches  moissons  lorsque  les  crues 
trop  fortes  ne  noyent  pas  le  riz  en  herbe  ;  le  pays  est 
peuplé  ou,  du  moins,  il  se  repeuple  lentement,  car 
il  a  été  dévasté  par  les  guerres  à  plusieurs  reprises. 
Au-dessus  du  niveau  de  la  plaine  nue,  çà  et  là,  de 
petits  tertres  de  faible  relief,  artificiels,  semble-t-il, 
où  croissent  quelques  maigres  buissons  et  de  rares 
palmiers  à  sucre,  indiquent  vraisemblablement  des 
emplacements  de  temples  ou  d'anciens  hameaux. 

Le  terrain  est  bas,  marécageux,  sensiblement 
inondé  aux  crues,  dans  lautre partie  de  iiie,  au  sud 
et  à  l'ouest.  En  somme,  le  disirict  est  à  peu  près 
noyé  dans  toute  son  étendue  lors  de  la  saison  des 
pluies.  Au  dire  des  indigènes,  l'inondation  serait  ac- 
tuellement plus  forte  que  jadis  et  le  pays  serait  par 
suite  moins  riche.  Si  paradoxal  que  ce  fait  soit  en 
apparence,  il  peut  être  exact,  le  faible  colmatage  an- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  203 

nuel  des  terres  ne  suffisant  pas  pour  compenser 
l'augmentation  des  crues  qui  résulte  de  Téioigne- 
ment  progressif  de  l'océan .  Des  canaux  bien  tracés 
rendraient  sans  doute  à  ce  pays  sa  fertilité  primitive. 

Outre  ses  villages  khmêrs  et  les  deux  marchés  de 
Préi  Keduoch  et  de  Kampong  Trebêk ,  qui  sont  peu- 
plés surtout  d'Annamites,  le  district  compte  trois 
hameaux,  KresangChar,  Prasena  et  Preah  Sva,  ha- 
bités par  des  Laociens,  descendants  de  prisonniers 
de  guerre ,  serfs  de  la  couronne ,  affectés  au  service 
des  jonques  et  des  éléphants  royaux.  Ils  ont  conservé 
leur  langue  et  un  peu  de  leurs  coutumes  ^ 

Vat  Kedei  ou  Kedei  Ang  ou  Vat  Kedei  Ang  est  un 
de  ces  petits  tertres  artificiels  aux  maigres  buissons 
qui  sont  disséminés  dans  la  partie  nord-est  de  ce  dis- 
trict de  Koli,  On  l'appelle  aussi  Ang  Chumnik  en  y 
comprenant  le  chumnik  «  bassin  »  creusé  à  trois  cents 
mètres  dans  Test,  pièce  deau  rectangulaire  mesurant 
environ  quatre  cents  mètres  est-ouest  et  deux  cents 
mètres  nord-sud.  Sur  le  pourtour  de  ce  bassin  règne 
une  levée  de  terre,  large  de  vingt  mètres  environ, 
haute  d*un  mètre  cinquante,  formée  par  les  déblaia 
de  la  mare.  Les  cases  des  anciens  habitants  étaient 
peut-être  construites  près  de  ce  bassin.  On  ne  trouve 
pas  trace  de  forteresse  aux  environs  de  Kedei  Ang. 

Ce  temple ,  situé  à  peu  près  au  centre  de  la  partie 
actuellement  fertile  et  relativement  peuplée  de  Koh , 

'  Un  autre  village  de  ces  Laociens  appelé  Baray  Kebet  Chum, 
se  trouve  au  sud  de  Koh,  dans  Tarrondissement  cochinchinois  de 
Chandoc. 

i4. 


•20i  iMARS-AVKIL  1897. 

partie  qui  s'étend  au  sud  jusqu'à  ia  hauteur  de 
Kampong  Trebêk ,  est  dans  ie  territoire  du  village 
de  Ta  Tron,  au  nord  de  ce  hameau,  à  cinq  cents 
mètres  au  sud  d  une  pagode  appelée  Vat  Sambuor, 
à  mille  mètres  à  Test  d'un  hameau  qui  a  conservé  le 
nom  caractéristique  de  Phûm  Preah  Phlœung  «  le 
hameau  du  feu  sacré  »,  à  six  kilomètres  au  sud  de 
Préi  Keduoch ,  à  dix  ou  douze  kilomètres  au  sud  un 
peu  est  du  mont  Ba  Phnom ,  et  à  quatorze  ou  quinze 
kilomètres  au  nord-ouest  de  Kampong  Trebêk. 

Il  lui  reste  pour  enceinte  un  fossé -bassin  rec- 
tangulaire n ayant  de  Teau  qu'aux  pluies,  long  de 
quatre-vingt-dix  mètres  environ,  et  (|ui  aurait  me- 
suré soixante  à  soixante-dix  mètres  du  nord  au  sud 
s'il  n'avait  été  interrompu  par  deux  chaussées  d'accès 
à  Test  et  à  l'ouest,  larges  de  douze  mètres.  A  l'inté- 
rieur de  ce*fossé  dont  la  largeur  est  de  vingt  mètres 
au  plus,  le  terre -plein  rectangulaire  formait  une 
première  terrasse  d'un  mètre  de  relief  sur  la  plaine. 
Au-dessus  s'élevaient  deux  autres  terrasses,  hautes 
■  de  cinquante  centimètres  chacune  et  mesurant  res- 
pectivement vingt  mètres  sur  treize  et  neuf  mètres 
sur  sept.  Au  dire  des  indigènes,  on  voyait  au  milieu, 
quelques  années  avant  notre  passage,  une  petite  con- 
struction en  bois,  élevée  en  l'honneur  du  Bouddha. 

Plusieurs  stèles  ou  pierres  plates,  posées  de 
champ,  servaient  de  mur  de  soutènement  à  la  ter- 
rasse centrale.  A  côté  était  une  assez  belle  statue  en 
grès  de  Skanda,  le  dieu  de  la  guerre  sur  son  paon. 
Ce  petit  monolithe,  qui  est  actuellement  au  Musée 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  205 

Guimet,  à  Paris,  provenait  peut-être  de  Vat-Ha, 
emplacement  ancien ,  à  deux  lieues  au  sud ,  où  fut 
trouvée,  ainsi  que  nous  le  verrons  ci-après,  une 
inscription  dédiée  à  Karttikeya,  autre  nom  de  ce 
dieu  de  la  guerre.  Trois  des  stèles  plates  portaient 
des  inscriptions  sur  une  de  leurs  faces.  La  plus  belle 
lut  enlevée  en  1881  et  les  deux  autres  en  1 883  ;  elles 
sont  au  Musée  (îuimet.  Il  ne  reste  à  Kedei  Ang  que 
les  pierres  plates  sans  inscriptions  et  les  piteux  dé- 
bris d  un  pilier  carré  qui  était  couvert  d'inscriptions 
sur  ses  quatre  faces. 

Il  est  difficile  d'établir  comment  était  construit  le 
sanctuaire  antique.  L'absence  totale  de  briques  et  la 
présence  des  pierres  plates  permettent  de  supposer 
une  petite  cellule  cubique  faite  avec  ces  pierres.  On 
en  rencontre  de  ce  genre  dans  le  pays  et  elles  appar- 
tiennent, de  même  que  ce  monument-ci,  à  la  pre- 
mière période  de  l'histoire  du  Cambodge,  soit  aux 
V*  et  VI*  siècles  saka. 

L'inscription  la  plus  ancienne  de  Vat  Kedei  a  été 
gravée  sur  les  deux  pierres  enlevées  en  i883,  qui 
devaient  probablement  se  faire  face  comme  deux 
parois  de  la  porte  ou  du  couloir  d'accès  de  la  cellule. 
Elles  ne  furent  pas  polies  sur  leur  face  nue.  L'une 
compte  dix-neuf  lignes  dont  les  six  premières  et  la 
dernière  sont  en  sanscrit  et  les  douze  autres  en  khmêr. 
La  seconde  stèle  compte  vingt  lignes  entièrement 
écrites  en  sanscrit. 

Sauf  quelques  lacunes  regrettables,  rinscription  (que  nous 
donnent  ces  deux  stèles)  est  assez  bien  conservée.  Elle  com- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  207 

(sangsue)  donne  un  esclave  ;  Somakirtti  donne  une 
femme;  TAcârya  Samudra  donne  un  homme  ;  le  Pon 
Kantil  donne  une  femme.  Celui  qui  parle  à  la  pre- 
mière personne ,  donc  le  fondateur,  donne  encore 
un  esclave  qui  lui  est  remis ,  semble-t-il ,  par  le  Tân 
Pràjnà  et  un  jardin  planté  de  cent  aréquiers  et  de 
soixante  cocotiers.  Bhava  Kumâra  donne  un  esclave. 
(Appartiendront  aussi)  au  dieu,  tous  autres  cocotiers, 
aréquiers,  fruits  et  plantations  dans  Tintérieur  du 
Rudrâsrama.  Le  Ci  So  donne  un  esclave. 

Vient  ensuite  la  dernière  ligne,  en  sanscrit,  tra- 
duite ainsi  par  M.  Barth  :  «  Tel  fut  fait  par  lui  ce 
sanctuaire  rempli  de  groupes  d'arbres  variés  et  connu 
sous  le  nom  de  Rudrâsrama  ». 

L'inscription  khmère  provoque  quelques  remar- 
ques. Le  fondateur  ny  est  pas  nommé;  on  peut  du 
moins  le  croire  malgré  les  deux  lacunes  trop  peu 
étendues  pour  contenir  son  nom  sanscrit  à  huit  syl- 
labes. Il  se  borne  à  parler  à  la  permière  personne , 
supposant  le  texte  sanscrit  suffisant  en  ce  qui  le 
concerne.  Les  nombreuses  donations  faîtes  à  Tocca- 
sion  de  sa  fondation  ne  se  suivent  pas  dans  im  ordre 
très  rationnel;  elles  semblent  inscrites  au  hasard, 
malgré  le  caractère  de  la  race  cambodgienne  qm  dut 
être  très  formaliste  dans  le  passé  comme  elle  Test 
dans  le  présent.  Des  donateurs,  simples  particu- 
liers, mais  de  condition  libre  évidemment,  sont  qua- 
lifiés va  les  hommes  et  lîu  les  femmes  ;  il  en  résulte 
que  ces  appellations,  communément  usitées  pour 
les  esclaves  de  cette  époque,  ne  leur  étaient  pour- 


208  xMARS-AVRIL  1897. 

tant  pas  spéciales.  Enfin,  le  titre  Ci  du  nommé  So 
(=  Blanc),  le  dernier  donateur,  titre  que  Ion  ren- 
contre dans  d  autres  inscriptions  de  Tépoque  et  éga- 
lement du  sud  du  Cambodge,  paraît  être  tchame. 

De  la  même  main  sont  les  six  premières  strophes  de  la 
seconde  (stèle)  qui  paraissent  bien  être  la  suite  immédiate 
(de  celle  que  nous  venons  d'examiner).  Après  avoir  énumérc 
différentes  fondations  faites  apparemment  par  le  même  per- 
sonnage que  ci-dessus,  mais  dont  le  détail  reste  obscur  et 
après  les  avoir  mises  sous  la  protection  de  formules  impréca- 
toires ,  ces  strophes  célèbrent  la  restauration ,  toujours  par  le 
même  individu ,  d'un  étang  consacré  à  Hari  et  bien  connu 
de  «  tous  les  habitants  de  la  ville  ».  Serait-îl  téméraire  de  voir 
la  trace  de  cet  étang  de  Hari  dans  le  chumnik  «  la  mare  »  que 
M.  Aymonier  décrit  comme  une  excavation  artificielle  î 

Ce  qui  suit  est  écrit  d'une  main  différente  et  parait  avoir 
été  ajouté  après  coup.  En  tout  cas ,  cette  partie  est  sensible- 
ment postérieure  à  55o  àaka  puisqu'elle  est  du  règne  du  suc- 
cesseur d'Iàânavarman ,  de  Jayavarman  dont  la  première  in- 
scription est  datée  de  586  àaka.  On  y  voit  que  ce  prince  fit 
à  son  tour  de  riches  dons  à  ce  S'iva  local  et  qu'un  de  ses  ser- 
viteurs ,  qualifié  de  chef  de  Varadagrâma  et  qui ,  conformé- 
ment à  un  droit  héréditaire  dans  la  famille,  avait  été  établi 
par  lui  gouverneur  de  la  ville  d'Adhyapura,  institua  une  fêle 
que  les  «  habitants  de  la  ville  »  furent  invités  à  célébrer  en 
l'honneur  de  ce  S'iva,  le  troisième  jour  du  mois  de  Mâdhava. 
(Barth.) 

La  plus  belle  stèle  plate  de  Vat  Kedei,  enlevée  dès 
i88i,  pierre  noire,  dure,  avait  été  soigneusement 
préparée  sur  sa  face  écrite.  Son  inscription  de  vingt- 
sept  lignes ,  dans  un  état  presque  parfait  de  conser- 
vation et  un  des  plus  beaux  monuments  de  Tépigra- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  209 

phie  indienne,  a  pour  objet  de  relater  Térection  d'un 
iinga  et  la  dotation  d'un  sanctuaire  consacré  à  Siva 
sous  le  vocable  de  Sri  Vijayesvara  «  le  Seigneur  de 
la  victoire  »  par  Simhadatta ,  médecin  de  Jayavarman 
et  gouverneur  d'Adhya  pura,  en  Tan  689  saka 
(=  667  A.  D.),  date  présentée  avec  un  grand  luxe 
d'indications  astrologiques.  Exprimée  en  caractères 
symboliques ,  elle  fournit  un  des  premiers ,  sinon  le 
premier  exemple  de  l'emploi  épigraphique  de  ce  sys- 
tème de  notation  qui  suppose  l'usage  courant  de 
chiffres  avec  valeur  de  position.  Le  reste  de  l'inscrip- 
tion est  consacré  à  la  généalogie  du  donateur  et  à 
l'histoire  de  sa  famille  pendant  quatre  générations 
à  savoir  : 

Deux  frères,  Brahmadatta  et  Brahmasimha ,  mé- 
decins au  service  du  roi  Radi^avarman. 

Leurs  neveux  (fils  de  sœur),  Dharniadeva  et  Sim- 
hadeva,  ministres  successivement  des  rois  Bhavavar- 
man  et  Mahendravarman,  Ce  dernier  envoya  Simha- 
deya  en  ambassade  auprès  de  Campa  ; 

Simhavira,  fils  de  Dharmadeva,  poète  et  ministre 
du  roi  Isânavarnian. 

Enfin  Simhadatta,  fils  de  Simhavira,  médecin  du 
roi  Jayavarman ,  et  gouverneur  héréditaire  d'Adhyâ- 
pura,  l'érecteur  du  Iinga. 

Nous  obtenons  donc  la  série  suivante  des  rois  du 
Cambodge  :  Rudravarman,  Bhavavarman,  Mahen- 
dravarman, Isanavarman,  Jayavarman,  dont  Je  der- 
nier régnait  en  668  A.  D. 

Il  résulte  de  cette  inscription ,  niîigistralement  étu- 


210  MARS-AVRIL  1897. 

diée  par  M.  Barth ,  à  qui  nous  empruntons  tous  ces 
renseignements,  qu'il  y  avait  à  proximité  du  sanc- 
tuaire appelé  actuellement  Vat  Kedei,  ime  ville 
Adhyâpura  (=«  la  ville  riche).  Il  n'y  a  pas  trace  de 
fortifications  dans  les  environs,  et  pour  trouver  les 
restes  d  une  citadelle  il  faut  descendre  jusqu'à  la  fron- 
tière méridionale  de  Koh,  à  Bantéai  Chakrëi.  Mais 
comme  le  fait  remarquer  M.  Barth  :  «  Pura  ne  dé* 
signe  pas  nécessairement  une  ville  fortifiée,  et,  en 
dehors  des  sanctuaires,  du  palais  du  roi  et  des  forti- 
fications ,  les  villes  du  Cambodge  paraissent  avoir  été 
ce  qu'elles  sont  encore  aujourd'hui  :  des  agglomé- 
rations plus  ou  moins  considérables  de  cases  recou- 
vertes en  chaume.  » 

Le  pilier  carré  dont  les  débris  furent  laissés  sur 
place  était  un  monolithe  taillé  élégamment  en  tronc 
de  pyramide,  haut  de  i  m.  20  environ,  avec  base, 
filet  triple  et  fût.  Sur  chacune  de  ses  faces  était  écrite 
une  inscription  de  trente-huit  lignes ,  soit  vingt-quatre 
lignes  en  sanscrit  sur  le  fût  et  le  filet,  et  quatorze 
lignes  en  khmêr  sur  la  base.  Le  monument  était 
soigné,  bien  ordonné.  L'écriture  im  peu  gracile, 
mais  très  régulière ,  indique  la  fin  du  il"  siècle  saka 
ou  le  commencement  du  x',  à  peu  près  l'époque  du 
règne  de  Suryavarman  P^  La  lettre  r  y  est  écrite 
avec  une  ou  deux  branches.  Le  virama  est  fréquem- 
ment remplacé  par  le  doublement  de  la  consonne 
finale  dû  mot.  Malheureusement,  les  hommes,  qui 
respectèrent  ou  dédaignèrent ,  à  Vat  Kedei ,  les  mo- 
numents du  VI*  siècle,  se  sont  acharné»  sur  cette  in- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  211 

scription  plus  moderne;  elle  inquiétait  peut-être  une 
partie  de  la  population  lors  des  révolutions  qui 
durent  agiter  le  pays  au  \iif  siècle.  La  pierre  a  été 
brisée  en  plusieurs  morceaux;  des  lignes  ont  été  vi- 
siblement martelées.  La  destruction  fut  volontaire 
et  il  ne  reste  que  peu  de  chose  de  ce  document  qui 
devait  être  remarquable.  Ses  fragments  furent  ra- 
justés pour  l'estampage,  mais  les  dégâts  étaient  si 
grands  qu'il  est  impossible,  du  moins  en  ce  qui  con- 
cerne la  partie  khmère,  d'établir  Tordre  des  quatre 
faces. 

Tout  au  plus  peut-on  reconnaître  qu'il  s'agissait, 
sur  chacune  de  ses  faces,  des  gens  attachés  au  ser- 
vice d'un  temple  tels  que  chanteuses,  danseuses,  etc. 
Très  nombreux,  ils  sont  simplement  totahsés  par 
dizaines  ou  par  centaines.  Il  s'agissait  aussi  des  terres 
données  à  ce  temple ,  terres  dont  les  limites  sont  dé- 
taillées selon  les  accidents  du  terrain ,  mares ,  chaus- 
sées, ruisseaux,  etc.,  aux  quatre  points  cardinaux  et 
même  aux  huit  points  du  compas  ;  des  redevances ,  en 
mesures  de  riz  par  exemple,  à  fournir  par  des  tenan- 
ciers attachés  sans  doute  à  la  glèbe  et  parmi  lesquels 
nous  relevons  des  «  planteurs  de  cannes  à  sucre  ». 

Le  dieu  qui  semble  être  le  plus  en  relief  dans 
cette  inscription  est  Pundarikâksa  «  le  dieu  aux  yeux 
(le  lotus  » ,  puis  Devârinjaya  «  le  vainqueur  de  l'ennemi 
des  dieux  »,  puis  Bhagavati,  les  Dévas  en  général  et 
même  des  dieux  indiqués  par  des  noms  indigènes 
de  lieu  ou  de  position,  tels  que  «le  dieu  central  », 
le  «  dieu  de  Stuk  Yen  ».  Enlin   on  peut  noter  des 


212  MARS-AVRIL  1897. 

noms  de  ville,  de  pays  :  Visnupura  qui  se  rencontre 
dans  la  partie  sanscrite,  Moksâlaya,  Bhadrapura*, 
Mâdhavapura,  Dharmmapattana ,  (A)  mritapura. 

Il  est  vraisemblable  que  cette  inscription  vish- 
nouite  s'appliquait  au  temple  où  elle  fut  trouvée. 
En  définitive,  Vat  Kedei,  sanctuaire  déjà  ancien  au 
vi*  siècle,  puisque  les  inscriptions  de  cette  époque 
parient  de  restauration,  reçut  encore  de  riches  do- 
nations vers  le  x*"  siècle.  Et,  il  y  a  peu  d'années,  une 
misérable  paillote,  abritant  quelque  idole  boud- 
dhique, attestait  tant  bien  que  mal  la  persistance 
des  sentiments  de  respect  et  de  vénération  des  gens 
du  pays  pour  cet  antique  emplacement. 

A  Vat  Krang  Sray,  pagode  moderne,  appartenant 
au  village  de  Krepœûp,  à  quelques  kilomètres  au 
nord-est  de  Vat  Kedei,  entre  ce  dernier  point  et 
Préi  Keduoch ,  mais  sensiblement  à  lest,  fut  trouvée 
une  stèle  plate  gravée  sur  une  seule  de  ses  faces  en 
une  inscription  de  douze  plus  sept  lignes  séparées 
par  un  intervalle,  dix-neuf  lignes  au  total.  La  pierre 
a  été  brisée  en  plusieurs  fragments  et,  de  plus,  les 
lettres  sont  très  effacées.  L'écriture  était  incorrecte , 
cursive,  tracée  sans  fleurons.  Les  six  premières 
lignes  paraissent  avoir  été  écrites  en  sanscrit.  Le 
khmêr  débutait  ensuite  par  une  date  dont  il  ne  reste 
que  les  deux  premiers  chiffres  «84.  saka  ».  L'in- 
scription est  donc  du  milieu  du  ix*  siècle  saka.  Les 
quelques  lettres  conservées  laissent  lire  à  diverses 
reprises  les  mots  tai  et  si,  quaUficatifs,  à  cette 
époque,  des  hommes  et  des  femmes  donnés  comme 


LE  CAiMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  213 

esclaves  sacrés.  On  lit  aussi  «  li  buffles,  i  y  bœufs  ». 
Suit  une  formule  imprécatoire  de  dévouement  et 
d'obéissance  en  ce  qui  concerne  le  service  royal. 
Aux  dernières  lignes  le  dieu  est  Puskarâ(ksa)  dont  le 
nom  est  suivi  de  la  mention  d  autres  toi  et  si, 

Puskâraksa  étant  un  vocable  synonyme  de  Pun- 
darikàksa  «  le  dieu  aux  yeux  de  lotus  »,  il  est  permis 
de  se  demander  si  cette  stèle  de  Vat  Krang  Svay  ne 
provenait  pas  du  sanctuaire  de  Vat  Kedei. 

Vat  Ha  y  à  deux  lieues  au  sud  de  Vat  Kedei,  un 
pou  au  nord  du  srok  ou  village  de  Chhoeu  Téal  et 
à  lest  d  un  grand  étang  appelé  Beng  Ha  qui  s'allonge 
du  nord  au  sud,  est  remplacement  dune  ancienne 
pagode  où  il  ne  reste  quune  vihâra  en  bois  el 
paillotes  abritant  un  grand  autel  de  pierre  et  en- 
tourée de  ses  sema  ou  bornes  sacrées ,  brisées  pour 
la  plupart.  11  n  y  avait  pas  de  fossé  autour  du  temple , 
mais  au  nord  était  creusé  un  srali  ou  bassin  sacré. 
On  ne  trouve  plus  d'habitation  à  proximité  de  Vat 
Ha ,  le  hameau  voisin  étant  abandonné  depuis  long- 
temps. 

Sur  le  nmr  de  revêtement  de  la  petite  terrasse  de 
cette  pagode  était  une  des  stèles  plates  à  inscription 
digraphique  et  sanscrite  du  roi  Yas'ovarman ,  mais 
brisée  du  haut  en  bas  en  deux  fragments  qui  furent 
rapprochés  pour  l'estampage.  La  première  face  en 
caractères  étrangers  comptait  trente-six  lignes  dont 
la  dernière,  comme  dans  toutes  les  inscriptions  de 
ce  genre,  contenait  la  clause  suivante  en  caractères 
cumbodgiens  :  «  Majestueux  comme  l'Indra  des  Am- 


214  MARS-AVIUL  1897. 

bujas  (lotus,  le  soleil),  le  roi  des  Kambujas  aux 
yeux  d'Ambujas  (de  lotus)  a  tracé  ces  caractères 
nommés  caractères  des  Kambujas.»  (Barth.)  La 
deuxième  face ,  aussi  écrite  en  sanscrit ,  mais  en  em- 
ployant les  caractères  cambodgiens,  contenait  trente- 
huit  lignes  dont  la  dernière  était  occupée  par  la 
clause  finale  en  langue  khmère  disant  ceci  :  «  Ces 
stances  ont  été  écrites  en  caractères  cambodgiens  ». 
Cette  dualité  d'écriture ,  ces  clauses  finales  et  len- 
semble  du  double  texte  sont  communs  à  toutes  ces 
affiches  de  pierre  du  roi  Yas  ovarman  ;  seule  varie , 
selon  le  lieu,  la  trente-sixième  strophe  spéciale  à  la 
fondation.  Dans  la  stèle  de  Vat  Ha,  cette  strophe 
nous  apprend  que  «  la  donation  s'adressait  ici  à  Kârt- 
tikeya,  lequel,  comme  Ganesa,  est  pour  les  Sivaïtes 
à  la  fois  un  fils  et  une  forme  de  Siva  ». 
Voici  celte  stance  : 

Le  splendide  couvent  de  Yasodhiàia  ayant  été  donné  (en 
l'an  marqué)  par  lune,  un,  corps  (811  saka)  il  (Yas'ovar- 
inan)  a  fait  cet  édifice  pour  Sri  Karttikeya.  (Barth.) 

La  statue  de  Karttikeya  que  nous  avons  trouvée 
à  Vat  Kedei  provenait-elle  de  Vat  Ha  où  aurait  été 
élevé  à  ce  dieu  un  temple  en  bois  sur  remplacement 
occupé  plus  tard  par  la  pagode  bouddhique?  Ou 
bien  Fédifice  dont  parle  Yasovarman  se  trouvait-il  à 
Vat  Kedei  même  et  serait-ce  la  stèle  qui  fut,  après 
la  chute  du  culte  brahmanique,  transportée  de  Vat 
Kedei  à  Vat  HaP  Les  deux  suppositions  sont  admis- 
sibles. 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  215 

A  une  lieue  au  sud-ouest  de  Vat  Kedei ,  Preah 
Péàn  «  le  millier  de  Bouddhas  »  est  une  pierre  pyra- 
mydale  conique,  haute  de  deux  mètres,  large  dun 
mètre  à  sa  base  et  couverte  sur  toute  sa  surface  d  m- 
nombrables  Bouddhas  de  la  grosseur  du  doigt, 
sculptés  en  bas-reliefs.  Preah  Pêân  est  le  séjour  du 
génie  le  plus  puissant,  le  plus  vénéré  des  habitants 
actuels  du  district  de  Koh  qui  s'assemblent  en  ce 
lieu  désert  pour  célébrer  leurs  fêtes.  Tout  à  côté  est 
Vat  Han  Phnang,  emplacement  de  temple  aban- 
donné ,  où  gisent  à  terre  quelques  pierres  de  grès 
travaillées. 

Vat  Prasena ,  à  une  lieue  au  sud-est  de  Vat  Kedei , 
est  aussi  un  emplacement  antique  indiqué  par  quel- 
ques pierres  sculptées  et  im  petit  terrassement  en 
touré  d'un  fossé-bassin.  A  trois  cents  mètres  au  nord 
était  creusé  un  grand  bassin  rectangulaire  mesurant 
plus  de  quatre  cents  mètres  de  Test  à  l'ouest,  plus 
de  deux  cents  mètres  du  nord  au  sud,  et  entouré 
de  sa  levée  de  terre  fournie  par  les  déblais  de  l'exca- 
vation. 

Tout  au  sud  du  district  de  Koh ,  sur  la  rive  cam- 
bodgienne de  l'arroyo  frontière ,  en  allant  en  barque 
de  Péam  Phtéâ  à  Péam  Cho  et  à  Tra  Dêu,  on  ren- 
contre,  à  une  heue  à  peine  de  Péam  Phtéa,  les 
ruines  d'une  ancienne  tour  en  briques  sur  un  petit 
tertre  artificiel  entouré  d'un  fossé  qui  est  revêtu ,  par 
exception  ;  son  revêtement  est  en  bai  kriem  ou  con- 
glomérat ferrugineux.  C  est  Prasat  Yéay  Téi  ou  Titéi 
(=  Didai).  Sous  un  abri  en  briques  et  tuiles  il  y  avait 


210  MARS-AVRIL  1897. 

des  neak  ta  «  génies  »  représentés  par  de  nombreux 
fragments  de  statues  de  dieux  et  de  déesses  brahma- 
niques. Nous  y  avons  pris  ime  statuette  de  Vishnou 
à  coiflFure  cylindrique.  Le  dieu  tient  dans  1  une  de  ses 
mains  le  chakra  ou  disque,  et  dans  Tautre  il  tient 
une  petite  main.  Cette  pièce  doit  être  au  Musée 
Guimet. 

Au  delà  de  ce  point,  sur  la  même  rive  cambod- 
gienne, àBa  Sang,  où  est  actuellement  un  hameau 
annamite,  d'autres  statuettes  (ou  neak  ta)  sont  en- 
tassées sous  une  construction  en  briques  et  tuiles 
|>rès  de  Bantéai  Chakrëi  (==  Pandây  cakrî,  la  for- 
teresse du  Seigneur),  vaste  citadelle  de  forme  peu 
reconnaissable  en  ce  pays  trop  exposé  maintenant  à 
l'inondation.  C'est  probablement  l'emplacement  de 
lune  des  anciennes  villes  de  cette  partie  du  Cam- 
bodge. 

Le  petit  district  de  Mè  Chong,  à  l'est  de  celui  de 
Koh  dont  le  sépare  l'arroyo  qui  descend  de  Kom- 
pong  ïrebêk  à  Péam  Phtéa ,  s'étend  au  nord  d'un  petit 
canal,  naturel  paraît-il,  qui  sert  de  frontière  entre 
la  Cochinchine  et  le  Cambodge  depuis  Péam  Phtéa 
jusqu'à  Chih  Rosei  (le  Hong  Nguyên  des  Annamites 
sur  le  Vaïco  occidental).  Une  route  limite  Mè  Chong 
au  nord  et,  à  l'est,  le  district  touche  à  Romduol. 
Il  mesure  environ  une  demi-journée  de  marche  du 
nord  au  sud  et  une  bonne  journée  de  Test  à  l'ouest. 
Cinq  de  ses  villages  :  Krang  Vêng,  Préi  Anlung, 
Srok  Krauch ,  Angkrong  et  Cbéang  Dêk,  sont  peu- 
plés de  Laociens,  descendants  de   prisonniers  de 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  217 

guerre  et  serfs  de  la  couronne.  Le  nom  de  Mè 
Chong  est  probableinent  tiré  de  celui  d'une  fée 
ou  ancienne  déesse.  En  tout  cas,  l'entrée  de  ce 
district,  sorte  de  territoire  sacré,  est  interdite  à 
tout  mandarin  de  rang  élevé.  Aux  opérations  du 
recensement  de  la  population  et  de  la  fixation  des 
impôts ,  ses  habitants  sont  convoqués  sur  la  route  qui 
le  limite  au  nord  et  que  les  mandarins  n'osent  pas 
franchir. 

A  Chhvang,  hameau  situé  à  deux  ou  trois  lieues 
au  nord-est  de  Péam  Phtéa ,  dans  une  pagode  mo- 
derne, une  jolie  statuette  de  déesse  est  à  signaler. 

Trois  inscriptions  anciennes  ont  été  trouvées  dans 
le  district  de  Mè  Chong,  deux  à  Vat  Prei  Vier  et 
une  à  Vat  Kandal. 

Vat  Préi  Vier  ou  Vat  Préi  Va,  à  peu  près  au 
centre  du  district,  est  une  pagode  aujourd'hui  aban< 
donnée  par  les  bonzes.  Un  fossé-bassin  entourait  le 
petit  tertre  où  gisaient  les  deux  stèles. 

L'une,  plate,  en  grès,  comptait  une  inscription 
de  dix»-sept lignes,  soit  dix  lignes  en  sanscrit  et  sept 
en  khmêr.  Le  document  est  assez  bien  conservé  sauf 
sur  ses  bords,  chaque  ligne  ayant  perdu  une  ou  plu- 
sieurs lettres  au  commencement  et  à  la  fin. 

L'inscription  sanscrite  relate  la  transmission  par  droit  hé- 
riditaire ,  mais  en  même  temps  autorisée  et  garantie  par  le 
roi,  de  la  propriété  ou  de  la  jouissance  d'un  domaine  qui 
parait  avoir  eu  un  caractère  religieux.  L'acte  est  au  profit 
d'un  certain  SdbhakJrtli ,  fils  de  la  fille  d'une  sœur  de  Râtna 
hhânu   et   de  Ratnasimha,   tous  deux  qualifiés   de  bhisksu^ 

IX.  i5 


iHrautBaiB  batioxaii. 


218  MAHS-AVRIL   1897. 

L'emploi  de  ce  terme  jet ,  d'autre  part ,  Tabsence  de  toute  in- 
vocation à  un  dieu  du  brahmanisme ,  ainsi  que  l'intervention 
des  Saddfms  de  la  huitième  strophe ,  fait  supposer  que  l'in- 
scription est  bouddhique.  Il  est  regrettable  que  le  texte  ne 
soit  pas  plus  expticitè  à  cet  égard  ;  car  ce  serait  là ,  jusqu'à 
présent  du  moins,  la  mention  la  plus  ancieiuie  du  boud- 
dhisme au  Cambodge.  L'acte ,  <}ui  est  fait  au  nom  du  roi , 
est  du  règne  de  Jayavarman  et  de  l'année  687  s  aka  =  665 
A.  D,  (Barth.) 

L'inscription  khmère  qui  suit  ne  lève  malheu^- 
reusement  pas  le  doute  laissé  par  le  texte  sanscrit. 

Ratna  bhânu  et  Ratna  sinha,  les  deux  i  grands- 
oncles  du  Pon  S'ubha  Jârtti ,  y  reçoivent  la  qualifica- 
tion de  Pa  cah  an.  Sauf  erreur  de  mémoire^  je  nai 
pas  rencontré  ailleurs  ces  termes  de  Pu  cah ,  -^r-  ainsi 
réunis  du  moins  :  Fun  deux,  Pa,  mot  qui  semble 
être  tchame  d'origine ,  se  trouvant  quelquefois  dans 
ces  textes  khmêrs,  —  et  je  ne  puis  affirmer  qu'ils 
soient  en  langue  vxdgaire  Téquivalent  de  bhiksa.  Ces 
deux  grands-oncles  avaient  fait  au  FroJ.  (encore 
un  terme  trop  vague ,  ses  acceptions  étant  très  éten- 
dues; il  peut  s'appliquer  au  Bouddha,  à  un  dieu 
brahmanique  quelconque  et  même  au  roi)  des  dons 
d'esclaves,  de  bœufs,  de  .buffles,  de  champs  et 
de  jardins  que  le  roi  fait  rendre  à  leur  petit-neveu 
en  menaçant  ceux  qui  auront  l'audace  de  le  troubler 
dans  la  jouissance  de  ces  biens.  Bref  ce  texte  khmêr 
reproduit,  sous  une  forme  peu  différente,  l'inscrip- 
tion sanscrite  qui  le  précède  sur  la  stèle. 

L'autre  document ,  trouvé  à  Vat  Préi  Va ,  est  une 
inscription  sanscrite  de  deux  lignes  écrite  sur  l'épais- 


r 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  219 

seur  dune  pierre  plate,  carrée,  probablement  un 
piédestal  de  statue.  La  date  est  SSg'Saka^ôôy  A.  D. 

Elle  «rappelle  Térection  d  une  imagé  de  Visnu- 
Isa  qui  Ae  font  qaan  seul  corps,  par  conséquent  en- 
core; un  Hciri  hara\  par  un  personnage  porteur  du 
nom  singuiier.de  Xamtoajamm.  Elle! ne  contient 
pas. de  nom  de  roi,  mais,  comme  elle  n'est  posté- 
rieure que  de  six  jours  (à  la  belle  inscription 'd'Aiig 
Ghumnik)  elle  est  du  règne  de  Jayavarman.  EUte  est 
datée,  en  eflfet,  du  16  du  même  mois  de  Mâdbava 
ou  Vaisakhaet  de  la  même  année.  Or  cette  année  de 
589  est  ici  désignée  comme  ^coulée.  II.  faut  donc 
conclure  que  ces  deux  inscriptions  sont,  l'une  .et 
l'autre  du  commencement  de  5 90  Saka==^  G68A. 
D.  ».  (Barth.) 

A  Vat  Kandal,  pagode  moderne  .qui  n'ofifre  rien 
de  remarquable,  à  peu  de  distance  de  Vat  Préi  Vier 
dans  ce  même  district  de  Mè  Chong,  a  été  trouvée 
une  inscription  digraphique  de  Yasovarman ,  gravée , 
comme  tous  les  documents  de  ce  genre,' sur  les  deux 
facesi  d'une  stèle  plate ,  brisée  depuis  en  fragments. 
«Mais  la  trente-sixième  strophe,  à  peu  près  com- 
plète sur  une  des  faces,  indique  ici  que  la  do-: 
nation  était  faite,  ou  l'hommage  rendu ,  à  Nârâyana. 
G  est  le  seul  hommage-  spécialement  Vishnouite 
qui  soit  actuellement  connu  de  toute  la  série  de 
ces  nombreuses  affiches  digraphiques  du  roi.Yas'Qr 
Varman.  » 

Voici  la  traduction  de  cette  trente-sixième  strophe 
&âte  pari  M.  Barth.  •<  --\\    :! 

i5. 


220  MARS-AVHIL    1897. 

Le  splendide  couvent  de  Yas*odhai*a  ayant  été  donné  (en 
Tan  marqué)  par  lune,  un,  corps  (de  Siva,  811  oaka)  il 
(Yasovarman)  a  fait  cet  édit  pour  Tillustre  NârâyancK 

Au  nord  de  Mè  Chong,  le  district  de  Mè  Sang 
paraît  être  situé  entre  deux  petites  rivières  qui  se 
réunissent  plus  bas  pour  former  le  Vaïco  occidental  ; 
Tune  à  Touest  le  sépslre  de  Lovéa  Ghâk ,  autre  dis- 
trict de  Ba  Phnom;  à  lest  l'autre  rivière  servirait 
de  limite  entre  Mè  Sang  et  la  province  voisine  de 
Romduol.  L'aspect  du  pays,  à  Mè  Sang,  parait  se 
rapprocher  de  celui  de  Romduol  :  plateaux  moins 
inondés,  si  ce  n'est  par  les  pluies  locales^  sol  plus 
ferme,  plus  résistant,  clairières  cultivées  ou  rizières 
alternant  avec  les  cépées  de  bambous  et  les  bou- 
quets de  palmiers  à  sucre. 

Dans  ce  petit  district  existent  les  vestiges  d'une 
vaste  forteresse  rectangulaire ,  c'est-à-dire  les  levées  de 
terre  des  remparts  qui  passent  près  des  villages  actuels 
de  Samrong  à  la  face  est ,  de  Phum  Svay  Antong  au 
sud  et  de  Phûm  Plan  au  nord ,  ainsi  que  plusieurs 
emplacements  antiques  près  de  ce  Phum  Samrong. 
Sa  pagode  même,  Vat  Samrong,  est  suri'im  de  ces 
emplacements;  ses  fossés  bien  taillés,  les  talus  àpic« 
entourent  un  tertre  artificiel  haut  de  trois  mètres  où 
on  aperçoit  une  statue  brisée.  Le  temple  ancien  de- 
vait être  en  bois  et  chaume,  comme  l'est  la  vîhâni 
actuelle. 

Plus  important  est  Taol  Preah  Théat  (m  Twd 
Prasat  «  le  tertre  des  reliques  saintes  »  ou  «  le  tertre 
de  la  tour  »,  à  deux  ou  trois  cents  mètres  au  noiid- 


LE  CAMBODGE  ET  SES  MONUMENTS.  221 

ouest  du  Phum  Samrong.  Sur  un  tertre  artificiel 
assez  élevé  se  dressent  encore  les  ruines  d  une  tour 
en  briques  située  à  fouest  dun  lobœk  ou  grand 
bassin  sacré  rectangulaire  qui  mesure  environ  cent- 
vingt  mètres  sur  cent.  Une  stèle  portant  une  inscrip- 
tion khmère  de  neuf  lignes  a  été  trouvée  à  Tuol 
Preah  Tbêat.  Le  document  est  du  ix*  siècle  Saka, 
mais  il  fut  gravé  après  qu'on  eut  enlevé  au  ciseau 
une  autre  inscription  khmère  dune  douzaine  de 
lignes  qui  devait  remonter  au  \f  siècJe  Saka ,  à  en 
juger  par  récriture,  plusieurs  lettres  mal  effacées 
étant  encore  visibles.  L'inscription  de  neuf  lignés  a 
beaucoup  souffert  elle-même;  le  commencement  et 
la  fin  de  plusieurs  lignes  manquent,  la  pierre  est 
écaillée  en  maints  endroits  ;  ce  qui  reste  est  frag- 
mentaire et ,  de  plus,  les  lettres  des  deux  inscriptions 
s'enchevêtrent  quelquefois.  Sous  les  réserves  néces- 
sitées par  ces  désavantages  nous  lisons  : 

.  .  .  Au  règne  du  roi  qui  est  allé  au  Rudralo  (ka  =  Harsa- 
varman  I"  qui  régna  vers  83o-84o  Saka  =  908  918  A.  D.) 
.  .  .  être  Senapati  Simabhapura  (sic)  le  Lon  In  pu.  .  .  chef 
des  magasins  (royaux).  .  .  ici  est  le  saint  et  royal.  .  ,  nous, 
vaincus ,  abandonnâmes  .  .  le  roi  allé  au  Rudraloka  donna 
l'ordre ,  octroyant  gracieusement ...  au  chef  de  Chok  Gar- 
gyar  surveillant .  .  .  octroyant  gracieusement  la  grande  mare 
et  la  forêt ...  au  saint  règne ,  les  chefs  de  troupes ,  les  Sena- 
pati laissèrent  cet  acte  solennel.  Au  saint  règne  du  roi  qui 
est  allé  au  Paramarudraloka  (=  Jsânavarman  II  qui  régna 
vers  84o-85o  saka  =  918-928  A.  D.)  le  Lon  In  qui  était 
senapati.  .  .  Lon.  .  .  la  Ten  Hyan  qui  était  maîtresse  (svamî) 
.  .  .  Lon .  .  .  Lon .  .  .   surveillant  de  la  sainte  couche  royale 


222  MARS-AVRIL   1807. 

(sorte  de  camérier,  rempliMant  ane  fonction  officleDe  à  i*in- 
térieur  du  palais). 

La  lettre  r  présente  une  partioularité  dans  cette 
inscription;  elle  est  séparée  en  deux  traits  se  rappro- 
chant assez,  comme  forme,  de  notre  chiffire  69.  Le 
document,  selon  toute  vrsiisemblance,  remonte  au 
règne  de  Jayavarman  IV,  onde  et  successeur  des 
deux  princes  désignés  ici  comme  défunts.  Jaya- 
varman IV  monta  sur  le  trône  en  85  o  Saka  => 
928  A.  D.  et  transporta  sa  résidence  à  Ghok  Gar- 
gyar,  iieu  dont  il  est  question  dans  ce  texte  et  que 
j'identifie  avec  le  monument  de  Koh  Kèr,  situé  dans 
le  nord-ouest  de  la  province  de  Kompokig  Svay.  On 
peut  reiparquer  qu'à  cette  époque  les  appellations 
de  Ion  et  de  ten  semblent  encore  s'iappliquer  à  des 
personnes  de  qualité. 


LES  FIGURES  SYMBOUQUES  DU  YI-KING.         223 


LES 

FIGURES  SYMBOLIQUES   DIJ    YI-KING, 

PAR 

.   ■       .    .  \        .    . 

M.   C.  DE  HARLEZ. 


Nature  de  ce  livre  et  de  ses  figures.  —  Sens  des  Kuas  et  leurs 
rapports  avec  le  texte.  —  Procédé  de  la  consviltation  du  ciel 
au  moyen  du  Yi-King. 


I.  NATURE  DU  YI-KING  ET  DE  SES  HEXAGRAMMES. 

Dans  les  dillerents  ouvrages  que  nous  avons  con- 
sacrés jusqu'ici  à  la  traduction  et  à  Texplication  du 
Yi-King,  rious  nous  sommes  occupé  exclusivement 
de  son  texte  et  de  l'interprétation  qu  il  convenait  de 
lui  donnera  Nous  avons  laissé  presque  entièrement 

*  Qu'il  nous  soit  permis  de  rappeler  ici  les  résultats  auxquds 
nous  sommes  parvenu. 

Nous  avons  d'abord  posé  ce  principe  que  le  Yi-King  devait  être 
traduit  en  rendant  son  texte  comme  l'exige  le  sens  naturd  des  mots 
et  des  phrases  qui  le  composent ,  et  considérant  les  en-tétes  des  cha- 
pitres comme  en  indiquant  le  sujet,  ainsi  qu'on  le  fait  pour  tout 
autre  livre.  (Voir  Journal  asiatique,  1886.) 

Il  a  fallu  la  surprise  causée  par  la  nouveauté  et  l'habitude  dé^ 
rangée  pour  que  l'on  piit  contester  une  conception  aussi  simple  et 
nécessaire  du  rôle  d'un  traducteur.  Je  ne  pense  pas  qu'on  Taie  ja- 
mais fait  dans  aucune  autre  circonstance.  Suivant  ce  système ,  je 
donnai  d'abord  une  traduction  plus  explicative  que  littérale   (Le 


224  MARS-AVRiL  18Q7. 

de  côté  un  autre  élément  de  ce  livre  qui  n  est  point 
sans  importance,  surtout  aux  yeux  des  Chinois, 
puisque  c'est  lui  qui  a  fait  considérer  le  Yi-King 
comme  le  résumé  de  toutes  les  sciences  cosmolo- 
giques et  morales. 

Je  veux  parler  des  figures  appelées  Kaas  qui  font 
partie  de  Ten-tcte  de  chaque  section  et  renferment 
comme  on  le  prétend  tous  les  mystères  de  la  nature. 
On  sait  que  ces  figures  sont  composées  de  six  lignes, 
les  unes  pleines  —,  les  autres  coupées  par  le  mi- 
lieu —  —  et  formant  deux  trigrammes  auxquels  on 
attache  une  signification  lexicologique  comme  repré- 
sentant les  éléments  de  la  nature. 

C'est  de  ces  hexagrammes  que  nous  voulons  nous 
occuper  cette  fois  et  dont  nous  allons  chercher  à 
pénétrer  la  nature  et  le  sens.  A  Torigine,  les  devins 

texte  primitif  du  Yi-King  rétabli,  etc.  Paris,  £.  Leroux,  1888]; 
puis  je  démontrai  que  les  anciens  Chinois  comprenaient  le  Yi-King 
de  cette  même  f  Jiçon ,  que  les  commentateurs  anciens  et  modernes  « 
à  l'exception  de  Técole  de  Tcheng^tze  et  de  Tclou-hi,  n*y  voyaient 
point  autre  chose.  (Voir  Journal  cuiatique,  1898,  p.  i63  et  suiv.; 
Impérial  Quarterly  Review,  1896;  Le  texte  primitif  etc. ,  pages  i3  et 
suiv.,  167  et  suiv.,  i63  et  suiv.;  Tong-pao,  1894,  p.  1  ef  suiv.) 
Cela  fait,  j*ai  donné  dans  Y  Impérial  Quarterly  ReDiew  de  Londres 
une  seconde  traduction  aussi  littértde  que  possiUe ,  et  dans  le  Tong- 
pao  de  Leiden,  j'ai  publié  le  texte  de  6  chapitres  du  Yi  avec  tra^^ 
duction  expliquée  pour  démontrer  l'exactitude  de  ceUe-ci. 

Enfin ,  il  y  a  peu  de  temps ,  j'ai  publié  le  texte  de  la  vernon 
mandchoue  avec  traduction  complète ,  en  sorte  que  chacun  pût  s-as- 
surer  que ,  à  part  quelques  phrases  de  sens  équivoque,  mon  interpré- 
tation coïncidait  avec  celle  du  corps  des  lettrés  principaux  da 
xvin'  siècle,  présidé  par  le  plus  lettré  d'entre,  eux,  Tempereor 
Kien-long  lui-même.  Je  pense  bien  que  cette  dernière  preuve  ne 
laissera  plus  de  place  aux  hésitations. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         225 

qui  employaient  le  Yi-King  comme  livre  de  présages, 
ne  considéraient,  dans  ses  figures,  que  les  deux  tri- 
grammes  qui  les  Composent,  et  auguraient  le  sort 
des  entreprises,*  en  pal'tie,  d'après  la  constitution  des 
hexagrammes  en  tant  que  composés  de  ces  deux  tri- 
grammes.  Ils  y  voyaient  par  exemple  «  le  ciel  sur  ou 
sous  terre  it,  «  une  montagne  sur  ou  sous  l'eau  »,  etc. 
C'était  un  premier  moyen  de  découvrir  la  pensée  des 
esprits  qui  décident  du  sort  des  hommes. 

Plus  tard,  lorsque  la  théorie  du  Yin  et  du  Yang 
devint  la  base  de  la  philosophie,  on  imagina  de 
donner  aux  lignes  noires  pleines  le  caractère  de  re- 
présentants du  principe  actif,  et  aux  lignes  mêlées 
de  blanc  ou  coupées  par  le  milieu ,  celui  de  repré- 
sentants du  Yin  ou  principe  passif. 

On  trouve  déjà  cette  conception  exposée  dans  le 
traité  dit  Hi-sze,  adjoint  au  texte  du  Yi  dans  les  édi- 
tions modernes,  mais  elle  n'y  est  pas  poussée  au 
delà  de  la  notion  d'un  principe  général  ;  l'auteur  ou 
le  compilateur  de  ce  traité  n'a  point  cherché  à  donner 
un  sens  aux  lignes  isolées ,  moins  encore  à  les  mettre 
en  relation  avec  les  sentences  correspondant,  par 
leur  chiffre  aux  lignes  des  hexagrammes.  C'est  seu- 
lement l'école  philosophique  du  x*  siècle  qui  a  déve- 
loppé ce  principe  et  en  a  tiré  toutes  les  conséquences 
que  l'on  verra  plus  loin. 

Quant  au  caractère  du  Yi-King  pris  dans  son  en- 
semble, les  anciens  Chinois  ne  semblent  pas  y  avoir 
vu  autre  chose  qu'un  recueil  de  phrases  servant  à 
l'horoscopie ,  et   dans  les  Kuas  un  moyen  de  con- 


226  MARS-AVRIL   1897.     , 

naître  la  sentence  dont  le  ciel  voulait  faire  la  réponse 
à  la  consultation  du  sort  par  le  jet  des  baguettes,  sa- 
crées. Du  moins,  dans  les  anciennes  annales,  le.T^o 
ichuen  et  le  Kue-Yu,  on  ne  trouve  pas  le  moindre 
indice  d'une  pensée  autre  que  celle-là. 

Le  texte  du  Yi-King  lui-même  ne  trahit  pas 
d  autre  préoccupation-  Les  plus  vieux  commentaires 
insérés  aujourd'hui  dans  ce  texte  même  ne  témoi-^ 
gnent  d  autre  considération  que  celle  de  la  position 
normale  ou  anprmale  des  lignes  des  hexagrammes. 
Maintes  fois  le  pronostic  défavorable  est  expliqué  par 
cette  phrase  :  la  position  ne  convient  pas  ^  ^  (ou 
jE)  et  cest  à  peu  près  tout. 

Mais  déjà  dans  le  Hi-sze,  dont  nous  ayons  parlé 
quelques  lignes  plus  haut,  le  Yi-King  est  élevée  au 
rang  d  un  livre  philosophique  de  profonde  nature  et 
même  on  y  voit  apparaître  cette  pensée  que.  la.  for- 
mation du  Yi-King  a  coïncidé  avec  celle  de  TUni- 
vers  ^  Comment  devons-nous  envisager  cette  con- 
ception étrange?  Pouvons-nous  croire  que  les  Chinois 
se  sont  réellement  imaginé  ou  que  le  Yi-King  s'est 
formé  tout  seul,  à  mesure  que  le  monde  sortait  du 
chaos  et  se  développait  |)ar  la  production  des  êtres; 
ou  bien  que  les  sages,  en  composant  les  Kuas,  ont 
réellement  contribué  à  la  formation  de  l'Univers? 
Je  ne  le  pense  pas,  ce  serait  trop  absurde;  cela  est 
d'autant  nK)ins  probable  qu'en,  dehors  des  préfaces 
et  des  commentaires  de  notre  livre ,  jamais  ieé  Chi- 

*  Voir  notre  traduction  de  ce  traité  :  Le  Yi-King  tradait  (taprh 
les  interprètes  chinois ,  p.  lao. 


LES  FIGURES. SfYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         227 

nois  ne  pensent  à  lui  attribuer  une  part  d'action  dans 
la  crëation*des  êtres.  Il  n'y  à  là  qu'un  langage  am- 
poulé qu'il  ne  faut  pas  prendre  au  sérieux,  ou  peut- 
être  le  produit  de  cette  idée  qui  régnait  dans  l'indç 
et  dans  d'autres  pays  encore ,  à  savoir  que  l'imitation 
des  phénomènes  célestes  dans  les  actes  du  cidte  avait 
iuie  influence  décisive  sur  la  production  régulière 
de  ces  phénomènes. 

Le  plus  "vraisemblable  est  encore  que,  dans  ce 
langage  hyperbolique,  il  n'y  a  qu'une  manière  d'ex- 
primer cette  pensée  admise  par  les  philosophes,  que 
les  figures  du  Yi-King  et  leurs  variations  avaient  été 
composées  pour  symboliser  les  phénomènes  naturels 
et  leurs  modifications  continuelles. 

Nous  ne  pouvons. doriner  une  meilleure  idée  dé 
cette  manière  de  concevoir  les  choses  qu'yen  repro- 
duisant la  préface  mise  en  tête  de  son  commentaire 
par  Tcheng-tze,  le  fondateur  de  l'école  moderne,  et 
reproduite  dans  la  plupart  des  éditions  du  Yi-Kîng. 
Nous  la  prenons  dans  l'édition  de  Kièn-long,  où  le 
texte  est  accompagné  de  la  version  mandchoue,  ^ui 
nous  assure  du  sens. 

PRÉFACE  DE  TCHENG-TZE. 

LE  YI  DE  TCHEOU. 
(Kiuen  I;  f"  8-i5.) 

Lorsque  le  livre  des  Yi,  ses  lignes,  ses  héxa- 
grammes,  ses  deux  commentaires,  Twan  et  Siang, 
eurent  été  achevés  en  leur  signification,  les  aflects 


228  MARS-AVRIL   1897. 

du  ciel ,  de  la  terre  et  de  totis  les  êtres  se  manifes- 
tèrent. L  amour  des  saints  pour  le  mondé  à  venir  atr 
teignit  son  plus  haut  point.  Le  monde  ayant  d  abord 
produit  au  jour  les  êtres  (qui  Foccupent),  puis 
ayant  parfait  leurs  fonctions  diverses,  acheva  leurs 
nombres  et  fixa  leur  forme  extérieure.  Par  cette 
manifestation  de  leurs  formes,  il  détermina  ce  qui 
est  bien  ou  mal  pour  le  monde. 

Les  hexagrammes  et  les  38 /i  lignes  indiquent  les  vi- 
cissitudes et  changements  qui  se  produisent  conformé- 
nient  aux  lois  de  la  nature  et  du  destin.  Au  point  de 
vue  des  lois  particulières»  ils  comportent  io,ooo  dif- 
férences; ramenés  au  tào,  ils  n*ont  pas  deux  espèces; 
aussi  le  point,  le  principe  suprême^  est  dans  le 
Yi-King.  De  lui  sont  nées  les  deux  formes  (i  ^). 

Le  Tai-Ki  nest  autre  chose  que  la  loi  suprême 
tao;  les  deux  formes  (î)  sont  le  Fin  et  Yang;  tous 
deux  ont  une  loi  unique  [tao). 

Le  Tai  Ki,  principe  suprême,  est  le  tVu-Ki  sans 
principe. 

La  production  des  êtres  s'appuie  par  derrière  sur 
le  Yin  et  embrasse  le  Yang  par  devant.  Rien  n  est 
sans  le  Tai-Ki  ni  les  deux  agents;  s*unissant,  se  com- 
binant, s'excilant  lun  l'autre,  ils  changent  et  se  trans- 
forment sans  cesse. 

Dès  que  la  forme  matérielle  eut  reçu  l'existence, 
l'être  intellecluel  émit  l'acte  de  la  connaissance,  le 
vrai  et  le  faux  vinrent  au  jour,  toutes  les  espèces 

»  Le  Tai-Ki. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  Yl-KING.         229 

d'être  surgirent.  Ainsi  le  Yi,  par  la  détermination 
des  pronostics  heureux  et  malheureux,  produisit  la 
règle  suprême  de  conduite. 

Le  Yi ,  le  changement  est  la  loi  du  Yin  et  du  Yang. 
Les  Kuassont  les  représentations,  les  figures  du  Yin 
et  du  Yang.  Les  lignes  des  Kuas  (représentent)  les 
opérations,  les  mouvements  et  modifications  de  ces 
deux  principes. 

Bien  que  les  Kuas  ne  soient  pas  identiques,  ils 
ont  également  le  simple  et  le  double/le  pair  et  l'im- 
pair (les  lignes  simples,  pleines  et  doubles,  coupées). 

Bien  que  les  lignes  ne  soient  pas  semblables, 
elles  sont  pleines  ou  coupées.  C'est  ainsi  que  les 
6^  Kuas  composent  le  corps  du  Yi  et  les  384  lignes 
en  forment  l'action  réciproque.  Cette  action  —  con- 
sidérée au  loin ,  au  delà  des  points  cardinaux ,  ou  de 
près,  concentrée  en  un  seul  corps;  en  l'espace  d'un 
clin  d'œil,  d'une  respiration,  au  secret  ressort  du 
mouvement  et  du  repos,  —  n'est  rien  en  dehors  des 
figures  des  Kuas,  ou  des  principes  des  sentences ,  des 
lignes.  Grand ,  élevé  est  le  Yi-King.  Sa  loi  est  supé- 
rieure à  tout  et  embrasse  tout.  Son  action ,  son  em- 
ploi est  éminemment  intellectuel  et  ne  défaillit  ja- 
mais. Avant  que  les  temps  eussent  acquis  leur 
uniformité,  les  Kuas  n'avaient  point  encore  leur 
forme  fixée.  Avant  que  les  êtres  eussent  commencé 
à  atteindre  leur  terme,  les  lignes  des  Kuas  n'avaient 
point  encore  leur  position  déterminée. 

Si  l'on  considérait  les  Kuas,  abstraction  faite  des 
changements  du  temps  et  comme  si  celui-ci  était 


230  MARS-AVRfi:.  l^ftl. 

toujours  le  méiHe,.  il  ny  aurait  point  de  IT  on  de 
livre  dés  changements. 

Si  Ton  expliquait  les  lignes,  en  confondant  toutes 
les  entréprises ,  les  actions  en  une  s^ule,  oû  ne  pour- 
rait parvenir  à  en  comprendre  la  nature  et  il  n  y  au- 
rait plus  dé  Yi-King.  De  inême,  si  Ion  comprend 
le  sens  des  Kuas.,  des  lignes ,  des  commentaires  Twan 
et  Siang ,  et  que  Ton  ignore  Tusage  qu*on  doit  en 
faire,  c*est  aussi  comme  si  le  Yi-King  h'existait  pas. 

Mais  si  on  le  saisit  aux  lumières  de  Tintelligence , 
aux  mouvements  du  cœur,  on  s'accordera  avec  la 
puissance  active  du  ciel  et  de  la  terre,  avec  la  lu- 
mière, du  soleil  et  de  la  lune,  avec  l'ordre  des  quatre 
saisons ,  avec  les  signes  de  bonheur  et  de  malheur 
produits  par  les  esprits,  et  alors  on  pourra  dire  que 
Ton  comprend  le  Yi.  Les  Kuas  qui  se  trouvent  au 
Yi-King  en  constituent  les  formes  révélatrices  ^  du 
sens:  Les  lignes  des  Kuas  le  rendent  manifeste.  Ces 
formes,  cette  manifestation  peuvent  être  Considérées 
conune  le  moyen  de  connaissance.  Le  nom  même 
duYile  dit  clairement,  car  si  Ton  ne  trouvait  pas 
ces  idées,  dans  le  nom  même,  comment  ce  livre 
pourrait-il  être  appelé  Yi  «  changements  »? 

«Tcheng-i  du  Ho-nàn  a  composé  cette  préface». 

Les  autres  commentateurs  expriment  des  idées 
analogues  quil  serait  inutile  de  reproduire.  Une^fois 
entré  dans  cette  voie,  les  penseurs  chinois  ne\s'oo 


i  • 


'  Mandchou  Uetulekêngffe. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         231 

cupèrent  plus  guère  du  texte  du  Yi-Kiû(^  et  de  f  élu- 
cidation  de  ses  sentences  ;  tout  entiers  à  la  considé- 
ration du  Yin  et  du  Yang,  ils  ne  songèi'ent  plus  qu'à 
en  suivre  les  opérations,  les  mouvements  représentés 
comme  on  le  prétend  par  les  variations  des  hexa- 
grammes.  C'est  là  ce  qui  a  induit  en  erreur  les  sino- 
logues européens;  mais  les  lettrés  chinois,  en  dehors 
de  l'école  du  Sing-liy  n  ont  jamais  perdu  la  vraie  con- 
ception du  Yi-King.  On  peut  le  voir  clairement, 
par' exemple,  dans  le  commentaire  dont  j'ai  donné 
précédemment  de  nombreux  extraits  ^  et  dans  la 
version  mandchoue  que  j'ai  éditée  il  y  a  quelques 
mois  avec  une  traduction  complète. 

II.  LES  KUAS.  LEURS  RAPPORTS  AVEC  LE  TEXTE. 

A.    NOTE  PRÉLIMINAIRE. 

Nous  venons  de  voir  le  sens  profond  et  mysté- 
rieux que  les  disciples  de  Tcheng-tze  ont  attaché  aux 
figures  du  Yi-King.  Jusqu'ici  nous  ne  nous  sommes 
occupé,  comme  il  est  dit  plus  haut,  que  du  texte  de 
ce  livre  et  de  sa  vraie  signification.  Il  nous  reste  à 
étudier  ces  figures  magiques  auxquelles  on  attribue 
des  vertus  aussi  merveilleuses,  et  à  rechercher  ce 
qu'il  y  a  de  vrai  dans  les  explications  qu'en  donnent 
des  philosophes  enthousiastes. 

LesHgnes  qui  composent  ces  figures,  pleines  (^— ) 
ou'  coupées  (—  — ) ,  représentent  depuis  de  nombreux 

'  Voir  ma  première  traduction  du  Yi-King,  p.  137-1 53. 


232  MARS-AVRIL   1897. 

siècles  les  deux  éléments  cosmogoniques ,  le  Yang 
ou  principe  actif,  et  le  Yin  ou  principe  passif,  ré- 
actif, figurant  également  l'élément  lumineux,  mâle, 
fort,  et  Télément  femelle,  obscur  et  faible.  Ce  sont 
les  diverses  combinaisons  de  ces  lignes,  symbolisant 
celles  des  deux  éléments  primordiaux,  qui  ont  donné 
lieu  à  ces  spéculations  philosophiques  qui  ont  fait 
représenter  le  Yi-King  comme  le  résumé  de  toutes 
les  sciences. 

On  se  demande  si  cette  signification  des  Kvms  et 
de  leurs  lignes  remonte  à  Torigine  du  Yi-King,  si 
c  est  là  le  principe  dirigeant  de  la  formation  des 
Kuas. 

Une  tradition  très  ancienne ,  c'est-à-dire  remontant 
jusqu'au  iii*  siècle  avant  notre  ère,  répond  affirma- 
tivement à  cette  question  et  attribue  Torigine  de 
toutes  ces  conceptions  au  fabuleux  Fou-hi  ^  le  pré- 
tendu créateur  des  Kuas.  Mais  cette  tradition  ne 
mérite  aucune  croyance.  Le  Yi-King  est  souvent  cité 
dans  les  Annales  dites  Tsa-tchuen  et  KueYu,  rédigées 
probablement  au  v'  ou  au  iv'  siècle  de  Tère  an- 
cienne; son  emploi  y  est  mentionné  avec  tous  les 
détails  des  procédés  en  usage  et,  nulle  part  il  nest 
question  du  Yin  et  du  Yang  ni  de  leur  représenta- 
tion. 

Le  récit  le  plus  circonstancié  de  la  consultation 
des  esprits  par  le  moyen  du  Yi-King  se  trouve  au 
Tso'tchuen,  an  xxu  du  prince  Tchwang,  S  3.  Lànous 

*  Hi-Sze,  section  11,  S  2.  Voir  Le  Ïi-King  tpodau,  etc.,  p.  lai. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  Yl-KING.         233? 

ne  voyons  qu'une  seule  chose,  quant  auxKuas,  cest 
que  la  signification  des  trigrammes  était  déjà  connue 
à  cette  époque  et  que  les  devins  y  trouvaient  une 
source  de  pronostics.  En  cette  occasion,  en  effet,  le 
devin  avait  obtenu  le  Kua  P'i  (XII)  dont  la  figure 
est  formée  du  trigramme  du  ciel  sur  celui  de  la  terre 
^^,  et  il  en  avait  conclu  que  le  prince  dont  il  lisait 
rhoroscope  aurait  l'éclat  du  ciel  et  dominerait  la 
terre.  C'était  là  le  second  Kua  indiqué  par  les  ba- 
guettes sacrées.  Le  premier  avait  le  trigramme  su- 
périeur du  vent  33  ;  l'augure  en  avait  conclu  que 
cela  désignait  des  montagnes  et  que  le  jeune  prince 
en  aurait  tous  les  trésors.  (Voir  le  Journal  Asiati<]ae, 
janvier-février  iSgS.) 

On  voit  qu'il  n'est  nullement  question  de  la  signi-^ 
fication  des  lignes  isolées.  Une  autre  tradition  at- 
tribue au  fameux  Weii  Wang,  ou  roi  Wen  de 
Tcheou,  un  changement  complet  dans  la  significa- 
tion et  la  disposition  des  trigrammes  ;  mais  les  An- 
nales authentiques  n'en  connaissent  absolument  rien. 
Nous  ne  nous  arrêterons  donc  pas  davantage  à  cette 
question  d'origine,  qui  nous  paraît  résolue.  On  ne 
doit  point  s'étonner  que  cette  interprétation  philo- 
sophique ait  été  appliquée  tardivement  au  Yi-King; 
les  commentateurs  chinois  en  ont  fait  autant  relati- 
vement aux  deux  fameux  tableaux  dit  Lo-^feoa  et 
Ho-toa  ^  bien  que  ce  ne  fût  à  l'origine  qu'un  double 

^  Ces  tableaux  présentent  les  dix  nombres  représentés  par  des 
boules,  et  disposés  de  façon  à  produire  une  certaine  quantité  en 

IX.  1 6 


i«rBi»Batr.  lATiONiLK. 


2M  MARS-AVRIL   1897. 

j«u  d  arithmétique.  Mais  dès  que  la  théorie  du  Yin 
et  du  Yang  fut  connue,  les  lettrés  chinois  l'intro- 
duisirent partout. 

Laissons  donc  ce  sujet  épuisé  et  pa^son»  à  Texpli- 
cation  dés  figures. 

B,    DES  TRIGRAMMES. 

Comme  on  Ta  vu  dans  nos  différentes  traductions , 
les  trigrammes  représentent  les  éléments  :  le  ciel  et 
la  terre,  Teàu  stagnante  et  les  montagnes,  ie  feu 
avec  le  soleilet  l'eau  courante  [pluie,  fleuves)  avec 
la  lune,  le  tonnerre,  et  enfin  le  vent  avec  le  bois. 

Ces  rapprochements  sont  trèâ  anciens,  car  ils 
étaient  déjà  en  usage  à  l'époque  du  Tso-tchuen,  au 
vif  siècle  avant  Jésus-Christ;  les  annales  en  font  foi 
en  plusieurs  passages.  (Voir  1  exemple  que  nous  avons 
rapporté  pilus  haut  et  l'article  du  Journal  Asiatiqae 
qui  s'y  trouve  mentionné.) 

Quelle  est  l'origine  de  ces  symboles,  y  a-t-il 
quelque  relation  entre  eux  et  les  objets  qu*ils  repré- 
sentent? 

A  cette  question  voici  ce  que  répond  l'école  philo* 
sophique  moderne. 

additionnant  le  nombre  centrai  avec  ceux  qni  l'environnent.  Ainsi 

7 
2 

le  H(hton  est  ainsi  formé  :    8  9  5  4  0 

:■  ï  ■  ■  ■ 

Or  5  +  2=7;  5  +  1  =  6,  etc. 

4  9  2 
Dans  le  Lo-shou  :    s  5  7 

8  10 

On  «  10  dans  qud({Ufi  sens  qu'un  «uiditiono*  Iqs  chiffires» 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  Yl-KING.         t3i 

Le  ciel  est  représenté  par  la  ligne  pleine,  symbole 
du  principe  céleste ,  actif  — ^^.  La  lerre  lest  égale- 
ment par  la  figure  de  son  élément  ^  ^. 

Le  tonnerre  est  figuré  par  le  Yang  opprimé  sous 
le  Yin  ^  ^.  Ce  sont,  en  effet,  les  efforts  du  Yâng 
pour  se  dégager  de  cette  étreinte  qui  produisent  le 
tonnerre. 

L'eau  stagnante,  qui  est  Yin,  est  assez  bien  figurée 
par  la  ligne  coupée  placée  au-dessus  de  deux  lignes 
Yang  ^^,  tandis  que  la  ligne  Yin,  placée  au-dessus 
et  en  dessous  E^»  P^^t  servir  à  indiquer  cQtte  eau 
qui  est  à  la  fois  et  dans  le  ciel  et  sur  la  terre.  Une 
figure  contenant  deux  lignes  Yang  sur  trois  et  où  la 
ligne  Yin  est  comme  étouffée  entre  les  deux  pre- 
mières   est  ce  qu'il  y  a  de  plus  propre,  dans 

l'espèce,  après  le  trigramme  à  trois  Yang,  pour  dé- 
signer le  feu ,  la  lumière. 

Ces  sept  symboles  étant  distribués  de  la  sorte,  il 
ne  restait  que  le  huitième  pour  désigner  le  vent,  et 
lesprit  chinois  trouva  dans  sa  forme  une  analogie 
avec  le  vent  soulevant  la  poussière;  le  Yin  secouant 
Yang  qui  pèse  sur  lui,  ^3 

La  lune  a  été  naturellement  jointe  aux  eaux  cé- 
lestes, et  le  bois  à  lair,  au  vent  qui  est  le  principal 
agent  de  la  vie  des  arbres. 

Ces  explications  ont  bien  quelque  probabilité, 
mais  l'origine  ne  peut  être  là. 

Comme  on  l'a  •vu  au  iv'  appendice  du  Yi-Kirigi 
les  trigrammes  ont  reçu  également  l'attribution  des 
degrés  de  parenté  de  père  et  mère,  de  fils  et  filles, 

iG. 


23^  MARS-AVRIL  1897. 

ninés,  seconds  et  cadets.  Cette  idée  attribuée  à  Wen- 
Wang  na  été  qu une  conception  accessoire  des  com- 
mentateurs chinois  et  n  a  aucune  application  dans 
le  Yi-King.  Naturellement  c'est  —  qui  est  le  père 
et  ^  ^,  la  mère. 

Les  trigrammes  qui  nont  quune  ligne  Yang  sont 
les  fils,  et  ceux  qui  nont  qu'une  Yin  sont  les  filles; 
les  degrés  se  comptent  en  commençant  par  en  bas 

^  ^  3-^  et  ^rz Mais  c  est  là  une  fantaisie  sans 

portée  pratique. 

Pour  expliquer  le  symbolisme  des  hexagrammes, 
on  tient  compte  des  deux  trigrammes  qui  les  com- 
posent. C'est  du  moins  ce  que  le  commentaire  Siang 
essaie  de  fiiire ,  comme  on  a  pu  le  voir  au  symbolisme 
de  chaque  chapitre  du  Yi-King.  Mais  cet  essai  est 
assez  malheureux,  et  Ton  pourrait  trouver  des  rap- 
ports plus  directs  que  ceux  indiqués  par  le  commen- 
taire. En  beaucoup  de  cas,  ils  sautent  aux  yeux  des 
moins  clairvoyants.  Ainsi  ci^i  sar  ciel  et  terre  sur  terre 
représentent  naturellement  le  ciel  et  la  terre  ;^  on 
pourra  voir  de  même  la  soumission  dans  «  le  tonnerre 
sous  l'eau  »,  ou  le  troublç ,  le  mouvement  agité  dans 
«  le  vent  sous  une  montagne  »,  ou  encore  l'oppression 
dans  une  «c montagne  pesant  sur  la  terre».  Parfois 
c'est  dans  la  figure  matérielle  elle-même  qu'il  faut 
chercher  l'analogie ,  par  exemple  dans  s  =  qui  re- 
présente tchong ,  le  milieu ,  et  S=  qui  répond  à  Siao-' 
<c/itt«  excès  du  petit  »,  du  Yin.  Mais  beaucoup  d'hexa- 
grammes  né  se  prêtent  point  au  rapprochement. 
Il  en  est  ainsi,  ce  me  semble,  du  kua  XXX VU  où 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         237 

«  vent  sur  feu  »  représente  la  famille,  et  du  kua  XLIV 

oii  «  vent  sous  le  ciel  »  figure  v lunion ,  le  mariage  ». 

Voici  le  tableau  complet  de  ces  rapports  enlre  les 

sujets  des  chapitres  et  leurs  figures  représentatives. 

«>  T  i,~»  '  \       principe  actif  *       •  ,  •  « 

KuA  1.  A  len  '^ .   . 7^=  «  principe  actif  par  essence, 

principe  actit  r  r  r 

ciel ,  souverain  ». 


—    II. 


it     .      principe  réceptif  .       .  r  .«p    . 

Kwwi    .   . — 7—^= «  principe  receptu ,  terre  ». 

pnncipe  réceptif  ^  r  r        ' 


—  III.  Tchàn   «obstacle,   arrêt»  =  «tonnerre 

tonnerre 

arrêté  par  Teau ,  obstacle  ». 

—  IV.  Méng  «croissance,  intelligence  non  dévelop- 

,  montairne  .  » ,       , 

pee  »     2 —  —    «  montacnie     arrêtant 

r  eau  courante  ^ 

l'eau  »• 

—  V.  Soû  «  danfifer,  arrêt  »  Z^'"'    '"y"*  ^  «  principe ,  ar- 

o  principe  actit  r  •»• 

rêté,  danger». 

\Ti  cy  I  V  •  principe  actif, 

—  VI.  oonq  «procès,  recours  au  prince»  - — 

•/ .      r  '  1  eaa ,    caverne , 

^"°^"  =-  «  danger  près  idu  prince ,  à  la  cour, 
procès  ». 

\Tii  o-  i_r  r»-         .  principe  réceptif, 

—  VIL         o5e    «chef,    supérieur,  troupe» ^ — r-f — 

'  r  '  r  eaa  an  ciel , 

terre 

de  toarce 

trifi  r\»'  1  •  eau  courante ,  toarce 

—  VllL       Fi  «concorde,  union» : =  «eau 

'  terre 

entrant  en  terre ,  union  ». 

—  ÏX.  Siaô  tchou  «  petit  développeiiient  »  -rj  =  «  vent 

élevé ,  ne  produisant  que  peu  d'effet  ». 

XT  •  1  ni  principe  actif  n  , 

Li  «  marcher,  iouler  »  - — - — -  =  «  lorce  ope- 

eaa  stagnante  *■ 

rant  au-dessus  ».* 

Vf  rn*  t  '  '     »A      A»  principe  réceptif  j  j 

—  Al.  i  ai  «pénétration»  - — r-^. tt- =  «  le  second , 

^  principe  actit 

se  portant  naturellement  en  haut ,  pénètre 
le  premier  ». 


238  MARS-AVRIL   1897. 

KuA  XIL        P'ei  «  ôppositioil ,  fermé  t     p"^p*  *f .      ^  ^le 

tr  '  principe  réceptif 

principe  réceptif  tenu  en  dessous ,  enfermé  ». 

—  XIII.       Tôna  «  union  »  7 — =-—  =  «  ce  feu  pénètre  le 

«z  feu  céleste  * 

ciel,  y  est  uni  au  principe  actif  ». 

- —    XIV.       Ta  «  grandeur  »  4^  =«  «  le  feu  au  haut  du  ciel 

symbolise  la  grandeur  suprême  ». 

—  XV.         ICién     «respect,     modestie  ^     bienveillance» 


terre 


=  ofiTandeur  s'abaissant;  douceur, 

montagne  ^ 

bonté  s'élevant;  l'un  et  l'antre  s'accordant  ». 


tonnerre 


—  XVI.        Yu  «  puissance ,  majesté ,  satisfaction  » 

«  tonnerre  sur  la  terre ,  en  sortant  ;  terreur 
et  grandeur,  majesté  ». 

-vxTTT  r>—*  ••  o  1  tf  Â 1         MU  Btaffnânte  t  joie 

—  A  Vil.      00  ai  «  soumission ,  iideilté  » = —  = 

tonnerre,  mouvement 

«la  force  sous  l'eau,  indique  soumission; 
l'eau  stagnante,  tranquillité,  mouvement 
tranquiUe,  satisfaction». 

—  XVIII.     Koà  «  trouble ,  soucis  ;  délibération  »  "°"  *f°*  =^ 

vent 

«  le  vent  sous  la  montagne  produit  agitation , 
trouble  ». 

—  XIX.       Lîn  «  autorité  »  »  «  la  terre  s'élevant 

eau  stagnante 

au-dessus  de  l'eau  stagnante  représente 
l'homme  en  dignité  ». 

—  XX.        Kuêh  «apparence  extérieure,  regard,  main- 

tien »  * —  «  «  vent  se  manifestant  au-dessus , 

terre  ' 

en  dehors  ». 

—  XXI.       Skih  hok  «  mordre ,  langage  méchant  »  -^ — ^ 

=  «  ce  qui  brûle  et  fait  mal  ;  langue  méchante 
comparée  à  la  flamme  ». 

—  XXII.      Pi  «éclat,    rayon,    orner»     P^^  ,?*.*  =  «feu 

s'échappant  d'une  montagne ,  éclat  ». 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         23« 

kda  xxm. 


—    XXIV. 


—    XXV. 


—    XXVL 


—  XXVII. 

—  XXVIII. 


—    XXIX. 


—    XXX. 


—    XXXI. 


XXXII. 


—    XXXIII. 


Poh  «  opprimer,  etc.  »  '°°"  ^^  =  o  mont  pesant 

sur  la  terre ,  oppression  ». 
Foiih  «  retour,  réparation ,  correction  »      *^"^ 

»  tonnerre 

=  «  tonnerre  sous  terre ,  répression  ». 

Woû  Wang  «non  caché,  apparent,  sincère 
__!!! —  s» «tonnerre  se  manifestant  dans  le 

tonnerre 

ciel  ». 
Ta  tchou  «gratid  entretien,  répression,  accu- 

1    ,.  montairne  •       •  ..a 

mutation  »  -r-; — r-r 7:7.  =  «  pnncipe  actif 

ciel ,  pnncipe  actit  *■  1 

formant  les  montagnes ,  accumulation  ». 
/  «  entretenir,  jBOutenir  » 


mont 
tonnerre 


Ta    Kuô    «grande    transgression,     défaut» 
ea  ^  ■  gnan    _  ^  j^  y^j^i  soulsvant  l'eau  la  fait 


vent 


grandement  sortir  de  son  lit  (ta  kuo)  ». 

rn     L       ET*  \  J  caverne ,  danirer,  (  A  à»  ) 

Istm    Kan    «danger»      r— ^ — tttt-:  =" 

<-'  caven\e ,  danger,  [kan) 

«  danger  suprême  ». 

r  •        '   1    X       fe" t  éclair,  lli)  »   ]    •  '    1    . 

Li  «éclat»  7 — 7T-- — 7T-; »■•  éclair,  éclat   par- 

fea ,  éclair,  (  u  )  *■ 

tout  ». 

TT'~  J  1  •  on    ttairnante , 

Hien    «concorder;    harmonie» 

satisfaction ,  complaisance  11  ^  .  ' 

r — %rn — ^concorde ,  harmonie  ». 

repos ,  tranquillité 

Hâng  «constance,  fermeté,   activité  conti- 

■ii        tonnerre,  force,  puissance  1  . 

nuelle  » ,    .  .[.. =  «  la  pmssance 

vent,  docilité  ^ 

servie  par  la  docilité  a  une  action  forte  et 
continuelle  ?  ». 

T'ûn  41  retraite ,  obscurité  »  -^^  =  «  un  mont 

mont 

élevé  dans  le  ciel ,  lieu  de  retraite ,  de  vie 
obscure  ». 

tonnerre ,  force 


—    XXXIV.     Ta  tchuàng  «grande  force» 

«  force  soutenant  la  force  ». 


ciel,  principe  fort 


240 

KuA  XXXV. 


MARS-AVRIL   1897, 


eiel 


Ts'in  «  avancer,  erandir,  s'élever  • 

^  monUgne 

a  montagne  s*élevant  dans  le  ciel  ». 


—    XXXVI.      Mîng-î  «  lumière  faiblissante  » 


—    XXXVII. 


terre  '    | 

lumière 

mière  des  astres  baissant,  entrant  sous 
terre». 

Kiâ    «  famille  ji  ^  =  «vent   s'élevant  du 

fea 


feu». 


—    XXXVIII t    Kuèi  «opposé,  contraire,  discorde»  — «=■ 

«  opposition  ». 

Kién  «difficulté,  danger,  courage»  *'^*™*' 
==  «  mont  dangereux  ». 


—    XXXIX. 


mon- 


tagne 


—    XL. 


—    XLI. 


—    XLII. 


tonnerre 


Kiek  «  délivrer,  échapper,  disperser  » 
=  «  pluie  après  tonnerre ,  délivrance  ». 

Sun   «dinnnuer,   abaisser,   réprimer» 
*^'  ^=  «  mont  pesant  sur  Teau  »• 


mon- 
ean 


stagnante 


Yih  «augmenter,  grandir» 


vent 


tonnerre 

nerre  augmentant  "  par  le  vent  ». 


=  «ton- 


—    XLIII.         Kuai  «diviser,    disperser,   eau   divisée   en 


«branches»  -vt=  «eau  se  divisant  dans 

uel 


—    XLIV, 


vent 


—    XLV. 


—    XLVI. 


Tatmosphère  ». 
K'eod  «épouser,  unir,  rencontrer»    -^^ 

.     «  vent  pénétrant  le  ciel ,  uni  aux  forces 
célestes ,  le  faible  uni  au  fort  ». 

rn        •         j       '  'a*  o*u  ttagnanto 

Isoai  «réunion,  agrégation»    •      ^         — 


terre 


«  eaux  réunies ,  agrégées  sur  la  terre  »» 


terre 


Shàng  «  monter,  s'élever  »  — r-  =  «  arbre  s'é- 


levant  de  la  terre  ». 


XL VII.        Kuân  «détresse,  dureté» 


eanx  amaie^t 


ril,  détresse  dans  les  eaux» 


péril 


pë 


LES 
KuA  XLVIII 

—  XLIX. 

—  L. 

—  LL 

—  LU. 

—  LIIL 


FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING. 

eaa  eoarante,  soarcer 


241 


Tsing  «  puits  » 


=  «  puits  ». 


—    LIV. 


—  LV. 

—  LVI. 

—  LVIL 

—  LVIII. 

—  LIX. 

—  LX. 

—  LXI. 


pénétration 

Koh  «changer,    se  contrarier,  cuir»  ^  = 

«  se  contrarier ,  le  feu  change  Teau  ». 
Tina   «  chaudron  »  -^  =  «  bois  brûlant   et 

*f  boit 

chauffant  le  chaudron  ». 

ri  I  f         .                           ce     '       tonnerre  (tckan) 
chan  «  tonnerre ,  enroi  »  )—, — '-  • 

tonnerre  [tchan] 
pr        c  J       ••        montagne   (ian) 

A  an  «terme,  droit» — )-, — '-, 

montagrne    (  kan  ) 

Tsién  «avancement,  progrès,  s*élever  peu  à 

=  «  vent   soulevé   sur  une 


vent 


tonnerre 


puissance 


r-r  .    Ces 


peu» 

r  montagrne 

montagne  ». 
Kûei  «marier»         ,        ^     ,   ....     ...  , 

eaa  stagnante     docilité  ,  plaisir 

deux  termes  caractérisent  l'homnle  et  la 
femme. 

Fàng  «  abondance ,  richesse ,  éclat  »  f^p^^ 
«  symbole  d'éclat  ». 

r     \        r,  fea  d'éclair  ,    i    . 

Loa  «  etranerer,  passafi:er  »  : =  «  éclair 

o      '  r  o  montagne 

brillant  un  instant  dans  le  désert  ». 


sun  ,  même  sens 
Sun  ,  id. 


Sdti  «  douceur,  fleidbilité  » 
I OUI  «  reiouir  » .•.    .,  . 

'  tui,  id. 

TY    f  i_        J  J'LJa     vent,  pénétration 

Hixan  «  abondance ,  débordant  » ^—. 

eau  coulante 

=  «  eau  débordante  ». 

m  .   I  «     t  1    ■  oau  coulante 

Isieh  «réffles,  lois»  . 

«-^  eau  stagnante 

Tchông  «  milieu ,  juste  milieu ,  droiture  »  ;  le 
milieu  est  représenté  par  la  figure  qui 
a  deux  lignes  coupées  au  milieu  s  as. 

—    LXÏT.  Siao    Kuà    «petit  défaut,   dépasser  peu»; 

tonnerre    S  =5  .  .        .         ... 

==  «  excès  en  ce  qm  est  petit  ». 

montagne   SS   SS  '  -i^ 

Les  petites  lignes  sont  en  deçà  et  au  delà 
des  grandes  et  les  dépassent  en  nombre. 


242  MARS-AVRIL   189^7. 

Le  tonnerre  s'élève  peu  au-dessus  des 
montagnes. 

KuA  LXIIL         Kitsi  «traversée  achevée»  1'"'°""*** 


—    LXI V.  Wei  tsi  «  traversée  non  achevée  » 


feu 

feu 


eaa  courante 


Nous  avons  laissé  les  hexagrammes  Vil,  XXVII, 
XXXVII ,  LXllI,  LXIV  sans  explication ,  parce  qu  au- 
cune ne  semble  admissible,  bien  que  pour  les  der- 
niers ,  on  puisse  supposer  qu  ils  représentent  le  feu  qui 
a  ou  n'a  pas  pénétré  Teau;  mais  ce  n'est  guère  satis- 
faisant. Pour  les  autres,  i analogie  est  généralement 
admissible,  et  Ton  peut  croire  que  les  trigrammes 
ont  été  disposés  de  cette  façon  pour  les  motifs  que 
nous  venons  d'exposer. 

C.    DES  HEXAGRAMMES. 

On  a  vu  dans  le  paragraphe  précédent  comment 
ces  figures  sont  interprétées  en  tenant  compte  des 
trigrammes  qui  les  composent  et  des  objets  que  ces 
derniers  sont  censés  représenter.  Nous  avons  main- 
tenant à  les  considérer  au  point  de  vue  des  lignes 
prises  dans  leur  ensemble  ou  de  chacune  d'elles  en 
particulier. 

L'origine  de  l'emploi  de  ces  lignes  comme  expres- 
sion de  la  pensée  est  entièrement  inconnue,  car  il 
n'y  a  pas  à  ajouter  foi  au  récit  des  mythologues 
chinois,  qui  mettent  en  scène  le  légendaire  Fouhi 
concevant  l'idée  de  ces  lignes  après  avoir  vu  soit  des 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         243 

traces  de  pattes  d'oiseaux,  soit  des  lignes  mysté- 
rieuses tracées  sur  le  dos  d'une  tortue  ^ 

Les  lignes  pleines  et  coupées  rappellent-dles  les 
cordes  à  nœuds  des  quipos,  ou  les  entailles  faites 
dans  des  baguettes  qui  ont  servi  à  d'autres  peuples 
barbares  à  rappeler  certaines  idées?  Ce  sont  des  con- 
jectures plus  ou  moins  plausibles  que  rien  n'infirme 
ni  ne  justifie.  Que  ce  soit  le  reste  d'une  écriture  ru- 
dimentaire,  c'est  éminemment  probable;  mais  c'est 
tout  ce  qu'on  peut  en  dire  avec  quelque  vraisem- 
blance. Nous  ne  nous  arrêterons  pas  à  cette  question 
insoluble  et  nous  passerons  sans  plus  à  l'examen  de 
l'emploi  de  ces  figures  dans  le  Yi-King. 

S'il  faut  en  croire  les  anciens  commentaires,  les 
lignes  des  kuas  ont  été  prises  comme  figurant  les 
deux  éléments  cosmiques  qui  composent  tous  les 
êtres  j  le  Yin  et  le  Yang.  Mais  il  est  permis  de  douter 
de  cette  assertion.  Le  Yi-King  est  vraisemblablement 
antérieur  à  l'introduction  de  cette  théorie  dans  l'em- 
pire chinois  ;  il  ne  semble  pas  qu'elle  y  fût  connue 
au  vii^  siècle  de  l'ère  ancienne  et  les  anciennes 
annales  qui  patient  du  Yi-King,  et  qui  font  mention 
de  son  emploi ,  ne  contiennent  aucune  allusion  à  la 
conception  philosophique  dont  on  a  fait  par  la  suite 
la  base  de  tout  le  système  de  notre  livre. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'appréciation  générale  depuis 
plus  de  vingt  siècles  est  que  la  création  des  figures 

•  Il  serait  superflu  de  citer  ici  l'un  ou  l'autre  des  textes  non)^ 
breux  qui  relatent  ces  légendes  ;  cela  est  trop  connu  pour  avoir  be- 
soin d'être  prouvé. 


244  MARS-AVRIL   1897. 

du  Yi  est  basée  sur  la  notion  des  deux  éléments  cos* 
miques  et  que  les  variations  de  ces  figures  repré- 
sentent les  combinaisons  de  ces  deux  agents  primor- 
diaux qui  ont  donné  naissance  aux  êtres  particuliers 
qui  peuplent  Tunivers. 

«Les  64  hexagrammes  et  les  384  lignes  qui  les 
composent  »,  dit  Tcheng-tze,  dans  sa  préface  du  Yi- 
King ,  u  indiquent  toutes  les  productions  et  les  modi- 
fications qui  se  produisent  dans  la  nature  conformé- 
ment à  ses  lois  et  à  celle  du  décret  céleste.  »  Cela  se 
fait  donc  au  moyen  des  différentes  combinaisons  des 
lignes ym  et yanj,  pleines  ou  coupées,  qui  ont  donné 
naissance  aux  64  hexagrammes  ou  Kuas. 

On  se  demandera  d'abord  pourquoi  ces  figures 
sont  composées  de  trois  et  de  six  lignes,  ni  plus  ni 
moins.  La  réponse  à  cette  question  n'a  point  été 
donnée  d'une  manière  positive.  On  peut  supposer 
pour  les  premiers  l'usage  général  du  nombre  trois 
comme  nombre  mystique ,  ou  bien  la  représentation 
des  trois  puissances  de  l'univers ,  reconnues  par  les 
Chinois  :  le  ciel ,  la  terre  et  l'homme  ;  ou  encore  le 
grand  principe  Tai-Ki ,  principe  suprême ,  et  les  deux 
agents  subordonnés ,  '  le  yin  et  le  yang.  Mais  la  pre- 
mière hypothèse  est  la  plus  plausible.  Les  trigrammes 
sont  bien  probablement  plus  anciens  que  la  concep- 
tion du  Tai-Ki,  même  que  celle  des  trois  puissances. 
Quant  aux  hexagrammes,  on  s'y  sera  arrêté  parce 
que  le  triplement  des  trigrammes  eût  conduit  trop 
loin.  Le  choix  du  nombre  64  s'explique  très  aisé- 
ment. Il  était  imposé  par  la  nature  des  choses.  En 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         245 

effet,  les  combinaisons  que  l'on  peut  faire  avec  deux 
espèces  de  lignes  arrangées  six  par  six  atteignent  ce 
nombre  et  ne  peuvent  le  dépasser. 

Une  autre  question  qui  ne  manque  point  d'un 
certain  intérêt,  c'est  celle  de  l'ordre  dans  lequel  sont 
placés  les  6  k  hexagrammes  avec  les  chapitres  cor- 
respondants. Malheureusement,  on  ne  peut  y  ré- 
pondre d'une  manière  satisfaisante. 

La  place  des  deux  premiers  kuas  est  toute  natu- 
relle ,  vu  qu'ils  ne  contiennent  que  des  lignes  pleines 
ou  coupées  ^=  ^  =* 

Les  62  autres  sont  rangés  par  couples,  dans  les- 
quels le  second  est  l'opposé  du  premier,  ou  le  pre- 
mier retourné. 

Par  ex.  k.  III  WM  et  IV  =  =  (III  retourné), 
kuas  XXVII  à  XXX  et  LXI,  LXII  où  les  couples  sont 
formés  par  opposition.  Ex.  XXVII  =  =  et  XXVIII 


Mais  on  ne  sait  pas  aller  plus  loin  ni  expliquer 
l'arrangement  des  3 1  couples  ainsi  formés.  Tchou-hî , 
malgré  ses  subtilités  que  rien  ne  déconcerte,  n'a  pu 
trouver  de  motifs  que  pour  la  distribution  des  kuas 
entre  la  première  et  la  seconde  partie  du  livre.  Il  n'a 
rien  su  inventer  de  plus  ;  encore  les  motifs  qu'il  allègue 
pour  justifier  cette  répartition  sont-ils  parfois  d'une 
puérilité  qui  ne  permet  pas  de  les  prendre  un  instant 
au  sérieux.  Il  base  son  argumentation  sur  des  principes 
qu'il  pose  comme  admis  partout  le  monde,  mais  qui 
ne  sont  peut-être  que  le  fruit  de  son  imagination. 

Il   s'arrête  d'abord  aux   quatre   couples  d*hexa- 


2kô  MARS-AVRIL  1897. 

grammes  cpii  commencent  et  finissent  cbacune  des 
deux  sections  Ikua  letU, XXXI et XXXU^XXXVm 
et  XXXIV,  LXIU  et  LXIV  ).  Biais  ici  c'est  le  sujet  du 
chapitre  qui  est  le  motif  de  cet  arrangement.  L'ob- 
jet des  kuas  I  et  II  est  le  principe  céleste  et  cdui  de 
l'élément  terrestre  ^  ;  cdui  des  kuas  XXXIII  et  XXXIV 
est  le  mode  d'action  spéciale  de  ces  âéments,  l'acti- 
vité qui  met  en  mouvement  et  la  force  qui  reçoit  et 
supporte  cette  action^.  Aux  kuas  XXIX  et  XXX,  ce 
sont  les  natures  constitutives  de  ces  deux  agents 
k'an  et  &*,  robsciuîté  et  la  lumière'.  Aux  LXUI'  et 
LXIV",  c'est  la  combinaison  des  deux  éléments  qui 
précède  laccomplissement  de  leur  opération  com- 
mune et  rachèvement  de  cette  opération  ^. 

En  ce  qui  concerne  les  lignes  composant  les  kuas , 
les  principes  fondamentaux  présidant  au  classement 
de  ces  figures  sont  les  suivantes  : 

i*"  Les  différentes  positions  des  deux  espèce»  de 
lignes  indiquent  la  part  d'action  de  chacun  des  deux 
éléments  qui  naît,  commence  en  bas  (à  la  dernière 
ligne)  et  s'élève  pour  gagner  sa  perfection  au  point 
sommet  ou  ligne  d'en  haut  (6*  ligne); 

a"  Dans  l'appréciation  du  rôle,  de  la  prépondé- 
rance de  chaque  élément,  on  tient  compte  de  ia 
figure  entière,  hexagramme  ou  trigramme,  ou  des 
lignes  envisagées  séparément; 

*  Kien  ^  et  k*u,un  f/jf 

*  J^   kien  et  'jg  hang  support,  constance  et  fermeté. 
>  j^  *'«n  et  m  «• 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         247 

3"*  L'élément  qui  est  à  la  base  ou  bien  au  som- 
met est  sensé  prépondérant  dans  le  kua.  Ex.  :  kuas 
5  s  S  s  ^5  ^=f  ^^^^  ^^^  deux  premiers,  le  yang 
triomphe  et  dans  les  autres  c'est  le  yin,  bien  que 
lun  et  l'autre  n'aient  qu'un  seul  représentant  dans 
ces  figures. 

A  plus  forte  raison  en  sera-t-ii  ainsi ,  s'il  y  a  deux 
lignes  yin  ou  yang  à  la  base  ou  au  sommet; 

4°  Une  ligne  yang  isolée  dans  un  kua  montre  que 
le  yang  y  est  maître  et  le  kua  est  yang; 

5°  Quand  le  yang  est  au  sommet  et  le  yin  à  la 
base,  c'est  le  yang  qui  prédomine.  Ex.  r  kua  XVIII 


6°  Le  kua  XXX  ==  est  à  la  première  partie ,  parce 
que  le  yin  y  est  deux  fois  englouti  dans  le  yang. 
Dans  LXII  #=  au  contraire,  c'est  le  yang  qui  est 
submergé;  c'est  pourquoi  ce  kua  est  vers  la  fin; 

7**  Là  où  il  y  a  deux  yangs,  Tun  en  bas,  l'autre 
en  haut,  cela  signifie  que  le  yang  gagne,  s'élève  et 
le  kua  est  yang.  Ex.  :  XXIX  =Is;  c'est  du  moins 
ainsi  que  Tchou-hi  explique  la  présence  de  ce  kua 
dans  la  première  partie ,  en  dépit  de  son  principe 
que  le  trigramme  ^-^  fait  placer  dans  la  seconde.  H 
oublie,  il  est  vrai,  que  les  kuas  III  et  VIII  ont  aussi 
ce  trigramme; 

8**  Nous  ne  pouvons' suivre  le  profond  philosophe 
dans  tous  ses  exercices  d'explication,  d'autant  plus 
qu'il  se  contredit  et  contredit  les  faits  avec  la  plus 
grande  désinvolture.  Ainsi  le  kua  XXVIII  ^^,  qui 
devrait  être  à  la  deuxième  section  d'après  deux  des 


248  MARSAVRIL   1897. 

principes  établis,  se  trouve  à  la  première.  Pour 
échapper  à  lobjection,  Tchou-hi  la  prévient  et  dit 
très  sérieusement  qu  il  en  est  ainsi  parce  que  le  yang^ 
(les  quatre  lignes  pleines)  est  nombreux  et  occupe 
un  milieu. 

Nous  n'insisterons  pas  davantage  sur  ces  essais 
d'explication  assez  mal  réussis.  Nous  avons  voulu  seu- 
lement montrer  que  les  Chinois  eux-mêmes  ignorent 
le  principe  d'ordre  des  kuas ,  si  toutefois  il  y  en  a  un. 
L'arrangement  par  couples  semble  indiquer  Texis- 
tence  d'un  fil  conducteur,  mais  ce  fil  est  coupé  pour 
nous  dès  son  point  d'attache.  Nous  devons  donc  re  • 
noncer  à  tout  essai  d'explication. 

Serons-nous  plus  heureux  dans  l'analyse  des  rap* 
ports  entre  les  hexagrammes  et  les  sujets  des  cha- 
pitres? Aucunement;  on  doit  s'attendre  même  à  ce 
qu'il  n'y  ait  point  de  relation  entre  eux,  puisque  les 
figures  procèdent  par  kuas  opposés  deux  à  deux, 
tandis  que  cette  opposition  ne  se  rencontre  qu'acci- 
dentellement dans  la  suite  des  sujets.  Ainsi  Kien  et 
k'wan  (1,  II),  «Diminuer  et  augmenter»,  (XLI, 
XLII)  %  Achevé  et  non  achevé  i^  (LXJII,  LXIV)  sont 
en  opposition ,  mais  il  en  est  autrement  de  presque 
tous  les  autres  kuas;  bien  plus,  ceux  qui  sont  le 
plus  naturellement  en  opposition  sont  très  éloignés 
les  uns  des  autres  comme  ta-kuo  et  siao-kao  (XXXVIIIf 
et  LXII)  (grand  et  petit  défaut),  ta-tchoa  etsiao4choa. 
(grand  et  petit  entretien)  (XXVI,  XXIX).; 

Si  les  kuas  et  les  idées  maîtresses  des  chapitre^ 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         249 

étaient  en  relation ,  évidemment  les  secondes  seraient 
rangées  en  une  série  continuelle  de  notions  oppo- 
sées comme  les  formes  des  hexagrammes.  Or  il  n  en 
est  rien. 

Quant  h  Tordre  des  sujets,  Tauteur  du  commen- 
taire IV  a  essayé  de  l'expliquer;  il  s  est  efforcé  de 
montrer  comment  une  idée  dérive  d  une  autre  ;  mais 
ces  explications  sont  tellement  peu  naturelles  qu  elles 
prouvent  plutôt  contre  la  thèse  du  commentateur. 
Citons  seulement  ce  passage  : 

Les  aliments  sont  l'objet  de  procès,  d'où  sou  (5) 
«  pluie  productrice  »  est  suivie  de  song  «  procès  »  (6). 
Les  procès  soulèvent  tout  le  monde,  d'où  song  est 
suivi  de  sze  {^)  foule,  peuples.  Le  peuple  doit  être 
uni,  d'où  sze  est  suivi  de  pi  [8),  etc.  (Voir  ma  tra- 
duction, p.  i/ii,  etLegge,  p.  433,  l\.) 

Mais  c'en  est  assez,  je  pense,  d'une  étude  qui  ne 
peut  nous  donner  que  des  résultats  négatifs.  Voyons 
si  nous  serons  plus  heureux  sur  un  autre  terrain ,  le 
dernier  qui  nous  reste  à  explorer. 

C.    LES  LIGNES  ISOLÉES. 

Les  lignes  qui  forment  les  kuas  ont-elles  quelque 
rapport  soit  avec  les  sentences  de  même  chiffre,  soit 
avec  les  opérations  du  jm  et  du  yang?  Telle  est  la 
question  qui  nous  reste  à  résoudre.  Certes  ce  ne 
sont  point  les  matériaux  qui  nous  manquent  à  cet 
elfet  ;  car  depuis  des  siècles  les  penseurs  chinois  se 
sont  appliqués  à  étudier  cet  important  problème; 

IX.  17 

MrmurKIC    BATtOSAL*. 


250  MARS-AVRIL   1897. 

bien  important  pour  eux ,  en  effet ,  puisque  dans  ces 
sentences  et  leurs  rapports  avec  les  lignes  se  trouvent 
tous  les  principes  de  toutes  les  sciences,  cachés  sous 
ces  mystérieux  symboles.  Les  lettrés  ont  accumulé 
les  commentaires  pour  faire  la  lumière  sur  cet  objet 
et  ce  sont  des  extraits  de  ces  interminables  disser- 
tations qui  remplissent  les  deux  gros  in-quarto  de  la 
traduction  de  M.  Philastre.  G  est  Técole  de  Tcheng- 
tze  et  de  Tchou-hi  surtout  qui  s  est  appliquée  à  ces 
recherches,  mais  elle  avait  été  devancée  par  les  an- 
ciens exégètes  dont  les  œuvres  font  maintenant  comme 
partie  intégrante  du  livre  des  yi,  ou  «  changements  ». 

Ces  eflForts  si  étendus,  si  prolongés,  ont-ils  pro- 
duit un  résultat  satisfaisant?  Nous  n'oserions  répondra 
affirmativement  en  général.  Mais  il  nousiaut  exami- 
ner la  chose  de  près  et  entrer  dans  tous  les  détails 
que  comporte  le  but  de  notre  présente  étude.  Nous 
devons  d  abord  rappeler  brièvement  certains  prin- 
cipes qui  ont  guidé  les  interprètes  du  Yi-king  : 

1°  Les  lignes  pleines  représentent  le  yang,  et  les 
lignes  coupées  le  yin.  Leur  position  respective  in- 
dique le  triomphe  de  lun  des  deux  éléments  dans  les 
luttes  et  les  combinaisons  qui  forment  tous  les  êtres  ; 

a"  On  commence  à  compter  par  la  ligne  d  en  bas 
qui  figure  la  naissance ,  la  première  action  de  chaq[ue 
élément  et  la  position  plus  élevée  dans  Thexagramme 
indique  leurs  progrès,  leur  développement; 

3°  Les  nombres  impairs  appartiennent  au  yang^ 
parce  que  le  nombre  an  fondamental  doit  lui  appar^ 
tenir. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         15t 

Les  nombres  2  et  autres  pairs  appartiennent  au 
yin. 

11  en  résulte  que  la  place  naturelle  et  régulière  du 
yang  est  aux  degrés  1  (en  partant  d'en  bas)  3  et  5 
et  celle  du  y  in  à  2,  4  et  6.  Donc,  régulièrement, 
les  lignes  1 ,3  et  5  doivent  être  pleines,  et  les  lignes 
2  ,  4  et  6  doivent  être  coupée$. 

Quand  il  nen  est  point  ainsi,  les  commentaires 
disent  que  la  position  ne  convient  pas. 

En  outre ,  il  doit  y  avoir  correspondance  entre  les 
lignes  1  et  4 ,  a  et  5 ,  3  et  6 ,  de  telle  façon  que  Tune 
étant  yang,  l'autre  doit  être  yin  et  vice  versa.  S'il  en 
est  autrement,  on  dit  qu'il  n'y  a  pas  correspon- 
dance yj;  |g . 

Ceci  est  spécialement  nécessaire  à  savoir  pour 
apprécier  les  pronostics.  Bien  plus ,  d'après  le  com^ 
mentaire  Siang-tchuen ,  le  choix  des  sentences  aurait 
été  maintes  fois  déterminé  par  la  volonté  de  faire 
correspondre  un  pronostic  défavorable,  un  juge- 
ment de  blâme  à  une  ligne  qui  ne  serait  pas  â  sa 
place  légitime.  On  comprend  que  cette  relation  est 
très  large  et  qu'il  est  très  aisé  d'en  introduire  de  sem- 
blables. Mais  c'est  souvent  la  seule  ressource  des  in- 
terprètes. 

Ces  principes  posés,  passons  à  leur  application; 
voyons  quelle  analogie  on  peut  établir  ou  recon- 
naître entre  les  lignes  des  hexagrammes  et  le  texte 
aux  six  sentences. 

Pour  résoudre  cette  question  d'une  manière  com- 
plète ^  il  faudrait  passer  en  revue  les  384  lignes  et 


?52  MARS-AVRIL   1897. 

sentences  du  Yi-King.  Gela  nous  demanderait  un 
gros  volume.  Nous  ne  pouvons  donc  penser  à  exécu- 
ter ici  une  pareille  tâche.  Nous  devons  nous  iomer 
à  lanalyse  de  quelques  faits  particuliers  qui  peuvent 
servir  de  modèles  pour  l'explication  des  autres. 
Nous  choisissons  dans  le  grand  nombre  quelques 
kuas  les  plus  propres  à  donner  la  clef  de  l'intelli- 
gence de  tout  le  reste,  et  d abord  les  six  premiers 
pour  éviter  tout  choix  intéressé. 

kUA  I.  ^g   k'iEN,  *  PRINCIPE  ACTIF  CÉLESTE  ». 

Ici,*nous  nous  trouvons  sur  un  terrain  des  plus 
propices  pour  les  faiseurs  d  analogies.  Le  kua  est 
formé  de  six  lignes  pleines  ou  yang,  et  le  sujet  du 
chapitre  est  le  dragon  qui  figure  le  principe  actif, 
céleste,  ou  yang,  et  les  divers  mouvements  où  situa- 
tions de  cet  être  symbolique. 

Il  s  agit,  selon  les  diverses  sentences,  du  dragon 
caché  au  fond  de  Tabime  (c  est  la  premièi^  ligne  en 
bas ,  au  fond  de  la  figure) ,  puis  du  dragon  qui  se 
montre ,  agit  sur  la  terre ,  et  de  Thômme  supérieur 
dont  il  est  également  la  ligure.  On  s'élève  ainsi  è  la 
deuxième  et  à  la  troisième  position.  Le  second  tri- 
gramme  reprend  le  dragon  s' agitant  dans  les  profon- 
deurs (^  *"  ligne)  s'éle  van  t  dans  le  ciel  a\'ec  la  cinquième , 
puis  enfin  se  soulevant  en  dehors  de  ses  limites  avec 
'  la  sixième  ou  ligne  supéiieure  qui  devrait  être  coupée 
ou  y  in ,  mais  est  remplacée  par  une  ligne  yang. 

Plus  d'un  lecteur  trouvera  sans  doute  que  ces  re- 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         253 

lations  sont  cherchées  un  peu  loin,  mais  on  ne 
pourra  disconvenir  que  Thypothèse  a  quelque  appa- 
rence de  vérité.  S'il  en  était  ainsi  des  autres  kuas,  la 
théorie  des  Tcheng-tze  et  des  Shao-tzc  serait  diffici- 
lement contestable.  Malheureusement  il  n'en  est  rien , 
et  dès  le  second  hexagramme  nous  la  voyons  ren- 
versée avec  éclat. 

KUA  IL  1  = 
hWUN,  «  PRINCIPE  RÉCEPTIF,  RÉACTIF,  TERRESTRE  ». 

A  ces  six  lignes  coupées  ou  yin  correspondent 
successivement  la  mention  i  du  givre,  2  de  la  forme 
carrée  et  droite  de  la  terre ,  3  de  l'ordre  terrestre , 
l\  d'un  sac  fermé,  5  du  vêtement  jaune,  6  du  dra- 
gon luttant  dans  le  désert. 

Tout  le  monde  en  conviendra  sans  peine ,  il  faut 
un  don  tout  spécial  de  double  vue  pour  apercevoir 
une  relation  quelconque  entre  ces  six  objets  et  les 
six  lignes  coupées  en  leur  position  relative.  Pour  la 
première  ligne,  on  dit  que  «  la  gelée  est  la  coagula- 
tion du  yin  qui  se  condense  pour  commencer  à  for- 
mer les  êtres  et  que  cette  première  ligne  coiTespond 
au  commencement  des  opérations  du  yin  ».  Ce  motif 
est  certainement  déjà  chorché  très  loin ,  mais  pour 
la  seconde  il  n'est  pas  possible  aux  plus  clairvoyants 
d'en  découvrir  aucune  II  en  est  de  même  des  qua- 

^  Voici  toutefois  l'explication  des  commentateurs;  qu'on  en  juge  : 
«  Cette  ligne  est  au  milieu  à  sa  place  régulière  et  elle  a  la  nature 
de  l'action  de  la  terre.  C'est  pourquoi  sa  vertu  est  droite  à  l'intérieur 
et  carrée  à  l'extérieur!  » 


254  MARS-AVRIL   1897. 

trième  et  cinquième  ou  du  sac  fermé  et  de  ]  a  robe 
jaune  ^. 

Pour  la  troisième  ou  le  maintien  de  Tordre ,  de  la 
beauté,  ce  serait  la  position  au  haut  du  trigramme 
qui  y  correspondrait;  s'il  est  question  de  «occuper 
des  affaires  du  prince ,  c  est  que  Thomme  isort  quei^ 
quefois  de  lui-même  et  sert  le  princel*  A  la  sixième, 
le  dragon  combattant  représenterait  que  le  yin, 
arrivé  au  sommet,  lutte  violemment  avec  le  yang.  Il 
n'est  pas  besoin  de  dire  que  ces  rapprochements  sont 
tellement  artificiels  qu'on  ne  peut  croire  à  une  inten- 
tion expresse  des  compilateurs  du  Yi-King.  En  vingt 

I  • 

^  Explication  de  la  quatrième  ligne  :  «  La  quatrième  ligne  étant 
yin  et  n'étant  pas  au  milieu ,  c'est  pour  cela  qu'elle  figure  ce  qui  est 
dit. . .  un  sac  fermé!  » 

5*  LIGNE,  Cette  cinquième  ligne  coupée ,  yin ,  est  en  position  âe- 
vée  ;  elle  a  la  vertu  de  la  soumission  qui  se  développe  et  remplit  au 
dedans  et  se  manifeste  visiblement  au  dehors;  de  là  la  représen- 
tation. 

'  Ligne  '.  mmM*¥JB%»n^i^iiLmA 

Ligne  3  :  j- I^H  RI  ft  ^  jeu  RT  A  Jl^'Ï^IJg 

T  ;t  J:  jiii  «  lÈ^  W  II  it  W  *  *  «fc  )«  • 

Ligne  4:7^iaElt^  +  îî«:#**I*- 

Ligne  5  =   jai^  ^  ^  +  ;g  ;S^  ^  3fc  W  ^  «^  ^  «: 

Nous  donnons  ici  le  texte  en  entier  pour  la  satisfaction  des  sino- 
logues; mais  nous  ne  saurions  continuer  de  cette  mtpière  sans 
créer  trop  de  difficultés  à  l'impression  de  notre  étude.  Nous  ne  re-. 
produirons  donc  plus  le  texte  que  dans  les  cas  de  mtjaurs  impor* 
tance. 


LES  FIGURES  SYMBOUQUES  DU  YI-KING.         255 

autres  bexagrammes ,  le  plus  haut  point  est  occupé 
par  une  ligne  yin  ;  et  là  il  ne  s'agit  ni:dlement  de  lutte 
des  deux  éléments.  Il  serait  d  autant  plus  étonnant 
que  cette  lutte  ait  été  figurée  au  kua  2  que  dans  ce 
kua  il'n y  a  aucune  ligne  yang  pour  donner  Tidée 
d'un  combat^ dune  compétition,. tandis  que  là  où 
laccauplement  des  deux  lignes  ZJZ  pourrait  suggé- 
rer cette  idée,  les  commentateurs  ne  Tout  pas  décou- 
verte. Nous  pouvons  en  dire  autant  de  la  troisième 
ligne  yin,  représentant  soi-disant  Téclal  et  Tordre, 
car  ce  serait  la  fonction  du  yang  et  non  celle  du  yin. 

KUA  III    =^    TCHUN  ET  TUN  îg , 
«  ARRÊT,   DIFFICULTÉ  ». 

Le  caractère  chinois  se  lit  de  deux  manières  et  a 
les  sens  que  nous  lui  donnons  ici. 

La  première  sentence  porte  qu'en  cas  d^obstacle  < 
de  difficulté  d'avancement  ^  il  faut  se  tenir  en  ferme 
droiture.  Cet  arrêt,  cette  difficulté,  est  représentée 
par  le  yang  de  la  première  ligne  arrêté  par  les  deux 
yins  placés  au-dessus  de  lui.  Ce  yang  représente  aussi 
le  prince  vers  lequel  le  peuple  (les  yins)  se  porte; 
c'est  pourquoi  le  texte  ajoute  :  1  U  est  bon  d'établir 
des  princes ,  chefs  d'états ,  vassaux.  »  Je  ne  sais  pas  si 
beaucoup  de  nos  lecteurs  goûteront  cette  explica- 
tion; à  m^s  yeux,  ce  yang  qui  figure  à  la  fois  la  dif- 
ficulté ,  l'oppression  et  le  prince  souverain ,  ces  yins 

'  Mandchou,  Aliyakiyame   jihges'emhi.  Quand  on   marche    avec 
difficulté,  empèchemenl. 


2A6  MARS-AVRIL  1807. 

qui  oppriniénl  le  yang  et  sont  en  même  temps  ces 
peuples  qui  recourent  i  la  protection  du  prince  ^  tout 
cela  est  passablement  étrange  et  peu  croyable. 

La  deujûème  sentence  indique  différents  genres 
crarrét  :  un  cheval  monté ,  une  jeune  fiHe  saisie  par 
un  brigand,  la  maternité  retardée.  En  voilà  beau- 
coup pour  une  seule  et  même  ligne  ^—  — —  .  Mais 
les  commentateurs  ne  sont  pas  gênés  à  si  bon  compte. 
Cette  ligne  —  —  est  à  sa  place  sur  le  yang:  c est 
le  cavalier  tenant  en  bride  le  cheval ^  la  jeune  fille 
arrêtée,  etc.  AiUeurs  cette  ligne  signifiera  toute 
autre  chose.  Il  faut  avouer  qu  elle  est  vraiment  com- 
plaisante. 

A  la  troisième  sentence,  nous  voyons  un  cerf  pour- 
suivi qui  déroute  les  chasseurs  en  se  plongeant  dans 
l'épaisseur  des  bois. 

Or  ce  cerf,  c  est  la  troisième  ligne  yin  qui  est  en 
dessous  de  trois  autres,  qui  n  est  ni  au  centre  ni  à  sa 
place  ;  c  est  la  figure  de  la  détresse  de  Tanimal. 

La  quatrième  sentence  répète  la  seconde  en  sa 
substance.  La  quatrième  ligne  —  —  correspond 
à  des  obstacles,  parce  que ,  prise  entre  les  autres ,  elle 
ne  peut  avancer. 

La  cinquième  sentence  parle  de  Tarrôt  de  la  sève, 
fatal  s'il  est  grand;  à  cela  correspond  un  yang  qui  a 
la  position  et  la  correspondance  régidière;  mais. .  . 
arrivé  là ,  la  vertu  du  yin  est  affaiblie  {ffi:t  &)^ 
incapable  de  passer  outre  ^  SL  }^ff^;^t  cela  est  dé- 
peint par  notre  ligne  droite  . 

A  la  sixième  sentence,  nous  avons  de  nouveau  un 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YÎ-KING.         257 

cheval  arrêté  et  des  pleurs  versés  k  cause  des  diffi- 
cultés; c'est  que  le  yin  est  là,  en  haut,  isolé,  sans 
son  correspondant  obligé;  à  la  ligne  3,  il  est  en  dé- 
tresse, il  sanglotte.  Ceci  est  dit  ainsi  littéralement  : 
K  Le  yin  faible  n'a  point  de  correspondant  ;  il  est  au 
summum  de  la  difficulté,  et  sans  lieu  de  recours;  il 
est  affligé ,  craintif,  et  c'est  tout  ;  c'est  pourquoi  la  re- 
présentation est  celle-là,  comme  cela^  »  Ailleurs  ce 
yin  placé  tout  en  haut  serait  le  maître ,  le  domina- 
teur de  tout  le  reste.  Ici,  c'est  le  contraire;  pour- 
quoi? Parce  que  c'était  nécessaire  à  l'explication 
conventionnelle. 

KUA  IV.    MBNG.  lUt 
«INCULTE,  GROSSIER,   IGNORANT.  S  S» 

Les  relations  sont  établies  de  la  manière  suivante  : 

i"  LIGNE.  Le  yin  tout  en  bas  indique  l'extrême 
ignorance. 

2*  LIGNE.  Le  yang  occupant  le  milieu ,  dominant 
ainsi  les  yîns,  c'est  le  maître  dominant  les  esprits 
incultes  et  les  instruisant,  bien  que  la  place  ne  lui 
convienne  pas. 

3"  LIGNE.  La  sentence  conseille  de  ne  pas  prendre 
une  femme  cupide  et  sans  retenue.  Cette  femme, 
c'est  la  troisième  ligne  qui  en  rappelle  l'idée,  parce 


258  MARS-AVRIL   1807. 

que  c  est  une  ligne  yin  qui  n  est  pas  à  sa  place  et 
qui  est  par  conséquent  déréglée. 

4'  LIGNE.  11  s'agit  de  l'ignorant  tourmenté  et  mal- 
heureux. La  ligne  yin  qui  est  éloignée  des  ytog  et 
qui  na  pas  son  correspondant  régulier^  rappelle 
l'idée  de  l'ignorant  malheureux.  Cet  éloignement  de- 
vrait être  un  signe  de  satisfaction ,  mais  rien  ne  gêne 
nos  exégètes. 

5* LIGNE.  Lasentenceest:«  l'inculte,  encore jeime, 
(peut  être)  heiu-eux  (s'il  est  soumis  et  droit)  ». 

Ici  nous  avons  un  yin  hors  de  sa  place  également; 
car  c'est  celle  du  yang.  Cela  devrait  correspondre  à 
une  sentence  de  malheur  et  nous  voyons  tout  le  con- 
traire. Mais  nos  interprètes  ne  sont  jamais  à  bout 
de  ressources.  Ce  yin  triomphant,  c'est  le  jeune 
homme  ignorant  qui  est  heureux. 

6*  LIGNE,  La  sentence  recommande  de  ne  point 
maltraiter  l'ignorant,  l'homme  grossier.  Pour  cor* 
respondre  à  cela  nous  avons  une  ligne  — —  et  rien 
de  plus  ;  encore  une  fois ,  l'esprit  inventif  du  côni- 
mentateur  ne  se  laisse  pas  déconcerter.  Cette  ligne 
yang,  tout  en  haut,  c'est  le  maître  qui  corrige  avec 
excès  ^. 

Nous  n'avons  rien  dit  de  l'explication  dç3  sen- 
tences 2  et  3 ,  mais  cela  nous  a  paru  superflu.  Une 

^  La  première  ligne  en  bas  qui  devrait  être  pleine  et  qui  est 
coupée. 


LES  FIGURES  SYMBOUQUES  DU  YI-KING.         tM 

ligne  hors  de  sa  position  régulière  est  par  ce  système 
tout  ce  que  veut  le  commentateur  ;  c  est  un  opprimé , 
un  oppresseur,  un  vainqueur,  un  maître  bienveil- 
lant,  ime  personne  déréglée,  etc.  C*èst  une  substance 
élastique  ou  malléable  qui  se  prête  à  toutes  les 
formes.  Il  serait  entièrement  superflu  d'insister  sur 
ces  considérations .  ce  serait  faire  injure  au  jugement 
de  nos  lecteurs. 


KUA  V.  ^^  m   "  DANGER ,  OBSTACLE ,  ' 
FERMETÉ  DANS  LE  DANGER  ». 

Il  s*agit  de  dangers,  d'obstacles  en  différents  en- 
droits; voyons  comment  ces  lignes  sî  simples  vont 
nous  les  indiquer. 

» 

1  ^  LIGNE.  I""*  sentence.  —  «  Fermeté  nécessaire  dans 
le  danger  que  Ton  court  dans  les  alentours  dune 
ville.  »  C'est  indiqué  par  la  i"  ligne  yang,  parce  que 
la  banlieue  est  encore  loin  des  endroits  dangereux, 
et  que  ce  yang  est  tout  en  bas.  Mais  le  yang  monte 
{2*  ligne),  c'est  le  danger  qui  approche;  aussi  la 
2'  sentence  parle  de  dangers  sur  un  banc  de  sable , 
ce  qui  est  bien  plus  proche  des  écueils  que  la  ban- 
lieue ^  Avec  la  3*  ligne,  le  danger  est  plus  grand  en- 
core ;  aussi  se  trou ve-t-il ,  d'après  le  texte ,  dans  une 
fondrière  où  l'on  s'enfonce  et  ne  peut  fuir  les  bri^ 
gands.  Après  quoi  le  commentateur,  oubliant  que 
le  3*  degré  est  la  place  légitime  du  yang ,  ajoute  que 


260  MARS-AVRIL   1807. 

ce  yang,  n'étant  pas  au  milieu,  augmente  les  pro- 
nostics de  périls  et  de  maux. 

4*  sentence.  —  «  Danger  dans  le  sang,  sortant  d'une 
caverne  »,  ce  qui  correspond  à  une  ligne  coupée—  — . 
Les  commentateurs  nous  apprennent  que  cette  ligne 
étant  sous  une  pleine  est  arrêtée  et  tenue  comme 
dans  une  caverne;  qu'étant  là  en  danger,  elle  veut 
en  sortir.  Toutefois  comme  elle  est  à  sa  place  ^ 
►ft  iE  »  elle  s'arrête  là  et  n'avance  pas;  c'est  pour- 
quoi elle  représente  la  sortie  d'une  caverne,  d'un 

gouffre  ;»: Hft  X «  ffi  &*. 

Voilà  deux  idées  assez  difficiles  à  faire  concorder: 
être  immobile,  arrêté  et  sortir  d'vm  gouffire.  Nous 
n'essaierons  pas  d'en  établir  l'accord;  et  ces  lignes 
animées  de  pareils  sentiments  c'est  assez  drôle.  Un 
autre  auteur  nous  apprend  que  la  ligne  —  —  (4) 
commençant  le  trigr.  K'an  :  «  danger,  difficulté,  trou 
en  terre  »  représente  merveilleusement  l'effiision  du 
sang  et  la  sortie  du  Heu  du  péril  auquel  on  cherche 
à  échapper. 

5*  sentence,  —  «  Attente  dans  le  boire  et  le  man- 
ger. »  Comment  cela  se  rapporte-t-il  à  la  ligne  pleine 
correspondante?  C'est  que  cette  ligne  yang  étant 
forte  et  en  due  situation  (au  5'  degré),  elle  est  ^con- 
tente  et  jouit  du  boire  et  du  manger.  Une  ligne 
douée  d'un  bon  appétit  ! 

6*  sentence.  Celle-ci  est  double  :  i*  «  danger,  entrer 
dans  une  caverne»;    a^  «trois  hôte^  inatt^dù^  se 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YIKING.         261 

présentent;  si  on  les  traite  avec  honneur  on  sera 
heureux.» 

La  première  phrase  est  en  rapport  avec  la  ligne 
—  —parce  que  celle-ci,  étant  tout  en  haut,  est  au 
plus  haut  point  du  danger  et  qu'elle  est  là  en  péril 
sans  pouvoir  en  revenir;  elle  entre  dans  une  caverne 
pour  y  échapper.  Ordinairement  la  ligne  supérieure 
étant  à  sa  place,  est  signe  de  bonheur,  de  succès.  Ici 
c  est  le  contraire  :  explique  qui  pourra.  Quant  aux 
trois  hôtes  ce  sont  les  trois  lignes  yang  d'en  bas.  On 
na  pas  l'esprit  plus  inventif  que  celui-là! 


KUA  VI.    ==^    M  SO.\G  «  PROCÈS  ». 


Nous  avons  ici  le  kua  V  renversé,  mais  les  idées 
sont  toutes  nouvelles.  L'imagination  des  commenta- 
teurs va  être  mise  à  nouveaux  frais.  Les  sentences 
nous  disent  : 

1°  «  Qu'il  ne  faut  pas  éterniser  un  procès  »;  cela 
correspond  à  la  i"*  ligne,  qui  étant  en  dessous  ne 
peut  pousser  les  choses  à  l'extrême  >§  T  >^  le  i^  &• 

2°  ((  Quand  on  a  perdu  un  procès  on  doit  éviter 
ses  voisins  et  se  tenir  dans  le  silence.  »  Cette  sentence 
est  en  face  d'une  ligne  pleine,  yang,  qui  est  hors  de 
sa  place  et  occupe  le  milieu  qui  appartient  au  y  in. 
C'est  le  vaincu  dans  le  procès.  Ou  bien ,  comme  la 
ligne  correspondante  est  le  yang  du  if  5  qui  est  à 
sa  place,  c'est  celui  qui  est  vainqueur  :  Choisis  si  ta 
l'oses. 


i62  MARS-AVKlL   1897. 

3°  «  Quand  on  entretient  les  vertus  antiques ,  mal- 
gré des  difficultés,  à  la  fin  on  est  heureux.  Gertains'S  ap- 
pliquent aux  affaires  publiques ,  mais  sans  réussir.  » 
A  ceci  correspond  une  ligne  coupée  horsde  sa  place. 
Quel  rapport  aura-t-elle  avec  les  idées  du  texte?  Le 
voici  :  «  Cette  ligne  étant  faible  ne  peut  intenter  un 
procès  et  conséquemment  garde  son  ancien  état, 
reste  dans  la  droiture  et  ainsi ,  bien  qu'en  danger,  a 
une  fin  heureuse.  Mais  tout  le  monde  n  en  reste  pas 
là;  quelques-uns  veiilent  obtenir  une  fonction  pu- 
blique et  n  y  réussissent  pas.  »  Pauvre  ligné  qui  ne 
peut  intenter  un  procès  1  heureuse  toutefois  de  garder 
son  ancienne  vertu!  Mais  comment  obtient-elle  une 
fonction  publique? 

4°  A  la  4®  ligne,  yang,  correspond  ce  dicton  : 
«  Quand  on  a  perdu  un  procès  on  doit  se  corriger  et 
Ton  aura  bonheur.  »  Gomment  cela?  Nous  avons  ici 
une  ligne  yang  qui  n'est  pas  au  milieu,  ni  è  sa  place: 
c'est  rhomme  vaincu  dans  un  procès;  c'est  pourquoi 
il  doit  se  réformer.  —  Que  de  choses  dans  un  sym- 
bole au3si  simple! 

5°  A  la. 5*. ligne,  également  yang  et  à  sa  place, 
correspond  cette  expression  :  «  Un  procès,  est  heu- 
reux au  commencement.  »  C'est  le  yang  triomphant, 
honoré  parce  qu'il  a  sa  position  supérieure. 

Enfin  à  la  6*  de  même  qualité ,  il  s'agit  non  plus 
d'un  procès,  mais  des  affaires  publiques,  et  û  e^tdit 
«  que  même  le  fonctionnaire  qui  a  reçu  une  réconi- 
pense,  une  distinction ,  peut  être  révoqué,  disgracié  »• 
Ce  yang  parvenu  tout  en  haut  est  le  fonctionnaûre 


LES  FIGURES  SYMBOUQUBS  IHJ  YIKING.         itl 

récompensé,  mais  cette  position  même  est  instable 
par  sa  hautemr;  de  là,  la  fin  de  la  sentence. 

Arrêtons-nous  ici  un  instant  et  jetohs^^  un  regard 
en  arrière  sur  cette  série  dexplioations  que  nous 
avons  exposées  sans  les  apprécier  en  détail.  Nous 
mettrons  à  part  le  i*'  kua  qiii  présente  des  traits  tout 
exceptionn^,  comme  nous  lavons  dit,  où  Ton 
pourrait,  à  la  rigueur,  voir  dans  les  lignes  yang  su- 
perposées une  image  dés  situations  successives  du 
principe  actif.  Encore,  cela  n est-il  qu'une  hypo- 
thèse gratuite,  puisque,  au  fond,  ces  six  lignes  cou- 
stituent  la  forme  nécessaire  de  cet  hexagranune*  En 
outre ,  c'est  par  un  excès  de  bonne  volonté  que  Ton 
peut  admettre  la  h*  ligne  comme  la  figure  du  dra-* 
gon  sautant  dans  Tabime  après  qu'on  la  vu  dans  les 
champs  ou  sur  la  terre  ^ 

Si  toutefois  Ton  peut  admettre  quelque  analogie 
entre  les  traits  et  les  sentences  du  i*'  kua,  il  ne  sera 
pas  difficile  de  démonter  que  cette  analogie  s'arrête 
à  ce  point  et  qu'au  ddà  on  ne  peut  en  découvrir 
que  par  un  effort  d'imagination  qui  nous  transporte 

'  «Le  dragon  s'agite,  saute  dans  Tabîme,  dans  la  profondeur  té- 
nébreuse.» Les  commentateors,  Tcbou-hi,  etc.,  ont  trouvé  la  eu* 
rieuse  explication  que  voici  :  la  ligne  est  désignée  par  9,  c'est-à- 
dire  ^yang ,  et  par  4 ,  c'est-à-dire  un  chiflre  jrin;  elle  est  en  bas  du 
trigramme  supérieur:  c'est  donc  la  conjoncture  du  changement; 
c'est  avancer  et  reculer,  sauter  dans  Cabime:  c'est  le  tempa  delà  non-. 

fixité.  Delàk  ligure  JLfê  H  B  o  M  ±  Z,  J  o  WL  ^  :t 

1^  o  H  j§  ^  ⣠ ;z.  JHf  4  o  ft  #  1^  ia  jib- 

Remarquons  en  outre  que  la  première  phrase  se  rapporte  au 
texte  et  nuUement  au  kua.  9-^  est  la  désignation  de  la  placé  de  la 
ligne  et  de  sa  nature  pleine,  yang. 


Uk  MAftS^V&IL  1899.       :' 

au  delà  du  vraisemblable.  Le  dennème  lunuigrainine 
nous  en  déoKHitre  d^  Vixxxfj^ùtiéhêitiL  lÂ^  en  eflêl, 
nou4  avons  six  lignes  identiqaasiiiqpei^pMéea  et  réu- 
nies, non  par  choix,  mais  néoewairemint  pour  re- 
présenter le  principe  passif  et  fiNner  Je  pendant  du 
i*'  kua.  Cette  împossibBité  pâMitMi  dWirtaat  plus 
évidente  par  Texamen  spécial  des  lignes.  Qod  m^ 
port  pourrait-il  jamais  y  avoirentre  oeî  figoles  cou* 
pées  et  un  sac  fermé,  cm  la  robe  iiopéride,  oo  la 
forme  carrée  de  la  terni,  qneife  que  ibit  dn  reste  la 
position  relative  de  ces  li^es,  ^*eHe»  iéobiipent  le 
premier,  le  deuxième  on  td  aEnlra.nii§,<  qn'efles 
soient  à  leur  place  régidière,  eabaiiB|iq|ne  on  en 
dehors.  U  en  est  de  même,  ou  peut  jEta  ifinit,  des 
autres  kuas  et  des  différentes  partiesMAe^laiv  texte. 
Cela  est  certain  a  priori ^  pmsqnri,  onamn.  nonn 
lavons  fait  remarquer  .préoédeninMnl«olBà  Jdus  se 
succèdent  deux  par  deux  en  raison  deleop  fimneet 
sans  aucune  raison  tirée  du  texte  i|aâ*kNi'Jiiiité  Le 
tout  n'est  d  ailleurs  que  le  développement  dUne  série 
déterminée  de  combinaisons  de  dendt -ligiies  diffift- 
rentes  et  de  huit  trigrammes.  Le  totd  eit,ihlpimnent 
nécessaire  et  exdut  les  combinaisoiie;  jdnsi  4fam  ki 
rapprochements  à  volonté. 

£n  outre,  les  seuls  éléments  dé  difliic^gjfM^Q 
sont  la  forme  pleine  ou  coupée,  .et  laposiliin  daa 
lignes  soit  en  eUé-méme  (leur  rang),  soit^dsteshs 
rapports  avec  les  autres  lignes.  Or  <M  éôiidiltins  jte 
diversité  peuvent  bien  influer  sur  le  càrf|ip|!^(f  |||6- 
nérai  de  la  sentence,  sur  la  pensée  généraleu^B^ii^ 


ri-i: 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         265 

présente,  circonstance  heureuse  ou  pénible,  fait  lé- 
gitime ou  pas;  mais  à  part  quelques  cas  exception- 
nels, ces  conditions  ne  peuvent  rien  indiquer  de 
précis  quant  aux  circonstances  spéciales,  aux  objets 
particuliers  auxquels  Tidée  générale  et  vague  est  ap- 
pliquée. Ainsi  la  ligne  pleine  yang,  placée  irréguliè- 
rement sous  plusieurs  yin  ^  »,  pourra  donner  Tidée 
de  Tarrêt,  mais  non  celle  de  cet  arrêt  en  un  endroit 
ou  par  des  moyens  déterminés. 

Enfin,  la  simple  lecture  de  nos  précédentes  re- 
marques ou  bien  mieux  encore  le  court  examen  que 
nous  allons  en  faire  démontrera  à  nos  lecteurs  que, 
pour  parvenir  à  rapprocher  lignes  et  sentences  d'une 
manière  qui  puisse  paraître  quelque  peu  probable 
même  aux  yeux  des  Chinois,  nos  auteurs  doivent  se 
contredire  constamment  de  la  plus  triste  façon, 
donner  des  explications  contradictoires  à  des  faits 
identiques  ou  identifier  les  choses  les  plus  diffé- 
rentes; ou  bien  encore  préciser  sans  motif  ce  qui 
est  entièrement  indéterminé.  Mais  venons-en  aux 
détails  probants.  Nous  avons  déjà  fait  ressortir  ci- 
dessus  (p.  2  5  7)  toute  l'invraisemblance  des  analogies 
que  nos  commentateurs  ont  imaginées  pour  expli- 
quer le  kua  II  fun  «larrêt,  la  difficulté  1.  Nous 
eussions  pu  encore  faire  remarquer  combien  il  est 
puéril  de  prétendre  que  la  ligne  4,  yin,  représente 
«  l'obstacle  »  parce  quelle  ne  peut  avancer.  Pour  ce 
motif  toutes  les  lignes  de  toutes  les  figures,  à  part 
celle  de  tout  en  haut ,  pourraient  avoir  la  mêmç  si- 
gnification,   car  toutes   aussi  sont   empêchées  de 

IX.  18 


lUrklHKafR    lATIO^ALC. 


266  MARS-AVRIL   1897. 

s'élever  par  la  ligne  ou  les  lignes  placées  au-dessus 
d'elles.  Mais  nous  en  avons  déjà  dit  suffisamment 
pour  nous  dispenser  d'y  revenir.  Examinons  les  kuas 
suivants. 

Le  kua  IV  Meng  «  ignorance,  grossièreté,  etc.  »  a 
pour  trigramme  inférieur  ^-^;  ii  en  est  de  même 
du  kua  VI,  le  trigramme  supérieur  seul  diffère. 
H  semblerait  que  lexplication  de  ce  premier  tri- 
gramme devrait  être  identique  dans  les  deux  cas,  ou 
du  moins,  présenter  une  analogie  en  rapport  avec 
les  sujets.  Voyons  s'il  en  est  ainsi. 

La  ligne inférieure  au  kua  IV  indique  l'ex- 
trême ignorance,  et  au  kua  VI,  la  nécessité  d'être 
modéré  dans  les  poursuites  en  justice.  La  ligne  — — 
médiale  est,  au  premier  kua,  le  m»nître  qui  in- 
struit l'ignorant;  au  second,  c'est  le  vainqueur  ou  le 
vaincu  (c'est  au  choix)  dans  un  procès.  Qu'on  ne  l'ou- 
blie pas;  cette  ligne  yang  est  hors  de  sa  place,  elle 
occupe  celle  d'une  yin.  Au  kua  VI,  cette  usurpation 
indiquait  douleur  et  danger;  ici  c'est  le  triomphe 
ou  la  défaite.  Bien  plus,  la  3*  ligne  —  —,  qui  est 
également  dansune  position  irrégulière,  représente, 
au  kua  VI,  celui  qui  reste  dans  son  ancienne  droi- 
ture et  a  une  fin  heureuse.  En  revanche ,  au  kua  IV, 
c'est  une  femme  cupide  qu'il  ne  faut  pas  épouser  si 
l'on  veut  être  heureux.  Enfin  —  nous  passons  deux 
lignes  pour  ne  pas  épuiser  la  matière  —  ;  la  ligne  — - 
supérieure  qui  est  aussi  substituée  à  une  —  —,  figure, 
au  kua  IV,  un  maître  qui  maltraite  l'ignorant;  et 
au  kua  V,  le  fonctionnaire  méritant  et  récompensé. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         267 

Nous  avons  vu  les  lignes  du  kua  VI  toutes  rela- 
tives à  un  procès.  Celles  du  kua  V  sont  exactement 
les  mêmes  avec  renversement  de»  trigrammes;  or 
nous  avons  vu  que  celles-ci  vont  représenter  une 
série  de  dangers  dans  la  banlieue  d abord,  puis  sur 
un  banc  de  sable,  une  fondrière,  dans  le  sang,  le 
boire  et  le  manger,  à  la  sortie  d*une  caverne,  et  ces 
lignes  sont  absolument  les  mêmes  que  les  précé- 
dentes, mais  retournées.  En  outre  elles  ofirent  cette 
paiticularité  que  le  danger  qu*elles  indiquent  grandit 
d'abord  à  mesure  quelles  sélèvent  dans  Thexa- 
gramme,  puis  à  la  cinquième,  diminue  grandement; 
il  nest  plus  que  dans  la  gourmandise,  et  même, 
d'après  les  principaux  commentateurs  ïcheng-tze 
et  Tchou-hi,  le  danger  est  devenu  la  jouissance,  et 
cela  parce  que  la  ligne  5  est  en  son  lieu  et  place. 

Or,  chose  frès  curieuse,  les  lignes  i  et  3  le  sont 
également,  et  malgré  cela  c'étaient  les  figures  du 
danger  et  d'un  danger  de  mort  presque  inévitable* 
Est-il  besoin  de  dire  que  rien  de  tout  cela  ne  peut 
être  pris  au  sérieux  P  Gela  suffirait  sans  doute  pour 
faire  conviction. 

Toutefois  assurons -nous  qu'il  en  est  ainsi  dans 
toute  l'étendue  du  Yi-King,  et  pour  cela  examinons 
encore  deux  ou  trois  kqas  à  différents  endroits  de 
ce  livre.  Nous  en  avons  pris  d'abord  les  premiers 
chapitres  comme  objets  d'étude  afin  qu*on  ne  puisse 
pas  soupçonner  que  nous  avons  choisi  les  passages 
les  plus  favorables  à  notre  opinion;  pour  la  suite  de 

i8. 


268  MARS-AVRIL   1897. 

cet  examen  nous  prendrons  au  hasard  des  sections, 
au  milieu  et  à  la  fin  du  recueil. 

Arrêtons -nous  d'abord  au  kua  XLVIII,  parce 
qu'il  s'agit  là  d'un  puits  et  qu'il  est  assez  curieux  de 
voir  comment  ces  simples  lignes  sj  vont  être  mises 
en  rapport  avec  un  objet  de  celte  espèce. 

Les  sentences  ont  pour  sujet  : 

1^  Un  puits  desséché  où  ne  viennent  plus  les 
oiseaux; 

a^  Un  puits  ou  vivier  laissant  échapper  l'eau  et 
les  poissons; 

3"  Un  puits  boueux  impropre  à  l'alimentation; 

4**  Un  puits  bien  construit  et  cimenté; 

S*"  Un  puits  à  source  pure  et  claire; 

6*"  Un  puits  bien  rempli  et  non  couvert,  image 
do  la  sincérité. 

Voilà  certainement  des  objets,  des  idées  bien 
variées  et  fort  difficiles  à  indiquer  au  moyen  de  nos 
deux  lignes  sacramenlelles.  C'est  ici  qu'on  va  voir 
les  ressources  d'imagination  que  possède  un  com- 
mentateur chinois.  Voici,  en  effet,  ce  qu'il  nous 
apprend. 

La  i"  ligne  yin  faible  et  hors  de  sa  place,  c'est 
le  puits  desséché. 

La  a'  ligne  pleine  et  également  déplacée,  c'est 
l'image  de  la  source  jaillissante;  et  comme  la  cin- 
quième ligne  n'est  pas  yin,  n'est  pas  en  correspon- 
dance avec  elle,  cela  indique  que  cette  eau  s'échappe 
avec  les  poissons. 

La  3^  ligne  cause  plus  d'embarras:  elle  est  yang, 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YIKING.         269 

forte  et  en  son  lieu;  malgré  cela,  le  puits  corres- 
pondant est  boueux  et  impropre  à  fournir  de  Teau  à 
boire.  Comment  mettre  ces  deux  idées  en  rapport  ? 
Ce  qui  serait  impossible  à  un  Européen  est  facile  au 
Fils  de  Han.  Il  lui  suffit  de  remarquer  que  cette 
ligne  yang  est  sur  une  autre  yang,  contrairement  à 
ce  qui  devrait  être,  et  cest  assez  pourvoir  dans  cette 
ligne  Timage  dun  puits  boueux  et  hors  d*usage. 
Pour  les  lignes  l\  et  5 ,  l'explication  est  très  simple. 
Ces  lignes  élant  à  la  place  voulue  représentent 
naturellement  un  puits  à  source  limpide  et  bien 
construit. 

Il  en  est  de  même  de  la  6*^;  de  pliis  celle-ci  se 
trouvant  au  sommet  représente  un  puils  bien  rempli 
dont  l'orifice  n  est  pas  obstrué. 

Voilà  certainement  des  procédés  d'exégète  assez 
audacieux;  mais  nous  allons  voir  encore  mieux  que 
cela. 

Les  kuas  LII  ^an  «  fermeté ,  arrêt»,  LUI  Tsien 
«  avancement  progressif  »,  L  VI  Lou  «  passager,  étran- 
ger » ,  et  LXII  Siao  km  «  petit  excès ,  défaut  »  ont 
tous  quatre  pour  partie  inférieure  le  trigramme  —  — . 
Or  voici  à  quelles  idées  ces  mêmes  lignes  corres- 
pondent : 

i'®  LIGNE.  —  —  déplacée. 

Kua  m.  Pieds  tenus  droits  et  fermes. 

Kua  Lin.  Oies  sauvages  s'avancant  pas  à  pas  sur 
la  rive  d  un  fleuve  et  un  jeune  homme  de  conduite 
prudente. 


270  MARS-AVRIL   1807. 

Kua  LVI.  L'étranger  exposé  aux  maux. 

Kua  LXII.  Oiseau  volant ,  pronostic  de  malheur. 

2*  LIGNE.  —  —  en  sa  place  ainsi  que  la  troisième. 

Kua  LU.  Jambes  tenues  fermes  et  droites. 

kua  LIII.  Oies  sauvages  savançant  sur  les  ro- 
chers de  la  rive. 

Kua  LVI.  Émigrant  établi  acquiert  richesse  et 
serviteurs. 

Kua  LXII.  Qui  évite  son  grand-père  rencontre 
sa  grand'mère. 

3*  LIGNE.    — . 

Kua  LU.  Tenue  convenable  du  corps. 

Kua  LUI.  Oies  sauvages  savançant  sur. une  hau- 
teur. Un  époux  partant  pour  ne  plua  revenir.  Une 
mère  a  un  enfant  qu*elle  ne  peut  élever. 

Kua  LVI.  L'émigrant  a  sa  maison  bridée  et  perd 
son  serviteur. 

Kua  LXII.  Si  Ton  est  imprudent,  oh  essuiera  des 
revers. 

Voilà  certainement  un  tableau  des  plus  instruc* 
tifs.  Des  lignes  si  simples  qui  signifient  tHut  de  choses 
souvent  opposées , c est  assez  extraordinaire!  Voit- on 
cette  première  ligne  qui  figure  à  la  fois  des  pieds 
droits,  un  étranger  maltraité,  un  oiseau  pronostic, 
des  oies  marchant  lentement  et  avec  celles-ci  un 
jeune  homme  de  conduite  prudente?  Puis  ces  deux 
autres,  pronostics  à  la  fois  de  bonheur  et  de  mal- 
heur, de  bonheur  pour  lémigrant,  de  malheur  pour 

■ 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         271 

qui  veut  éviter  un  mal  et  tombe  dans  un  antre.  Et 
cette  troisième  ligne,  qui,  maigre  sa  position  régu- 
lière, annonce  la  perte  de  tous  les  biens,  das  revers 
en  même  temps  qu  un  corps  tenu  selon  les  rites. 
Il  faut  certes  une  foi  des  plus  robustes  pour  croire 
à  une  vertu  si  merveilleuse  dé  ces  simples  traits. 

Mais  peut-être  les  explications  de  nos  commen- 
tateurs résoudront-elles  des  difficultés  plus  appa- 
rentes que  réelles.  Que  nos  lecteurs  en  jugent  par 
eux-mêmes.  Ces  explications,  les  voici  : 

La  ligne  d'en  bas ,  par  cela  seul  qu'elle  est  en 
bas,  représente  les  pieds  bien  tenus,  les  oies  sur  la 
rive,  l'étranger  en  position  inférieure,  opprimé  et, 
un  mauvais  présage  et  ce  dernier  est  un  oiseaa  volant 
parce  que  cette  ligue  est  en  accord  avec  la  quatrième 
qui  est  yang  et  se  trouve  supérieure  au  temps  de 
l'excès  et  ne  peut  descendre;  ainsi  le  bruit  de  l'oi- 
seau volant  monte  et  ne  descend  pas.  Comprenne 
qui  pourra  ce  galimatias. 

La  seconde  ligne  en  vertu  de  sa  position  médiale 
figuie  des  jambes  tenues  droites  selon  les  conve- 
nances, les  oies  avançant  sur  les  rochers  de  la  rive. 
De  ce  quelle  nest  pas  au  milieu,  mais  au  haut  du 
trigramme  inférieur,  et  bien,  que  ce  soit  sa  position 
iégulière ,  elle  correspond  au  malheur  de  Témigré 
dont  la  maison  est  brûlée,  etc.  Quant  à  ses  relations 
avec  la  rencontre  de  la  grand'mère ,  elles  proviennent 
de  ce  fait  que  cette  ligne  étant  au  milieu  s'élève , 
passe  les  lignes  3  et  4  qui  sont  yang  et  rencontre  la 


272  MARS-AVRIL   1807. 

ligne  5  qui  est  yin  comme  elle  ^  Voilà  certes  un  ar- 
gument tout  inattendu ,  et  l'on  se  demande  si  son 
auteur  ne  se  moque  pas  du  public* 

La  3*  ligne désigne  : 

Kua  LU.  Le  hanches  tenues  droites  et  fermes  et 
ayant  Tépine  dorsale  écartée,  chose  terrible,  parce 
que  cette  ligne yang,  bien  qu'à  sa  place,  n'est  pas  au 
milieu  et  n  a  pas  son  correspondant  régulier  à  6 
qui  devait  être  yin et  qui  est  yang  — . 

Ainsi  le  personnage  en  question  ne  peut  avancer. 
Il  a  les  reins  écaiiés  parce  que  le  kaa  se  divise  en 
deux  trigrammes  identiqaes  =^  Jb  T  ^  NS  ]ta  99 

*«. 

LIIl.  Les  oies  sauvages  sur  la  teiTe,  Tépoux  qui 
ne  revient  pas,  les  brigands,  elc,,  tout  cela  est  in- 
clus dans  la  position  de  la  ligne  yang  qui  s'est 
élevée  plus  haut  que  sa  place  naturelle. 

LVL  Pour  le  même  motif,  c'est  l'émigré  dont  la 
maison  est  brûlée  et  qui  perd  enfants  et  serviteurs. 

LVIL  L'imprudent  maltraité,  c'est  la  ligne  yang 
que  les  yin  placées  en  dessous,  en—  — ,  assaillent  et 
accablent  de  coups,  bien  quelle  soit  à  sa  place 
régulière  P|lJ^JE*fêWafW«4- 

Ainsi,  selon  le  besoin,  cette  troisième  ligne  — 
sera  un  vainqueur,  un  prince  juste,  un  malheureux 
accablé  de  coups ,  etc. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         273 

Je  pense  bien  que  nos  lecteurs  ne  nous  en  deman- 
deront pas  davantage  et  se  croiront  suffisamment 
édifiés  quant  à  cette  question.  Ajoutons  toutefois  le 
dernier  kua  à  ceux  qui  précèdent  pour  donner  en- 
core plus  de  poids  à  nos  observations. 


g^  KUA  LXIV 
«  TRAVERSÉE,  ENTREPRISE  NON  ACHEVEE  ». 

Ligne  i .  —  —,  «  c'est  un  renard  qui  a  mouillé  sa 
queue  m;  c'est  la  ligne  —  —  qui  est  en  bas  et  no  sait 
pas  avancer  (!)  ^ 

Ligne  2 .  «  Après  traversée ,  on  détache  les  roues  ». 
C'est  que  la  ligne  —  correspondante  est  en  rapport 
régulier  avec  la  ligne  5  —  —,  quelle  est  au-dessus 
d'une  ligne  yin  et  se  trouve  au  milieu;  elle  peut 
ainsi  s'arrêter  et  ne  pas  avancer.  Ainsi  on  détache 
ses  roues. 

Ligne  3.  «  Si  avant  d'avoir  achevé  on  s'en  va ,  c'est 
mal  ».  C'est  la  ligne  faible  qui  n'est  pas  au  milieu, 
mais  se  trouve  au  moment  du  non-achèvement; 
c'est  pourquoi  si  on  y  va  ce  sera  malheur,  car  le  yin 
eî>t  ici  à  cheval  sur  le  yang  ZiLJZ, 

Le  texte  ajoute  :  «  On  pourra  travei'ser  le  grand 
fleuve  (des  difficultés)  »,  c'est  que  la  ligne  yin  sur  la 
ligne  yang  représente  la  sortie  d'une  caverne,  on 
pourra  traverser  en  bateau  puisqu'il  s'agit  de  l'eau. 


'  jait^To*IÊâ 


274  MÀRS-AVRIL   1897. 

On  se  demande  vraiment  si  lauteur  d*iine  sem- 
blable explication  était  présent  d'esprit. 

La  4*  et  la  5' sentences  sont  identiques,  à  savoir: 
l'achèvement,  la  perfection  est  chose  heureuse, 
sans  regret.  Suit  un  exemple  particulier  à  chacune 
d'elles.  A  la  quatrième,  cest  celui  de  l'empereur 
Kao-lze,  conquérant  après  trois  ans  de  lutte  la 
région  des  barbares.  A  la  cinquième  c'est  le  bon- 
heur que  s'assure  l'homme  supérieur  s'illiistrant 
avec  une  droiture  parfaite. 

Les  lignes  correspondantes  sont  (4)  — "  et  (5) 

• 

La  première  —^  n'est  point  à  sa  place  (ce  devrait 
être  une  ligne  coupée)  ce  qui  annoncerait  «  regret  », 
«remords»;  «mais,  ajoute  le  commentateur,  on 
peut  l'éviter  en  perfectionnant  sa  vertu  ^  ,  et  alors 
tout  remords  disparaît  i(  Ife  Ë  ^. 

Quel  rapport  cela  a-t-il  avec  la  forme  de  la  ligne 

?  C'est  ce  que  je  ne  puis  découvrir,  et  notre 

lettré  ne  s'en  préoccupe  guère. 

A  la  cinquième  ligne ,  c'est  encore  mieux. 

«  Ce  trait,  hors  place,  est  le  chef,  la  clef  de  l'intel- 
ligence des  traits  ;  il  est  au  milieu  et  correspond  à 
une  ligne  yang;  il  vide  son  cœur  et  cherche  le  mé- 
rite de  ce  qui  est  en  dessous  de  lui.  Ainsi  il  arrive  à 
la  vertu  et  au  bonheur;  c'est  la  perfection  de  la 
gloire  dusage,  son  bonheur».  Il  est  regrettable  que 
le  docte  auteur  n'ait  pas  motivé  son  dire;  il  serait 
très  curieux  d'entendre  ses  raisons. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         275 

Enfin  la  dernière  sentence  nous  dit  que  l'homme 
vertueux  reste  sans  reproche  même  quand  il  boit 
du  vin  ;  mais  celui  qui  y  plonge  la  tête  perd  ce  pri- 
vilège. 

Il  est  assez  difficile,  sans  doute,  de  faire  accorder 
ces  idées  avec  un  simple  trait  uniforme  —  ;  mais 
nos  commentateurs  ont  leur  secret  habituel  dont 
ils  usent  de  nouveau.  Cette  ligne  yang  qui  brille  en 
tête  de  Thexagramme  correspondant  au  non-achève- 
nieni;  c'est  cet  homme  intègre  qui  doit  agir,  as- 
surer sa  position  et  s'entretenir  par  lui-même  et 
ainsi  attendre  la  réalisation  de  son  destin;  c'est  la 
voie  de  l'absence  de  remords,  de  blâme.  Mais  s'il  est 
négligent  et  ne  se  corrige  pas  il  sera  comme  le  re- 
nard qui  plonge  sa  tête  dans  l'eau;  excédant  en  la 
confiance  en  soi-même ,  il  perdra  sa  rectitude. 

Tout  cela  est  très  bien  sans  doute,  mais  n'a  au- 
cun rapport  avec  la  ligne  en  question. 

Il  serait  entièrement  superflu  de  pousser  plus 
loin  notre  démonstration.  Le  caractère  de  cette 
exégèse  de  fantaisie  ressort  clairement  des  courts 
extraits  que  nous  avons  cités  dans  le  cours  de  cette 
élude;  mais  qu'en  serait-il  si  nous  avions  reproduit 
des  commentaires  entiers?  Nous  ne  l'avons  pas  fait 
parce  que  cela  aurait  donné  à  notre  travail  des  pro- 
portions exagérées.  Nous  devons  toutefois  en  pré- 
senter tout  au  moins  un  à  nos  lecteurs  pour  leur 
complète  édificalion. 

Nous  l'emprunterons  à  la  traduction  de  M.  Phi- 


270  MARS-AVRIL   1897. 

laster  pour  qu  on  ne  croie  point  que  nous  rendons 
le  texte  de  la  manière  la  plus  favorable  à  nos  idées. 

Prenons  comme  spécimen  le  kua  LX,  S  4. 
(Voir  tome  II,  p.  433.) 

Le  kua  a  pour  objet  les  lois,  les  préceptes  Hf  et  la 
4®  sentence  est  ainsi  conçue  :  «  Établir  pacifique- 
ment les  lois;  c'est  faire  prospérer  ^  »  ^  IB  ?  et  le 
commentaire  de  la  relation  entre  ces  paroles  et  la 
ligne porte  : 

«  1**  Le  4*  trait  obéit  avec  soumission  au  5*  trait 
nonaire  (ou  yang)  et  le  soumet  à  sa  vie  rationnelle 
d'énergie,  de  justice  et  de  droiture.  C'est  prendre  la 
justice  et  la  droiture  pour  préceptes  ou  principes 
[isie).  Avec  les  qualités  de  la  négativité  il  occupe  un 
rang  négatif  et  assure  son  repos  par  la  droiture.  Etre 
digne  de  la  situation  occupée  est  considéré  comme 
constituant  l'image  symbolique  d'avoir  des  principes 
fixes  auxquels  on  se  conforme.  En  bas,  il  sympathise 
avec  le  premier  trait. 

«  Le  4*  trait  fait  partie  de  la  substance  du  koua 
simple  khàrif  qui  représente  l'eau;  lorsque  l'eau 
monte  et  déborde  elle  représente  l'absence  de  pré- 
ceptes ,  c'est-à-dire  de  limitation  ;  lorsqu'elle  descend, 
elle  représente  la  conformité  aux  préceptes  et  aux 
règles  naturelles. 

«  2"*  D'après  le  sens  du  4*  trait,  il  ne  s  agit  pas  de 
se  violenter  pour  se  conformer  aux  préceptes;  il 
s'agit  de  ceux  qui  trouvent  leur  calme  et  leur  repos 

'  Et  non  c jouir  des  lois,  liberté».   Ce  qui  n'a  pas  de  sens,  '^ 
ne  signifie  pas  «liberté». 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  Yl-KLNG.         277 

dans  Tobservation  des  règles  et  des  préceptes.  Aussi 
il  peut  en  résulter  une  liberté  complète  d'action  et 
de  communication.  Ce  qui  constitue  le  bien  dans  les 
préceptes ,  c  est  qu  ils  peuvent  conduire  au  repos ,  à 
la  paix.  (Ceci  est  une  explication  du  texte  seul.) 

«  Malléabilité  négative  et  obéissance  possédant  la 
droiture.  Au-dessus  de  lui  il  obéit  au  5*  trait  no- 
naire;  c'est  celui  qui  se  conforme  naturellement  et 
spontanément  aux  préceptes. 

«  Le  4*  trait  monte  pour  obéir  à  la  voie  rationnelle 
d'énergie,  de  justice  et  de  droiture  du  5^  qu'il  con- 
sidère comme  constituant  une  règle  et  un  ensemble 
de  préceptes;  cela  est  suffisant  pour  assurer  la  li- 
berté ^  M. 

En  voilà,  je  pense,  plus  qu'il  n'en  faut,  pour 
mettre  en  pleine  lumière  le  caractère  arbitraire  et 
puéril  de  ces  explications.  Des  lignes  qui  signifient 
tout  ce  que  l'on  veut,  selon  le  besoin  du  moment, 
n'ont  évidemment  aucune  signification  particulière, 
aucun  rapport  précis  avec  le  texte  mis  en  regard; 
elles  en  forment  simplement  la  numérotation,  le 
chiffre  d'ordre  et  ne  servent  qu'à  indiquer  la  sen- 
tence que  le  sort  donnera  comme  réponse  à  celui 
qui  le  consulte. 

La  chose  est  trop  évidente  pour  que  nous  insis- 
tions encore  sur  ce  fait;  on  ne  peut  nous  accuser 
que  de  prolixité  et  de  surabondance  de  preuves. 

Ajoutons,  pour  être  complet,   qu'un  très  petit 

'  ^  La  prospérité  et  non  la  liberté. 


278  MARS-AVRrL   1897. 

nombre  de  kuas  ont  pu  inspirer  par  leur  forme, 
l'une  ou  iautre  idée  énoncée  dans  le  texte.  Ainsi  le 
kua  5  5  a  pu  suggérer  celie  d'un  prince,  précédé 
de  deux  rangs  d'officiers  de  sa  cour.  Le  kua  ^^  a 
pu  rappeler  l'image  d'une  poutre  brisée  à  ses  deux 
extrémités. 

Mais  ce  sont  là  des  cas  exceptionnels  et  ne  dé- 
passant pas  le  nombre  de  trois  ou  quatre.  Pour  tout 
le  reste,  il  n'y  a  dans  ces  prétendues  analogies  que 
fantaisie  et  souvent,  tranchons  le  mot,  absence  de 
bon  sens. 

Du  reste,  l'antiquité  chinoise  n'en  connaissait  rien; 
les  commentaires,  les  traités  explicatifs  ajoutés  au 
texte,  et  antérieur  à  notre  ère,  ne  contiennent  rien 
de  ces  élucubrations  dont  la  date  ne  remonte  pas 
plus  haut  que  le  x*  siècle  de  notre  ère»  C'est  assez 
dire  que  les  auteurs  du  Yi-Kang  n'avaient  rien  conçu 
de  semblable  et  que  la  composition  de  ce  livre  ne 
doit  rien  à  ces  fantaisies  bizarres. 


CONCLUSION. 

U  ne  sera  pas  inutile  de  préciser  les  résultats  de 
cette  étude  xm  peu  difïuse.  Les  voici  : 

La  partie  fondamentale,  essentielle  du  Yi-King, 
c'est  le  texte,  ce  sont  les  sentences,  les  phrases  qui 
servent  à  manifester  la  pensée  du  Giel  et  parmi  les- 
quelles le  devin  cherche,  par  son  art,  celle  qui  doit 
servir  de  réponse  au  consultant.  Ces  sentences  sont 
rangées  sous  66  chefs  en  raison  de  leur  rapport  plus 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YIKING.         279 

ou  moins  rapproché  avec  le  sujet  indiqué  par  les 
en-têtes  des  diverses  sections  du  livre. 

Ce  nombre  de  64  est  imposé  par  celui  des  per- 
mutations possibles  des  lignes  qui  composent  le  sys- 
tème des  figures  symboliques. 

Ces  figures,  dans  leur  totalité,  ne  servent  quà 
numéroter  les  sections,  et  les  six  lignes  qui  les  com- 
posent, prises  séparément,  ont  uniquement  la  même 
fonction  vis-à-vis  des  six  groupes  de  sentences  de 
chaque  section.  Le  devin  tire  au  sort  un  kua  et  une 
de  ses  lignes,  et  c'est  ainsi  qu'il  trouve  la  décision 
du  Ciel.  Mais  les  lignes  en  elles-mêmes  n  ont  aucim 
rapport  avec  le  sens  des  phrases  auxquelles  elles  se 
rapportent  par  leur  chiffre,  ni  avec  les  opérations 
des  éléments  cosmiques. 

Les  trigrammes  séparés  ont  seuls  une  signification 
et  une  relation  de  sens  avec  le  sujet  de  la  section  en 
tête  de  laquelle  se  place  Thexagramme  qu  ils  consti- 
tuent. 

Primitivement  même,  ils  servaient  à  la  divination 
par  leur  sens  propre  et  indépendamment  du  texte, 
comme  on  Ta  vu  plus  haut,  p.  2  33. 

Enfin  forigine  de  ces  figures  est  encore  couverte 
d'im  voile,  et  le  motif  de  leur  arrangement  dans  le 
Yi-King  est  toujours  introuvable;  on  ne  peut  en  dé- 
couvrir aucun;  il  ny  en  a  pas,  bien  probablement. 

Il  nous  reste  à  examiner  une  question  assez  inté- 
ressante, le  procédé  de  consultation  du  sort  par  le 
jet  des  baguettes  sacrées,  qui  fait  connaître  la  sen- 
tence du  Yi  désignée  par  le  Ciel. 


280  MARS-AVRIL   1897. 

m.  CONSULTATION  DU  SORT 
PAR  L'EMPLOI  DES  RAGUETTES  DE  MILLE-FEUILLES. 

L'emploi  des  baguettes  divinatoires  pour  la  con- 
sultation du  sort  n a  jamais  été  expliqué  dune  ma- 
nière satisfaisante.  Le  docteur  Legge  en  dit  quelques 
mots  dans  son  introduction  au  Yi-King,  d  après  le 
commentaire  ou  appendice  appelé  Hi-sze;  mais  ce 
commentaire  n'en  donne  qu'une  idée  très  incom- 
plète ou  presque  nulle ,  dont  on  ne  peut  tirer  parti 
pour  l'intelligence  de  l'opération  augurale. 

L'explication  adéquate  se  trouve  dans  le  traité 
placé  en  tête  de  l'édition  mandchou-chinoise  du 
Yi-King  de  l'empereur  Kien-long,  et  bien  que  le 
texte  en  soit  assez  obscur,  on  peut  cependant  en  tirer 
une  description  détaillée  et  précise  du  procédé. 

Cette  question  pouvant  intéresser  plus  d'ime  classe 
de  lecteurs,  nous  allons  donner  la  traduction  de  ce 
traité  et  pour  la  rendre  intelligible  nous  la  ferons 
plus  explicative  que  littérale. 

CONSULTATION  DU  SORT  PAR  L'EJIPLOI 
DE  LA  PLANTE  SACRÉE  OU  TIRAGE  AU  SORT  D'UN  KUA. 

(V.  Kiuen.l,  fol.  43-55). 

I.    PHÉLIMINAIRES  DE  LA  CONSULTATION. 

On  choisit  un  lieu  pur,  on  y  construit  une  mai- 
sonnette dont  l'ouverture  est  au  Sud,  et  au  milieu  de 
cette  maisonnette  on  pose  un  lit  long  de  cinq  pieds 
et  large  de  trois. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YIKING.         281 

Derrière  le  lit ,  du  côté  du  Nord ,  on  place  une 
table  sur  la  surface  de  laquelle  sont  tracées  deux 
larges  rainures  au  milieu  et  trois  petites  à  la  gauche 
des  premières.  Les  grandes  sont  distantes  lune  de 
l'autre  d'un  pied;  les  petites  de  cinq  pouces. 

Sur  une  autre  petite  table,  devant  la  précédente, 
on  pose  une  cassolette  à  encens  el  une  boîte  conte- 
nant les  bâtonnets  odoriférants. 

On  prend  cinquante  branches  de  shi  ou  mille- 
feuilles,  on  les  enveloppe  dans  une  pièce  de  soie 
rougeâtre  et  on  les  met  dans  Tétui  que  Ton  pose 
droit  sur  la  table ,  sur  un  sachet  de  soie  bleue. 

Plusieurs  jours  avant  celui  de  la  consultation  du 
sort,  on  va  chaque  matin  allumer  un  bâtonnet  d'en- 
cens en  gardant  une  attitude  respectueuse. 

Le  jour  venu  on  va  nettoyer  Tendroit,  épousseter, 
arroser  et  essuyer  le  plancher  et  les  tables,  puis  on 
dépose,  près  de  l'étui,  un  vase  d'eau  pure,  un  pin- 
ceau ,  de  l'encre  et  une  planchette  vernie  en  jaune 
(pour  les  calculs). 

Le  devin  qui  doit  consulter  la  plante  sacrée  se 
prépare  par  le  jeûne  et  la  purification,  revêt  le  cos- 
tume et  met  le  bonnet  de  ses  fonctions;  puis  se  tour- 
nant vers  le  Nord,  il  se  lave  les  mains,  allume  l'en- 
cens et  s'incUne  avec  respect.  C'est  dans  cette  position 
qu'il  observe  les  rites  obligés.  S'il  doit  consulter  le 
sort  pom*  un  autre,  celui-ci,  après  avoir  allumé 
l'encens,  recule  et  va  se  tenir  le  visage  tourné  vers 
le  Nord.  Le  devin  s'avance  et  va  se  mettre  devant  le 
lit  regardant  au  Sud-Ouest  et  là  il  attend  les  instruc- 

i\.  19 


2S2  MARS-AVRIL   1897. 

lions.  Celui  pour  qui  il  jette  le  sort  lui  explique  son 
affaire  et  le  devin  accepte  sa  mission.  Alors  le  con- 
sultant, tournant  par  la  droite,  se  place  en  face  de 
lX)uest.  Le  devin  tourne  de  même  pour  se  placer  en 
face  du  Nord;  puis  il  soulève  le  couvercle  de  fétui, 
le  pose  au  nord  de  la  cassolette,  au  sud  de  la  cré- 
dence,  tire  les  baguettes  de  fétui,  écarte  le  sachet, 
ôte  fenveloppe  des  baguettes  et  la  pose  à  fest  de 
fétui,  prend  les  cinquante  branchettes  réunies  dans 
les  deux  mains  et  les  tient  quelques  instants  dans  la 
fumée  de  f  encens. 

Ces  préparatifs  achevés,  le  consultant  déclare  son 
nom  de  famille,  son  prénom,  son  titre,  f  objet  de  sa 
consultation  et  prie  le  devin  de  demander  aux  intel- 
ligences spirituelles  la  solution  de  son  doute,  si 
f  issue  de  tel  acte  sera  heureuse  ou  malheureuse,  si 
elle  sera  une  cause  de  peine  et  de  regret  ou  de  succès 
et  de  joie. 

II.    JET    DES   BAGUETTES. 

Cela  fait,  le  devin  tire  les  baguettes  de  fétui,  en 
prend  une  de  la  main  droite  et  la  remet  dans  fétui, 
où  elle  doit  rester  jusqu'à  la  fin.  Il  partage  en  deux 
faisceaux  les  quarante-neuf  autres  branchettes  sans 
les  compter  et  les  pose  sur  les  deux  grandes  rai- 
nures de  la  table. 

La  baguette  remise  au  fourreau  représente  ie  Toi- 
ki  ou  tt  Principe  suprême  » ,  les  deux  faisceaux  figu- 
rent «  le  Ciel  et  la  Terre  » ,  le  Yin  et  le  Yung. 

On  fait  alors  les  trois  manipulations  suivantes  : 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         S83 

i""  Le  devin  prend  les  baguettes  de  gauche  dans 
la  main  gauche;  de  la  droite  il  prend  une  de  celles 
de  droite  et  la  met  au  petit  doigt  de  la  main  gauche. 
Cette  baguette  et  les  deux  faisceaux  représentent  les 
trois  puissances  :  «  Ciel ,  Terre  et  Homme  ». 

Après  cela,  de  la  main  droite,  il  divise  par  quatre 
les  baguettes  de  gauche  pour  figiu*er  les  quatre  sai- 
sons ,  et  ce  qui  en  reste  il  le  met  entre  le  quatrième 
et  le  troisième  doigt  (annulaire  et  médius)  représen- 
tant ainsi  le  mois  intercalaire  de  Tannée  lunaire. 

Ce  reste  doit  être  de  i,  2,  3  ou  4  (quatre  se 
compte  quand  il  ne  reste  rien ,  que  le  tout  est  di- 
visible par  4);  l'augure  les  remet  sur  la  rainure  de 
gauche,  prend  les  baguettes  de  droite,  les  divise 
également  par  k  >  et  met  le  restant  entre  l'annulaire 
et  le  médius  droits,  pour  figurer  ie  deuxième  mois 
intercalaire  qui  se  compte  tous  les  cinq  ans. 

L'important  est  maintenant  de  compter  les  deux 
nombres  de  baguettes  restantes  après  la  division  par  4  • 
Ces  deux  nombres  sont  relatifs.  Si  dun  côté  il  en 
reste  une,  ii  y  en  aura  trois  de  l'autre.  S'il  y  en  a 
deux  ou  quatre  à  gauche ,  il  y  en  aura  autant  à  droite  ^. 

Le  restant  est  donc  l\  ou  8  (si  c'est  4,  c'est  un  im- 
pair; si  c'est  8,  c'est  un  nombre  pair  ou  couple) 

^  On  peut  s'assurer  aisément  de  i'e&actitude  de  ce  calcul.  Après 
soustraction  d'une  baguette  H  en  reste  il  8.  Si  on  les  partage  en  deux 
de  diiSérentes  manières ,  on  aura  toujours  le  résultat  isdM|aé.  Ëx.  : 
i"  Partage  en  20  et  28  :  ^  =  5  reste  o  ou  4;  ^  =  7  '^^ste  o,4.  En 
2  2  et  2 5,  —  reste  3  ;  —  reste  1  ;  En  2  2  et  2 5,  ^  reste  2  ,  ^-  reste  2  ,  etc. 
—  Comme  il  y  en  a  48  en  tmtt ,  si  d'nn  côté  il  y  en  a  ao;  de  l'autre 
il  y  en  aura  28;  on  aura  de  même  23  et  3&,  39  et  26,  16  et  39,  etc. 

19- 


284  MARS-AVRIL    1897, 

auxquels  on  ajoute  la  baguette  mise  au  petit  doigt 
ce  qui  fait  5  ou  9  ; 

ti**  Cela  fait,  on  recommence  i opération  en  re- 
tranchant ce  reste,  c'est-à-dire  en  manipulant  Ixlx  ou 
ko  baguettes^  dont  on  retire  une  comme  précédem- 
ment. Les  63  ou  39  restantes  sont  de  nouveau  par- 
tagées en  2  faisceaux  que  Ton  divise  par  4;  les  res- 
tants sont  selon  les  côtés  : 


D 

ROITE 

i« 

GAUGHB. 

1 

et 

2 

OU 

2 

et 

1 

OU 

3 

et 

d 

ou 

4 

et 

3 

Ex.  :  ^  reste  1     ^  reste  a. 
^  reste  o,4  "  reste  3. 


Le  restant  total  est  donc  (1+2  ou  3  +  4)  3  ou 
y  auxquels  on  réunit  la  baguette  mise  à  part,  ce  qui 
donne  Ix  ou  8  un  impair  ou  un  couple; 

3°  Suit  encore  une  opération  identique  sur  les 
baguettes  restantes  au  nombre  de  4o,  36  ou  32^.. 
Retranchant  encore  une,  on  a  39 ,  35  ou  3] .  La  sé- 
paration en  deux  faisceaux  et  la  division  de  chacun 
d'eux  par  k  donne  pour  résultat  un  restant  iden-*^ 
tique  à  celui  du  n°  2  =  1  et  2 ,  ou  3  et  4. 

Exemple.  Opérant  sur  39  on  a  :  1**"  reste  2,  ^ 
reste  1  ;  2°  sur  43  :  "  reste  3 ,  "  reste  4. 

On  ajoute  encore  la  baguette  mise  à  part  et  cela 
fait  de  nouveau  4  ou  8  restant  (2  +  i  +  1 ,  4  -4-  3  +  i  ),. 


'  Le  restant  de  48  après  retranchement  de  4  ou  8. 
^  4o  de  44-d,  36  de  4o-4  ou  44-8,  3a  de  4o-8. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DU  YI-KING.         285 

Les  trois  restants  des  trois  manipulations  sont 
donc  5  ou  9,  /»  ou  Ô,  /i  ou  8.  On  les  additionne  et 
l'on  a  selon  les  chiffres  trouvés  : 

5  +  4  +  d=i3  ou  9  +  4  +  ^  =  17; 

ou  5  +  4  +  8=^7  ou  9  +  4  +  ^  =  21; 

ou  5  +  8  +  8=21  ou  9  +  8  +  8^25. 

On  a  donc  1  3 ,  ou  1  7,  ou  a  1 ,  ou  25. 

1 3  et  2  1  sont  comptés  comme  yang  ^  ou  comme 
ligne  pleine. 

1  y  et  2  5  sont  comptés  comme  yin  ou  comme 
ligne  coupée. 

On  a  ainsi  la  première  ligne  du  kua  cherché.  Si 
le  restant  total  est  1 3  ou  21,  c'est  une  ligne  pleine  ; 
si  c'est  1  7  ou  2  5 ,  on  a  ime  ligne  coupée. 

En  faisant  six  fois  cette  opération  triple,  on  ob- 
tient un  kua  entier.  Mais  cela  ne  donne  encore  que 
rhexagramme  total ,  il  faut  encore  chercher  une  ligne 
de  cet  hexagramme  pour  arriver  à  la  sentence  cor- 
respondante qui  donne  la  réponse  du  ciel. 

A  cet  effet,  il  faut  recommencer  toute  la  manipu- 
lation ,  les  dix-huit  changements  (selon  le  terme  reçu  ) 
pour  trouver  un  second  kua.  C'est  la  différence  des 
lignes  de  ces  deux  figures  qui  indique  celle  que  l'on 
doit  tenir  pour  désignée  d'en  haut.  Cette  différence 
est  naturellement  variable.  Voir  les  divers  cas  qui 
peuvent  se  présenter  : 

1**  On  trouve  exactement  le  même  kua,  les  lignes 

^    i3  est  dit  «grand  yang»  ou  «vieux  yang»  (To-yan^,  lao-Y(tng) 
et  1 7  «  vieux  »  ou  «  grand  yin  ». 


28((  MARS-AVRIL   1897. 

n*ont  point  été  changées  elles  sont  restées  les  mêmes, 
alors  Taugure  se  tire  des  paroles  du  commentaire, 
Twan  de  ce  koua; 

2**  Si  une  des  lignes  a  été  changée,  on  le  tire  de 
(la  sentence  correspondant  à)  la  ligne  changée  du 
premier  koua  trouvé. 

Si  Ton  tire  par  exemple  S=S  (XL VII)  et  ^B 
(XLIII)  ce  sera  la  troisième  ligne  par  en  bas  et  la 
sentence  correspondante  du  kua  XL  VIL 

S'il  y  en  a  deux  changées  on  augure  des  deux 
lignes  changées  du  premier  koua  ;  mais  la  plus  haut 
placée  (  Ji  dergi)  dans  Thexagranime  a  le  pas  sur 
l'autre  quant  à  Thoroscope. 

Exemple  :  ^=  (VI)  et  ^S  (XXXV)  la  deuxième 
ligne  par  en  haut  du  kua  VI  donne  la  réponse. 

S'il  y  en  a  trois,  on  augure  du  commentaire  de  la 
ligne  changée  en  second  lieu  ^ 

Exemple  :  5=5  (V)  et  ^=  XIV  ce  sera  la  troi- 
sième par  en  oas  du  kua  V. 

Si  quatre  lignes  sont  changées,  on  s  en  tient  aux 
deux  restées  du  premier  koua  et  Ton  considère  celle 
d  en  bas  comme  déterminante. 

Exemple  :  =  (XXV)  et  ^  (XXVI)  cest  la 
première  en  bas. 

S'il  y  en  a  cinq,  on  augure  de  celle  qui  est  restée. 

Si  toutes  le  sont,  et  cela  peut  être  le  cas  où  ITien 

(i"  kua)  est  changé  en  K'wan  (î*  kua)  et  vice  versa  , 

'  Mandchou  :  jai  kâbuliha  jijuhan. 


LES  FIGURES  SYMBOLIQUES  DV  YI-KING.         287 

on  augure  de  l'un  des  deux  ^  yong,  ou  septième 
sentence  de  ces  kuas. 

Pour  les  autres  kuas ,  on  tire  Thoroscope  des  pa- 
roles du  Twan, 

Quand  la  consultation  est  terminée ,  le  devin  re- 
met dans  l'étui  les  baguettes  enveloppées  dans  leur 
couverture  et  les  emporte  avec  le  pinceau,  l'encre 
et  la  tablette  après  avoir  fait  brûler  un  bâtonnet 
d'encens.  Si  la  consultation  a  été  faite  pour  un  autre 
que  le  devin,  c'est  ce  consultant  qui  allume  lui- 
même  l'encens;  après  quoi  il  salue  Je  devin  et  tous 
deux  se  retirent. 

Ainsi  finit  l'opération. 

Nous  avons  épuisé,  je  pense  bien,  toutes  les  ques- 
tions relatives  au  Yi-King.  Celles  qui  ne  sont  point 
traitées  ici  font  été  dans  mes  précédents  ouvrages  et 
opuscules.  Je  serais  très  reconnaissant  aux  sinologues 
qui  voudraient  bien  formuler  nettement  leurs  objec- 
tions afin  qu'on  puisse  les  discuter  et  les  résoudre 
d'une  manière  définitive. 


288  MARS-AVRIL   1897. 


cinca-mAnavikA  SUNDARÎ, 


PAR 


M.  LEON  FEER. 


Dans  une  étude  sur  le  Jâtaka  psdi  5 1 A ,  dont  je 
rapprochais  un  avadâna  sanscrit  et  deux  récits  <îhi- 
nois,  j'ai  eu  à  m  occuper  de  la  calomniatrice  du 
Buddha,  Cinca-mânavikâ ,  parce  qu'elle  est  l'héroïne 
de  la  version  sanscrite  et  parait  être  également  celle 
d'un  des  textes  chinois,  quoique  s'y  présentant  sous 
le  nom  inconnu,  ou  du  moins  peu  connu,  de  Hcu)- 
Cheou^.  Les  renseignements  que  j'ai  donnés  sur  elle 
dans  ce  travail  sont  de  deux  sortes  :  les  uns,  que  je 
crois  nouveaux,  puisés  dans  le  recueil  des  Jàtakas, 
représentent  la  calomnie  de  Cinca-mânavikâ  comme 
la  dernière  manifestation  d'une  haine  invétérée  et 
inextinguihle  ;  les  autres ,  empruntés  aux  littératures 
chinoise  et  birmane ,  connus  depuis  assez  longtemps 
déjà  par  les  travaux  d'Abel  Rémusat  et  de  Bigandet, 
la  dépeignent  comme  le  juste  châtiment  de  calomnies 
dont  le  Buddha  se  serait  rendu  coupable  dans  des 
existences  antérieures.  Je  n'ai  pas  a  revenir  sur  la 

*  Journal  asintiqar ,  i*'  semestre  1896,  p.  189-9 a 3. 


cinca-mAnavikA  SUNDARÎ.  28^ 

portion  de  cette  étude  qui  s'inspire  du  Jâtaka  pâli; 
je  la  crois  complète.  Mais  Tautre  appelle  des  com- 
pléments et  des  rectifications.  Et  comme ,  au  cours 
de  ces  recherches ,  j'ai  trouvé  une  seconde  version  de 
l'histoire  de  notre  héroïne,  je  profite  de  la  circon- 
stance pour  la  faire  connaître. 

Je  viens  donc  apporter  ici  de  nouveaux  docu- 
ments :  1°  sur  Hao-Cheou;  a**  sur  les  anciennes  ca- 
lomnies du  buddha  Gotama-Çâkyamuni;  3°  sur  la 
double  version  de  l'histoire  de  Cinca-mânavikâ. 

I.  HAO-CHEOU. 

J'avais  remarqué  ce  nom  à  la  fin  du  cinquième 
récit  du  livre  IV  du  recueil  chinois  Lou-thou-Lù-king , 
où  il  est  accompagné  du  qualificatif  «  épouse  »  venant 
à  la  suite  du  nom  de  Devadatta  identifié  avec  un 
boiteux  anonyme.  L'absence  du  récit  du  temps  pré- 
sent ne  permet  pas,  au  premier  abord,  d'identifier 
sûrement  Hao-cheou,  mais  la  lecture  du  récit  du 
temps  passé  me  paraît  résoudre  la  question.  Ce  récit, 
en  effet,  est  manifestement  une  version,  — -je  ne  dis 
pas  une  traduction,  —  du  Jâtaka  igS,  le  Cûla- 
Paduma,  qui  nous  montre  la  future  Cinca-mâna- 
vikâ ,  épouse  du  Bodhisattva  au  temps  où  il  était  le 
prince  Paduma ,  le  précipitant  traîtreusement  du  haut 
d'une  montagne  pour  se  donner  librement  à  un  mal- 
faiteur qu'il  avait  recueilli ,  se  rendant  ensuite  avec 
son  amant  dans  la  capitale  de  ce  même  mari  sauvé 
comme  par  miracle  et  devenu  roi ,  afin  de  profiter 


290  MARS-AVRIL   1807. 

de  ses  largesses,  mais  reconnue  et  chassée  honteu> 
sèment  ^ 

Dans  le  Lou-thoa-tsi-king ,  ie  Bodhisattva  est  le  plus 
jeune  de  trois  frères.  Une  famine  terrible  règne  dans 
le  pays.  Les  deux  aînés  égorgent  successivement  leurs 
femmes  pour  nourrir  la  famille  ;  mais  le  plus  jeune , 
qui  n  avait  pas  voulu  prendre  part  aux  horribles 
repas,  refuse  de  sacrifier  la  sienne  et  s'enfuit  avec 
elle  dans  la  montagne  où  il  la  nourrit  de  fruits  sau- 
vages. Us  y  font  la  rencontre  d  un  boiteux  avec  qui 
réponse  du  Bodhisattva  ne  tarde  pai  à  comploter  la 
mort  de  son  mari.  Elle  réussit  à  le  précipiter  du 
haut  de  la  montagne  et  s*empresse  daller  rejoindre 
son  boiteux,  pendant  que  le  mari,  protégé  dans  sa 
chute  par  le  génie  de  la  rivière  qui  arrose  la  vallée, 
s'éloigne  en  suivant  le  cours  d*eau.  Il  arrive  dans  un 
pays  où  Ton  était  fort  en  peine  pour  trouver  \m  suc- 
cesseur au  roi  qui  venait  de  mourir  sans  héritier. 
Les  Brahmanes  consultent  les  sorts.  Le  nouveau  venu 
est  désigné;  on  Télève  à  la  dignité  suprême.  H  fait  le 
bonheiu'  du  pays  où  Ion  accourt  de  tous  côtés  pour 
profiter  de  ses  bienfaits. 

L'épouse  criminelle  s'y  rend  aussi  avec  son  boi- 
teux afin  d'avoir  part  aux  libéralités  de  cet  excellent 
prince.  Elle  est  reconnue  ;  les  ministres  opinent  pour 
la  mort.  Mais  le  roi  est  trop  compatissant  pour  ad- 
mettre une  sentence  aussi  sévère.  «  Il  aimerait  mieux 
mourir  que  d'abandonner  la  voie  de  l'humanité.  » 

^  Journal  asiatique,  i"  semestre  1898,  p.  Sio*9i9. 


CINCA-MANAVIKA  SUNDARI.  891 

L'épouse  coupable  est  graciée  ;  mais  elle  s  empresse 
de  gagner  la  frontière  pour  se  soustraire  à  Tindigna- 
tien  publique  ^ 

Je  ne  comparerai  pas  minutieusement  ce  récit  avec 
le  Jâtaka  198;  personne  ne  niera,  je  pense,  que 
nous  ayons  ici  une  version  de  ce  Jàtaka.  Il  en  ré- 
sulte, pour  moi,  la  preuve  évidente  queHao-Cheou , 
Tépouse  du  Bodhisattva,  amante  du  boiteux,  est 
identique  à  Tépouse  du  prince  Paduma,  amante  du 
malfaiteur  mutilé,  et  que,  comme  celle-ci,  elle  n'est 
autre  que  la  future  Ginca-mânavikâ. 

J'ai  dit  que  je  considérais  le  terme  Hao-cheou 
«  belle  tête  » ,  comme  provenant  de  Tchen-tche  (tran- 
scription du  pâli  Cihca)  en  passant  par  une  forme  in- 
termédiaire Chen-cheou  (tête  excellente).  Je  maintiens 
cette  explication  sans  entrer  dans  de  nouveaux  déve- 
loppements. J  aurai  seulement  à  émettre  une  vue 
nouvelle  qui  me  parait  la  confirmer,  tout  en  la  modi- 
fiant quelque  peu,  quand  j'aurai  traité  la  seconde 
partie  de  mon  sujet  qui  m'en  fournit  les  éléments. 

II.  LES  CALOMNIES  D'AUTREFOIS. 

Il  va  de  soi  que  ni  les  Chinois  ni  les  Birmans  ne 
sont  les  inventeurs  des  explications  qu'ils  donnent 
do  la  calomnie  lancée  contre  le  Buddha  par  Ginca- 

*  Quelques  traits  de  cette  histoire  se  retrouvent  dans  un  des 
contes  cambodgiens  traduits  et  publiés  par  M.  Adhémard  Leclère 
(le  Prea-sang-sel  chey).  Voir  notamment  pages  1137-2^3  des  Contes 
et  légendes. 


292  MARS-AVRIL   1897. 

mânavikâ  ;  ils  les  ont  évidemment  puisées  dans  des 
textes  indiens.  Je  vais  donc  remonter  à  la  source  avec 
le  secours  de  M.  Ed.  MuUer  Hess,  qui  m'a  mis  sur 
la  voie  par  son  excellente  conununication  au  Congrès 
de  Genève  sur  TApadâna  pâli^  C'est  dans  le  dernier 
texte  du  xxxix*  chapitre  (vaggo)  de  ce  recueil  que  se 
trouvent  ces  données.  Le  Buddha  y  raconte  la  série 
des  méfaits  dont  il  s'est  rendu  coupable  dans  des 
existences  antérieures  fort  anciennes  et  signale  les 
conséquences  fâcheuses  qu'ils  ont  eues  pour  lui  dans 
sa  présente  existence ,  la  dernière  qu'il  subit. 

L'instruction  renfermée  dans  ce  chapitre  intitulé 
Pabbakammapilotika  (Etotre  (?)  des  actes  d'autrefois), 
mais  que  le  commentaire  désigne  par  le  nom  plus 
clair  de  Akasala  apadâna  (apadâna  du  vice),  comme 
me  l'apprend  M.  MuUer,  a  été  donnée,  d'après  le 
texte  lui-même ,  au  bord  du  lac  Anotatta  (skr.  Ana- 
vatapta)  appelé  en  tibétain  Ma-dros.  Or,  l'épisode  du 
lac  Ma-dros  se  trouve  dans  le  Kandjour  à  la  fin 
du  volume  II  et  au  commencement  du  volume  III  du 
Dul-va.  Les  sept  dernières  feuilles  du  premier  de  ces 
volumes  et  les  dix-neuf  premières  du  second  corres- 
pondent au  xxxix*  chapitre  de  l'Apadâna  pâli.  On  y 
trouve  deux  parties  :  l'une  en  prose ,  représentant  le 
commentaire,  c'est-à  dire  la  partie  narrative  de  ce 
commenlaire;  l'autre,  versifiée,  représentant  le  texte. 
Comme  à  l'ordinaire,  cette  partie  versifiée  n'est  pas 
la  traduction  du  pâli  ;  il  y  a  des  différences  notables 

^  Actes  du  X'  Congrès  des  Orientalistes,  session  de  Genève; 
2*  partie,  p.  167  et  169. 


CINCA-MAnAVIKÀ   SUNDARÎ.  293 

entre  l'un  et  Tautre;  mais  les  ressemblances  sont 
nombreuses,  et  des  stances,  des  padas  de  stances  sur- 
tout coïncident  comme  s'il  s'agissait  d  une  traduction 
en  règle  :  bref,  les  deux  textes  ont  évidemment  la 
même  origine.  Je  compte  faire  une  étude  complète 
de  la  version  tibétaine  rapprochée  du  texte  pâli  ;  mais 
je  me  borne  pour  aujourd'hui  à  ce  qui  concerne 
l'histoire  du  Cinca-mànavikâ ,  m'appuyant  à  la  fois 
sur  la  version  tibétaine ,  prose  et  vers ,  et  sur  le  texte 
pâli  de  l'Apadàna ,  d'après  le  ms.  très  défectueux  de 
la  Bibliothèque  nationale.  Quant  au  commentaire, 
la  Bibliothèque  ne  lé  possède  pas,  et  je  ne  puis  y  re- 
courir. 

Les  stances  tibétaines,  de  même  que  les  pâlies, 
commencent  par  trois  cas  de  calomnie  imputés  au 
futur  Buddha  qui  en  fut  puni  par  la  calomnie  de 
Ginca-mânavikâ  :  le  Dulva  intervertit  seulement 
l'ordre  des  deux  derniers. 

Le  récit  en  prose  du  premier  ouvre  le  volume  III 
du  Dulva,  celui  des  deux  autres  clôt  le  volume  II. 
Ainsi,  les  trois  épisodes  sont  groupés  ensemble  dans 
la  prose  comme  dans  les  vers;  seulement  le  caprice 
des  compilateurs  tibétains  a  réparti  le  récit  en  prose 
dans  deux  volumes  différents. 

Je  vais  passer  successivement  en  revue  ces  trois 
épisodes,  en  prenant  pour  guide  le  texte  pâli. 

1 .     MUNALI  ET  SuRABm. 

Munâli  nipunâpaham  porte  mon  ms.  pâli.  «  J'étais 
Munâli  habile  (homme)  )).M.  MuUerdit;  «  Un  joueur 


294  MARS^AVRIL  1897. 

nommé  Munâli  »  —  «  Je  calomniai  le  pratyekabud- 
dha  Surabhi;  par  la  matm^ation  de  cet  acte,  je  fas 
longtemps  dans  le  Niraya  ;  pendant  plusieurs  milUers 
d'années  j'éprouvai  des  sensations  douloureuses  et, 
pour  le  surplus  de  cet  acte,  dans  ma  dernière  exis- 
tence, j'essuyai  une  calomnie  à  cause  d'une  belle 
{sandarikâya  kâranâ).  »  Voilà  tout  ce  que  nous  ap- 
prennent les  vers  de  TÂpadàna;  ceux  duDolvanen 
disent  guère  plus. 

Le  coupable  y  est  appelé  Padmari^riia4ag  et  qua- 
lifié gyoïKan  •  débauché,  libertin  »^  Je  ne  puis 
trouver  le  lien  qui  réunit  le  pah  ManâU  au  tibétain 
Padma-i-rtsa-lag,  L'élément  nâli  peut  avoir  pour 
équivalent  Padma-i-rtsa;  mab  que  devienoent  alors 
la  syllabe  pâlie  ma  et  le  mot  tibétain  lag  «  maia  •  ? 
On  donne  à  rtsa-lag  le  sens  de  «  parent»  (skr.  ban- 
dhuka),  Padma-i  est  le  génitif  tibétain  du  sanscrit 
Padma.  Padma-i-rtsa-lag  serait  donc  féquivalent 
de  Padma-bandhaka  ;  est-il  la  traduction  de  IJunâli  ? 
Ou  est-ce  un  autre  nom?  Je  ne  sais.  Surabhi,  le 
pratyekabuddha  cadomnié,  est  appelé  en  tibétain 
Legs  smon  «  qui  a  de  bons  désirs  »  ;  la  concordance 
n'est  pas  douteuse;  le  rapport  du  sens  de  ces  deux 
noms  n'est  pas  frappant.  En  punition  de  ïoSumt 
faite  à  ce  saint  personnage,  le  calomniateur^  revenu 
au  monde  parmi  les  hommes  après  le  séjour  régle- 
mentaire dans  les  enfers,  fut  «  calomnié  par  les  Tîr- 

^  Schmidt  donne  le  sens  de  hetrài^erisch  «  trompeur,  i  et  Jâetchke 
Téquivalent  crafty,  ajoutant  :  perhaps  also  forniccAor^  sens  que  le 
récit  tibétain  justilie  parfiûtemciit. 


CINCA-MANAVIKA  SUNDARl.  295 

thikas  [AJa-stegs-rnams  kyis)  à  cause  d'une  belie 
[màzes-ma-i  p/ijir)  ».  Qui  est  cette  «belle»  mdzes  =^ 
sundarikâ  ?  Nous  voyons  bien  que  ce  doit  être  Cinca- 
mànavikâ;  mais  le  récit  tibétain  en  prose  nous  dit 
positivement  que  c'est  elle,  après  nous  avoir  fait 
connaître  de  quelle  façon  Padma-i-rtsa-lag  (Munâli) 
calomnia  Legs-smon  (Surabhi).  —  Voici  Thistoire^: 
Le  libertin  Padma-i-rtsa-lag  avait  des  relations 
avec  une  courtisane  appelée  Bzan-mo  (Bhadrâ?) 
quil  payait  en  objets  de  toilette;  mais  Bzan-mo  eut 
une  entrevue  avec  un  autre  galant  qui  lui  donna 
cinq  cents  pièces  de  monnaie.  Padma-i-rtsa-lag  le  sut 
et  lui  donna  rendez-vous  dans  le  parc.  Là,  il  lui  re- 
procha son  infidélité;  elle  avoua  ses  torts  et  de- 
manda pardon.  Mais  lui  sans  pitié  tira  son  glaive  et 
la  tua.  Aux  cris  de  la  suivante  de  Bzan-mo ,  on  ac- 
courut de  tous  côtés;  ie  meurtrier  efl'rayé  se  mêla 
à  la  foule  après  avoir  préalablement  jeté  son  arme 
ensanglantée  aux  pieds  du  pratyekabuddha  Legs- 
smon ,  qui  vaquait  dans  ce  parc  au  paisible  exercice 
du  Dhyâna.  Accusé  du  meurtre  commis,  cet  émi- 
nent  personnage  est,  malgré  ses  dénégations,  con- 
duit devant  le  roi  qui  le  condamne  à  mort  et  or- 
donne son  exécution  immédiate.  On  le  conduit  au 
lieu  du  supplice  avec  lappareil  accoutumé.  Padma- 
i-rtsa-lag,  le  voyant  passer,  est  pris  de  remords,  va 
trouver  le  roi,  lui  dit  toute  la  vérité  et  demande  que 
l'innocent  arrêté  et  condamné  injustement  soit  re- 

^  Csoma  la  signale  dans  son  analyse  du  Kandjour,  mais  en  une 
ligne ,  sans  donner  aucun  détail. 


296  MARS-AVRIL   1897. 

mis  en  liberté.  Padma-i-rtsa-lag  était  le  Bodhisattva: 
c  est  pour  avoir  fait  croire  à  la  culpabilité  d  un  in- 
nocent Pratyekabuddha  que,  après  son  temps  d'ex- 
piation dans  le  Naraka,  il  fut,  même  après  Tacqui- 
sition  de  la  Bodhi,  accusé  à  faux  par  la  fille  de 
brahmane  Rtsa-mi  [bram-ze-i  bu-mo  rtsa-mis).  La 
«  belle  »  est  donc  bien  la  fameuse  calomniatrice 
Cinca-mânavikâ ,  dont  nous  avons  ici  le  nom  tibé- 
tain Rtsa-mi  qui  est  fort  curieux. 

n^a  signifie  «  racine  »  (skr.  mûla)  et  aussi  «  herbe  » 
[trina)^.  Mi  ayant  le  sens  de  «homme»,  rtsa-mi 
correspond  aux  composés  sanscrits  mâla-purasa  et 
tnia-purusa.  Scbiefner,  rencontrant  dans  Târanâtha 
lexpression  tibétaine,  la  rend  par  Haapùnann 
«  chef  »2.  Il  est  évident  que  cette  traduction  ne  peut 
trouver  place  ici;  reste  donc  tnia-pnrasa  qui  rend 
un  des  setis  de  Cancâ  «  homme  de  paille  >• ,  le  mon 
of  straw  du  Dictionnaire  de  Wilson.  Rtsa-mi  est 
donc  la  traduction  exacte  de  Cancâ,  et  c'est  bien  ce 
terme  qui  désigne  en  sanscrit  la  calomniatrice  du 
Buddha.  Les  doutes  que  j'avais  émis^  au  sujet  de  la 
leçon  (unique)  du  Kalpa-dranm-avadâna  sont  dis- 
sipés. La  calomniatrice  s  appelle  Cancâ  au  Nord  et 
Cinca  au  Midi  ;  et  c'est  bien  d'elle  qu'il  est  question 

I  Dans  le  premier  sens,  il  s'écrit  ^  rtsva,  et  dans  ie  second,  il 
est  accompagné  du  suffixe  ^  va;  mais  la  lettre  souscrite  et  la  lettre 

ajoutée  sont  souvent  omises. 

^  Texte  p.  191,  1.  3;  traduction  p.  282,  1.  4.  —  Roth  et  Bôtb- 
iiuk  traduisent  par  Stanimhalter  le  sanscrit  mâlapurufa, 

^  Journal  cmatiqne ,  i"  sem.  1895,  p.  217-218. 


CINCA-MANAVIKA   SUNDARÎ,  297 

dans  le  premier  épisode  de  «  TApadâna  du  vice», 
où  elle  n'est  désignée  que  par  Tépilhète  ou  le  sur- 
nom de  Sundarikâ. 

Je  passe  maintenant  au  second  épisode  que  le 
Dulva  met  le  troisième. 

2.  Nanda  et  Sabbâbhibhû. 

C'est  l'histoire  qu'Abel  Rémusat  a  extraite  et  tra- 
duite du  San-tsang-fa-sou/^.  La  future  Cincâ-mâna- 
vikâ  y  joue  un  rôle,  ce  qui  ne  se  présente  dans  au- 
cune des  deux  autres.  Le  Dulva,  qui  met  cet  épisode 
à  la  fin  dans  ses  stances,  le  place  en  tête  dans  sa 
prose,  et  c'est  par  lui  que  j'aurais  commencé  si  je 
ne  m'étais  astreint,  peut-être  à  tort,  à  suivre  l'ordre 
du  texte  pâli.  Outre  la  version  chinoise ,  dont  il  vient 
d'être  question ,  et  la  version  tibétaine  que  nous  allons 
faire  connaître,  le  Mahâvastu  nous  on  offre  une  ver- 
sion sanscrite  dont  M.  Senart  a  donné  le  texte  dans 
son  édition  de  cet  ouvrage  et  une  analyse  dans  l'In- 
troduction ^  Nous  avons  donc  trois  récits  à  étudier 
simultanément,  outre  nos  stances  pâlies  et  tibétaines. 

«  Il  y  avait,  dit  l'Apadâna,  un  auditeur  dubuddha 
Sabbâbhibhû  appelé  Nanda  ;  pour  favoir  calomnié 
je  séjournai  longtemps  dans  le  Niraya,  dix  mille 
années;  et,  après  ce  long  séjour,  quand  je  revins  à 
rhumanité,  je  subis  une  forte  calomnie  pour  le  sur- 
plus de  cet  acte.  Ginca-mânavikâ  m'accusa  fausse- 

'  Foe-konê-kl y  p.  i83-i84. 
-  Maliâvastii ,  vol.  i,  p.  23-2^. 

IX.  20 


iiii-!iiiir.uiK  »4Tiu\ii.e. 


298  MARS-AVRIL    1897. 

ment  en  présence  de  la  foule.  »  Le  tibétain  suit  ce 
texte  de  très  près;  il  traduit  très  exactement  le  nom 
de  Sabbâbhibhû  par  T/ia7n5-ca(^-zi/jf7io?i  (surmontant 
tout)  ^;  mais,  pour  Cinca-mânavikâ ,  il  dit  Bram-ze 
rtsa-mi  «  le  Brahmane  Rtsa-mi  ».  Si  la  suppression 
du  mot  «  fille  »  est  exigée  par  le  mètre,  cette  licence 
poétique  est  d'un  laconisme  outré;  et,  cependant, 
on  ne  peut  pas  supposer  une  erreur  chez  le  rédac- 
teur de  ce  texte.  Pour  le  nom  de  1  auditeur  csdomnié 
le  tibétain  donne  gnas-'djog-ba,  littéralement  «  le  fds 
ou  garçon  qui  prépare  la  place  ».  Le  dictionnaire 
tibétain -sanscrit*^  me  donnant  pour  gnas-'djog  les 
sens  de  Vâsâna  et  Vâsistha,  je  m'empare  de  ce  der- 
nier terme  bien  connu  et  si  fréquent.  Comme  la 
version  chinoise  donne  celui  de  fVou-ching  «  sans 
victoire»,  nous  avons  pour  ce  personnage  trois 
noms  entièrement  différents  Nanda ,  Vâsistha  et  Wou- 
ching.  Cependant  il  est  à  noter  que  le  confrère  et 
le  calomniateur  de  Nanda  est  appelé  Tcliang-houan 
«  toujours] oyeux  » ,  ce  qui  semble  être  une  traduction 
altérée,  amplifiée  du  nom  même  de  Nanda;  de  sorte 
que  Ton  peut  se  demander  si  la  version  chinoise 
n'aurait  pas  interverti  les  noms. 

Les  stances  tibétaines  comme  les  pâlies  ne  donnent 
pas  le  nom  du  calomniateur  qui  est,  selon  le  chinois 
Tchang-hoaan;   la  prose  tibétaine   l'appelle  Ba-ra- 

^  Le  chinois  est  tsin^ching  ctrès  victorieux*. 

■^  N°  2  du  fonds  tibétain  de  la  Bibiioth.  nat. ,  copie,  exécutée  par 
Ed.  Foucaux ,  du  n°  586  du  Département  asiatique  de  Saint-Péters- 
bourg. 


CINCA-MANAVIKA  SUNDARÎ.  299 

dva-dza  ou  Bharadvaja,  nom  bien  connu,  aussi  cé- 
lèbre que  celui  de  Vâsistha;  le  Mahâvastu  le  dé- 
nomme Abhiya  ;  ici  encore ,  nous  avons  trois  noms 
différents.  Abhiya,  qui  pourrait  signifier  «  non  redou- 
table M  (si  on  récrit  Abhiya),  se  rapproche  du  chinois 
fVou-ching  par  la  négation  qui  leur  est  commune 
[a  sanscrit,  woa  chinois),  mais  le  rapport  s'arrête  là; 
du  reste ,  il  est  difficile  de  faire  une  comparaison  si 
1  on  n*a  pu  restituer  le  mot  chinois  en  sanscrit  ^ 

Malgré  la  différence  des  noms,  le  Mahâvastu  et  le 
San-tsang-fa-sou  sont  daccord.  Dans  lun  comme 
dans  l'autre,  Abhiya  (chinois,  Tchang-hoaan)  lance 
contre  son  confrère  une  brutale  accusation  d'adul- 
tère avec  la  femme  d'un  marchand.  La  version  chi- 
noise appelle  cette  femme  Chenkouan  «bonne  trom- 
peuse», et  son  mari  Tai-ai  «grand  amour».  Le 
Mahâvastu  se  borne  à  désigner  la  femme  comme  la 
fille  du  marchand  Uttiya,  sans  donner  son  nom  ni 
celui  de  son  mari.  Notons  que  le  nom  de  Chen-houan 
ne  s'adapte  nullement  au  rôle  joué  par  la  fille  d'Ut- 
tiya  :  elle  ne  trompe  personne;  elle  est  au  contraire 
victime  des  artifices  d'un  fourbe  qui  fait  passer  pour 
«(  faveurs  »  les  honneurs  quelle  rendait  à  un  saint 
personnage  dont  il  était  jaloux. 

Tout  autre  est  la  version  tibétaine.  Un  marchand 
anonyme  témoigne  son  respect  à  Vâsistha  (=  Nanda  ) , 
le  comble  d'honneurs ,  lui  donne  une  paire  de  robes; 

^  J'ai  proposé  vîta-jaja  [Journal  dsiatique,  i*'  sem.  1896,  p.  207), 
mais  mes  restitutions  ont  été  trop  malheureuses  pour  que  je  les 
maintienne. 

20. 


300  MAHS-AVRIL    1897. 

les  dons  de  vêtements  jouent  toujours  un  grand  rôle 
dans  ces  histoires  bouddhiques.  La  jalousie  de  Bha- 
radvaja  (Abhiya)  est  portée  à  son  comble;  il  ne 
pense  plus  qu'à  trouver  le  moyen  de  perdre  son  con- 
frère. Vâsistha  qui  s'en  aperçoit  essaie  de  lapaiser 
et  lui  fait  don  des  robes;  mais  cela  ne  calme  pas  le 
ressentiment  du  jaloux. 

Ce  n'est  pas  la  privation  des  robes  qui  la  exas- 
péré ,  c  est  la  préférence  accordée  à  son  confrère.  Une 
servante  du  marchand  étant  venue  faire  sa  cellule , 
il  lui  donne  les  robes  en  lui  recommandant  de  s  en 
affubler  quand  elle  fera  la  chambre  de  son  maître, 
s'il  lui  demande  d'où  vient  ce  vêtement ,  de  répondre 
que  Vâsistha  le  lui  a  donné ,  et  s'il  s'informe  du  motif 
de  ce  don ,  de  dire  :  «  Pourquoi  donc  les  hommes 
font-ils  des  présents  aux  femmes?  »  La  servante  exé- 
cuta de  point  en  point  le  plan  si  parfaitement  conçu, 
et  Vâsistha  perdit  la  confiance  du  marchand. 

Cette  version  n'est -elle  pas  bien  préférable  à 
l'autre,  bien  plus  vraie ,  dirai-je?  Ici  point  de  scandale, 
pas  d'accusation  d'adultère,  pas  même  d'accusation 
directe.  On  laisse  deviner  le  mal  qui  n'existe  pas, 
mais  auquel  on  veut  faire  croire.  Et  c'est  par  le  con- 
cours d'une  subalterne  que  la  calomnie  fait  son  che- 
min sans  bruit.  Cela  n'est-il  pas  bien  dans  le  carac- 
tère du  personnage  qui  a  ourdi  cette  trame?  Et 
comme  le  caractère  de  la  calomniatrice  se  soutient 
toujours  égal  à  lui-même!  Elle  est  exactement  au 
temps  de  Sarvâbhibhû  ce  qu  elle  sera  au  temps  de 
Çâkyamuni;  elle  se  prête  à  ce  qu'on  lui  demande 


CINCA-MÂNAVIKA  SUNDARÎ.  301 

avec  une  facilité,  une  complaisance  sans  bornes; 
elle  suit  les  instructions  de  Bharadvaja  (le  futur  Çâ- 
kyamuni)  pour  perdre  le  rival  dont  il  est  jaloux, 
comme  elle  suivra  un  jour  celles  des  Tîrthikas  pour 
perdre  Çâkyamuni  quils  jalousent.  Le  nom  de 
«  bonne  trompeuse  » ,  donné  à  cette  femme  par  le  récit 
chinois  qui  ne  le  justifie  nullement,  lui  convient  au 
contraire  parfaitement  dans  le  récit  tibétain.  Il  serait 
peut-être  téméraire  d  arguer  de  ce  fait  pour  pré- 
tendre que  le  récit  chinois,  identique  pour  le  fond 
au  récit  sanscrit  du  Mahâvastu ,  est  une  déviation  du 
récit  original.  Tout  cependant  me  paraît  favoriser 
cette  conclusion,  et  je  regarde  la  version  tibétaine 
comme  la  plus  vraie,  la  primitive. 

Je  n  y  trouverais  donc  rien  à  redire  si  elle  ne  don- 
nait, pour  le  nom  du  Buddha  de  ce  teriips-là,  au  lieu 
de  Sarvâbhibhû  sur  lequel  tous  les  autres  textes  sont 
d'accord ,  le  nom  inattendu  et  inadmissible  de  Rnam- 
par-gzigs  (  Vipaçyî).  Vipaçyî ,  le  sixième  Buddha  avant 
Çâkyamuni,  le  dix-neuvième  de  la  liste  du  Buddha- 
vamso  qui  commence  par  Dîpankara,  ne  peut,  non 
plus  qu  aucun  de  cette  liste ,  figurer  dans  un  épisode 
du  genre  que  celui  qui  nous  occupe.  Car  c'est  Dî- 
pankara qui  a  prédit  à  Sumedha  qu'il  deviendrait  le 
Buddha  Gotama  ou  Çâkyamuni,  lui  conférant  ainsi 
la  qualité  de  Bodhisattva.  Or  il  ne  se  peut  que  le 
Bodhisattva ,  bien  qu'appelé  à  passer  encore  par  une 
longue  série  d'existences ,  commette  des  actes  qui  le 
fassent  aller  en  enfer.  Des  actes  de  celte  nature 
doivent  être  bien  antérieurs  à  l'acquisition  du  titre 


302  MARS-AVRIL   1897. 

de  Bodhisattva  et  le  nom  de  Vipaçyî  est  ici  absolu- 
ment déplacé.  La  prédiction  de  la  Bodhi  que  le  Ma- 
hàvastu  attribue  à  Sarvâbhibhû  n'est  guère  plus 
admissible  que  le  nom  de  Vipaçyî.  Outre  qu  elle  con- 
tredit la  tradition  reçue  et  hautement  afiBrmée  qtii 
fait  faire  cette  prédiction  par  Dîpankara,  elle  la  rap- 
proche trop  dun  acte  punissable.  On  ne  s'explique 
pas  que  le  Bodhisattva  aille  passer  dix  mille  années 
dans  l'enfer,  au  moment  où  il  vient  de  recevoir  l'as- 
surance qu'il  sera  Buddha. 

Avant  de  quitter  ce  chapitre,  je  note  une  autre 
bizarrerie  dans  le  récit  tibétain  en  prose.  Tandis  que 
dans  les  stances  relatives  aux  autres  épisodes,  le 
Buddha,  parlant  de  Ginca-mânavikâ ,  la  désigne  par 
le  qualificatif  sandarikâ  (tib.  mdzes-ma),  mais  dans 
la  stance  relative  à  celui-ci,  par  son  nom,  le  récit 
tibétain  fait  le  contraire  ;  il  emploie  ici  l'expression 
Kttn'tU'rgya'-mo  mizes-ma,  qui  correspond  au  pâli  pa- 
ribbâjikà  sandarikâ  «  une  belle  ascète  ».  Ainsi,  elle  est 
appelée  dans  le  récit  «  la  belle  parivrajikâ  »  et  dans 
les  vers  qui  lui  correspondent  «  le  brahmane  Canca  ». 
Ces  incohérences  ne  causent  aucune  obscurité ,  mais 
elles  sont  bien  extraordinaires. 

J'arrive  maintenant  au  troisième  épisode  qui  est 
le  second  dans  le  tibétain ,  tant  prose  que  vers. 

3.   Le  brahmane  calomniateur. 

Ici,  nous  n'avons  qu'un  nom  propre,  si  même 
nous  en  avons  un.  L'histoire  est  très  claire  dans  le 
texte  et  peut  se  passer  de  commentaire.  Aussi  le  Cdm- 


CINCA-MÂNAVIKA  SUNDARÎ.  303 

mentaire,  je  veux  dire  la  prose  du  Dulva,  n'y  ajoute* 
t-il  pas  grand'chose. 

Le  Bodhisattva  était  alors  un  brahmane  dont  on 
ne  donne  pas  le  nom,  mais  instruit  {satavâ,  tib» 
nan-thos-pa) ,  très  honoré,  connaissant  les  mantras, 
«  la  parole  sainte  »  [gsan  tsig),  dit  le  Dulva,  qu'il  en- 
seignait à  cinq  cents  disciples.  Un  jour  qu'il  leur  fai- 
sait la  leçon  dans  un  grand  hois  [mahâvane ^  tib.  ts'cd)^ 
il  rencontra  un  personnage  que  TApadâna  pâli  dé- 
signe ainsi  :  Tathâgato  isi  bhimo  pancabhinfio  mahid- 
clhiko  «un  ïathagâta,  rsi,  terrible,  doué  des  cinq 
connaissances  supérieures  et  de  la  grande  puissance 
surnaturelle  ».  L'expression  Tathâgato  isi  est  singu- 
lière. S  agit-il  d'un  Tathâgata,  c'est-à-dire  d'un  Bud- 
dha,  ou  d'un  Rsi?  Ces  deux  qualifications  peuvent- 
elles  s'appliquer  à  une  même  personne?  Elles  sem* 
blent  s'exclure.  Le  personnage  étant  sans  aucun  doute 
un  rsi,  le  terme  tathâgata  est  superflu  et  même  fau- 
tif. Et  quelle  est  la  valeur  de  bhima?  Est-ce  un  qua- 
lificatif? Est-ce  un  nom  propre?  M.  Muller  dit  «lé 
rsi  Bhîma  »;  il  a  peut-être  raison.  J'ignore  si  le  com- 
mentaire pâli  est  pour  lui*  La  version  tibétaine,  qui 
est  mon  seul  guide,  traduit  les  mots  isi,  pahca- 
bhinno,  mahiddhiko  et  ajoute  byin-cheUy  «comblé  de 
dons  ou  de  bénédictions  »,  mais  ne  fournit  ni  l'équi- 
valent de  Tathâgato  ni  celui  de  Bhimo, 

A  la  vue  de  cet  é minent  personnage,  le  docteur 
brahmane,  égaré  par  la  jalousie,  s'écria  :  «C'est  un 
voluptueux  que  ce  rsilw^  Et  les  disciples,  accueil- 

'    Kâniabhogt  ayant  isi;  tib.  Dran-sron  'di-ni'dod-spyoïî. 


304  MARS-AVRIL   1897. 

lant  ce  cri  avec  empressement,  allèrent  J(i  répéter  de 
porte  en  porte.  En  punition  de  ce  crime,  après  un 
séjour  prolongé  dans  les  enfers,  le  brahmane  es- 
suya ,  en  présence  de  cinq  cents  bhixus ,  une  calomnie 
par  le  fait  d*une  «  belle  »  :  Sandarikâya  kâranâ ,  tib.  : 
mdzeS'Tna  kho-nai  r^yu-las-ni.  Le.  tibétain  kho-na  in- 
dique qu  il  s  agit  de  la  «  même  belle  »  que  précédem- 
ment ,  et ,  bien  que  le  pâli  ne  donne  pas  cette  nuance , 
il  est  bien  certain  qu'il  s'agit  toujours  de  la  même 
sundarikâ.  Seulement  les  «  cinq  cents  bhixus  »  sem- 
blent indiquer  un  épisode  différent  de  celui  où  il 
s  agit  d'«  une  grande  foule  ». 

Le  récit  en  prose,  je  l'ai  déjà  dit,  ajoute  peu  à 
ces  données.  Il  ne  contient  aucun  nom  propre,  si 
ce  nest  celui  de  Benarès,  lieu  de  la  scène;  il  n'in- 
siste pas  sur  les  perfections  du  rsi ,  qu'il  déclare  sim- 
plement doué  des  cinq  connaissances  supérieures.  Par 
contre,  il  s'étend  sur  la  popularité  que  ce  nouveau 
venu  acquit  promptement,  sur  les  hommages  qu'on 
lui  rendit  et  qui  diminuaient  d'autant  ceux  qu'obte- 
nait le  brahmane;  d'où  la  jalousie  de  celui-ci.  Il  dit 
à  ses  disciples  :  «  Ce  n'est  pas  un  rsi,  c'est  un  viveur.  » 
Les  disciples  s'empressèrent  de  le  crier  dans  les  rues 
et  les  carrefours  de  la  ville,  tellement  qu'on  cessa 
d'honorer  le  rsi,  et  il  fut  obligé  de  quitter  la  ville. 

Je  crois  reconnaître  ce  troisième  épisode  dans  le 
récit  fort  court  par  lequel  le  Tathâgata-udana  bir- 
man explique  la  calomnie  de  Ginca-mânavikâ^  :  le 

■  '  La  vie  ou  la  légende  de  Gotama ,  etc. ,  par  Bigandet ,  chap.  x. 


CINCA-MÂNAVIKA  SUNDARÎ.  305 

reproche  d'hypocrisie  adressé,  d  après  cette  version, 
par  un  homme  ivre  et  grossier  à  un  Pratyekabuddha, 
coïncide  bien  avec  l'accusation  que  ie  Brahmane  de 
nos  textes  pâlis  et  tibétains  lance  au  rsi;  car  dire 
qnun  rsi  ou  un  homme  qui  se  donne  pour  tel  est 
un  homme  de  plaisir,  c'est  en  réalité  le  traiter  d'hy- 
pocrite. Il  est  vrai  que  Imsulteur  est  présenté  dans 
la  version  birmane  comme  un  homme  bas  et  brutal, 
tandis  que  c'est ,  dans  les  autres  versions ,  un  homme 
cultivé  et  un  esprit  supérieur,  que  l'insulté  est  un 
Pratyekabuddha  dans  le  premier  cas,  un  rsi  dans  le 
second;  mais  les  différences  que  nous  trouvons  en 
général  dans  ces  récits  nous  autorisent  à  ne  nous 
attacher  qu  a  la  circonstance  principale  qui  est  ici  le 
reproche  d'hypocrisie.  Je  pense  donc  que  la  version 
birmane  n'est  qu'une  variante  de  notre  troisième 
épisode. 

4.  Conclusion. 

En  résumé ,  nos  textes  nous  montrent  le  Buddha 
dans  trois  existences  diverses,  calomniant,  poussé 
par  la  jalousie,  un  Bhixu,  un  Rsi,  un  Pratyeka- 
buddha. Cinca-mânavikà  les  venge  tous  les  trois, 
ou ,  pour  être  plus  exact ,  punit  la  calomnie  dont  ils 
ont  été  victimes ,  en  calomniant ,  au  dernier  moment , 
le  calomniateur.  Mais  ici  les  textes  se  divisent.  Cinca- 
mânavikâ,  qui  a  été  mêlée  à  la  calomnie  dont  le 
Bhixu  fut  victime ,  a ,  d'après  les  versions  chinoise 
et  sanscrite,  souffert  de  cette  calomnie,  de  sorte  que, 
en  calomniant  à  son  tour,  elle  ne  fait  qu'exercer  des 


306  MARS-AVRIL   1897. 

• 

représailles.  D'après  la  version  tibétaine,  au  con- 
traire, elle  a  été  complice  de  la  calomnie  ourdie 
contre  le  Bhixu  et  ne  fait  que  continuer  son  rôle  en 
calomniant  ultérieurement  lauteur  de  la  calomnie 
dautrefois. 

Si,  maintenant,  nous  envisageons  tous  les  textes 
dans  leur  ensemble,  nous  trouvons  que  cette  femme 
est  dépeinte  sous  trois  types  différents. 

Le  Mahâvastu  et  le  San-sang-fa-sou  en  font  une 
femme  irréprochable,  victime  de  la  calomnie,  qui 
ne  devient  calomniatrice  que  pour  punir  le  cadom- 
niateur  (et  il  faut  avouer  qu'il  est  dur  de  tomber 
dans  lenfer  pour  avoir  joué  ce  rôle  de  justicier).  Le 
Jâtaka  pâli  en  fait  une  femme  impudique  et  hai- 
neuse, ennemie  du  futur  Buddha.  Elle  n'est  dans  le 
Kadjour  qu'une  calomniatrice  pure  et  simple,  mais 
calomniatrice  par  une  sorte  d'inconscience,  n'in- 
ventant pas  la  calomnie ,  la  pratiquant  seulement  et 
servant  d'instrument  à  des  gens  d'un  esprit  et  d'im 
caractère  plus  fort  qui  la  conçoivent,  l'inventent, 
l'imposent  et  doivent  seuls  en  profiter. 

Nous  avons  noté  que  Ginca-mânavikâ,  désignée 
par  son  nom  dans  l'épisode  où  elle  joue  un  rôle, 
n'est  désignée  dans  les  deux  autres  que  par  le  qusdi- 
ficatif  sandarikâ  (tib.  màzes-ma)  «  la  belle  ».  Ce  qua- 
lificatif semble  être  devenu  un  surnom  ;  de  sorte  que, 
lorsqu'il  est  question  du  Buddha  et  qu'on  parie  de 
Sandarikâ,  il  faut  entendre  Cinca-mânavikâ,  Ce  sur- 
nom doit  exister  en  chinois;  et  je  crois  que  c'est 
précisément  Hao-cheoa,  expression  dans  laquelle  il 


CINCA-MANAVIKA  SUNDARÎ.  307 

faudrait  voir  la  traduction  du  pâli  Sundarikâ  et  du 
tibétain  Mdzes-ma.  Je  ne  retire  pas  pour  cela  Texpli- 
cation  que  j'ai  donnée  de  la  formation  de  ce  nom; 
j'entends  seulement  que  la  dérivation  supposée,  au 
lieu  de  se  faire  par  une  sorte  d'altération  spontanée 
et  quasi-involontaire ,  aurait  été  faite  à  dessein  et  de 
propos  délibéré. 

Mais  ce  terme  sandarikâ  est-  il  incontestablement 
un  qualificatif  devenu  nom  propre  et  applicable  à 
la  seule  Cincamanavikâ?  J'ai  à  produire  maintenant 
des  textes  qui  sont  de  nature  h  éveiller  au  moins  un 
doute  sur  ce  point. 

III.  DOUBLE  VERSION  SUR  CINCA-MÂNAVIKÂ. 

Le  n°  320  du  fonds  pâli  de  la  Bibliothèque  natio- 
nale est  un  manuscrit  de  provenance  siamoise,  formé 
de  huit  fascicules  qui  n'ont  point  de  titre  commun, 
mais  dont  chacun  a  son  intitulé  spécial  et  renferme 
an  extrait  de  quelqu'un  des  grands  recueils  canoni- 
ques ou  non  canoniques,  texte  ou  commentaire^. 

Le  cinquième  qui  compte  huit  feuilles  [jci-jai)  a 
pour  titre  :  Cincamanavikâ  sandhari  (sic)  paribhâjikâ 
(sic)  suttam  et  renferme  deux  récits  distincts  qui  se 
suivent  bout  à  bout  sans  aucun  signe  de  séparation, 
et  dont  chacun  conclut,  suivant  l'usage,  par  une 
gâthâ  mise  dans  la  bouche  du  Buddha.  La  gâthâ  du 
premier  reproduit  le  vers  i  76,  et  ceile  du  second, 

^  Le  n"  32  1  est  une  copie  du  même  recueil;  mais  il  est  incom- 
plet, et  la  partie  qui  nous  occupe  ne  s'y  trouve  pas. 


308  MARS-AVRIL   1897. 

le  vers  3 06  du  Dhammapada;  or  les  deux  récits  re- 
produisent respectivement  les  commentaires  de  ces 
deux  vers.  Le  premier  intitulé,  dans  le  Dhamma- 
pada, Cincamânavikâya  vatthum  est  une  version  du 
Jâtaka  672  (auquel  il  renvoie  du  reste) ;  FausbôlUa 
donné  dans  son  édition  (p.  338-342);  le  second  in- 
titulé Sandariparibbâjikâ  vatthu  n'est  point  reproduit 
par  FausbôU  qui  se  borne  à  une  simple  indication 
et  à  quelques  remarques  sur  la.stance  (p.  396)  ^  Je 
ne  crois  pas  pouvoir  mieux  finir  cette  étude  sur  la 
calomniatrice  du  Buddha  qu  en  donnant  la  traduc- 
tion de  ces  deux  récits  ^. 

I. 

Cincâ  ^  a  beau  se  faire  un  rouleau  en  bois ,  comme  si  elle 
était  enceinte ,  prince  de  Munis ,  par  le  calme  de  Ion  esprit 
bien  réglé ,  tu  triomphes  de  sa  calomnie  proférée  au  milieu 
de  la  foule.  Que  cet  éclatant  succès  t*assure  les  bénédictions 
de  la  victoire  *  ! 

Histoire  de  Cincamânavikâ. 

La  vérité,  etc.,  tel  est  l'enseignement  de  la  loi  que  le 
maître  résidant  à  Jetavana  prononça  au  sujet  de  Cincamâna- 
vikâ. 

^  Dans  les  Buddhaghosa*s  parables  du  capitaine  Rogers,  il  y  a 
seulement  une  ligne  et  demie  sur  notre  héroïne  (p.  i58). 

^  J'ai,  pour  faire  cette  traduction,  le  ms.  pâli  n**  330  (plein  de 
fautes  et  de  lacunes  ] ,  et  le  texte  donné  par  FaushôU  qui  n*avait  pas 
lui-même  un  hon  manuscrit.  Le  chapitre  xni  du  Dhammapada,  où 
se  trouve  ce  récit ,  manque  à  la  Bibliothèque  nationde ,  qui  n*a  de 
cet  ouvrage  que  des  fragments.  —  Je  supprime  les  observations  ol 
remarques  qui  nécessiteraient  trop  de  notes. 

•'*  C'est  la  seule  fois  que  je  trouve  ce  nom  donné  sous  cette  forme. 

*  Phrase  initiale  propre  au  n"  3?o  du  Fonds  pâli. 


CINCA-MÂNAVIKA  SUNDARÎ.  309 

Celui  qui  a  les  dix  forces  avait  depuis  peu  obtenu  la  Bo- 
dhi ,  les  auditeurs  se  multipliaient ,  les  dieux  et  les  hommes 
descendaient  en  foule  innombrable  sur  la  terre  de  l'Arya; 
dès  le  début,  à  la  première  manifestation  des  qualités  du 
maître ,  de  grands  honneurs  lui  furent  rendus.  Les  Tîrthikas , 
semblables  aux  étoiles  (?)  au  lever  du  soleil,  perdirent  tous 
ceux  qu'on  leur  accordait. 

Se  tenant  dans  la  rue ,  ils  disaient  :  «  Est-ce  que  le  Çra  • 
mana  Gautama  est  buddha  ?  C'est  nous  qui  somme  buddlias. 
Est-ce  à  lui  que  le  grand  fruit  a  été  donné?  C'est  à  nous 
que  le  grand  fruit  est  donné;  c'est  à  nous  qu'il  faut  donner; 
faites  (ce  que  vous  devez).  »  —  Ces  appels  au  public  ne  leur 
rapportant  aucun  hommage,  ils  tinrent  une  réunion  secrète 
pour  délibérer  :  par  quel  moyen,  en  décriant  le  Çramana 
Gautama ,  mettrons-nous  fin  aux  honneurs  qu'il  reçoit  ? 

11  y  avait  alors  à  Çrâvastî  une  paribbajikâ  appelée  Cinca- 
mânavikâ,  d'une  très  grande  beauté,  florissante,  véritable 
apsarà  des  dieux,  dont  le  corps  émettait  des  rayons.  Un  (de 
ces)  furieux  dit  :  «  C'est  à  l'aide  de  Cincamânavikâ  que  nous 
perdrons  de  réputation  le  Çramana  Gautama  et  que  nous 
mettrons  fin  aux  honneurs  qu'il  reçoit.  —  C'est  le  moyen , 
répondirent-ils.  »  Quand  elle  vint  au  jardin  du  Tîrthikas ,  et 
(ju'elle  les  salua ,  ils  ne  lui  parlèrent  pas.  «  Quel  tort  ai-je  donc 
eu?  (se)  dit-elle  :  voilà  trois  fois  que  je  salue  ces  messiem's.  » 
—  «  Messieurs ,  dit-elle,  quel  tort  ai-je  eu  que  vous  ne  me  par- 
liez pas  ?  —  Sœur,  tu  ne  connais  donc  pas  le  Çramana  Gau- 
tama qui  circule  en  nous  nuisant  et  mettant  fin  aux  honneurs 
que  nous  recevions  ?  —  Je  ne  le  connais  pas  ;  Messieurs , 
que  faut-il  que  je  fasse  à  son  égard?  —  Sœur,  si  tu  désires 
notre  bien ,  emploie-toi  à  décrier  le  Çramana  Gautama  et  à 
ruiner  les  honneurs  qu'on  lui  rend.  —  Bien ,  Messieurs  !  ré- 
pondit-elle; je  m'en  charge;  n'ayez  point  de  souci.  »  Et  dtte 
les  quitta. 

Dès  lors ,  avec  l'art  de  la  magie  féminine ,  à  l'heure  où  les 
habitants  de  Çrâvastî  revenaient  de  Jetavana ,  après  avoir  en- 
tendu la  prédication  de  la  loi ,  elle  allait  en  vêtement  de  cou- 


310  MARS-AVRIL   1897. 

leur  de  cochenille,  les  mains  pleines  de  parfums,  guir- 
landes ,  etc.  y  dans  la  direction  de  Jetavana  «  Où  vas-tu  ?  lui 
demandait-on.  —  Que  vous  importe  ou  je  vais  ?  »  répondait- 
dJe.  Après  avoir  demeuré  dans  un  jardin  voisin  de  Jetavana , 
au  matin ,  à  l'heure  où  les  Upâsakas  sortaient  de  la  ville  pour 
aller  saluer  Bhagavat,  elle  rentrait  en  ville,  comme  si  die 
avait  demeuré  à  Jetavana  ;  et ,  quand  on  lui  demandait  :  «  Où 
as-tu  demeuré  ?  —  Que  vous  importe  où  j'ai  demeuré  ?  »  ré- 
pondait-elle. 

Au  hout  d'un  mois  et  demi ,  aux  questions  qu'on  lui  fai- 
sait, elle  répondait  :  «J'ai  partagé  la  chambre  parfumée  du 
Çramana  Gautama  »;  et  le  vulgaire  inquiet  se  disait  :  «  Est-ce 
vrai  ou  non  P  »  —  Après  trois  mois ,  grossissant  son  ventre  par 
un  paquet  de  linge  qui  lui  donnait  l'apparence  d'une  fenune 
enceinte,  et  arrangeant  sa  robe  rouge  par -dessus,  elle 
trompait  les  simples  et  les  aveugles  (d'esprit)  en  disant  :  «Je 
suis  grosse  (des  œuvres)  du  Çramana  G autama.  » — Au  bout 
de  huit  et  neuf  mois ,  elle  attacha  à  son  ventre  un  rouleau  de 
bois,  arrangea  sa  robe  par-dessus,  se  fit  donner  des  coups 
de  mâchoire  de  bœuf  sur  les  pieds ,  les  mains ,  le  dos ,  et , 
couverte  de  contusions,  paraissant  épuisée,  un  soir  que  le 
Tathâgata ,  assis  sur  le  trône  orné  de  la  loi ,  enseignait  la  loi , 
elle  arriva  dans  l'assemblée  de  la  Loi ,  et ,  se  tenant  devant 
le  Tathâgata  :  «Grand  Çramana,  dit-elle,  tu  as  enseigné  la 
loi  à  la  foule,  ta  voix  est  douce,  le  rempart  de  tes  dents  est 
magnifique;  et  moi,  enceinte  par  ton  fait,  je  suis  arrivée  à 
terme.  Mais  toi,  tu  ne  t'inquiètes  pas  d'un  lieu  pour  mes 
couches  ;  tu  ne  me  prépares  pas  le  beurre ,  l'huHe ,  etc.  ;  tu 
ne  dis  pas  à  l'un  de  tes  serviteurs ,  au  roi  de  Kosala  ou  à 
Anâthapindada ,  ou  à  Visâkbâ  la  grande  Upâsikâ  :  «  Fais  le  né- 
«  cessaire  pour  cette  Cincamânavikâ.  »  Tu  sais  bien  te  livrer  au 
plaisir,  mais  tu  ne  sais  pas  protéger  le  finiit  (de  tes  amoom).  » 
C'est  en  ces  termes  qu'elle  insulta  le  Tathâgata,  comme  si  elle 
s'efforçait  de  souiller  d'excréments  le  disque  de  la  lune. 

Le  Tatliâgata ,  interrompant  sa  prédication,  dit  de  sa  voix 
de  lion  :  «Ma  sœur,  nous  savons  bien,  moi  et  toi,  la  vérité 


GINCA-MANAVIKA  SUNDARÎ.  311 

ou  la  fausseté  de  ce  que  tu  as  dit.  —  Oui  grand  Çramann, 
répondit-elle,  cela  s'est  produit  en  parfaite  connaissance  de 
toi  et  de  moi.  » 

A  ce  moment ,  le  siège  de  Çakra  devint  chaud.  11  réfléchit 
et  comprit  :  «  Cincamânavikâ  outrage  le  Tathâgata  ;  je  vais 
éclaircir  la  chose.  »  —  Cela  dit ,  il  arriva  avec  quatre  fils  de 
dieux  qui,  devenant  souriceaux,  coupèrent  d'un  coup  (de 
dent)  les  fils  par  lesquels  le  rouleau  de  bois  était  attaché; 
l'étoffe  arrangée  par-dessus  se  souleva  et  le  rouleau  s'échap- 
pant  tomba  aux  pieds  (de  la  calomniatrice)  dont  les  extré- 
mités furent  coupées.  On  cria  :  «  La  misérable  outrage  le  par- 
fait et  accompli  Buddha!  »  —  et  on  lui  cracha  à  la  figure,  on 
la  chassa  de  Jetavana  à  coups  de  bâton  et  de  mottes  de  terre. 
Quand  elle  fut  hors  de  la  vue  du  Tathâgata ,  la  terre  se  fendit, 
il  se  forma  une  ouverture  par  laquelle  sortirent  les  flammes 
de  l'Avîci;  elle  y  entra  comme  dans  un  vêtement  de  coton 
offrande  de  famille  (?)  et  renaquit  dans TAvici.  Les  honneurs 
rendus  aux  autres  Tîrthikas  diminuèrent;  ceux  que  l'on  ren- 
dait à  celui  qui  avait  les  dix  forces  s'accrurent. 

Le  lendemain,  dans  l'assemblée  de  la  loi,  on  ouvrit  la  dis- 
cussion :  «  Ghers  amis ,  Cincamânavikâ,  pour  avoir  outragé  par 
un  mensonge  le  parfait  Buddha  doué  de  si  magnifiques  qua- 
lités, digne  des  dons  les  plus  beaux,  a  trouvé  la  grande  per- 
dition. »  —  Le  maître  étant  venu  fit  cette  question  :  «  Pour 
quel  discours  ètes-vous  réunis  en  ce  moment,  Bhixus?  — 
Pour  tel  sujet,  répondil-on.  —  Bhixus,  ce  n'est  pas  seule- 
ment maintenant;  autrefois  aussi  pour  m'avoir  outragé  par 
un  mensonge  elle  a  trouvé  la  grande  perdition  ;  et  il  ajouta  : 

S'il  ne  voit  pas  le  tort  de  l'autre  partie,  grands  et  petits  (crimes),  le 
prince  punit  tout  du  (même)  châtiment,  faute  d'avoir  examiné  à  fond. 

paroles  développées  dans  le  Jâtaka  Mahâ-paduma  du  Dvàda- 
sanipâta. 

Elle  était  alors  coépouse  de  la  mère  du  prince  Mahà-pa- 
duraa  le  Bodhisattva,  étant  la  première  épouse  du  roi;  elle 
invita  le  grand-ètre  à  des  actes  contraires  à  la  loi  et,  n'ob- 


312  MARS-AVRIL   1897. 

tenrant  pas  son  consentement ,  se  meurtrit  elle-même  et ,  se 
constituant  malade,  dit  au  roi  :  «Ton  fils  m*a  maltraitée 
parce  que  je  ne  cédais  pas  à  ses  désirs.  »  Le  roi  furieux  fit 
jeter  le  grand-être  dans  Ja  fosse  aux  voleurs.  La  divinité,  qui 
liabitait  au  sein  de  la  montagne  Tayant  bien  accueilli,  le  mit 
sur  la  crête  du  roi  des  Nâgas  qui  le  conduisit  dans  le  palais 
des  Nâgas  où  il  lui  fit  partager  sa  royauté.  Il  y  demeura  un 
an  ;  puis ,  désireux  de  Tinitiation ,  se  rendit  dans  la  région  de 
riiimavat,  fut  initié  et  prît  possession  du  Dhyâna  et  des 
Abhijfîas. 

Le  roi,  ému  de  tendresse,  se  rendit  auprès  de  lui,  fut  in- 
formé de  tout  et,  offrant  Ja  royauté  au  grand-4tre,  lui  dit  : 
«  Je  n'ai  plus  rien  à  faire  avec  cette  royauté ,  ne  méprise  pas 
les  dix  devoirs  d'un  roi ,  abandonne  la  voie  c[u*il  ne  faut  pas 
suivre  et  exerce  la  royauté  selon  la  loi.  »  Après  cette  exhor- 
tation ,  il  se  leva  de  son  siège  en  pleurant  et  se  dirigea  vers 
la  ville.  £n  chemin ,  il  questionna  ses  ministres  :  «  Par  quel 
motif  me  suis-je  séparé  d'un  fds  si  vertueux  ?  —  A  cause  de 
la  première  épouse ,  Sire.  »  —  Le  roi  la  fit  saisir  et  jeter  dans 
la  fosse  aux  voleurs  les  pieds  en  haut ,  et  rentré  dans  la  ville 
régna  selon  la  loi.  Le  prince  Mahâ-paduma  d'alors ,  c'était  le 
grand-étre  ;  et  la  coépouse  de  sa  mère  était  Cincamânavikâ. 

Après  avoir  fait  briller  cet  enseignement  de  la  loi,  le  maître 
ajouta  qu'il  n'est  pas  de  mauvaise  action  qu'on  ne  commette 
quand  ou  abandonne  le  premier  devoir,  la  parole  de  vérité, 
qu'on  se  complaît  dans  le  mensonge  et  qu'on  ne  s'inquiète 
pas  de  l'autre  monde  :  ce  qu'il  exprima  par  cette  stance  : 

L*hommc  qui  abandonne  {c  premier  devoir,   le  menteur  que  Tautrc 
monde  n*inquiète  pas  est  capable  de  tous  les  crimes. 

A  la  suite  de  cet  enseignement,  beaucoup  obtinrent  le 
fruit  de  Srotaâpatti  et  les  autres. 


CINCA-MÂNAVIKÂ  SUNDARÎ.  313 

IL 

Histoire  de  la  paribbâjikâ  Sundarî^. 

«  Celui  qui  dit  ce  qui  n*est  pas ,  etc.  » ,  telle  est  la  démons- 
tration de  la  loi  que  le  maître  résidant  à  Jetavana  fit  à  propos 
de  la  parivrâjikâ  Sundarî. 

En  ce  temps-là,  Bhagavat  était  honoré,  respecté,  consi- 
déré ,  vénéré.  L'histoire  est  racontée  tout  au  long  dans  l'Apa- 
dâna  (?);  en  voici  le  résumé. 

Bhagavat  et  l'assemblée  de  ses  Bhîxus  recevaient  des  hon- 
neurs semblables  aux  grands  flots  des  cinq  grands  fleuves, 
et  les  autres  Tîrthikas  étaient  privés  d'éclat  comme  les 
étoiles  (?)  au  lever  du  soleil.  Ils  se  rassemblèrent  et  délibé- 
rèrent :  «Depuis  l'apparition  du  Çramana  Gautama,  nous 
avons  perdu  les  honneurs  qu'on  nous  rendait;  on  ignore 
notre  existence.  Avec  qui  pourrions-nous  bien  nous  unir  pour 
perdre  le  Çramana  Gautama  de  réputation  et  mettre  fin  aux 
Iionneurs  qu'il  reçoit?»  —  Alors  ils  eurent  cette  pensée  : 
c'est  en  nous  unissant  à  Sundarî  que  nous  recouvrerons  nos  * 
honneurs. 

Un  jour  que  Sundarî  vint  au  jardin  des  Tîrthikas  et  les 
salua,  ils  ne  lui  adressèrent  pas  la  parole.  Les  interpellant 
plusieurs  fois  sans  obtenir  de  réponse  :  «  Messieurs ,  demanda- 
t-eile,  en  quoi  vous  ai-je  offensés?  —  Pourquoi,  sœur,  sa- 
lues-tu le  Çramana  Gautama  qui  va  nous  faisant  du  tort  et 
nous  enlevant  les  honneurs  qu'on  nous  rendait.  —  Que  faut- 
il  donc  que  je  fasse  à  son  égard?  —  Toi,  sœur,  tu  es  belle 
et  florissante,  publie  le  déshonneur  du  Çramana  Gautama, 
fais  accepter  tes  discours  par  la  foule  et  fais-lui  perdre  les 
honneurs  qu'il  reçoit.  —  Bien  !  »  répondit-elle ,  et  elle  s'en 
alla. 

A  dater  de  ce  moment ,  chargée  de  guiriandes ,  de  par- 

'  Outre  le  ms.  pâli  de  la  Bibl.  uat.  n"  3ao ,  j*ai  le  ms.  n"  1 18  également 
siamois ,  qui  fait  partie  du  Dhammapada ,  —  très  fautifs  Tua  et  lautre.  Ici 
encore  je  renonce  aux  annotations. 

IX.  21 

mrRiiiitmiii  aATioMAU 


314  MARS-AVRIL   1897. 

fums,  d  onguents,  de  fruits  de  Kappara,  de  Kaluka,  elle  se 
dirigeait  vers  Jetavana ,  le  soir»  à  l'heure  où  la  foule  revient 
après  avoir  entendu  renseignement  de  la  loi  donné  par  le 
maître.  A  la  question  :  a  Où  vas-tu  ?  »  elle  répondait  :  «  Près  du 
Çramana  Gautama;  j  occupe  la  même  chambre  parfumée  que 
lui.  »  Après  avoir  habité  dans  un  des  jardins  des  Tirthikas ,  le 
matin ,  elle  descendait  le  chemin  de  Jetavana  dans  la  direc- 
tion de  la  ville.  «  £h  bien  I  Sundari ,  d  où  viens-tu  P  »  lui  deman- 
dait-on. —  «  J'ai  partagé  la  chambre  parfumée  du  Çramana 
Gautama  et  lui  ai  fait  goûter  les  douceurs  des  Kleças;  (main- 
tenant) je  reviens.  » 

Les  Tirthikas  hostiles  donnèrent  des  pièces  de  monnaie  à 
des  émissaires  en  leur  disant  ;  «  Tuez  Sundari  et  jetez  son 
coips  auprès  de  la  chambre  parfumée  du  Çramana  Gautama 
dans  des  bsdayures  de  guirlandes  (?),  puis  allez-vous-en.  ■ 
Ils  le  firent. 

Après  cela,  il  y  eut  un  (grand)  bruit  de  gens  qui  disaient  : 
«  Nous  ne  voyons  plus  Sundari  » ,  et  vinrent  se  plaindre  au  roi. 
—  t  Où  était  cette  personne  dont  vous  (parlez)  ?  dit-il.  —  Elle 
liabitait  ces  jours-ci  Jetavana  ;  nous  ne  savons  ce  qui  lui  est 
arrivé  »,  —  t  Elh  bien  !  allez ,  faites  des  recherches  »,  dit  le  roi 
qui  envoya  ses  gens  à  Jetavana  pour  y  faire  des  perquisi- 
tions. Ils  la  virent  dans  les  bsdayureà  de  guirlandes ,  la  placè- 
rent sur  une  civière,  la  portèrent  en  ville  et  annoncèrent  la 
nouvelle  :  «  Nous  ne  tiendrons  pas  secret  (?)  le  crime  commis 
par  les  auditeurs  du  Çramana  Gautama  et  par  le  maître;  ils 
ont  tué  Sundari  et  jeté  son  corps  dans  des  balayures  de 
guirlandes.  —  Elh  bien  I  dit  le  roi ,  allez  !  parcourez  la  ville  !  > 
. —  Et  eux  entrèrent  en  ville  en  disant  :  «  Voyez  Taction  des 
Çramanas  fils  de  Çâkya ,  etc.  » ,  puis  revinrent  à  la  porte  de 
la  résidence 'royale. 

Le  roi  fit  porter  le  corps  de  Sundari  dans  le  cimetière  cru* 
pour  y  être  déposé  sur  leé  épines  (  1^)  et  gardé.  Les  habitants 
de  Çrâyasti  désignant  nettement  les  Çrâvakas  de  TÂrya  di- 

*  Où  Ton  ne  brûle  pas  les  corps. 


CINCAMANAVIKA  SUNDARÎ.  315 

soient  :  «Voyez  l'action  des  Çramanas  fils  de  Çâkya,  etc.» 
et  ils  allaient  les  outrageant  ainsi  en  ville,  hors  ville  et  jusque 
dans  les  bois. 

Les  Bhixus  firent  savoir  la  chose  au  Tathàgata  ;  le  maître 
leur  dit  :  a  Eh  bien  !  vous  !  répondez  ainsi  aux  injures  de  la 
foule  »  ;  et  il  prononça  cette  stance  : 

Cdui  qui  dit  ce  qui  n'est  pas  va  dans  TEufer 

Comme  celui  qui,  ayant  fait  une  chose,  dit  :  je  ne  l*ai  pas  faite. 

Tous  les  deux  après  la  mort  ont  la  même  situation. 

Car  c*cst  là  que  vont  les  hommes  aux  actions  basses. 

A  la  suite  de  cet  enseignement  beaucoup  obtinrent  le  fruit 
(de  Sotâpatti,  etc. 

Le  roi  donna  à  des  hommes  l'ordre  de  chercher  si  Sun- 
darî  (n')avait  pas  été  tuée  par  d'autres.  Or  les  émissaires, 
buvant  et  s'enivrant  avec  les  pièces  de  monnaie  qu'ils  avaient 
reçues ,  se  disputèrent  entre  eux.  L'un  dit  à  l'autre  :  «  C'est 
toi  qui  d'un  seul  coup  as  tué  Sundari  et  jeté  sour  corps  dans 
les  balayures  de  guirlandes;  et  voilà  pourquoi  tu  t'enivres 
avec  les  pièces  de  monnaie  que  tu  as  reçues;  (qu'ainsi)  soit.  » 
—  Les  hommes  dénoncèrent  ces  émissaires  au  roi.  Le  roi  les 
questionna  :  «  C'est  vous  qui  l'avez  tuée  ?  —  Oui ,  Sire.  —  Qui 
l'a  fait  tuer?  —  Les  Tîrthikas  ennemis,  Sire.» 

Le  roi  fit  venir  les  Tîrthikas  et  leur  dit  :  «  Allez ,  parcourez 
la  ville  en  disant  :  «  Cette  Sundarî ,  c'est  nous  qui  l'avons 
fait  tuer  à  cause  du  désir  que  nous  avions  de  décrier  le 
Cramana  Gautama  ;  ce  n'est  le  crime  ni  de  Gautama  ni  des 
auditeurs  de  Gautama  ;  c'est  le  nôtre.  »  —  Ils  le  firent.  Alors 
la  foule  des  gens  simples  crut  et  les  fourbes  Tîrthikas  subi^ 
rent  le  châtiment  des  homicides.  Depuis,,  les  honneurs  des 
buddlias  furent  grands. 

Fin  du  Sùtra  de  la  parivrâjikâ  Cincamânavikà  SundarL 


ai . 


316  MARS-AVRIL   1897. 

Je  ferai  sur  ces  deux  récits  de  courtes  observa- 
tions. 

L'héroïne  du  premier  n'a  pas  d  autre  nom  que 
Ginca-mânavikâ ,  celle  du  second  d  autre  nom  que 
Sundarî.  Buddhaghosa  entendait-il  parier  de  deux 
personnages  différents?  Le  compilateur  de  notre  ms. 
pâli  n°  320,  en  réunissant  les  deiut  récits  sous  un 
titre  commun  qui  associe  les  deux  noms,  semble 
vouloir  les  identifier;  du  moins  il  les  présente  comme 
inséparables.  Il  paraît  di£Bcile  de  voir  ici  autre  chose 
qu'une  double  version  d'im  fait  unique;  car  l'épi- 
sode est  évidemment  le  même  et  raconté  presque 
dans  les  mêmes  termes  de  part  et  d'autre.  Il  n'y  a 
que  le  dénouement  qui  diffère;  mais,  il  faut  le  re- 
connaître, la  différence  est  considérable. 

En  supprimant  la  poupée  de  bois,  l'intervention 
d'Indra ,  la  chute  dans  le  gouffre  infernal,  le  deuxième 
récit  nous  présente  une  histoire  plus  vraisemblable, 
un  châtiment  plus  naturel,  je  dirai  même,  plus  mo-. 
rai,  de  la  calomniatrice.  Il  a  d'ailleurs  l'avantage  très 
appréciable  de  rendre  les  ennemis  de  Buddha  en- 
core plus  odieux.  Mais  aussi  le  premier  récit  a  l'avan- 
tage plus  apprécié  de  mettre  en  pleine  évidence  le 
principe  que  l'outrage  au  Buddha  est  puni  des  sup- 
plices de  l'Avîci;  et  c'est  peut-êre  ce  qui  lui  a  assuré 
la  supériorité. 

Car  nous  avons  à  nous  demander  si  les  deux  ré- 
cits sont  contemporains,  d'où  il  résulterait  que  le 
premier  aurait  fini  par  l'emporter  sur  le  second;  ou 
s'ils  sont  d'époques  différentes,  et,  dès  lors,  si  le  se- 


CINCAMAI^AVIKA  SUNDARÎ.  317 

cond  ne  serait  pas  le  plus  ancien  i.  Je  n  ose  me  pro- 
noncer; mais  je  constate  que  la  seconde  version  n'est 
pas  dénuée  d'importance  pour  les  bouddhistes  eux- 
mêmes,  car  elle  nous  est  présentée  comme  l'abrégé 
d'un  récit  détaillé.  Malgré  cela,  je  crois  qu'elle  est 
peu  connue  en  Orient,  moins  encore  en  Occident, 
et  qu'il  n'était  pas  inutile  de  la  tirer  de  son  obscu- 
rité. 

^  Si  la  légende  de  Cinca-mânavikâ  a  un  fondement  historique, 
ce  second  récit  doit  être  la  version  vraie  ou  celle  qui  approche  le 
plus  de  la  vérité.  Je  ne  vois  pas  pourquoi  il  n'en  serait  pas  ainsi. 


318  MARS-AVRIL.  1897. 

NOTICB 

SUR 

LA  PROFESSION  DE  MÉDECIN, 

DIAPRES 

LES  TEXTES  ASSYRO-BABYLONIENS , 

PAR 

M.  DUMON. 


Le  médecin  assyrien  s'appelait  asu,  écrit  habituel- 
lement a-zu  (cf.  Rassam,  338),  d'où  le  collectif  a- 
za-tam;  le  mot  a  subsisté  en  araméen  dans  le  même 
sens. 

Nous  trouvons  ïazu  mentionné  im  peu  à  toutes 
les  époques ,  le  plus  fréquemment  dans  les  textes  de 
Kojoimdjik,  mais  aussi  dès  le  premier  empire  d'Ur 
(de  Clercq,  n°  1 19),  au  temps  de  Hammurabi  (Str. 
Warka,  45,  1.  29),  dans  les  textes  d'El-Amarna 
(Abel-Winckler,  p.  i46),  sous  Marduk-Nadin-Ahe 
(Belser,  B.  A.  II,  1 19),  etc. 

A  des  époques  plus  modernes ,  nous  trouvons  des 
aza  sous  Nabonid  (Str.,  n°  67,  l\So,  536),  sous 
Cyrus  (Str.,  3i5,  3 16,  335),  sous  Cambyse  (Str., 
337,  etc.),  Darius  (Peiser,  B.  V.,  55,  68,  etc.).  Ces 
dernières  mentions  suffiraient  seules  pour  réduire 


LA  PROFESSION  DE  MÉDECIN  ASSYRIEN.         319 

au  néant  l'affirmation  d'Hérodote  (I,  192)  que  les 
Babyloniens  n'ont  point  de  médecins. 

On  les  appelait  aussi  seigneurs  du  pouls  «  bel 
abani  »  ;  peut-être  y  avait-il  une  école  de  médecine  à 
Borsippa,  jointe  à  la  célèbre  école  d  astrologie  (cf. 
Sayce,  Z.  K.,  II,  3;  Strabon,  XVI,  6);  le  nom  de 
leurs  dieux  semble  aussi  indiquer  im  centre  médical 
à  Nippur  (cf.  Delitzch,  W.  L. ,  220).  Les  principaux 
dieux  médicaux  étaient  en  efifet  Ninib  et  Gula  ;  dans 
les  lettres  assyriennes,  leur  invocation  suffit  en  gé- 
néral pour  indiquer  que  l'auteur  de  la  lettre  était 
un  médecin. 

Ninib  (K.  161,  in  fine;  Z.  K.,  II,  2)  est  qualifié 
d'a-ZM  gallay  et  déjà  le  roi  Kadasman-Turgu  (Z.  A., 
VII ,  3o 3  )  lui  faisait  des  offi:*andes  pour  sa  vie.  Comme 
dieu  stellaire,  il  porte  Tépithète  de  «seigneur  mé- 
decin ri,  nin  a-zu. 

Nous  savons  (II  R. ,  Sy,  35  cd,  cf.  III  R. ,  67, 
67  c,  et  Meissner-Rost ,  B.  I. ,  100)  qu'il  y  avait  au 
moins  deux  Ninibs,  Ninib  sa  ramkuti,  le  Ninib  du 
Sacerdoce,  et  Ninib  la  àuri,  le  Ninib  de  la  cité.  Nous 
pouvons  supposer  que  le  premier  était  le  Ninib  mé- 
dical. 

Gula  (K.  2333,  2538),  et  aussi  sous  le  nom  de 
Nin-karrak  (cf.  II  R.,  Ai,  col.  n,  29),  est  la  grande 
médecine;  c'est  avant  tout  la  déesse  des  breuvages,  et 
M.  Boscawen ,  s'appuyant  sur  les  passages  connus  des 
inscriptions  des  Kudurru,  la  considère  en  outre 
comme  la  déesse  des  poisons  (Bo.  R. ,  III,  2o4), 


320  MARS-AVRIL   1897. 

Gibii(Maqiu,  II,  197),  SamaS  (cf.  Knudtzon  A. G.; 
Cyrus  Str. ,  n°  il\i,  i46),  Sin  (dans  le  nom  5m- 
Aza),  Nergai  lui-même  et  Allatu,  la  déesse  du  pays 
sans  retour  (II  R. ,  Sg  cd,  34)  sont  qualifiée  de  dieux 
médecins ,  ce  qui ,  pour  les  deux  dernières  divinités , 
paraît  un  peu  ironique. 

On  a  aussi  un  Ea  des  médecins,  £a 5a  o^î^  (IIR*9 
58,  n"*  5  a,  1.  71),  et  si,  comme  l'indique  le  texte 
obscur  publié  par  M.  Bezold  (Z.  A.,  IX,  i  i4),  Ea 
avait  une  tête  de  serpent,  on  pourrait  songer  à  un 
rapprochement  avec  le  serpent  de  Moïse  (Nombres, 
XXI,  9)  et  le  caducée  d'Hermès. 

Socialement,  le  médecin  appartenait  à  la  grande 
classe  des  lettrés,  à  im  tel  point  quazu  a  pu  être 
employé  comme  Tidéogramme  du  scribe  [dapsar)  et 
du  voyant  [baru).  Il  appartient  à  cet  ordre  considéré 
que  Ion  pourrait  appeler  «  les  anciens  » ,  au  vieux  sens 
du  mot,  et  que  Ton  désignait  d'ime  façon  générale 
en  Assyrie  par  l'expression  d'a-ba,  et  en  Babylonie 
par  celle  de  sang  a,  termes  génériques  qui  impliquent 
jusqu'à  un  certain  point  une  fonction  sacerdotale, 
mais  qui  se  confondent  facilement  avec  ce  que  Ton 
appelle  aujourd'hui  les  professions  libérales.  Dans 
l'antiquité,  la  vie  intellectuelle  et  la  vie  religieuse  ne 
faisaient  à  proprement  parier  qu'une  seule  et  même 
chose. 

Nous  n'avons  pas  de  raisons  décisives  pour  affirmer 
que  l'état  médical  était  héréditaire;  mais  il  est  pro- 
bable qu'il  en  était  ainsi  dans  la  plupart  des  cas,  et 


LA  PROFESSION  DE  MÉDECIN  ASSYRIEN.         321 

que  les  fils  des  aza  étaient  élevés  dans  les  temples 
avec  les  autres  fils  des  prêtres.  C'est  là  qu'ils  devaient 
se  former  par  un  long  apprentissage  à  faire  un  jour 
partie  de  la  corporation  médicale. 

Les  médecins  formaient  en  efifet  ime  corporation  ; 
le  texte  K.  1 1 53o,  si  curieux  à  d'autres  points  de  vue 
parle  de  leurs  devoirs. 

Amil  a-za-u-tu  sa  la  i-ga-ma-ru  ina  qate-ia  su-kun 

Pour  les  médecins  qui  n*ont  point  accompli  entre  mes  . 
mains  ce  qui  est  fixé. 

Ce  qui  constituait  avant  tout  la  corporation ,  c'était 
ce  que  Ion  peut  appeler  le  serment  [adâ);  plusieurs 
textes  nous  donnent  des  renseignements  sur  ces  ser- 
ments en  ce  qui  concerne  les  azu. 

Le  roi  consultait  le  grand  scribe  sur  les  jours  fa- 
vorables à  leur  prestation;  c'est  ainsi  que  R"  78 
nous  montre  le  grand  scribe  Istar-sum-eres  fixant  au 
roi,  sur  sa  demande,  les  20,  22  et  2 5*  jours  comme 
favorables  pour  la  prestation  des  serments. 

De  toutes  parts,  on  arrivait  pour  les  prêter;  dans 
le  texte  83  —  1,18,19,  nous  voyons  les  aba  de 
Ninive,  Kakzi,  Arbèles,  se  rendant  dans  la  ville 
d'Assur  à  cette  occasion.  Le  terme  sacramentel  est  : 
«entrer  dans  les  serments»  [erebu  ina  lib  cidie);  on 
procédait  ensuite  à  la  prestation  [sukan).  Dans  le  cas 
particulier,  la  prestation  des  serments  devait  se  faire 
là  nuit,  à  la  face  des  étoiles,  cérémonie  qui  ne  de- 
vait pas  manquer  d  une  réelle  grandeur. 


322  MARS-AVRIL   1897. 

Voici  le  texte  assyrien  : 

ina  liba-di-e  ti-e-ra-ha; 
masa  sa  um  hamesierit 
ina  pân  kakkahe  lis-kanu. 

Ils  entreront  dans  les  serments  —  la  nuit  du  quinzième 
jour  —  devant  les  étoiles  —  ils  les  prêteront. 

Le  texte  K.  672,  plusieurs  fois  traduit,  annonce 
pour  le  1 6  Nisan  l'entrée  dans  les  serments  de  toute 
une  série  de  corporations  présentes  au  pdais;  les 
dupsar  ou  scribes  doivent  passer  les  premiers,  puis 
les  baru  ou  voyants,  puis  les  maSmas  ou  conjureurs; 
les  azn  viennent  au  cpiatrième  rang ,  après  les  mainuxi , 
mais  avant  les  dagil  Usure  ou  ornithomanciens. 

Ce  texte  nous  montre  que  tout  au  moins  certains 
médecins,  probablement  attachés  à  la  personne  du 
roi,  résidaient  dans  le  palais. 

Le  même  fait  nous  est  confirmé  par  la  lettre  8  a , 
5,  a  a,  17A,  où  l'on  s  adresse  au  roi  pour  lui  de- 
mander un  médecin  :  t  La  servante  du  roi,  la  femme 
Baugamelat,  est  fort  malade .  .  .  donc  que  le  roi  mon 
maître  ordonne  :  qu'un  médecin  soit  désigné  par 
mon  maître;  qu'il  vienne,  qpi'il  la  voie.  • 

Une  autre  lettre  (K.  81)  remercie  le  roi  d'avoir 
envoyé  à  un  malade  \m  médecin  qxii  l'a  guéri  : 

«Iqi-sa-plu,  le  médecin  que  le  roi  mon  maître  a 
envoyé  pour  me  sauver,  m'a  guéri.  » 

Suivent  des  remerciements  au  roi ,  un  peu  exagérés 
selon  les  coutumes  orientales  : 


LA  PROFESSION  DE  MEDECIN  ASSYRIEN.         323 

«  Car  j'étais  mort,  dit  Tex-malade,  et  le  roi  mon 
maître  m'a  fait  vivre.  » 

Cette  lettre  ofiFre  encore  ce  détail  cmîeiix  que  le 
malade,  un  nommé  Kudurru,  se  trouvait  à  Uruk 
et  que  le  roi  d'Assyrie  a  envoyé  jusque-là  son  mé- 
decin. 

Dans  un  autre  texte  (K.  5 12),  c'est  le  médecin 
qui  donne  au  roi  des  nouvelles  du  malade  :  «  Le  ma- 
lade, afFirme-t-il ,  guérira  par  l'intercession  du  Dieu 
et  du  sedu  du  roi.  »  Dans  le  texte  S.  io64,  il  s'agit 
d'un  malade  gravement  atteint,  peut-être  d'un  lé- 
preux, probablement  d'un  blessé;  le  médecin  a  levé 
le  pansement  et  constaté  le  mauvais  état  de  la  plaie. 
11  pose  le  pronostic  avec  une  réelle  précision  : 
«  L'homme  vivra  jusqu'au  7®  ou  au  8'jour  ». 

Dans  une  lettre  du  même  médecin  Arad-Nanâ 
(  K.  519)  peut-être  relative  au  même  malade,  il  parie 
des  oignements  gras  appliqués  sur  la  figure  du  pa- 
tient, des  emplâtres  de  plante  Ba;  mais  les  symp- 
tômes sont  mauvais,  les  chairs  s'en  vont,  dévorées 
par  le  mal  «  sere  ik-ka-li-a  » ,  et  il  conclut  qu'il  n'y  a 
pas  espoir  de  guérison. 

Ces  différents  textes,  provenant  de  la  collection  de 
lettres  publiée  par  M.  Harper,  nous  montrent  le 
médecin  assyrien  sous  un  jour  beaucoup  plus  favo-^ 
rable  qu'on  ne  le  faisait  auparavant;  .mais  il  n'en  est 
pas  moins  certain  que  les  pratiques  superstitieuses 
jouaient  le  plus  grand  rôle  dans  la  thérapeutique  de 
Tépoque.- 

C'est  ainsi  que,  dans  un  rapport  adressé  au  roi 


324  MARS-AVRIL   1897. 

sur  un  malade  (K.  167),  le  médecin  déclare  que  le 
jour  n'étant  pas  favorable,  il  s'est  borné  à  installer 
auprès  du  malade  un  masmas  qui  fera  ses  conjura- 
tions. 

Nous  savions  depuis  longtemps  par  les  héméroio- 
gies ,  et  en  particulier  par  celle  du  mois  d'Ulul  second , 
déjà  publiée  IV  R.,  Sa  ,  que,  certains  jours,  le  mé- 
decin ne  pouvait  toucher  le  malade  : 

asu  ana  marsi  qata  ul  ahhal. 

Ce  préjugé  des  jours  dangereux  a  laissé  des  traces 
jusqu'à  notre  époque,  à  travers  Hippocrate  et  les 
médecins  grecs  qui  notaient  aussi  soigneusement  les 
jours  critiques  xplaiyioi  (cf^  Aulu-Gelle,  III,  10; 
Censorinus,  XI,  De  aie  natali,  etc.)* 

En  Assyro-Babylonie,  une  influence  particulière- 
ment hostile  semble  avoir  été  attachée  au  nombre  7 
et  à  ses  multiples;  les  mauvais  jours  sont  le  7,  i4» 
21,  28,  mais  surtout  le  19,  qui  est  le  49*  jour  à 
compter  du  1*^  jour  du  mois  précédent,  c'est-à-dire 
le  nombre  7  au  carré  (Boscawen,  B.  0.  fl.,  IV,  35). 

Le  trentième  jour  comme  jour  de  Sin  (Voir  K., 
1 55 , 1.  17,  dans  Zimmem  surpu  33 ;  King B.  M.,  5) 
était  le  jour  de  la  décision  des  grands  dieux  et,  pour 
ce  motif,  considéré  aussi  comme  un  jour  dangereux. 

En  cas  de  besoin,  les  rois  s'adressaient  naturelle- 
ment aussi  à  leurs  médecins  et  nous  avons  ime  con- 
sultation adressée  par  ce  même  Arad-Nanâ  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut,  au  roi  qui  se  plaignait  de  l'în- 


LA  PROFESSION  DE  MÉDECIN  ASSYRIEN.         325 

certitude  de  son  diagnostic  (83  —  i,  18-2).  Mais, 
à  ia  cour,  le  médecin  avait  de  rudes  concurrents 
dans  les  voyants  [baru).  M.  Knudtzon  (G.  A,  S.  G., 
1 7  2  et  passim)  a  publié  une  série  de  demandes  adres- 
sée^ par  le  roi  aux  voyants  de  Samas ,  nous  montrant 
que  Ton  ne  se  fiait  au  médecin  qu'à  moitié  et  que 
le  roi  tenait  d  abord  à  avoir,  sur  sa  maladie  et  celle 
de  ses  proches,  Ta  vis  de  la  divinité.  De  même,  les 
scribes  renseignaient  le  roi  sur  les  maléfices  possibles 
et  sur  les  talismans;  une  lettre  dlstar  sum-eres  (K., 
522)  est  décisive  à  ce  sujet. 

Au  besoin ,  des  pénitents  volontaires  faisaient  des 
pèlerinages  au  bénéfice  du  roi  et  savaient  ensuite  lui 
faire  valoir  leurs  mérites  (e.  g.  K.  691). 

Les  médecins,  dans  leurs  longues  robes,  proba- 
blement rasés  comme  tous  les  serviteurs  des  dieux, 
formaient  un  ordre  spécial  dans  le  sacerdoce,  mais 
ne  semblent  pas  avoir  eu  Tinfluence  exercée  par  les 
astrologues  et  les  prêtres  proprement  dits. 

Il  leur  fallait  pourtant  de  longues  études  prépa- 
ratoires pour  se  mettre  au  courant  de  la  thérapeu- 
tique du  temps;  les  textes  nous  parient  des  vases  de 
médecin ,  des  bandages  de  médecin.  On  possède  les 
débris  d'un  vaste  traité  de  médecine  intitulé  :  Lorsque 
tu  entres  en  la  maison  de  ton  malade,  qui  comprenait 
au  moins  1*7  tablettes  et  plus  sans  doute,  et  dont 
deux  exemplaires  au  moins  étaient  conservés  dans 
la  bibliothèque  d'Asurbanipal.  Les  médecins  devaient 
avoir  quelque  connaissance  des  vertus  des  simples, 
bonnes  et  mauvaises ,  des  propriétés  des  pierres;  nous 


326  MARS-AVRIL   1897. 

possédons  de  longues  listes  de  ce  genre.  Us  devaient 
être  au  courant  d'une  sorte  d'étrange  pharmacopée 
dont  les  prescriptions  nous  sont  encore  souvent  ob- 
scures, malgré  les  beaux  travaux  de  MM.  Halévy, 
Sayce  et  Boissier. 

A  ces  connaissances  plus  spécialement  médicales 
devaient  s'adjoindre  des  sciences  accessoires  et  sur- 
tout l'étude  des  principales  branches  de  la  mantique. 
Ils  devaient  connaître  des  rites  de  purification ,  des 
formules  d'exorcisme ,  être  au  courant  des  habitudes 
des  mauvais  esprits ,  savoir  évoquer  des  génies  favo- 
rables. L'importance  des  jours  fastes  et  néfastes  les 
obligeait  à  ime  connaissance  au  moins  sommaire  de 
l'astrologie. 

Toutes  ces  connaissances  avaient  encore  pour  eux 
cette  grande  utilité  de  leur  permettre  de  se  réfugier 
derrière  la  volonté  des  dieux  en  cas  d'insuccès  ou 
d'erreur;  car,  comme  le  remarquait  autrefois  M.  Op- 
pert,  il  n'était  pas  sans  danger  pour  un  médecin 
assyrien  d'émettre  im  avis  ou  de  tenter  une  cure. 

Les  récompenses  en  cas  de  guérison  étaient  sans 
doute  bien  aléatoires.  11  serait  intéressant  de  connaître 
le  montant  des  bénéfices  des  médecins  assyro-baby- 
loniens.  Nous  n'avons  malheureusement  qu'un  seul 
document  sur  ce  point ,  et  il  ne  remonte  pas  plus  haut 
que  le  règne  de  Cyrus. 

Le  texte  n°  382  publié  par  le  P.  Strassmaier  men- 
tionne un  don  de  trois  sicles  d'argent  fait  à  un  nâé- 
decin  du  nom  de  Siriktum;  on  peut  croire  qu'il  s'agit 
là  de  véritables  honoraires. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  327 


NOUVELLES  ET  MELANGES. 


SÉANCE  DU  12  MARS  1897. 

La  séance  est  ouverte  à  U  heures  et  demie  sous  la  pré- 
sidence de  M.  Maspero,  vice  -  président.  Sont  présents  : 
MM.  Maspero,  Rubens  Duval,  Drouin,  J.-B.  Chabot,  Per- 
ruchon,  Mayer  Lambert,  V.Henry,  Halévy,  L.  Feer,  Finot, 
Sylvain  Lévi,  Karppe,  Imbault-Huart ,  Meillet,  Courant, 
Dumon,  Macpherson,  Specht,  J.  Vinson,  Schwab,  de  Blo- 
nay,  Chavannes.  —  M.  Edouard  Mùiier,  de  l'Université  de 
Berne,  assiste  à  la  séance. 

Lecture  est  donnée  du  procès-verbal  de  la  séance  du 
12  février  1897;  la  rédaction  en  est  adoptée.' 

M.  Maspero  se  fait  l'interprète  de  la  Société  pour  souhaiter 
le  prompt  rétablissement  de  M.  Barbier  de  Meynard. 

M.  Rubens  Duval  présente  une  brochure  de  M.  J.-B. 
Chabot  intitulée  :  Supplément  à  l'histoire  du  patriarche  Mar 
Jabalaha  III  et  du  moine  Rabban  Çaama. 

Est  élu  membre  de  la  Société  : 

M.  Macpherson  ,  3o ,  rue  de  Vaugirard ,  Paris ,  pré- 
senté par  MM.  Sylvain  Lévi  et  V.  Henry. 

M.  Meillet  communique  les  résultats  d'une  statistique 
portant  sur  la  forme  métrique  de  la  première  partie  des 
pâdas  de  1 1  et  1 2  s^abes  dans  le  mandala  III  de  Rigvéda. 
Une  observation  précise  de  la  métrique  permet  de  recon- 
naître des  différences  appréciables  entre  les  divers  poètes 
védiques,  et  quelques-unes  de  ces  particularités  viennent 
confirmer  les  indications  de  l'anukramanî.  M.  Meillet  ter- 
mine  par  une  comparaison  de  la  métrique  grecque  et  de  la 


328  MARS-AVRIL   1897. 

métrique  indienne  dont  il  fait  ressortir  les  divergences* 
Cette  étude  sera  publiée  ultérieurement  dans  le  Journal  asia- 
tique. 

M.  V.  Henry  lit  une  communication  sur  une  survivance 
partielle  de  l'Atharva-Véda.  (Voir  ci-dessus,  Annexe  au  procès- 
verbal.  ) 

M.  Halévy  introduit  dans  la  bénédiction  de  Moïse  cpelcpes 
corrections  de  texte  qui  permettent  de  rétablir  dans  la  liste 
des  tribus  le  nom  de  la  tribu  de  Siméon  qu*on  croyait  ab- 
sent (voir  plus  loin,  p.  Sag). 

Après  quelques  observations  de  M.  Mayer  Lambert  sur  la 
communication  de  M.  Halévy,  la  séance  est  levée  à  6  heures 
moins  vingt  minutes. 

ANNEXES 
AU   PROCÈS-VERBAL   DE    LA    SEANCE  DU    11    MARS   1897. 

UNE  SURVIVANCE  PARTIELLE  DE  L'ATHARVA-VEDA. 

En  donnant  jadis  la  traduction  de  Thymne  A.  V.  vu.  38  ', 
je  me  suis  efforcé  de  dégager  du  texte  obscur  et  violemment 
concis  du  Kauçika-Sûtra  la  nature  du  charme  magicpe  au- 
quel il  s'appliquait.  Il  s'agit ,  selon  les  apparences ,  d'assurer 
la  fidélité  d  un  amant ,  et  certaines  expressions  de  l'hymne 
tendent  à  faire  supposer  qu'il  est  momentanément  éloigné. 
Dès  lors,  la  cérémonie  décrite  ne  se  comprend  plus  très 
bien  :  on  cueille  une  plante  déterminée  et  on  l'attache  dans 
les  cheveux  avec  un  brin  de  darbha.  Les  cheveux  de  qui  ? 
Ceux  de  la  femme  :  le  rite  n'aurait  aucun  sens.  Ceux  de 
l'homme  :  mais  il  est  absent.  Et  j'ajoutais  :  «Fait-on  la  con- 
juration avant  son  départ,  de  telle  sorte  cpie  la  plante  est 
censée  le  forcer  au  retour  par  le  charme  qui  est  en  elle  ? 
Dans  ce  cas ,  la  plante  étant  liée  à  l'homme ,  c'est  lui  qui  est 
considéré  comme  lié  à  la  plante  et  ramené  par  elle.* 
M.  Bloomfield,  dans  sa  traduction  plus  récente  du  même 

»  V.  Henry,  Le  livre  VU  de  VA.  V,,  p.  ik  ^  68. 


NOUVELLES   ET   MÉLANGES.  329 

morceau  *,  ne  s*est  point  arrêté  à  ce  détail.  Or  je  crois  trouver 
dans  un  récit  d'actualité  une  confirmation  lointaine  de  ma 
conjecture  dubitative. 

Le  prince  Henri  d'Oriéans  est  arrivé  dans  la  haute  vallée 
de  riraouaddy,  en  pays  non  hindou  sans  doute ,  mais  sur  la 
ligne  de  partage  entre  Iraouaddy  et  Brahmapoutra ,  aux  con- 
fins de  l'Assam ,  dans  une  région  où  les  us  et  coutumes  su- 
perstitieux de  l'Inde  n'ont  pu  manquer  de  pénétrer.  11  y  en- 
gage de  nouveaux  porteurs  et  reprend  sa  route. 

«  Au  départ  *, j'assiste  à  une  curieuse  scène  de  famille  entre 
Kioutsés ,  dans  une  maison  du  village  :  une  jeune  femme , 
qui  porte  un  enfant  sur  le  dos ,  prend  trois  fds  de  chanvre , 
en  tresse  une  petite  corde  et  l'attache  en  manière  de  bracelet 
au  bras  d'un  porteur  ;  celui-ci  fait  de  même  pour  la  jeune 
femme.  Je  pense  qu'au  moment  de  la  séparation  pour  vingt 
et  quelques  jours ,  c'est  un  gage  d'amour  échangé  entre  eux.  b 

C'est  mieux  qu'un  gage  d'amour,  on  le  voit ,  c'est  un  lien 
qui  doit  les  tenir  attachés  l'un  à  l'autre  en  dépit  de  la 
distance.  Le  chanvre ,  plante  également  sacrée  dans  l'A.  V. , 
y  remplace  le  darbha,  et  il  n'est  plus  question  de  l'autre 
plante  magique ,  dont  le  souvenir  s'est  perdu  ;  mais  l'esprit 
du  rite  est  resté  le  même ,  et  la  réciprocité  du  rite  sert  en 
même  temps  de  commentaire  à  l'hymne  A.  V.  vi.  i  Sg ,  où 
les  mêmes  cérémonies  sont  prescrites  pour  l'homme  qui  veut 
s'assurer  l'amour  d'une  femme.  Les  deux  morceaux  se  com- 
plètent et  ne  forment  ensemble  qu'une  seule  conjuration. 

V.  H. 

La  prétendue  absence  de  la  tribu  de  Siméon 
dans  la  bénédiction  de  Moïse  (Deutéronome,  xxxiii). 

Le  chapitre  xxxiii  du  Deutéronome  contient  les  bénédic- 
tions que  Moïse  aurait  adressées  aux  tribus  d'Israël  avant  sa 

'  Hymns  of  the  Atharva-Veda  (Sacred  Books  of  the  East,  vol.  XLII) , 
p.  io3  et  5^6. 

*  Revue  de  Paris,  1897,  n"  3 ,  p.  467. 

IX.  22 

ixraiMBaiis  nârioaiLS. 


330  MARS- AVRIL   I897« 

mort.  La  première  partie,  qui  est  consacrée  à  ceUes  qui  re- 
présentent les  enfants  de  Lia ,  a  ceci  de  particulier  qu*ii  n*^  est 
fait  aucune  mention  de  la  tribu  de  Siméon*  Le  texte  hébreu 
ainsi  que  les  versions  anciennes  et  modernes  sont  d^accord 
sur  ce  point ,  et  Técole  critique  en  tire  la  conclosicm  que  ce 
poème  a  été  composé  à  une  époque  où  la  tribu  de  Siméon 
avait  disparu ,  événement  que  les  uns  placent  à  la  première 
moitié  du  vu*  siècle  avant  Tère  vidgaire ,  les  autres  beaucoup 
plus  tard.  Je  crois  être  en  mesure  de  prouver  que  la  préten- 
due absence  du  nom  de  Siméon  est  due  uniquement  à  la 
confusion  d*un  ancien  scribe  qui  a  mis  le  npm  de  Juda  à  la 
place  de  celui  de  Siméon.  Ce  fait  résulte  de  cette  circon- 
stance évidente  que  la  teneur  de  la  bénédiction  ne  cadre  nul- 
lement avec  1  état  réel  de  la  tribu  de  Juda ,  qui  détenait  le 
gouvernement  de  la  moitié  de  la  Palestine  depuis  le  règne 
de  David.  La  prière  :  «  Écoute ,  ô  Yahwé ,  la  voix  de  X  et  ra- 
mène-le à  son  peuple,  augmente  sa  force  et  sois  son  aide 
contre  ses  ennemis»  ne  convient  qu'à  une  tribu  faible,  vi- 
vant sons  les  attaques  continuelles  d'envahisseurs  qui  lui  font 
des  prisonniers.  Et  tel  a  été  en  effet  Tétat  de  la  tribu  de  Si- 
méon qui,  occupant  Textrême  sud  de  la  Palestine,  avait  in- 
cessamment à  souffrir  des  invasions  de  nombreuses  hordes 
bédouines,  comme  les  Amalécites,  les  Ma*nites  et  les  Idu- 
méens,  dont  la  cruauté  est  devenue  proverbiale.  L'implica- 
tion de  cette  prière  à  cette  tribu  secondaire  me  semble  d  au- 
tant moins  contestable  que  le  verbe  yD\t^  «  écoute  »  joue  sur 
le  nom  de  pyDC;. 

£t  la  bénédiction  de  la  tribu  de  Juda  manque-t-elle  donc 
à  lappel?  Non,  aucunement;  elle  se  trouve  précisément  à 
la  place  où  nous  Tattendions  d'après  Tordre  des  naissances 
observé  dans  Ténumération  des  enfants  de  Lia,  savoir  après 
Lévi;  l'étiquette  seule  en  a  été  détachée,  grâce  à  Terreur  qui 
a  fait  croire  que  Juda  était  déjà  mentionné  pins  haut.  La 
teneur  du  verset  1 1 ,  qui  parle  d'une  force  armée  et  de  vic- 
toires à  remporter  sur  des  troupes  ennemies,  ne  saurait 
se  rapporter  à  la  tribu  sacerdotale  de  Lévi  qui  n*a  jamais 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  331 

possédé  une  armée  à  elle  et  n'avait  noif  plus  à  combattre  des 
ennemis  étrangers.  Par  contre ,  la  tribu  de  Juda  était  toujours 
armée  et  prête  à  repousser  les  attacpes  des  peuples  hostiles. 
L'esprit  belliqueux  de  Juda  a  déjà  été  exalté  dans  la  bénédic- 
tion de  Jacob  (Genèse ,  xjlul,  8-9) ,  rien  détonnant  que  notre 
poète  ait  relevé  les  mêmes  qualités  guerrières  de  la  tribu  qui 
a  donné  le  jour  à  la  dynastie  davidique.  Voici  la  traduction 
de  ce  passage  rectifié  : 

Verset  7  :  «Et  il  dit  ceci  à  Siméon  :  Écoute,  ô  Yahwé,  la  voix 
de  Siméon,  et  ramène-ie  à  son  peuple;  augmente  ia  force  de  ses 
mains  et  sois  pour  lui  une  aide  contre  ses  adversaires.  • 

Versets  8-10  :  (Bénédiction  de  Lévi  se  rapportant  à  ses  fonc- 
tions sacerdotales.) 

Verset  11  :  «[Et  à  Juda  ii  dit  :]  Bénis,  ô  Yahwé,  son  armée  et 
agrée  l'œuvre  de  sa  main;  brise  les  reins  de  ceux  qui  se  lèvent 
contre  lui  et  (écrase)  ses  ennemis ,  de  manière  qu'ils  ne  puissent  pas 
se  relever.  » 

Par  «  l'œuvre  »  de  Juda  qu'il  souhaite  de  voir  agréée  par 
Yaliwé,  le  poète  entend  naturellement  la  construction  du 
temple  de  Jérusalem  qui  fut  préparée  par  David  et  a^chevée 
par  son  fds  Salomon. 

J.  Halbvy. 


OUVRAGES  OFFERTS  X  LA  SOCIETE. 
(Séance  du  13  mars  1897.) 

Par  rindia  OflBce  :  Sélections  front  the  Records  of  the  Go- 
vernment  of  India,  Home  Department  sériai  n"  17  et  19. 
Calcutta,  1897;  in-folio. 

—  Indian  Antiquaryj  Augustand  September  1896.  Bom- 
bay; in-4°. 

Par  la  Société  :  Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres. 
Comptes  rendus,  uovembre-décendjre  1897  ;  in- 4°., 

—  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  hautes  études  «  11 3*  et 

22. 


332  MARS-AVRIL   1897. 

Il 4'  fasc.,  Etudes  archéologie  orientale,  par  M.  Clermont- 
Ganneau ,  livraisons  5  à  a3.  Paris,  1896;  in-4^ 

—  Journal  of  the  American  Oriental  Society,  18,  first  haif, 
New-Haven,  i897;in-8'. 

—  Revue  critique,  n"  6-10.  Paris,  1897;  iii-8'. 

—  Bolletino,  n"  267  et  368.  Firenze,  1897;  in-8'. 

—  Revue,  des    études  juives,    octobre -décembre    1896; 
in-8". 

—  Atti  délia  Accademia  dei  Lincei,  séria  qointa,  vol.  IV, 
parte  2.  Roma,  1897;  in-4°. 

—  Rendiconti  délia  Accademia  dei  Lincei,  fasc.  11  et  12 
avec  index.  Roma,   1897;  in-d*. 

—  Bulletin  de  l'Académie  des  sciences  de  Saint-Pétersbourg. 
Janvier,  1897;  in- d". 

—  Actes  du  dixièfne  Congrès  des  orientalistes,  session  de 
Geiicve  1 89^.  Leide ,  1 897  ;  in-8'. 

—  Zeitschrijt  der  deatschen  morgenlàndisclien  Gesellsclitift , 
5o,  4.  Leipzig,  1896;  in-8'*. 

—  Transactions  et  proceedings  of  the  Japon  Society,  vol.  III , 
part  IV.  London,  1897;  in-8°. 

—  Comptes  rendus  de  la  Société  de  géographie ,  n"  i-3, 
1897;  in-8^ 

—  Mémoire  de  l Institut  égyptien,  tome  III,  fasc.  d  (W. 
GrolT,  Etude  sur  la  sorcellerie).  Le  Caire,  1897;  in-d'. 

Par  les  éditeurs  :  Die  Handschrijïen  Verzeichnisse  des  Kôn. 
Bibliothek  zu  Berlin,  20"  Band,  Verzeichniss  der  arahischen 
Uandschijten  von  W.  Ahlwardt,  1897;  in-d*. 

—  Revue  Africaine,  d"  trimestre  1896.  ^ger;  in-8'. 

—  El  Instractor,  Febrero.  Aguascalientes,  1897;  in-8*. 

—  Polybiblion,  parties  technique  et  littéraire.  Février 
18 97.  Paris;  in-8''. 

—  Tlie  Geo graphical  Journal ,  March  1897.  London;  in-8*. 

—  L'Oriente,  anno  II,  n*"  3-d,  1895-1896.  Roma-Napoli; 
in-8^ 

—  Ararat,  journal  arménien, janvier.  1897,  Etchmiaddn. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  333 

Par  les  éditeurs  :  The  American  Journal  of  Philology,  Octo- 
ber.  Baltimore,  1897;  in-8'. 

Par  les  auteurs  :  Takakusu  et  Cordier,  Deux  articles  tirés 
à  part  du  T'ung-Pao ,  1896;  in-8'*. 

—  Vinson,  Notice  sur  Ahel  Hovelacque  (extrait).  Paris, 
1897;  in-8". 

—  J.-B.  Chabot,  Notice  sur  les  manuscrits  syriaques  de  la 
Bibliothèqae  nationale.  Paris,  1897;  in-8°. 

—  Idem,  Commentarius  Theodori  Mopsuestini  in  Evangelium 
D.  Joannis,  versio  syriaca  juxta  codicem  parisiensem  CGC VIII 
édita.  Tome  I  :  textus  syriacus.  Paris,  1897  ;  in-A". 

—  E.  D.  Callivoulis,  De  T origine  étymologique  de  quelques 
noms  de  nombre  turcs,  1 897  ;  in-A". 


SÉANCE  DU  9  AVRIL  1897. 

* 
La  séance  est  ouverte  à  quatre  heures  et  demie,  sous  la 

présidence  de  M.  Barbier  de  Meynard. 

Sont  présents  : 

MM.  Duval,  Henry,  Carra  de  Vaux,  Halévy,  Perruchon, 
Guimet,  Dumon,  de  Flotte,  Sylvain  Lévi,  Feer,  Specht, 
de  Charencey,  Macpherson,  Mayer  Lambert,  Maurice  Cou- 
rant, Thureau-Dangin ,  Schwab,  Drouin. 

Sont  élus  membres  de  la  Société  : 

MM.  Stigkney  (Trumbull),  ancien  élève  de  TUniversité 
d'Harward  (Etats-Unis),  étudiant  à  Paris,  avenue 
Marceau,  n°  55;  présenté  par  MM.  Sylvain  Lévi  et 
de  Blonay; 
Jides  RouviER ,  docteur  en  médecine ,  demeurant  à 
Beyrouth  (Syrie);  présenté  par  MM.  Durighello 
et  E.  Leroux. 

Sont  offerts  à  la  Société  : 

Par  M.  le  Président,  un  ouvrage  de  M.  Cl.  Huart  :  Koniâ . 


334  MARS-AVRIL   1897. 

la  ville  des  derviches  tourneurs;  souvenirs  d'un  voyage  en  Asie 
Mineure.  Paris,  1897,  in-i8; 

Par  M.  Rubens  Duval ,  le  cinquième  fascicule  de  son  Dic- 
tionnaire syriaque  de  Bar  Bahlul,  Paris,  Imprimerie  natio- 
nale, 1896;  in-4°. 

Par  M.  de  Gharencey,  deux  Mémoires  dont  il  est  Tauteur  : 
1"  Mélanges  sur  quelques  dialectes  de  la  famille  maya-quichée, 
Paris,  1897,  in-A*";  a*  Les  noms  des  jours  et  des  mois  en  basque, 
Paris»  1896,  in-8'. 

M.  le  Président  présente  également  avec  éloge  le  Kitâh  et- 
Tanhîh  wal-Ischrâf  «  Livre  de  l'Avertissement  et  de  la  Revi- 
sion »  de  Maçoudi  ^  dont  la  traduction  française ,  faite  sur 
le  texte  arabe  publié  en  1894  par  M.  de  Goeje,  est  due  à 
notre  collègue  M.  Carra  de  Vaux.  Cette  traduction  a  été 
imprimée  aux  frais  de  la  Société  asiatique  et  fait  partie  de 
la  collection  d'ouvrages  orientaux  n  a  cessé  de  publier  la 
Société  que  depuis  sa  fondation. 

M.  Dumon  donne  lecture  d*un  Mémoire  sur  la  profession 
médicale  en  Assyro-Babylonîe.  M.  Halévy  présente  quelques 
observations  sur  ce  travail  nouveau  et  intéressant,  qui  pa- 
raîtra dans  le  Journal  asiatique.  (Voir  ci-dessus,  p.  3 18.) 

M.  Drouin  lit  une  Notice  sur  Finterprétation  de  quelques 
monuments  sassanides.  Ce  travail  paraîtra  dans  le  prochain 
numéro  du  Journal, 

M.  M.  Scbwab  donne  ensuite  lecture  de  quelques  frag- 
ments de  son  Mémoire  sur  la  transcription  des  mots  grecs  et 
latins  en  hébreu  à  l'époque  talmudique^  et  il  propose  des  règles 
de  transcription  et  de  mutation  entre  ces  diverses  langues. 

Avant  de  lever  la  séance,  M.  le  Président  croit  devoir 
recommander  de  nouveau  aux  membres  de  la  Société  de 
se  faire  inscrire  sur  la  liste  du  prochain  Congrès  des  orienta- 
hstes.  Tous  tiendront  à  honneur  de  répondre  à  Tappel  de  la 

'  Paris,  E.  Leroux,  1  vol.  in-8°,  prii  7  fr.  5o. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  335 

Commission  d  organisation  en  donnant  leur  adhésion  et  en 
prenant  une  part  active  aux  séances  du  Congrès.  Il  importe 
que  l'école  française  soit  dignement  représentée  dans  cette 
grande  assemblée,  qui  réunira  à  Paris  les  orientalistes  les 
plus  éminents. 

La  séance  est  levée  à  six  heures. 

OUVRAGES  OFFERTS  X  LA  SOCIÉTÉ. 
{Séance  du  9  avril  1897.) 

Par  rindia  Office  :  Sélections  from  Records  of  the  Govern- 
ment ofindia,  Report  on  Publications  during  the  year,  1895. 
Calcutta,  i896;in-4°. 

—  The   Indian   Antiqaary,    October-November,    1896; 

in-A". 

Par  les  Sociétés  :  Journal  des  Savants,  janvier  et  février 
1897.  Paris;  in-4°. 

—  Société  de  géographie.  Comptes  rendus,  1897,  et  n"  à 
et  5.  Paris;  in-8'. 

—  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  hautes  études,  m*  fascicule- 
A.  Meillet,  Recherches  sur  l'emploi  du  génitif  accusatif  en 
vieux  slave.  Paris,  1897;  in-8°. 

—  Comité  de  conservation  de  l'art  arabe,  exercice  1896, 
fasc.  12.  Le  Caire,  1896;  in-8'*. 

—  The  Geographical  Journal,  April  1897.  London; 
in-8^ 

—  Bulletin  de  l'Académie  des  sciences  de  Saint-Pétersbourg, 
février  i897;in-4°. 

—  Rendiconli  délia  Reale  Accademia  dei  Lincei,  séria 
quinta,  vol.  VI,  fasc.  1".  Roma,  1897;  in-4^ 

—  Société  asiatique.  Collection  d'ouvrages  orientaux.  Ma- 
çoudi.  Le  livre  de  l'avertissement  et  de  la  révision,  traduction 
par  B.  Carra  de  Vaux.  Paris,  1897;  in-8°. 

—  Journal  asiatique,  janvier-février  1897;  in-8°. 


33ê  MARS-AVRIL   1897. 

Par  les  Sociétés  :  Mittheilungen  in  Tokio,  Januar  1897; 
in.4". 

Parles  éditeurs  :  Revae  arc/ieofo^fi^uc,  janvier-février  1897  ; 
in-S'. 

—  Lady    Meux,    Egyptian    Antiqaities^     described    by 
W.  Budge.  London,  1896;  grand  in-4*. 

—  BoHetino  délie  pubhlicazioni  italiane  et  n*270.  Firenze, 
1897;  in-8". 

—  Toun^-Pao,  mars  1897;  in-8". 

—  Recueil  de  matériaux  sur  la  géographie  et  l'ethnographie 
du  Caucase  (en  russe),  31"  fasc.  Tiflis,  1897;  in-d*. 

—  Polyhihlion ,  fELviies  technique  et  littéraire,  mars  1897; 
in-8°. 

—  Revue  critique^  n"*  ia-i4.  Paris,  1897;  in-8'. 

—  The  sanscrit  critical  Journal,  M arch  1 897  ;  in-8*. 

—  J.  Halévy,  Revue  sémitique,  avril  1897;  in-8'. 

Par  les  auteurs  :  R.  Duval,  Lexicon  syriacum  aactore  Has- 
sano  Bar-Bahlule,  fasc.  quintus.  Parisiis,  1897;  in-yl*. 

—  P.  R.  Suhramanya  sastri,  A  Manual  sanscrit  Grammar, 
Part.  I,  i8(j7;in-8\  * 

—  J.-B.  Chabot,  Supplément  à  V ouvrage  sur  Jabalaha. 
1897;  in-8». 

—  J.  Deniker,  Bibliographie  des  travaux  scientifiques ,  t.  I, 
2*  livr.  Paris,  1897 ;  in-8'. 

—  Charencey,  Langue  basque  et  langues  chamitiqaes  (ex- 
trait). Paris,  1896;  in-8°. 

—  Le  même ,  Mélanges  sur  quelques  dialectes  de  la  famille 
maya-quichée  (extrait).  Paris,  1897;  in-8*. 

—  Le    même ,  Des  noms  de  jours  et  de  mois  en  basque 
(extrait).  Paris,  1897;  in-8". 

—  Devëria,  Notes  d'épigraphie  mongole-chinoise  (extrait), 
Paris,  1896;  in.8'. 

—  R.   Narayan  Apte,  The  Doctrine  of  Màyà,  Bombay, 
1896,  in-S*. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  337 

Par  les  auteurs  :  J.  Marquart,  Fundamenti  israelitischer 
iindjûdischer  Geschichte.  Gôttingen,  1896;  in-8*. 

—  Le  même,   Untersuchangen  zur  Geschichte  von  Eran, 
Gôttingen,  l896;in-8^ 

—  H.  Malter,  Die  Ahhandlungen  des  Aba-Hamid  Ai-Gaz- 
zali,  Heft  1  et  a. 

J.  Th.  Gottwald,  Examen  de  l'ouvrage  de  Chwolson  (en 
russe).  Saint-Pétersbourg,  1897;  in-d*. 

—  Katanof,  Divers  articles  bibliographiques  (en  russe),  Le 
Travailleur,  Revue  de  Kazan ,  jany'ier  1897;  in-8°. 

—  Le  même,  Recherches  ethnographiques  sur  la  race  turque- 
tartare.  Kazan,  189^;  in-S". 

—  J.  Rouvier,  Une  métropole  phénicienne  oubliée  {extrait)  ^ 
1896;  in-8'. 

—  E.  Kuhn  et  H.  S.  von  Carolsfeld,   Die  Transcription 
fremder  Alphabete,  Leipzig,  1897;  in-8'*.  , 


BIBLIOGRAPHIE. 


Life  of  Brian  Houghton  Hodgson,  by  Sir  W.-W.  Hunter 
(in-8'',London;  Murray,  1896)  avec  plusieurs  portraits.  Ce  vo- 
lume de  près  de  Aoo  pages ,  contient  la  vie  politique  et  scien- 
tifique du  vénérable  orientaliste  auquel  M.  Senart  a  consacré 
une  notice  dans  le  Journal  asiatique  [yiin  1894)'  Hodgson, 
né  en  1800,  mort  en  1894»  ancien  résident  au  Népal,  as- 
socié étranger  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres , 
a  été,  suivant  l'expression  de  Gubernatis,  le  fondateur  des 
études  bouddhiques  en  Europe,  par  la  générosité  avec  la- 
quelle il  a  distribué  entre  les  sociétés  savantes  les  manu- 
scrits qu'il  avait  su  se  procurer  à  une  époque  où  l'indianisme 
commençait  à  peine.  En  i835,  Hodgson  avait  fait  don  à  la 
Société  asiatique  de  2  4  manuscrits  sanscrits  originaux  et,  en 


338  MARS- AVRIL   1897. 

1837,  il  fit  un  nouveau  don  de  6d  autres  manuscrits  qu'il 
avait  fait  copier  au  Népal.  Sur  TensemUe  de  ces  documents , 
notre  Société  ne  possède  aujourd'hui  que  diûihhaà  manu- 
scrits ,  dont  les  titres  sont  les  suivants  : 

Lalitavistara  — *  Saddharmapundarikâ  — •  Suvangiaprabhâsa 

—  Karandavyûha  —  Divyâvadâna  —  Açokàvadâna  — •  Bha- 
drakalpâvadâna  —  Mahàvastu  —  Abidharmakoçavyâkhyà 

—  Durgatipariçodhana  —  Dharanisamgraha  —  Gitapushta- 
katantra  —  Sukhâvativyûha  —  Mahâkàlatantra  —  Sragdara 

—  Mahâmantrânusâri]^  -—  Samvarodaya  —  et  Stotrasam- 
graha  '. 

Le  reste  a  été  déposé  au  nom  de  la  Société  asiaticpe,  par 
Eugène  Burnouf ,  à  la  Bibliothèque  nationale  en  iSSy.  Dans 
son  premier  rapport  annuel  (Journal  asiatique,  août  i84o), 
M.  J.  Mohl  signalait  déjà  en  ces  termes  la  découverte  par 
Hodgson  des  livres  bouddhistes  sanscrits  du  Népal  :  «  Cette 
découverte  est  une  des  plus  importantes  pour  l'histoire  de 
l'Orient  qui  aient  été  faites,  parce  qu'elle  nous  donne  les 
livres  sacrés ,  la  bibliothèque  des  pères  de  l'ég^se  bouddhiste.  » 

Numismatique  musulmane,  —  Les  deuxième  et  troisième 
volumes  du  Catalogue  des  mjonnaies  musulmanes  de  la  BihUo- 
tlièque  nationale,  par  M.  H.  Lavoix,  ont  paru  en  1891  et 
1896*,  le  troisième  volume  après  la  mort  de  l'auteur  et  par 
les  soins  de  M.  P.  Casanova,  son  continateur  an  Cabinet  des 
médailles.  Le  volume  de  1891  traite  des  monnaies  arabes 
d'Espagne  et  d'Afrique;  il  est  précédé  d'une  Introduction 
historique.  Les  principales  dynasties  qpi  sont  traitées  sont 


*  J'ai  dressé  cette  liste  avec  le  concours  de  notre  confrère  M.  L.  Finot. 
La  Société  asiatique  possède  en  outre  six  autres  manuscrits  sanscrits  boud- 
dhiques venant  également  du  Népal  comme  ceux  de  Hodgson.  G«  sont  : 
Madhyamakavrtti,  Dharmadhfitu,  Candamaharosanatantra,  Aryatirâ, 
Aparimitayu  et  Avalokiteçvarasûtra. 

'  Le  premier  volume,  contenant  les  khalifes  orientaux,  a  paru  en  1887; 
il  est  également  de  M.  La  voix.  Ce  savant,  ne  en  1830 ,  est  décëdé  à  Paris 
conservateur  du  Cabinet  des  médailles ,  le  2  a  octobre  1899. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  339 

celles  des  khalifes  Omëiades,  Abbadîtes,  Zëirîdes,  Almora- 
vides,  Almohades,  etc.  en  Espague,  et  les  dynasties  des 
Aghlabites,  Edrissites,  Hafsides,  Mérinides  et  shërifs  du 
Maroc ,  en  Afrique.  Le  troisième  volume  contient  la  descrip- 
tion des  monnaies  des  Thoulounides ,  Ikhshidites ,  Fatimites 
et  Mamlouks  qui  ont  successivement  régné  en  Egypte  de  868 
à  i5i7  de  notre  ère.  Ces  deux  ouvrages  accompagnés  de 
planches ,  sortent  des  presses  de  l'Imprimerie  nationale  et 
font  honneur  au  regretté  savant. 

Nous  devons  signaler  aussi  un  travail  de  M.  Casanova  qui 
a  paru  dans  la  Revae  numismatique  de  1896,  sur  les  mon- 
naies des  Danlshmendites ,  petite  dynastie  d'origine  turque 
qui  a  joué  un  rôle  assez  important  pendant  les  deux  pre- 
mières croisades  et  dont  l'histoire  est  assez  confuse.  Grâce  aux 
documents  numismatiques  et  aux  auteurs  orientaux ,  M.  Casa- 
nova a  rédigé  un  mémoire  qui  constitue  une  monographie 
complète  et  fort  intéressante  \ 

La  revue  arménienne  Hantes  Amsoria  «  Revue  mensuelle  » 
publiée  à  Vienne  par  les  Mékhitaristes ,  contient  dans  son 
numéro  de  janvier  1897  une  lettre  de  M.  A.  Carrière,  pro- 
fesseur d'arménien  à  l'Ecole  des  langues  orientales. 

Il  résulte  de  cette  lettre  (écrite  en  français  avec  traduction 
arménienne  en  regard  )  que  le  «  Chaldéen  Maribas  » ,  dont 
Moïse  de  Khoren  s'est  servi  pour  la  partie  ancienne  de  son 
histoire ,  est  en  réalité  un  auteur  syriaque  dont  nous  ne  pos- 
sédons que  des  extraits ,  mais  dont  la  date  nous  est  connue  : 
il  vivait  au  vu"  siècle.  Il  s'ensuit  que  Moïse,  qui  cite  cet  au- 
teur, doit  être  lui-même  postérieur  et,  par  conséquent,  ne 
peut  avoir  vécu  au  v"  siècle  comme  on  l'a  admis  jusqu'ici. 
M.  Carrière  a,  du  reste,  déjà  publié  d'autres  articles  tendant 
à  fixer  la  date  exacte  du  célèbre  historien  arménien. 


'  Numismatique  (ics   Danishmcndites ,  brochure   iii*8*  de  90  pages  et 
II  planches.  Paris,  Feuardent,  1896.  **> 


340  MARS-AVRIL   1897. 

Le  Vocabulaire  de  VAngélologie^  de  M.  Moïse  Schwab,  con- 
tient la  liste  en  caractères  hébreux  et  grecs  des  démons ,  anges 
ou  esprits  qui  jouent  un  rôle  mystique  dans  les  incantations , 
les  invocations  juives  et  cabsdistiques  et  dans  les  formules 
astrologiques.  Ces  noms  très  nombreux  dans  les  manuscrits , 
sur  les  pierres  gravées,  sur  les  amulettes  et  médailles,  ont  le 
plus  souvent  un  sens  que  M.  Schwab  a  cherché  à  déterminer. 
Plusieurs  cependant  n'ont  en  réalité  aucune  signification 
et  ont  été  composés  tels  par  les  cabalistes,  les  astrologues  et 
les  gnostiques  afin  de  n'être  pas  compris.  Comme  le  dit 
Jamblique,  il  ne  faut  même  pas  chercher  à  leur  donner  un 
sens,  car  les  noms  barbares  que  Ton  récite  sans  les  com- 
prendre ne  sont  pas  sujets  à  lamphibologie :  c'est  pourquoi 
ils  plaisent  aux  dieux.  L'ensemble  de  ce  vocabulaire  forme 
un  vaste  répertoire  de  plus  de  quatre  mille  mots  dont  il 
était  nécessaire  d'avoir  la  liste  aussi  complète  que  possible. 
C'est  un  rude  labeur  qui  a  nécessité  de  grandes  recherches  et 
qu'une  profonde  connaissance  de  la  littérature  cabalistique 
et  magique  pouvait  seule  permettre. 

Notre  confrère  M.  Decourdemanche  a  publié,  dans  ia 
Bibliothèque  orientale  elzévirienne ,  la  traduction  française 
d'une  série  de  contes  turcs  inédits.  Ce  sont  d'abord  les 
«  Ruses  des  femmes  (mikr-i  zenân)ii^  recueil  de  contes  popu- 
laires qui  semblent  avoir  été  rédigés  de  mémoire  par  un 
fonctionnaire  ottoman  en  Egypte.  Le  manuscrit  en  la  pos- 
session du  traducteur  contient  plusieurs  eœ  libris  dont  le  plus 
récent  est  de  l'an  1 1 88  Hég.  —  L'autre  recueil ,  le  Feredj 
h'ad  Chiddeh  («Le  plaisir  après  la  peine»),  n'a  pas  non  plus 
été  imprimé.  C'est  sur  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du 
roi  que  Pétis  de  la  Croix  traduisit  une  série  de  contes  qu'il 
publia  sous  le  titre  de  Mille  et  un  jours  (1710).  M.  Decour- 
demanche possède  un  autre  manuscrit  du  même  ouvrage 

• 

'  Dans  les  Mémoires  de  V Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  (savants 
orangers),  tome  X,  1897.  A°,  3 18  p. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  341 

turc,  et  il  en  a  traduit  deux  nouvelles  :  «  Les  ruses  de  Délié  »  ; 
«  L'architecte ,  sa  femme  et  les  trois  vizirs  » ,  qui  ne  se  trouvent 
pas  dans  le  recueil  français ,  et  une  histoire  de  Taher  très 
différente ,  dans  son  originalité ,  de  l'arrangement  fait  par 
Pétis  de  la  Croix. 

Nous  devons  faire  remarquer,  en  terminant,  un  article 
qui  a  paru  dans  le  tome  IV  du  Joarnal  of  Buddhist  text  So- 
ciety, 1896,  et  qui  est  de  Çri  Kali  Kumar  Das,surralphaket 
des  Lepchas  ou  Rong  du  pays  de  Sikkim  contre  le  Népal  et 
l'Himalaya.  Cet  alphabet,  composé  d'environ  5o  signes,  a  été 
créé  par  Chador,  roi  de  Sikkim  en  1 707,  pour  son  peuple 
qui  ne  connaissait  pas  alors  l'écriture.  La  langue  est  mono- 
syllabique et  appartient  au  groupe  transgangétique.  Quelques 
rares  livres  ont  été  imprimés  en  rong ,  et  c'est  ce  qui  donne 
de  l'intérêt  à  cet  alphabet  qui  n'a  rien  du  dévanagari  ou  du 
tibétain ,  et  par  suite  n'est  qu'une  curiosité  paléographique. 
(Cf.  Journal  asialiq ae ,  juin  1879,  p.  ^^^  ®*  Joarnal  da  Ben- 
gale, 1891,  p.  53  et  suiv.) 

E.  D. 


Les  Réflexions  sur  l'âme  »  par  Bahya  ben  Joseph  ibn  Pakouda ,  tra- 
duites de  farabe  en  hébreu ,  précédées  d'un  Résumé  et  accom- 
pagnées de  notes  par  Isaac  Broydé.  Paris,  1896;  164-93  pages. 
in-8^ 

Un  écrivain  espagnol  du  nom  de  Bahya ,  qui  vécut  vers  la 
fin  du  XI*  siècle ,  n'était  connu  en  littérature  hébraïque  que 
par  son  œuvre  Devoirs  des  cœurs ,  un  traité  de  théologie  et  de 
morale.  Grâce  à  une  acquisition  moderne  de  la  Bibliothèque 
nationale*,  grâce  surtout  à  la  publication  de  ce  manuscrit 
par  M.  Broydé,  —  un  émule  des  Tibbonides  du  xiii'  siècle, 
—  la  biograpliie  de  Bahya  pourra  désormais  être  faite.  WLe 
intéresse  la  philologie  orientale  sous  plusieurs  rapports. 

'  Fonds  hébreu,  a"  i34o. 


342  MARSAVRIL   1897. 

D abord,  elle  nous  fera  connaître  un  chapitre  de  philo- 
sophie peu  exploré  jusqu'à  ce  jour.  Notre  écrivain  procède 
de  Saadia  (m*  siède)  par  la  méthode,  et  «cherche  à  mettre 
la  religion  en  harmonie  avec  les  idées  philosophiques  de  son 
temps»,  comme  fera  Maïmonide  au  siècle  suivant;  mais  il  a 
moins  de  hardiesse  que  ce  -dernier.  H  n'est  pas  nécessaire  de 
pousser  bien  à  fond  lanalyse  de  cette  œuvre  pour  constater 
son  désaccord  rdigienx  avec  le  Fons  vitœ  de  son  contempo- 
rain Avicebron ,  ou  Ibn-Gebirol ,  de  celui  qui ,  aux  termes  de 
M.  Renan  \  a  joué  un  si  grand  rôle  dans  la  philosophie  chré- 
tienne du  moyen  âge.  Par  sa  tendance  prononcée  à  la  vie 
ascétique ,  Bahya  ressemble  un  peu  à  son  autre  contemporain 
Al-Gazâli*.  De  tels  synchronismes  ont  sans  doute  amené 
M.  Broydé  à  formuler  ce  fait  :  le  besoin  de  recherches  phi- 
losophiques a  été  le  trait  caractéristique  de  Tesprit  juif  au 
XI*  siècle  '.  Tel  est  l'intérêt  historique. 

Ensuite,  au  point  de  vue  linguistique,  un  autre  intérôt 
s'attache  au  présent  livre.  Le  manuscrit ,  qui  est  unique ,  est 
écrit  en  caractères  hébreux ,  comme  la  plupart  des  ouvrages 
judéo-arabes.  Ce  texte  était-il  ainsi  écrit  à  l'origipe ,  ou  l'au- 
teur avait-il  employé  les  lettres  arabes  ?  Cette  question  a  été 
agitée  à  propos  des  œuvres  de  Saadia,  d'Ibn-Djanah  et  de 
beaucoup  d'autres.  Elle  est  résolue  pour  notre  volume,  puis- 
qu'on y  relève  deà  fautes  qui  peuvent  seulement  provenir  de 
la  transcription  des  caractères  arabes  en  hébreu. 

Aussi,  nous  attendons  avec  impatience  la  publication  du 
texte  original  (arabe),  que  M*  Broydé  met  en  ce  moment 
sous  presse. 

Moïse  Schwab. 

'  Averroés  et  VAverroisme  (a'  éd.),  p.  loo. 
*  Munk,  Mélanges  de  philosophie,  p.  ^83. 
'  Introduction,  p.  7. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  543 

GaUiajudaica.  Dictionnaire  géographique  delà  France,  d'après  les 
sources  rabbiniques ,  par  H.  Gross  ;  traduit  sur  le  manuscrit  de 
l'auteur  par  Moïse  Bloch.  Paris»  libr.  L.  Cerf»  1897,  2^-766  p. 
in-8°. 

h' Histoire  littéraire  de  la  France,  à  diverse»  reprises,  con- 
sacre des  chapitres  entiers  aux  écrivains  juifs  qui  repré- 
sentent la  littérature  rabbinique  du  moyen  âge.  Ce  sont  des 
documents  précieux ,  assurément  dignes  de  l'Académie  qui 
les  a  publiés.  Cependant,  vu  le  cadre  qui  les  contient»  ces 
notices  sont  forcément  réduites  à  un  petit  nombre ,  d'autant 
plus  qu'elles  envisagent  seulement  les  écrivains. 

Sur  un  plan  tout  différent  et  bien  plus  vaste ,  M.  Gross  a 
élaboré  un  travail  considérable ,  contenant  :  1  "  l'identification 
de  tous  les  noms  géographiques  français  mentionnés  dans  la 
littérature  rabbinique  du  moyen  âge;  2**  une  notice  sur  l'his- 
toire des  Juifs  des  localités  ou  provinces  désignées  sous  ces 
noms;  3"  une  notice  littéraire  sur  les  rabbins  et  écrivains 
juifs  originaires  de  ces  localités,  ou  qui  en  ont  porté  ie  nom. 
«Je  me  suis  imposé  pour  tâche,  dit  l'auteur  (p.  vu),  de 
réunît  par  ordre  alphabétique  tous  les  noms  géographiques 
français  que  j'ai  trouvés  dans  les  écrits  juifs  du  moyen  âge. 
Mon  but  principal  est  de  déterminer  d'une  façon  précise  les 
localités  où  sont  nés  et  où  ont  vécu  les  divers  écrivains  juifs 
de  la  France.  Je  m'arrête  par  conséquent  aux  noms  qui  in- 
téressent la  littérature  juive  bien  plus  longuement  que  ne 
pourrait  le  faire  supposer  le  titre  de  mon  ouvrage.  A  la 
nomenclature  géographique  je  rattache  çà  et  là  des  observa- 
tions historico-littéraires.  Il  ne  m'a  pas  paru  superflu  de  mon- 
trer le  rôle  que  telle  ou  telle  localité  a  joué  dans  le  dévelop- 
pement de  la  vie  intellectuelle  des  Juifs ,  et  c'est  pourquoi  je 
parie  aussi  des  savants  qui  sont  originaires  de  cette  localité. 
Par  contre  je  passe  rapidement  sur  les  noms  géographiques 
qui  n'intéressent  que  médiocrement  ou  n'intéressent  pas  du 
tout  l'histoire  et  la  littérature  juives  et  n'ont  de  rapport 
qu'avec  l'histoire  de  France.  » 


344  MARS-AVRIL   1897. 

Aussi,  lorsqu'un  littérateur  voudra  connaître  à  fond,  en 
ses  moindres  détails  historiques ,  telle  ou  telle  localité  fran- 
çaise mentionnée  dans  la  littérature  rabbinique ,  il  consultera 
le  volume  que  nous  signalons  ici.  Ce  Dictionnaire  lui  don- 
nera chaque  référence  utile  en  son  lieu  et  sa  place ,  et ,  grâce 
aux  six  tables  qui  laccompagnent,  il  rendra  les  recherches 
aisées.  Avec  un  bonheur  rare ,  il  joint  Térudition  germanique 
à  la  clarté  française. 

Moïse  Schwab. 


The  original  hebrew  of  a  portion  of  Ecclesiasticvs  [XX XIX,  15, 
to  XLIX,  11),,  together  with  the  early  versions  and  an  Englisk 
translation  followed  hy  the  quotations  front  Ben  Sira  in  rabbinical 
literature ,  edited  by  A.  E.  Cowley  M.  A. ,  and  Ad.  Neubauer, 
M.  A.,  Oxford,  at  the  Ciarendon  press;  1897,  in- 4*  de  XLVn- 
ài  pages  avec  deux  héliogravures. 

Parmi  les  découvertes  littéraires  de  ce  siècle ,  celle  d*une 
partie  du  texte  original  de  Ben -Sira  peut  être  considérée 
comme  une  des  plus  importantes.  Les  fragments  publiés  par 
MM.  Cowley  et  Neubauer  nous  font  connaître  un  nouveau 
livre  biblique  ayant  sa  langue  spéciale  et  qu  on  ne  pourra 
se  dispenser  d'étudier  à  côté  des  livres  canoniques.  Les  ver- 
sions grecque  et  syriaque  nous  ont  transmis  assez  fidèlement 
les  pensées  de  Ben -Sira,  mais  c'est  seulement  maintenant 
qu'on  peut  avoir  une  idée  exacte  de  sa  manière  d'écrire,  et 
l'on  voit  combien  étaient  vaines  les  tentatives  faites  pour 
retrouver  le  texte  original  à  l'aide  du  grec  ou  du  syriaque 
traduits  en  hébreu.  Les  quelques  exemples  de  ce  genre 
reproduits  par  MM.  Cowley  et  Neubauer  (p.  xviii)  sont  ca- 
ractéristiques. 11  est  impossible  de  deviner  le  style  d'un  au- 
teur au  travers  d'une  traduction.  Même  les  citations  deBen- 
Sira  qu'on  rencontre  dans  la  littérature  rabbinique  et  que 
les  éditeurs  ont  réimprimées  (p.  xix-xxx)  sont  rarement 
conformes  au  texte  primitif.  Elles  donnent  presque  toujours 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  345 

le  fond  des  sentences  de -Ben  Sira  sans  en  conserver  l'ex- 
pression. 

La  langue  de  l'Ecclésiastique  se  rapproche  surtout  de  celle 
des  Proverbes,  par  exemple  en  ce  qui  concerne  l'absence 
presque  complète  de  l'article.  Elle  est  plus  pure  que  celle  de 
l'Ecclësiastc ,  quoique  fortement  mélangée  de  néologismcs 
et  d'aramaïsmes ,  qui  annoncent  déjà  l'hébreu  rabbinique. 
Ben-Sira  emploie  la  particule  relative  ")C/*N  et  jamais  C?,  qui 
est  si  fréquent  dans  l'Ecclésiaste.  Le  vav  consécutif  est  beau- 
coup plus  usité  que  le  vav  coordinatif.  Il  faut  toutefois  tenir 
compte  de  ce  que  Ben  -  Sira  écrit  en  poésie  ;  or,  la  poésie  a 
généralement  un  caractère  plus  archaïque  que  la  prose. 
L'Ecclésiastique  appartient  à  la  poésie  gnomique ,  mais ,  par 
moments ,  il  rappelle  les  Psaumes  et  Job ,  par  exemple  quand 
il  décrit  la  puissance  de  Dieu,  ou  fait  l'éloge  des  grands 
honunes  d'Israël.  Ben-Sira  s'exprime  clairement,  malgré  la 
brièveté  de  ses  apophtegmes;  on  peut  noter  quelques  pas- 
sages obscurs,  mais  la  faute  en  revient  sans  doute  aux  co- 
pistes. 

MM.  Cowley  et  Neubauer  ont  édité  les  fragments  de  Ben- 
Sira  avec  une  science  et  une  conscience  qui  méritent  tous 
les  éloges.  Ils  ont  cherché ,  en  premier  lieu ,  à  présenter  un 
texte  reproduisant  exactement  le  manuscrit  avec  toutes  les 
leçons  différentes  qui  se  trouvent  en  marge.  Les  variantes, 
qui  malheureusement  ne  se  trouvent  que  dans  une  partie 
du  manuscrit ,  constituent  une  massora  bien  supérieure  à  la 
massora  ordinaire,  car  toutes  ces  variantes  sont  indiquées 
par  le  copiste  avec  un  soin  qui  fait  penser  aux  éditions  cri- 
tiques modernes.  On  y  trouve  l'illustration  de  toutes  les 
causes  d'erreurs  qui  peuvent  défigurer  un  texte  :  omission 
ou  transposition  de  versets  ou  de  mots ,  substitution ,  inter- 
version ou  suppression  de  lettres ,  etc.  Combien  il  est  regret- 
table que  les  masorètcs  ne  nous  aient  pas  transmis  la  Bible 
avec  des  notes  marginales  aussi  complètes  !  Les  Qeré  Ketib 
sont  bien  peu  de  choses  à  côté  des  nombreuses  variantes  qui 
ont  dû  se  perdre, 

IX.  23 


iurniwrKiB  RATioxftLa. 


346  MARS-AVRIL    1897. 

Les  éditeurs  ne  se  sont  pas  contentés  de  donner  un  texte 
digne  de  confiance.  Ils  ont  voulu  fournir  aux  savants  qui  s'oc- 
cuperont de  Ben-Sira  —  et  il  y  en  aura  beaucoup  I  —  les 
matériaux  (|ui  leur  seront  nécessaires.  Ils  ont  ajouté  une  tra- 
duction anglaise  du  texte  hébreu  et  ont  réimprimé  les  ver- 
sions grecque  et  syriaque  avec  l'ancienne  version  latine  faite 
sur  le  grec.  De  plus ,  ils  ont  établi  un  glossaire  contenant  tous 
les  mots  de  Ben-Sira  qu'on  ne  trouve  pas  ou  qu'on  trouve 
rarement  dans  la  Bible ,  ou  qui  ont  chez  Ben  -  Sira  une  ac- 
ception particulière.  Nous  avons  constaté  peu  d'omissions  : 
jm  avec  le  sens  de  volonté  (XXXIX,  18);  niD=Dttfn  «  attri- 
buer» (XL,  29)  et  peut-être  7ÙD  «devenir  décrépit»  (XLI, 
2,  9).  Des  notes,  au  bas  du  texte  renvoient  aux  passages 
bibliques  dont  Ben-Sira  s'est  inspiré  ou  dont  il  se  rapproche. 
Ces  renvois  auraient  pu  être  plus  complets.  On  s'étonne  de 
ne  pas  trouver  sur  XL VI ,  3  un  renvoi  à  I  Sam. ,  XXV,  28. 
Par  contre  il  y  a  des  renvois  superflus ,  car,  lorscjue  les  com- 
paraisons se  rapportent  à  des  mots  isolés  et  peu  usités  dans 
la  Bible,  le  glossaire  seul  devait  les  indiquer.  Quelques 
citations  sont  inexactes  comme  Mal.,  IV,  5  et  suiv. ,  (p.  36 
et  37).  C'est  la  seule  partie  de  la  publication  qui  semble 
n'avoir  pas  été  soumise  à  une  revision  assez  attentive. 

L'introduction  bien  remplie  que  les  éditeurs  ont  mise  en 
tète  du  livre  (p.  ix-xv)  exposé  l'histoire  de  l'Ecclésiastique 
dans  la  littérature  postérieure,  donne  quelques  renseigne- 
ments sur  l'origine  des  fragments  qui  ont  été  écrits  en  Perse 
et  sur  l'orthographe  et  la  disposition  du  manuscrit. 

Une  étude  complète  du  texte  de  Ben-Sira  exigerait  de 
longues  recherches.  Nous  nous  contenterons  de  consigner 
ici  les  observations  de  détail  qu'une  lecture  attentive  du 
texte  et  des  versions  nous  a  suggérées. 

Un  certain  nombre  de  lignes  et  de  mots  sont  illisibles 
dans  le  manuscrit.  Les  éditeurs  n'ont  complété  les  versets 
que  lorsqu'il  ne  pouvait  y  avoir  aucun  doute  sur  les  mots 
manquants.  La  prudence  était,  en  effet,  commandée.  De 
même  ils  ont  rarement,  et  seulement  en  note,  propose  des 


NOUVELLES  ET  MELANGES.       347 

corrections  au  texte.  Toutefois,  quelques  passages  qui 
n'offrent  pas  de  sens,  même  avec  la  traduction  anglaise, 
auraient  mérite  une  remarque  :  XL,  i5  a  nS  DDHD  ISIJ 
npj^  ou,  en  marge,  '>'*?  DOn  *1Xj  .  Le  grec  paraît  avoir  lu  'H'J 
nip:''  [n'jD"']  n'?.  —  Ibid.,  18  a  :  ipnD''  IDV^  p*».  '•'•n .  Ces 
mots  présenteraient  la  même  idée  que  v.  20 ,  ce  qui  est  inad- 
missible. La  leçon  marginale  l^V  IDV  est  obscure.  Dans 
le  grec,  l'idée  est  :  «la  vie  du  travailleur  indépendant  est 
douce»,  ce  qui  est  au  moins  compréliensible.  —  XLl,  9  a  : 
nb^^  nnD^^  ^^^DD  DN?  —  XLV,  25  c  :  il  faut  sans  doute 
lire  avec  la  version  grecque  :  113^  ]3^  pD  "]Sd  PlSni .  Les 
mots  M)2D  ^^2/  ne  signifient  rien  dans  ce  passage.  — 
XLVIi,  12  a  :  les  mots  pX  0^31,  omis  dans  le  grec  ,  sont 
sûrement  altérés. 

Quelques  autres  versets  pourraient  être  améliorés  par  de 
légères  corrections  ou  facilement  complétés  :  XXXIX,  lyc  : 
[1]:  -|ny'»  n3-î3;  cf.,  Ps.,  XXXÏÏÏ,  7.  —  Ibid.,  23  :  il  faut 
p  d'après  G  et  S ,  au  lieu  de  >3  ;  c'était  sans  doute  la  leçon 
marginale.   —  Ibld. ,  26,  b  :  Peut-être  faut-il  lire  ^"^y  au 

lieu  de  y^"n.  Le  sens  serait  :  «Le  bien  fait  du  mal  aux  mé- 
chants. »  —  XL,  7  a  :  Au  lieu  de  ny>  ly,  supposé  par  les 
éditeurs,  il  vaudrait  mieux  iny  ly ,  qui  se  rapprocherait  plus 
du  texte.  —  XLÏl ,  i4  «  :  Il  faudrait  3"llû  ''D  au  lieu  de  31ÎÛD. 
—  Ibid,,2^a:0n  [)eut  lire  ly^  [D'^p'l  '♦]n  Rin.  —  XLIII,  1  b: 
ID''3^[C?].  —  XLIV,  16  :  D''Dn  NXDi  est  superflu  et  uïanque 
dans  le  grec.  —  XLll,  i5  :  mn  ^"Tl["î  inilDNa],  d'après 
le  grec.  —  XLIX,  2  :  On  pourrait  corriger  ^^  lU^  en  703 
7^  «  Il  a  enlevé  le  joug  ». 

Nous  proposerons  aussi  ([uelques  modifications  à  la  tra- 
duction anglaise  :  XXXIX,  17  c?  le  sens  paraît  être  :  «et 
par  sa  décision  (est  formé)  son  réservoir»,  comme  l'a  com- 
jris  la  version  grecque.  —  Ibid,,  26  c  :  les  éditeurs  suppléent 
Flour  of  wheat];  mais  le  grec  et  le  syriaque  ont  deux  mot» 
coordonnés.  Le  syriaque ,  qui  a  lu  pn  37n ,  avait  probable- 
ment la  bonne  leçon.  Le  grec  a  lu  H^D  au  lieu  de  ÎJyn.'Peul- 

23. 


348  MARS-AVRIL    1697. 

être  a-t-il  cru  qu'un  des  deux  D^în  était  de  trop.  —  Ibid., 
3o  d  :  npD^  D^b^  signifie  plutôt  :  «  et  au  temps  fixé  ils  se- 
ront rappelés»;  cf.  Is. ,  XXJV,  a  a.  —  XL,  5  :  ^H  est  tout 
aussi  bon  que  ï]N.  Une  correction,  même  appuyée  sur  les 
versions ,  est  inutile.  —  Ibid, ,  ii  b  :  '2?>1 ,  en  marge ,  est 
sans  doute  l'abréviation  de  DTC*^1 .  H  faut  donc  traduire  :  «  et 
retourne  ».  —  XLI  ,5  b  :  Le  sens  paraît  être  :  «  Et  des  en- 
fants insensés  (se  trouvent)  dans  les  familles  des  méchants». 
—  XLII,  i5  c  :  H  vaut  mieux  adopter  la  leçon  marginale 
1^C^3?D,  conforme  à  G  et  S,  et  c'est  ce  mot  qui  est  le  sujet  de 
inp7  dans  l'hémistiche  suivant,  que  nous  traduisons  :  «et 
elles  (les  créatures)  acceptent  de  faire  sa  volonté  »  ;  cf.  XLIII, 
26  b,  que  le  syriaque  paraît  avoir  eu  ici,  en  lisant  in^'ia  731 

au  lieu  de  113131 . 

On  sait  que  c'est  le  petit-fds  de  Ben-Sira  qui  a  traduit 
l'Ecclésiastique  'en  grec.  Contrairement  à  Topinion  émise  par 
les  éditeurs  (p.  ix ,  n.  5) ,  je  trouve  que  le  traducteur  s'est  bien 
acquitté  de  sa  tâche.  11  a  commis  peu  d'erreurs,  et  les  dififé- 
rences  assez  nombreuses  qui  existent  entre  la  version  grecque 
et  le  texte  original  s'expliquent  par  les  variations  des  manu- 
scrits. Les  leçons  du  grec  valent,  en  général,  autant  que 
les  leçons  du  manuscrit  :  telle  est ,  du  moins ,  mon  impres- 
sion. D'autre  part ,  le  texte  grec  a  lui-même  été  altéré  par 
les  copistes.  En  voici  plusieurs  exemples  :  XL,  a 5  :  yvvij  est 
mis  pour  ^ovXrf.  La  Vêtus  latina  porte  consiUum,  —  XLI, 
i  d  :\l  faut  lire  :  Tpv^))v  pour  rpo^rfv,  —  Ibid, ,  16  a  xp/- 
fxart  au  lieu  de  prifxart  —  Ibid.  ,166:  èv[Tpa]vffvat  au  lieu 
de  èv  ^alcrlei,  —  Ibid.,  19  b  :  Peut-être  ànà  XrjOaiov  au  lieu 
de  itso  akrjdeias,  —  XLII,  ai  eh  pour  êoûs.  —  XLIII,  a3  6 
v/jcTovs  pour  irjcTovs.  —  Ibid.,  aa  a  :  evoZeî  àyyeXos  pour 
eùeohia  réXos,  —  XLIV,  11a  dyaOdv  xal  xXrjpovofila  èxyàvoK 
au  lieu  de  dyadrf  xXrfpovofiia  éxyova,  —  Ibid, ,  1 3  a  trvép^ 
aifTÔiv  provient  des  mêmes  mots  dans  la  ligne  précédente. 
—  Ibid, ,  l'j  d  ;  Il  faut  lire  hta[6rixYi]  avrov  tmaitacno.  Le 
mot  èyévero  provient  du  verset  17  b.  —  XL VI,  7  c  il  faut: 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  349 

èv  [pijy](xart  èdvovs  au  lieu  de  évavrt  è^dpov,  —  XLVIÏ, 
23  c  :  "UfXoLTVv  à(^po(ji)VYf ,  au  lieu  de  Aaov  à^pooiivrjv,  — 
XL VIII ,  1 7  6  :  rà  iihcop  au  lieu  de  rbv  Tdyy  (  Velus  latina  : 
aquam).  La  plupart  des  fautes  étaient  déjà  dans  le  manu- 
scrit dont  s'est  servi  l'auteur  de  la  version  latine. 

Nous  avons  relevé  dans  la  version  grecque  les  variantes 
suivantes  :  XXXIX,  21  6  K"îDJ  (cf.  3o  c)  pour  ")n3i.  — 
Ibid.,  22  «  ni^DSn?  au  lieu  de  ilD^Sn.  —  Ihid.,  3o  d  est, 
en  réalité,  composé  de  3o  d  et  de  3o  c  :  DDIIs'?  y"îXD  ilDni 

1N13:.  —  XL,  7  a  :  yp-»"!  in^i^ri  ny  ly.  —  Ibid.,  17  «  |S 

est  pris  dans  v.  27  :  nD"l3  p^D.  —  Ibid.,  206  :  nODHI  DariN: 
11  est  à  remarquer  que  1 9  6 ,  où  il  est  question  de  la  sagesse 
manque  dans  le  grec.  —  Ibid.,  29  c  HDC^i  pour  D^^D?  — 
XLI,  1  b  :  Wi^*^  pour  IDilDD?  —  Ibid.,  2  c  C?'»^?'»  pour 
7^13,  à  moins  que  1V^D  ne  signifie  «décrépit».  —  Ibid., 
nhbph  ll/in  MnJ)  DN.  —  Ibid.,   10  a  est  remplacé  par 

XL,  11.  —  Ibid.,  Il  b  :  mD"»  312:  N*?  XÛIH  Dt^  ^N?  — 
Ibid,,  19  a  ?îa  au  lieu  de  1î.  —  XLII,  26  a  :  pîn  pour 
p)^n.  —  XLIÏI,  4  ^  :  vb\^  pour  n?2?  (l'hébreu  n'est  pas 
clair).  —  i3  3^C?  pour  piD  ou  ipn.  —  Ibid.,  16  :  mN")D3 
pTI  ^V^Vi  nONm  Dnn  IVir.  —  Ibid.,  17  c  :  PJI^D  pour 
ï]^"1D.  —  Ibid.,  20  /)  :  mpD  pour  3p")D.  —  /èirf. ,  21  a  : 
p*»^*»  ^3"îD1  Onn  'jDN'».  —  Ibid.,  21  6  :  mDI  pour  m:!? — 
/6/(Z.,  24  c  :  nXD  pour  insp?  —  Ibid.,  25  6  :  n31  nn31 

pour  713")  nm331.  —  Ibid.,  26  6  :  La  fin  est  prise  dans  27  b. 
De  même  la  fin  de  27  a  et  celle  de  28  a  sont  transposées. 

—  XLIV  b'd  :  DnnDc;D3  n*»^  '•DDn  Dy  mDon  D-^aîm.  — 

Ibid.,  8  b  :  anbnn3  au  lieu  de  anbnj3.  —  Ibid.,  10; 
Dmpl!:'!  pour  Dmpm.  Ibid.,  19  6  :  nW  au  lieu  de  DID.  — 
21b:  ^^^[rin]/  comme  S;  cette  leçon  est  meilleure.  — 
XLV,  7  b  :  Dn:inD  pour  lin.  —  Ibid.,  7  c  :  "imc;'»M,  qui 
est  préférable  à  inmc^n.  —  Ibid.,  8  èriy  2;  13^3  au  lieu  de 
ÎIVT  n3D3  .  —  Ibid.,  16  :  nn^D  "»'»b  au  lieu  de  D-in^m  H^y? 
—  XL VI,  1  c  :  1D^*D  pour  rD''3.  —Ibid.,  7  c?:  ny"ID  pDH 
pour  myD  jnn.  —  Ibid.,  17  6 :  Ils  pour  12 ,  comme  S.  — 


350  MAUS-AVRIL    1897. 

XL VII,  4  :  Q:f  pour  0*71^.  —  Ibid.,  7  h  :  opj  pour  D>i:^? 

—  Ibid,,   Il   d  :  Sn^D'»  ^^  TI3D  NDDI  pour  bv  pDÎT  INDD 
D^Crn"» .  —  Ibld, ,  20  c?  ^n3^^D  (Job. ,  XIX ,  4  )  pour  -^^^VXi  ? 

—  XLXIII,  lo  a  :  mnDina  pour  ny^  pDJ?  Ihid,,.  lo  c  : 
pDn'?';  pour  pn^l.  —  Ibid,,  17  d  :  Dnn:  pour  Dnn. 

La  version  syriaque  est  moins  fidèle  que  le  grec  et  beau- 
coup plus  incomplète.  Nous  avons  noté  quelques  fautes 
de  copistes  :  XXXIX,  39  :  NDND  au  lieu  de  X3DD.  —  XLIV, 
1 1  :  pmpyi  pour  pmp''N1.  —  Ibid.,  aS  :  ipsil  pour  pD31. 
XLIX,  6  a  :  npyi  pour  npiNI . 

La  correspondance  entre  le  texte  et  les  versions  est  bien 
marquée  par  les  éditeurs.  Toutefois ,  XL ,  1 4  le  syriaque  ré- 
pond à  la  seconde  partie  du  verset  et  non  à  la  première.  — 
XLU ,  1  o  il  aurait  fallu  mettre  devant  l'hébreu  i  o  a ,  i  o  c , 
lo  a,  lo  É?  et  en  marge  lo  b,  lo  c,  lo  «,  lo  d.  Dans  le 
chapitre  XLIV,  pnnbD1D3  XdSdI  XmriN  répond  à  '3  c  et 
non  pas  à  4  a.  —  XLV,  au  lieu  de  20  a ,  2 1  a ,  30  é?,  2 1  6 , 
nous  mettrions  20  c-d^  21a,  21  6,  et  rien  devant  1p?n^  .  .  . , 
qui  ne  paraît  pas  se  trouver  dans  le  grec. 

L'impression  des  fragments  de  Ben-Sira  a  été  exécutée 
avec  le  plus  grand  soin  et  fait  honneur  à  la  Clarendon  Press. 
Le  contenant  est  digne  du  contenu. 

Mâyer  Lambert. 


Semitic  studies  in  memory  of  Rev,  D''  Alexander  Kohut,  edited  by 
George  Alexander  Kohut,  with  portrait  and  memoir;  Beriin, 
S.  Calvary,  1897;  in-8°,  xxxv-6i5  pages. 

Peu  de  recueils  de  travaux  sont  aussi  remplis  que  ce  vo- 
hinic.  Nombre  de  savants  ont  tenu  à  rendre  hommage  à  la 
mémoire  d'Alexandre  Kohut,  l'autour  de  VAroukh  comple- 
tnm.  Toutes  les  branches  dos  études  sémitiques  sont  repré- 
sentées dans  ces  mélanges,  quelques-unes  très  largement 
comme  l'histoire  des  religions ,  l'exégèse  biblique  et  la  litté- 
rature juive. 
.    Après  une  introduction   où   le  fils  d'Alçxandre   Kohut, 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  351 

M.  G.  Kohut,  expose  comment  il  a  conçu  et  exécuté  le  pro- 
jet d'élever  un  monument  littéraire  au  souvenir  de  son  père, 
vient  une  biographie  rédigée  par  Adolphe  Kohut,  frère  du 
défunt.  Cette  biographie ,  inspirée  par  une  touchante  amitié 
fraternelle,  fait  honneur  à  celui  qui  l'a  écrite  et  à  celui  qui 
en  est  l'objet. 

Les  articles  scientifiques  ont  été  rangés  par  ordre  alphabë" 
tique  des  auteurs.  Toutefois  les  travaux  des  deux  Nestors 
des  études  orientales,  MM.  Max  Mûller  et  Steinschneider 
ont  été  mis  eu  tête  du  volume.  Dans  l'analyse  que  nous  al- 
lons donner  du  livre,  nous  rangerons,  au  contraire,  les  ar- 
ticles, autant  que  possible,  par  ordre  de  matière. 

M.  Max  Midler  a  donné  des  extraits  de  ses  leçons  sur  les 
prières  chez  tous  les  peuples.  Il  montre  que  les  prières  se 
ressemblent  partout,  parce  qu'elles  ont  en  général  pour  but 
de  demander  aide  et  protection  à  la  divinité ,  en  proclamant 
la  faiblesse  de  l'homme.  La  prière  de  l'empereur  de  Chine 
pourrait  figurer  dans  une  liturgie  sémitique  ou  aryenne. 
Cependant  la  palme  appartient  aux  Psaumes. 

Les  Juifs  ont  continué  à  écrire  des  prières  après  les 
Psaumes;  la  principale  est  le  Shemoné  Esré  ou  Amidah.  Cette 
prière,  dans  le  Yémen,  a  été  j)araphrasée  en  araméen. 
M.  Gollancz  donne  la  traduction  anglaise  de  cette  paraplirase, 
qui  est  d'ailleurs  assez  moderne  (voir  Epstein,  Monatsschrift , 
t.  XXXIX,  p.  175)  et  ne  figure  dans  aucun  rituel. 

M.  H.  Derenbourg  publie  et  traduit  une  inscription  sa- 
béennc  découverte  par  M.  Glaser,  et  dans  laquelle  figure  le 
dieu  Rimmôn  ou  Rammân,  sur  lequel  les  assyriologues  ont 
beaucoup  écrit.  L'existence  de  ce  dieu,  attaquée  par  M.  Op- 
pert,  a  été  défendue  récemment  par  M.  Jastrow  (American 
Journal  of  semitic  langiia(jes,  Chicago,  1896,  p.  i43). 

M.  Krauss  a  porté  son  attention  sur  les  divinités  égyp- 
tiennes et  syriennes  dans  le  Talmud.  Avec  plus  ou  moins  de 
réserves,  M.  Krauss  y  trouve  Apis,  Sérapis,  Madbachos, 
Neith-Phré,  Arueris,  Isis,  Apophis,  Derketo,  Dino,  Gad- 
Tyché  et  Abi. 


352  MARS-AVRIL    1897. 

L' exégèse  biblique  ne  compte  pas  moins  de  dix  travaux , 
dont  les  auteurs  appartiennent  à  des  écoles  différentes  : 
M.  Briggs  qui  prépare  un  dictionnaire  hébreu-anglais,  donne 
les  résultats  de  ses  recherches  sur  Temploi  de  37  et  337  dans 
les  différents  livres  de  la  Bible  :  37  serait  usité  dans  les  plus 
anciennes  parties  de  la  Bible  et  aurait  alterné  ensuite  dans 
diverses  périodes  avec  33  7 .  L'alternance  de  ces  deux  mots 
ne  laisse  pas  d'éveiller  quelque  scepticisme  à  l'égard  des 
dates  assignées  au  Pentateuque,  aux  Prophètes  et  aux  Ha- 
giographes. 

La  critique  moderne  se  serait,  d'après  M.  Green,  four- 
voyée en  voulant  établir  i^ne  pluralité  de  sources  dans  le 
Pentateuque.  M.  Green  prend  une  à  une,  dans  les  chapitres 
vi-ix  de  la  Genèse,  les  particularités  qui  caractérisent,  selon 
la  criti<juc ,  les  documents  du  Jéhoviste  et  de  TMohiste ,  et 
essaye  de  montrer  qu'elles  s'expliquent  autrement  que  par 
l'hypothèse  d'auteurs  différents.  Nous  ne  croyons  pas  que 
les  modernes  se  tiennent  pour  battus. 

M.  Halévy  cherche  à  écarter  les  difficultés  géographiques 
du  chapitre  l  de  la  Genèse,  qui  raconte  l'enterrement  de 
Jacob.  M.  Halévy  croit  que  yil^n  13^3  peut  signifier  :  «  en 
deçà  du  Jourdain»,  et  il  identifie  lûXn  p3  «grange  des 
épines  »  avec  l^D^ ,  «  dans  la  Judée  » ,  ce  nom  ayant  aussi  le 
sens  d'«  épine.  » 

Dans  le  premier  verset  d'Amos,  M.  Budde  croit  que  les 
motsD^lpJ3  n^^n  ")2?N  signifient  «  qui  avait  eVe  un  des  pâtres» 
et  suppose  que  cette  phrase  relative  a  été  interpolée.  Il  nous 
semble  peu  probable  que  n^n  soit  un  plus-que-parfait.  Peut- 
être  n^n  ")^N  est-il  une  variante  de  nîn  1Vt(  qu'on  aura 
arrangée  ensuite  d'après  vu,  i4.  Le  titre  primitif  parait,  en 
tout  cas,  comme  le  pense  M.  Budde,  avoir  été  D1D37  ^■)3T 

yipriD. 

Dans  ce  même  prophète  (vu,  lo)  se  trouve  le  mot  ^IDD, 
interprété  de  deux  manières  :  celui  qui  brûle  ou  V oncle  mater- 
nel. M .  Felsenthal  se  déclare ,  avec  raison ,  pour  cette  seconde 
explication ,  adoptée  par  Ibn  Koreisch ,  Ibn  Djanach  et  les 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  353 

Karaïtes,  qui  emploient  ce  mot  dans  leurs  écrits.  Mais  il 
n'est  pas  certain  qu'il  y  ait  eu  une  tradition  à  cet  égard. 

M.  Cheyne  émet  la  supposition  que  le  Zoroastrisme  a  pu 
influer  sur  l'esprit  des  Juifs  après  l'exil  ;  c'est  là  qu'ils  auraient 
pu  puiser  l'idée  de  l'immortalité  de  l'âme ,  et  les  Psaumes , 
où  se  trouve  une  trace  de  cette  idée,  n'auraient  pas  besoin 
d'être  machabéens. 

M.  Jastrow  paraphrase  à  la  manière  du  Midrasch  les 
Psaumes  lxxxiv  et  ci ,  qu'il  croit  avoir  été  écrits  par  Da- 
vid. Il  ne  s'arrête  pas  aux  obscurités  que  présente  le  com- 
mencement de  CI  (voir  REJ. ,  t.  XXIX,  p.  281). 

Le  XI*'  chapitre  de  Daniel  est  commenté  par  M.  Szold. 

Les  apocryphes  sont  représentés  par  le  Testament  de  Job, 
déjà  publié  par  Angelo  Mai,  en  i83o,  mais  qui  avait  passé 
inaperçu.  M.  Kohler  le  reproduit,  avec  une  traduction,  et 
montre  que  cet  apocryphe  est  d'origine  essénienne ,  car  on  y 
découvre  des  tendances  mystiques.  On  y  retrouve  certaines 
légendes  de  la  haggada  talmudique ,  et  peut-être  faut-il  voir 
là  le  targoum  de  Job  que  R.  Gamliel  fit  mettre  à  l'index. 

M.  Fûrst  montre ,  après  Frankel  et  Geiger,  l'influence  de 
la  tradition  orale  palestinienne  sur  la  version  des  Septante. 

MM.  de  Goeje  et  Schreiner  s'occupent  des  citations  bi- 
bliques chez  les  Arabes.  Le  premier  combat  l'opinion  de 
Sprenger,  d'après  laquelle  Mahomet  aurait  eu  une  bible  tra- 
duite en  arabe ,  et  cite  deux  passages  du  hadith  où  il  est  fait 
allusion  à  des  versets  d'Isaïe.  Les  traductions  de  la  Bible  en 
arabe  sont  pour  la  première  fois  citées  par  Maçoudi.  M.  Schrei- 
ner fournit  plusieurs  extraits  d'ouvrages  arabes  contenant  la 
traduction  de  quelques  versets  où  l'on  croyait  trouver  pré- 
dite la  venue  de  Mahomet. 

La  grammaire  comparée  a  donné  matière  à  l'article  de 
M.  Barth  et  au  nôtre.  M.  Barth  a  repris  à  son  compte  l'ex- 
plication que  nous  avons  donnée  de  la  conjugaison  polêl 
dans  les  verbes  V'y,  ainsi  que  les  rapprochements  avec  les 
formes  des  adjectifs  polêl  et  pôlâl  et  avec  l'arabe  jayloûlat 
(v.  BEJ.,  t.  XXIV,  p.  107,  n.  2  et  t.  XXXI,  p.  276).  M.  Barth 


354  MARS-AVRIL   1897. 

fait  venir  maintenant  cette  dernière  forme  de  faoûlat,  ce  qui 
est  assez  vraisemblable.  Par  contre ,  il  est  peu  probable  que 
les  verbes  hébreux  y"y  aient  suivi  l'analogie  des  verbes  \'V . 
Tout  au  plus,  l'analogie  de  ces  derniers  verbes  a-t-elle  pu 
contribuer  à  maintenir  la  forme  pôêl  des  verbes  géminés, 
mais  elle  ne  l'a  pas  créée.  Le  fait  que  la  ïorme  pôêl  est  ré- 
servée aux  verbes  actifs  est  un  indice  de  la  parenté  de  cette 
forme  avec  la  troisième  forme  arabe.  Il  n'y  a  pas  non  plus 
do  raison  pour  séparer  les  adjectifs  3312?,  771^  etc.  des  ad- 
jectifs à  racine  forte  tels  que  "nan ,  D^K,  qui  sont  pour  hag- 
gir,  'allim,  et  y  voir  des  participes  comme  /ûlp .  M.  Barth 

remarque ,  en  terminant ,  que  le  pôêl  n'a  pas  la  voyelle  ou  au 
passif,  comme  le  piêl  ordinaire ,  les  deux  voyelles  ne  consti- 
tuant pas  une  différence  suffisante.  Il  faut  noter  que  la 
voyelle  on  n'existait  primitivement  qu'au  passé,  et  c'est  par 
analogie  avec  le  passé  que ,  dans  les  autres  verbes ,  la  première 
radicale  du  futur  et   du  participe  a  pris  un  ou  :  7fâp^  et 

^l3pD  viennent  de  yaqattal ,  muqattaL  On  comprend  que  l'a- 
nalogie de  l'actif  entier,  du  futur  et  du  participe  passif  ait 
modifié  légèrement  le  passé  dans  la  forme  pâaL  Mais  dans  le 
liofal  des  V'D,  qui  semble  offrir  un  cas  semblable,  c'est  le 
passif  tout  entier  qui  a  la  voyelle  oa  :  hoâlad,youlad,  mou- 
lad.  La  voyelle  ou  s'est  alors  conservée. 

Dans  notre  travail  sur  les  racines  trilitères  fortes,  nous 
avons  essayé  d'expliquer  comment  les  racines  bilitères  ayant 
donné  d'abord  naissance  aux  racines  trilitères  faibles ,  celles- 
ci  ,  à  leur  tour,  ont  produit  les  racines  trilitères  fortes. 

La  langue  de  la  Mischna  contient  un  grand  nombre  de  par- 
ticules servant  à  introduire  les  propositions  incidentes. 
M.  Siegfried  les  énmnèrc  et  complète  ainsi  sa  grammaire  du 
néo-hébreu.  Nous  avons  remarqué  l'omission  de  N /D/N ,  dans 
le  sens  positif,  et  de  IdSm  =  ^D'I  ^''K'in. 

M.  Grûnbaum  critique  une  page  de  Renan  sur  le  néo-hé- 
breu. Il  est  clair  que  le  néo-hébreu  n'était  pas  la  spécialité  de 


NOUVELLES   ET  MÉLANGES.  355 

l'illustre  écrivain ,  qui  aurait  dû  distinguer  la  langue  de  la 
Mischna  de  la  langue  des  traducteurs  du  moyen  âge. 

L'œuvre  principale  d'Alexandre  Rohut  est  un  ouvrage  de 
lexicographie  talmudique.  MM.  Halbertamm  et  Loew  ajoutent 
quelques  notes  à  VAroukh  completuni,  le  premier  fournissant 
des  indications  bibliographiques,  le  sjecond  complétant  ou 
rectifiant  quelques  articles  du  dictionnaire  de  Kohut. 

Sur  les  Midraschim  nous  trouvons  un  travail  de  M.  Ga»- 
ter,  qui  publie,  d'après  un  manuscrit  lui  appartenant,  un 
Midrasch  sur  Esther.  Le  manuscrit  aurait  été  écrit  au 
ix"  siècle,  et  le  Midrasch  lui-même  aurait  été  composé  au 
vin"  siècle  et  serait  d'origine  perse. 

Les  anciens  midraschim  halachiques,  comme  la  Mekhilta 
(commentaire  sur  l'Exode)  contiennent  des  parties  hagga- 
diques.  M.  Rosenthal  montre  que  les  interprétations  de  la 
Bible  qu'on  y  trouve  reflètent  les  idées  qui  agitaient  l'esprit 
(les  Rabbins  au  lendemain  des  guerres  contre  les  Romains. 

M.  Lazarus  essaye  d'expliquer  pourquoi  un  docteur  ano- 
nyme de  la  Tosefta  (Sabbat  I)  déclare  que  le  jour  où  l'école 
de  Schammay  l'emporta  sur  l'école  de  Hillel  et  où  des  me- 
sures furent  prises  pour  séparer  les  juifs  des  étrangers,  fut 
aussi  pénible  pour  Israël  que  le  jour  où  fut  fabriqué  le  veau 
(l'or.  L'excès  de  zèle  des  Schammaïtes  serait  comparé  à  l'em- 
portement des  Israélites ,  (|ui  voulaient  à  toute  force  avoir  des 
(lieux. 

M.  Taylor  indique  le  contenu  du  manuscrit  de  Rossi 
n"  i8/i  ;  le  commentaire  qui  s'y  trouve  sur  Aboth  n'est  pas  de 
R.  Meschoullam,  comme  on  l'avait  cru. 

Comme  étude  masorétique  nous  avons  à  signaler  l'article 
(le  M.  Strack,  ([ui  a  réuni  des  notes  marginales  de  manu- 
scrits de  la  Bible,  relatives  surtout  aux  difl'érences  entre  les 
Ipxtos  palestiniens  et  babyloniens.  M.  Strack  combat  l'hypo-. 
thèse  admise  pres(jue  univ(M*selleinent  que  les  manuscrits  bi- 
bli(jues  dériveraient  d'un  seul  exemplaire.  M.  Strack  est  cer- 
tainement dans  le  vrai. 

La  littérature    rabbiniquo  du  moyen  âge  a  donné  une 


356  MARS-AVRIL   1897. 

abondante  moisson.  M.  Neubauer  publie  quelques  morceaux 
liturgiques  du  Gaon  Saadia ,  d'après  les  manuscrits  d*Oxford. 
M.  Friedlaender  a  traduit  un  morceau  du  Kozari  (ouvrage 
théologique  de  Juda  Halëvi)  relatif  à  la  langue  hébraïque. 
M.  Hirschfeld  a  écrit  une  courte  notice  sur  un  commentaire 
du  livre  d'Esther  attribué  à  Maïmonide.  En  réalité  c'est  une 
composition  liturgique  maghrébine  qui  date  au  plus  tôt  du 
xvii"  siècle. 

Doit-on  appeler  Kimchi  ou  Kamchi  le  célèbre  grammai- 
rien de  la  Provence?  Des  documents  apportés  par  M.  Felsen- 
thal  il  résulte  que  les  Espagnols  disaient  Kamchi ,  les  Italiens 
et  les  Allemands,  Kimchi. 

L'école  des  Tosafistes  ne  s'est  pas  seulement  occupée  du 
Talmud,  mais  aussi  de  la  Bible.  M.  Schechter  décrit  un  ma- 
nuscrit renfermant  un  commentaire  sur  le  Pentateuque»  où 
sont  cités  plusieurs  tosafistes. 

Les  Karaïtes  ne  sont  pas  oubliés.  M.  Poznanski  donne 
quelques  extraits  du  Kitâb  alanwâr  walmarâqib  (livre  des  lu- 
mières et  des  vigies)  composé  par  Kirkisani  (x*  siècle).  C'est 
un  traité  des  préceptes  religieux ,  où  l'on  trouve  des  rensei- 
gnements précieux  sur  les  opinions  des  anciens  Caraïtes. 

Comme  études  d'histoire  et  de  géographie,  nous  trouvons 
d'abord  l'article  de  M.  Winckler,  qui  apporte  de  nouveaux 
arguments  à  l'appui  de  son  opinion  que  les  Habiri  des  in- 
scriptions de  Tell-Amarna  sont  les  Hébreux. 

Le  grammairien  Solin  parle,  dans  ses  Collectanea,  de  la 
destruction  de  Jéricho  qui  aurait  eu  lieu  pendant  la  guerre 
d'Artaxerxès.  On  avait  cru  qu'il  s'agissait  d'Artaxerxès  Ilï 
Ochus.  M.  Reinach  pense  que  le  roi  perse  en  question  est 
Ardaschir,  qui  fit  la  guerre  aux  Romains.  Les  juifs  de  Jéri- 
cho prirent  peut-être  parti  pour  lui  et  auraient  été  châtiés 
par  les  Romains. 

M.  Harkavy  publie  et  traduit  en  hébreu  quelques  pas- 
sages extraits  des  œuvres  de  Saadya  et  d'un  ancien  Karaïte , 
relatifs  aux  Kazares ,  peuplade  d'origine  finnoise  qui  se  con- 
vertit au  judaïsme  vers  le  vu"  siècle. 


NOUVELLES   ET   MÉLANGES.  357 

Passons  de  la  Russie  dans  l'Inde.  M.  Gustav  Oppert  a  ré- 
sumé ce  qu'on  sait  sur  les  Bené  Israël  de  Bombay,  qui  seraient 
les  descendants  des  Israélites  exilés  par  Salmanassar,  et  sur 
les  juifs  de  Cochin ,  dont  les  ancêtres  auraient  quitté  la  Pa- 
lestine après  la  prise  de  Jérusalem  par  Titus.  Quatorze  siècles 
plus  tard  ils  furent  rejoints  par  des  juifs  chassés  d'Espagne. 
M.  George  Kobut  publie  une  correspondance  échangée  entre 
ces  juifs  de  l'Inde  avec  les  juifs  de  New- York  au  siècle  der- 
nier.  Cette  correspondance  concerne  aussi  les  juifs  de  la 

Chine. 

Quel  est  le  caractère  des  Sémites  ?  M.  Steinthai  rappelle 
les  jugements  contradictoires  formulés  par  Dozy,  Sprenger, 
Rremer,  Renan,  et  observe  que  :  i"  les  mots  n'ont  pas  la 
même  signification  chez  les  grands  écrivains  ;  2"  le  caractère 
d'un  peuple  quelconque  est  très  complexe  ;  3°  tous  les  peuples 
qui  parlent  une  langue  sémitique  ne  sont  pas  des  Sémites  de 
race. 

Les  Sémites  sont  devenus  les  disciples  de  l'Aryen  Aris- 
tote  et  ont  traduit  ses  œuvres  en  syriaque ,  en  arabe  et  en 
hébreu.  M.  Margoliouth  décrit  le  n"  88a  du  fonds  arabe  de 
la  Bibhothèque  nationale,  qui  contient  la  traduction  arabe 
de  la  rhétoricpie  d' Aristote ,  et  relève  plusieurs  erreurs  dans 
cette  traduction. 

Finissons  par  les  sciences  naturelles  :  M.  Lewisohn,  auteur 
d'une  zoologie  du  Talmud,  explique  quelques  noms  d'ani- 
maux mentionnés  dans  la  Guemara.  M.  Cyrus  Adler  donne 
des  renseignements  intéressants  sur  les  procédés  employés 
par  les  Hébreux  pour  extraire  des  carrières  les  blocs  de 
pierre.  Enfin  M.  Steinsclmeider,  après  avoir  marqué  en  traits 
rapides  le  rôle  que  les  pierres  précieuses  ont  joué  dans 
l'histoire  de  la  civihsation,  énumère  la  liste  des  ouvrages 
relatifs  aux  minéraux  précieux.  Le  prince  de  la  bibliographie 
a  donné  une  fois  de  plus  la  mesure  de  son  éinidition  et  de 
la  richesse  des  notes  qu'il  a  accumulées  pendant  de  longues 
années. 

Comme  on  le  voit ,  les  articles  qui  composent  les  Semitic 


358  MARS-AVRIL   1897. 

stadies  présentent  une  grande  variété,  et  beaucoup  mentent 
d'ùtre  lus.  L'ouvrage  est  luxueusement  imprimé. 

Mayer  Lambert. 


ETUDES  ETHIOPIENNES. 

C'est  par  l'Italie  (|ue  nous  commencerons  cet  article. 
Depuis  (|uol(|acs  années,  les  publications  éthiopiennes  y 
augmentent  sans  cesse  et  pour  être  plus  nombreuses,  elles 
ne  sont  pas  moins  bonnes. 

La  Vie  d'Amgâwi  de  M.  Ign.  Guidi  (//  Gadla  Aragâwi, 
Ronia,  tip.  delta  \\.  Accad.  dei  Lincei)  est  la  vie  d'un  moine 
qui  l'ait  paiiie  d'un  groupe  de  neuf*  saints  vénéréi  eu  Abys^ 
sinie.  Son  histoire  le  présente  comme  un  disciple  de  saint 
Pakhome,  qui  lui  aurait  donné,  en  même  temps  que  l'habit 
nionas1i(|ue,  le  nom  de  Za-Mikà'él,  alors  qu'il  n*était  encore 
âgé  ({ue  de  li  ans;  mais  il  n'est  pas  question  de  lui  dans  la 
vie  détiûiléc  de  Saint  Pakhôme  publiée  par  M.  Amélineau. 
Aragàwi  arrive  en  Ethiopie  dans  la  cinquième  année  du 
règne  d'Alamida  (fils  de  Saladoba),  qui  meurt  trois  ans  plus 
tard.  Ce  roi  a  j)our  successeur  Tazêna,  père  de  Kaleb  (vers 
5oo  ou  5io  de  notre  ère).  Dans  la  cinquième  année  du 
rè<>;ne  de  Tazêna,  les  neufs  saints  se  séparent;  Aragàv^i  se 
retire  à  Dannno,  nommé  aussi  Dabra-Halleluyà.  Kaleb  lui 
envoie  un  messager  pour  le  consulter  avant  d'entreprendre 
la  guerre  contre  l'ennemi  de  Dieu  qui  a  versé  le  sang  des 
habitants  de  INegran ,  le  mécréant  Finlias.  Après  avoir  mira- 
culeusement réprimé  ime  insurrection  des  gens  de  Bur, 
Kaleb  tue  Finhas,  roi  de  Saba;  puis  il  reçoit  Thabit  monas- 
ti(jiie  des  tnains  de  saint  Pantaléon  et  abandonne  le  pouvoir 
à  son  fils  Gabra-Mas{[ai. 

1)  après  l'auteur  éthiopien,  le  Christ  naquit  la  huitième 
année  du  règne  de  Bazèn;  de  Bazên  à  Abreha  et  Asbeha,.ii 
y  (;ut  i(j  rois  qui  régnèrent  'ààà  ans;  d'Abreha  et  Asbehil  à 


NOUVELLES  ET   MELANGES.  359 

Gabra-Masqal ,  neuf  autres  règnes  d'une  durée  de  i24  ans, 
soit  en  tout  368  ans;  mais  ces  chifi'res  sont  évidemment 
faux. 

La  Vie  d'Aragâwi  est  un  texte  gheez  très  pur  dont 
M.  Guidi  a  donné  une  très  bonne  édition,  avec  une  tra- 
duction abrégée ,  où  se  trouvent  reproduits  cependant  les 
passages  les  plus  importants.  Le  savant  professeur  a  eu  en 
outre  une  heureuse  idée  en  faisant  réimprimer,  pour  les  étu- 
diants et  les  amateurs  de  langue  éthiopienne ,  le  texte  à  part 
en  un  opuscule  in-i8,  format  très  maniable. 

M.  Guidi  a  publié  également  le  Marha  'Ewur  (Il  Marha 
Ewar,  tip.  délia  Ace.  dei  Lincei,  1896)  ou  guide  de  l'aveugle, 
en  amharique.  Ce  titre  n'indique  pas  suffisamment  qu'il 
s'agit  d'un  traité  sur  le  comput  des  cycles,  la  fixation  des 
jeûnes  et  des  fêtes,  etc.  11  est  attribué  au  patriarche  d'A- 
lexandrie, Démétrius  XII,  mort  en  33 1  de  l'ère  vulgaire. 
Les  textes  amhariques  sont  encore  rares  et  nous  devons 
savoir  gré  à  M*  Guidi  de  cette  publication. 

Dans  deux  mémoires  très  étudiés  et  très  bien  rédigés 
(Appunti  ed  osservationi  mi  re  Zague  e  Takla  Haymanot, 
Roma,  tip.  délia  Ace.  R.  dei  Lincei,  1895),  M.  Conti  Rossini 
a  repris  l'examen  de  la  question  si  obscure  et  si  controversée 
de  la  dynastie  des  Zagués  en  Abyssinie.  Après  avoir  ras- 
semblé et  analysé  consciencieusement  tous  les  textes  connus 
qui  s'y  rapportent,  il  assimile  la  reine  du  Synaxare  arabe, 
qui  est  considérée  sinon  comme  la  fondatrice  de  cette  dy- 
nastie, du  moins  comme  la  cause  de  la  révolution  qui  eut 
lieu  à  cette  époque ,  à  la  reine  Terda'e  Gabaz  des  listes  éthio- 
piennes; mais  il  rejette  le  témoignage  de  Marianus  Victor, 
qui  la  dit  salomonienne  et  pense  qu'elle  était  Aga\^.  Cette 
origine  ne  lui  parait  pas  d'ailleurs  un  obstacle  à  ce  qu'elle 
ait  été  juive  en  même  temps ,  puisque  lesFalashas  sont  Agaws. 
A  l'appui  de  cette  opinion ,  il  explique  par  l' Agaw  le  nom  de 
la  Reine,  ainsi  que  ceux  de  plusieurs  de  ses  successeurs, 
croit  même  à  la  possibihté  d'interpréter  dans  cette  langue 
le  mot  Zagué  qui  aurait  à  peu  près  le  sens  de  «  prince  ou  roi  >» 


360  MAHS-AVRIL    1897. 

et  voit  dans  un  texte  d'Abu  Salih ,  contemporain  de  Lalibala , 
une  indication  que  les  rois  d*Abyssinie  n*ëtaient  pas  alors 
de  la  dynastie  salomonienne. 

Dans  son  second  mémoire ,  M.  Conti  RossinI  montre  que 
le  rôle  de  médiateur  attribué  à  Tabouna  Takla-Haymânot 
dans  la  restauration  de  cette  dynastie  vers  Tan  1270  est  une 
invention  récente.  11  nen  est  fait  mention  que  dans  quelques 
listes  éthiopiennes  qui  ne  seraient  pas  antérieures  à  la  seconde 
moitié  du  xvii"  siècle. 

En  rendant  compte  de  ces  travaux  dans  la  Revae  sémitique 
(janvier  1896),  M.  Halévy  reconnaît  que  ce  second  mé- 
moire est  concluant  en  ce  qui  concerne  Takla-Haymânot, 
mais  il  fait  quelques  objections  relativement  au  premier.  Ad- 
mettant le  témoignage  de  Marianus  Victor,  il  considère 
comme  salomonienne  la  reine  Terda'e  Gabaz,  dont  le  nom 
peut  s'interpréter  en  éthiopien  ;  il  conteste  les  étymologies  de 
M.  Conti  Rossini,  notamment  celle  du  mot  Zagaê  et  trouve 
dans  le  passage  d'Abu  Salih  (Revue  sémitique,  avril  1896), 
la  preuve  qu'à  l'époque  de  cet  écrivain  la  dynastie  appelée 
plus  tard  Zagué  était  généralement  admise  comme  salomo- 
nienne et,  en  outre  l'absence  totale  d'un  souvenir  d'une 
perturbation  judéo-falasha  dans  la  religion  de  la  dynastie. 

Comme  suite  à  ses  précédents  mémoires,  M.  Conti  Rossini 
a  publié  le  texte  et  la  traduction  de  la  vie  de  Takla-Haymânot 
(Il  gadla  Takla-Haymânot  secundo  la  redazione  waldehbana; 
Roma,  tip.  délia  R.  Accad.  dei  Lincei)  d'après  le  ms.  i36  de 
la  Bibliothèque  nationale  de  Paris,  rédigé  dans  le  Wal- 
debba,  au  nord  de  l'Amhara,  et  datant  du  milieu  du 
XV*  siècle.  C'est  le  plus  ancien  que  l'on  possède. 

La  vie  de  Takla-Haymanot  ressemble  à  celle  de  tous  les 
saints  d'Abyssinie.  Les  miracles  y  ont  une  place  marquée 
d'avance.  Nous  les  négligerons  et  nous  nous  bornerons  à  re- 
tracer brièvement  la  biographie  du  saint ,  d'après  le  docu- 
ment mis  en  lumière  par  notre  savant  ami.  La  famille  de 
Takla-Haymânot  vivait  en  Amhara ,  dans  le  district  de  Bahr- 
qoga.  Son  père  s^appelait  Sagâ-za-Ab,  samère'Egzïe-Harayâ; 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  361 

ils  désiraient  ardemment  avoir  un  fds  et  priaient  Dieu  de 
leur  accorder  cette  faveur,  lorsqu'un  prince,  nommé  Mota- 
lamé,  vint  du  royaume  des  Zaguay  jusqu'à  Selales.  Il  tua 
beaucoup  de  chrétiens,  fit  de  nombreux  prisonniers  et 
chercha  aussi  à  faire  mourir  Sagâ-za-Ab.  Gelui-ci  s'enfuit, 
entra  dans  une  rivière  et  y  resta  trois  jours  ;  mais  sa  femme 
fut  prise  et  amenée  au  chef  qui  voulut  l'épouser.  Un  ange 
la  ravit,  la  transporta  à  l'endroit  où  était  son  mari  et  lui 
prédit  un  fds. 

Takla-Haymânot  naquit  le  24  de  Tahsas.  On  l'appela 
Feshana-Seyon ,  mais  son  nom  de  baptême  fut  Zar'a-Yohannes. 
Elevé  dans  la  doctrine  chrétienne,  il  est  plus  tard  nommé 
diacre,  puis  élu  prêtre.  On  lui  apprend  qu'il  y  a  des  ido- 
lâtres dans  le  pays  de  Katata.  Il  s'y  rend  et  l'évangélise. 
Il  convertit  ensuite  un  chef  du  Damot ,  puis  Motalamé  lui- 
même  qui  avait  voulu  le  faire  mourir  et  à  qui  il  avait 
échappé  miraculeusement.  Il  gagne  encore  au  christianisme 
les  habitants  du  Wifat  et  fait  à  Hayq ,  au  couvent  de  Saint- 
Etienne,  la  rencontre  de  'lyasus-Mo'a ,  qui  lui  donne  l'habit 
monastique.  Il  passe  ensuite  dans  le  Tigré,  arrive  à  Dabra 
Dammo,  au  monastère  d'Abba  Aragâwi,  où  il  prend  l'habit 
de  cet  ordre,  retourne  à  Hayq  et  le  donne  à  son  tour  à 
'lyasus-Mo'a ,  puis  il  se  retire  dans  un  désert.  Après  avoir 
réuni  un  certain  nombre  de  disciples,  il  se  renferme  dans 
une  caverne  pendant  sept  ans,  et  meurt  en  désignant  pour 
lui  succéder  un  moine  nommé  'Els'âe. 

Je  laisse  de  côté  quelques  détails  qu'on  pourra  lire  soit 
dans  le  mémoire  de  M.  Conti  Rossini,  soit  dans  la  recension 
qu'en  a  faite  M.  Th.  Nôldeke,  dans  le  numéro  du  3i  octobre 
1896  du  Litlerarisches  Centralblatt.  Le  texte  est  en  gheez 
pur  ;  la  traduction  bien  faite ,  est  accompagnée  de  notes  im- 
portantes et  de  comparaisons  intéressantes  avec  la  Vie  du 
même  saint  écrite  au  monastère  de  Dabra  Libanos  et  repro- 
duite par  le  P.  d'Almeida  et  le  Synaxare.  Nous  nous  associons 
entièrement  aux  éloges  qu'adresse  à  M.  Conti  Rossini  l'émi- 
nent  professeur  de  l'Université  de  Strasbourg,  en  regrettant 

IX.  24 


MrUMKaiB    BAtlOIIALK. 


362  MARS-AVRIL   1897. 

avec  lui  que  ce  texte  ne  permette  pas  d'élucider  certaines 
questions  historiques. 

Nous  devons  encore  à  M.  Conti  Rossini  la  connaissance 
d  une  inscription  éthiopienne  très  ancienne  gravée  sur  un 
obélisque  trouvé  auprès  de  Matara ,  en  Abyssinie  (  Uiscrizione 
deir  obelisco  pressa  Matara,  Accad.  dei  Lincei,  mai  1896). 
Cette  inscription ,  qui  ne  contient  que  quatre  lignes ,  remonte 
à  l'époque  où  l'écriture  éthiopienne  se  dirigeait  déjà  de 
gauche  à  droite,  mais  où  la  vocalisation  n'était  pas  encore 
inventée.  M.  Conti  Rossini  avait  présenté  un  essai  de  déchif- 
frement de  cette  inscription  et  avait  même  déterminé  le  sens 
de  tous  les  mots ,  mais  n'avait  traduit  que  les  deux  premières 
lignes.  M.  Halévy  l'a  reprise  dans  la  Revue  sémitiijae  d'oc- 
tobre 1896  et  en  donne  une  traduction  complète,  d'après 
laquelle  cet  obélisque  aurait  été  érigé  par  un  jeune  homme 
en  l'honneur  de  son  père  pour  le  remercier  de  lui  avoir  ac- 
cordé la  jeune  fille  qu'il  aimait. 

Pour  terminer  avec  l'Italie ,  il  nous  reste  à  mentionner  le 
vocabulaire  tigrina  (  Vocabolario  délia  lingaa  tigrigna,  Roma, 
Tip.  dclla  casa  éditrice  itahana ,  1896) ,  composé  par  un  bril- 
lant officier  de  l'armée  italienne  de  l'Erythrée,  le  major 
Ludovic  de  Vito ,  mort  sur  le  champ  de  bataille  au  combat 
d'Adoua ,  et  à  qui  l'on  devait  déjà  des  travaux  remarquables 
sur  le  même  sujet.  Ce  dialecte,  parlé  dans  le  Tigré,  est 
étroitement  apparenté  avec  l'ancienne  langue  gheez,  au 
point  que  l'on  y  retrouve  plus  ou  moins  modifiées  toutes 
les  racines  primitives.  Le  vocabulaire  de  M.  de  Vito  est  donc 
appelé  à  rendre  de  grands  services.  L'impression  en  a  été 
surveillée  par  M.  Conti  Rossini  qui ,  dans  la  préface ,  retrace 
en  termes  émus  la  vie  et  les  travaux  de  cet  excellent  officier 
doublé  d'un  savant,  qui  fut  son  ami,  et  dont  nous  devons 
également  déplorer  la  perte ,  car  il  aurait  pu  contribuer  puis- 
samment à  développer  nos  connaissances  des  langues  de  la 
côte  orientale  d'Afrique. 

La  France  n'est  pas  non  plus  restée  inactive  dans  cette 
branche  des  études  sémitiques.  M.  Conzelman  a  fait  paraître 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  363 

dans  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  hautes -études  (Paris, 
Bouillon,  1895) ,  avec  une  traduction  française  et  des  notes, 
la  grande  chronique  éthiopienne  du  roi  Galawdêwos,  d'après 
trois  manuscrits  d'Oîdbrd ,  du  British  Muséum  et  de  la  Bi- 
bliothèque nationale  de  Paris. 

Le  roi  qui  en  fait  l'objet  régna  de  i54o  à  lôôg;  il  est 
connu  en  Europe  sous  le  nom  de  Claudius  et  célèbre  par  les 
guerres  qu'il  eut  avec  les  musulmans  de  l'Elst,  commandés 
par  Mohammed  Grafi ,  qui  avait  commencé  à  envahir  l'Abys- 
sinie  au  temps  de  Lebna  Dengel.  Cette  chronique ,  écrite  au 
commencement  du  règne  de  Minas ,  frère  et  successeur  de 
Galawdêwos,  est  plutôt  un  panégyrique  qu'un  document 
historique.  L'auteur,  dont  le  nom  est  ignoré,  s'est  attaché  à 
montrer  les  qualités  morales  de  son  roi,  bien  plus  qu'à  ra- 
conter ses  exploits.  Et  quelque  flatteur  que  soit  le  portrait 
qu'il  en  fait ,  il  faut  reconnaître  qu'il  n'est  pas  exagéré ,  en 
le  comparant  avec  les  récits  des  guerriers  portugais  qui  eurent 
des  rapports  avec  lui.  Ce  que  l'on  s'explique  moins,  c'est  le 
peu  de  cas  que  l'auteur  semble  faire  de  ces  derniers ,  sans 
lesquels  l'Abyssinie  n'aurait  certainement  pas  repoussé  ses 
ennemis.  On  sait,  en  effet,  que  sans  l'arrivée  de  quatre  cents 
Portugais  conduits  par  Christophe  de  Gama,  qui  mourut 
lui-même  en  défendant  ce  pays ,  Galawdêwos  n'aurait  pas  pu 
vaincre  son  redoutable  adversaire. 

Mais  sans  s'écarter  du  but  qu'il  se  proposait,  l'auteur  de  la 
chronique  a  été  amené  à  parler  des  événements  qui  se  pas- 
sèrent sous  ce  règne  troublé  et  son  récit  apporte  sur  quelques 
points  des  éclaircissements  bien  utiles  ou  la  confirmation  de 
laits  déjà  connus.  Il  est  précieux  notanunent  pour  la  période 
comprise  entre  la  mort  de  Grafi,  ij43,  et  l'arrivée  de  Gon- 
zale  Rodrigues,  avec  une  mission  de  jésuites,  en  i555,  pé- 
riode pour  laquelle  nous  manquions  de  renseignements. 

M.  Conzelman  a  suivi  le  texte  du  manuscrit  d'OiLford,  le 
plus  correct  des  trois ,  en  le  corrigeant  avec  les  deux  autres 
lorsque  ceux-ci  offraient  une  leçon  préférable  soit  pour  l'or- 
thographe ,  soit  pour  le  sens.  Sa  traduction  est  très  soignée , 

24. 


364  MARS-AVRIL   1897. 

de  l'avis  de  M.  Th.  Nôldeke,  qui  ajoute  :  and  liât  mir  hci  der 
Lecture  gâte  Dienste geleistet  (Gôttingische  gelehrten  Anzeigen, 
1896,  n"  2),  et  son  commentaire  très  exact,  dit  M.  Conti 
Rossini  (Bi  Alcuni  recenti  pubblicazioni  sali*  Etiopia,  dans 
U  Oriente,  vol.  II,  1897).  Dans  une  introduction  et  un  aperçu 
historique,  il  note  les  particularités  du  texte  qui  présente 
des  traces  d'influence  arabe  et  fait  ressortir  le  profit  qu'on 
peut  tirer  de  cette  chronique  au  point  de  vue  historique  et 
littéraire.  Son  travail  favorablement  accueiUi  par  la  commis- 
sion de  publication  de  l'Ecole  des  hautes-études,  lui  a  valu 
le  diplôme  de  cette  Ecole.  M.  Conzelman  est  en  effet ,  comme 
moi ,  élève  de  la  conférence  d'éthiopien  qu'y  fait  M.  Joseph 
Halévy,  dont  les  connaissances  si  étendues  sont  mises  géné- 
reusement à  la  disposition  de  tous.  Je  suis  heureux  de  pou- 
voir ici  rendre  un  public  hommage  au  caractère  et  à  la 
science  de  notre  éminent  et  dévoué  professeur,  pour  lequel 
nous  avons  la  plus  profonde  vénération.  C'est  à  sa  conférence 
que  se  sont  formés  presque  tous  les  éthiopisants  français  de 
l'époque  actueUe ,  ainsi  que  l'a  fait  très  justement  remarquer 
M.  Drouin  dans  son  article  sur  la  chronique  de  Galawdéwos 
(Joarnal  asiatique,  juiUet-août  1 896  ). 

En  raison  de  cette  circonstance  et  de  l'amitié  qui  me  lie  a 
M.  Conzelman,  qui  a  bien  voulu  citer  mon  nom  dans  son 
introduction,  j'ai  hésité  jusqu'ici  à  parler  de  son  ouvrage. 
Après  les  comptes  rendus  de  MM.  Nôldeke ,  Drouin  et  Conti 
Rossini ,  je  ne  me  crois  plus  tenu  à  la  même  réserve  et  c'est 
avec  un  grand  plaisir  que  je  constate  le  succès  bien  mérité 
de  mon  excellent  camarade  dont  j'apprécie  hautement  le 
travail  consciencieux. 

M.  René  Basset  continue  sa  publication  des  Apocryphes 
éthiopiens,  dont  notre  secrétaire  a  signalé  toute  l'importance 
dans  le  dernier  rapport  annuel.  Depuis  cette  époque,  trois 
nouveaux  fascicules  ont  paru. 

Le  fascicule  VI  contient  les  Prières  de  saint  Cyprien  et  de 
Théophile.  La  première  de  ces  prières  a  pour  but  de  chasser 
]es  démons,  de  détruire  l'effet  du  mauvais  œil,  de  délivrer 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  365 

les  prisonniers  et  d'éloigner  les  mauvais  rêves.  La  seconde 
est  une  invocation  contre  Kera-'Iyefarehe ,  la  fièvre  des  terres 
basses  et  des  terres  hautes.  Elle  indique  divers  noms  à  pro- 
noncer pour  s'en  débarrasser  et  est  suivie  d  une  formule 
d'encens  à  brûler  pendant  que  l'on  récite  le  psaume  i5o. 
La  prière  de  saint  Cyprien,  imitée  ou  traduite  de  l'arabe 
vers  le  xiv"  ou  le  xv*  siècle ,  est  attribuée  à  Cyprien ,  évêque 
de  Carthage  ;  mais  elle  aurait  été  rédigée  par  saint  Cyprien , 
évêque  d'Antioche.  La  prière  de  Théophile  semble  avoir  été 
composée  en  Ethiopie;  elle  est  mise  sous  le  nom  de  Théo- 
phile, patriarche  d'Alexandrie. 

Dans  le  fascicule  VII,  M.  Basset  nous  offre  les  Enseigne- 
ments de  J.-C,  à  ses  disciples  et  des  prières  magiques.  Les 
enseignements  appartiennent  à  la  fois  à  la  littérature  apoca- 
lyptique et  magique.  On  y  trouve  une  vision  de  l'enfer  qui 
terrifie  les  apôtres  et  une  identification  des  noms  magiques 
de  Dieu,  à  l'aide  desquels  on  pouvait  se  faire  obéir  de  la 
divinité.  Les  prières  qui  sont  à  la  suite  sont  des  conjuralions 
contre  toutes  sortes  de  maux  que  l'on  peut  réciter  quand  on 
connaît  les  noms  magiques  de  Dieu  et  de  J.-C.  L'une  d'elles 
renferme  une  légende  nouvelle  sur  Salomon. 

Les  Règles  attribuées  à  saint  Pakhôme  forment  le  VHP  fas- 
cicule, qui  comprend  la  traduction  des  trois  règlements 
monastiques  publiés  par  le  regretté  Dillmann  dans  sa  chres- 
tpmathie,  p.  67-69,  avec  références  au  texte  grec.  Ainsi 
que  le  fait  remarquer  M.  Basset  dans  l'introduction,  ces 
règles  sont ,  au  point  de  vue  de  l'histoire  de  l'esprit  humain 
et  de  la  civilisation ,  un  monument  de  la  plus  haute  impor- 
tance. C'est  le  code  de  l'organisation  monastique  succédant 
en  Orient  à  la  vie  érémitique.  Après  avoir  donné  un  aperçu 
de  la  vie  du  saint ,  M.  Basset  examine  si  Pakhôme  est  l'au- 
teur ou  le  rédacteur  de  ces  règlements  et  il  conclut  que  le 
premier  est  peut-être  le  seul  qui  puisse  lui  être  attribué. 
11  reproduit  ensuite  les  généalogies  spirituelles  des  moines  des 
couvents  abyssins  de  Takla-Haymânot ,  de  Saint-Eustache  et 
de  Dabra-Libanos  qui  se  rattachent  à  Pakhôme.  Selon  l'opi- 


366  MARS-AVRIL    1897. 

nion  la  plus  vraisemblable,  ce  dernier  serait  né  en  iSb  et 
mort  en  345. 

Mais  l'ouvrage  le  plus  considérable  est  celui  de  M.  E.  A. 
Wallis  Budge  sur  la  vie  et  les  exploits  d'Alexandre  le  Grand 
d'après  les  textes  éthiopiens  du  British  Muséum  et  de  la  Bi- 
bliothèque  nationale   de   Paris   (  The    life   and  exploits  of 
Alexander  the  Great,  etc,  2  vol.,  London,  Clay  and  son», 

1896). 

On  sait  qu'Alexandre  le  Grand  a  exercé  une  sorte  de 
fascination  sur  l'esprit  des  Orientaux ,  qui  lui  ont  attribué 
des  légendes  de  toute  provenance  ;  et  pour  lui  en  trouver,  ils 
n'ont  eu  qu'à  puiser  dans  le  fonds  conunun  dont  ils  dis- 
posaient. Quelques-unes  sont  très  anciennes  et  sont  même 
empruntées  à  des  récits  babyloniens;  tel  est  son  voyage  à 
Tile  des  Bienheureux ,  qui  est  imité  du  voyage  de  Gilgameà  ; 
son  ascension  au  ciel  sur  les  ailes  d'un  aigle  est  également 
une  imitation  de  la  légende  d'Etana.  Ailleurs  Alexandre  de- 
vient un  prince  chrétien,  etc. 

Ce  sont  ces  légendes,  le  plus  souvent  traduites  d'une 
autre  langue  en  éthiopien,  qu'a  réunies  M.  Budge  déjà 
connu  par  ses  travaux  sur  le  grand  conquérant.  Le  premier 
volume  renferme  la  version  éthiopienne  du  pseudo-Callis- 
thènes ,  l'histoire  d'Alexandre  d'El-Makin ,  celles  d'Ahu  Shaker 
et  de  Joseph  ben  Gorion ,  une  histoire  anonyme  de  la  mort 
d'Alexandre,  un  roman  chrétien  probablement  d'origine 
éthiopienne,  l'histoire  dci  hommes  bénis  qui  vécurent  au 
temps  de  Jérémie  et ,  en  appendice ,  la  traduction  éthiopienne 
de  la  prophétie  de  Daniel  sur  le  royaume  d'Alexandre ,  les 
versets  1  et  6  du  premier  livre  des  Macchabées  et  un  extrait 
de  Jean  de  Madabbar,  autrement  dit  Jean  de  Nikiou.  Cette 
collection  forme  876  pages  de  texte;  elle  est  précédée  d'une 
savante  introduction  dans  laquelle  M.  Budge  étudie  l'origine 
des  légendes  qui  y  sont  contenues  et  montre  les  transforma- 
tions qu'elles  ont  subies.  Trois  fac-similés  des  principaux 
manuscrits  du  British  Muséum  qui  ont  fourni  les  textes  y 
sont  intercalés. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  307 

Le  second  volume  contient  la  traduction  de  ces  textes 
(543  pages)  avec  des  notes  explicatives.  M.  Budge  y  a  re- 
produit un  marbre  représentant  la  tête  d'Alexandre ,  trouvé 
à  Alexandrie  et  conservé  au  British  Muséum ,  et  a  placé  à  la 
fm  un  index  des  passages  bibliques  cités  dans  l'ouvrage ,  ain^i 
que  des  noms  propres. 

Les  textes  sont  reproduits  avec  une  grande  exactitude;  la 
traduction  est  bonne  ;  dans  le  second  volume ,  M.  Budge  a 
corrigé  quelques  fautes  qui  lui  avaient  échappé  dans  le  pre- 
mier. Ils  ont  été  l'un  et  l'autre  imprimés  avec  un  soin  remar- 
quable. 

L'impression  de  ces  deux  beaux  volumes  a  été  faite  aux 
frais  d'une  généreuse  Anglaise ,  Lady  Meux ,  de  Theobald's 
Park,  à  qui  M.  Budge  a  dédié  son  ouvrage  et  à  qui  les  orien- 
talistes ,  et  en  particulier  les  éthiopisants ,  doivent  être  recon- 
naissants, comme  à  l'auteur,  de  cette  publication. 

J.  Perruchon. 


U ÉPOPÉE  BYZANTINE  X  LA  FIN  DU  x'  SIECLE,  par  M.  G.  Schluoiber- 
ger.  Paris,  Hachette,  1896,  1  vol.  grand  in-8*;  vi-799  p. 

L'auteur  de  ce  livre  a  conçu  un  dessein  qui ,  chez  un  his- 
torien moins  bien  informé ,  pourrait  être  considéré  comme 
téméraire.  11  s'est  proposé  de  porter  la  lumière  dans  une 
des  périodes  les  moins  connues  de  l'histoire  de  Byzance, 
celle  qui  va  de  l'avènement  de  Nicéphore  Phocas  au  règne 
d'isaac  Comnène.  Le  succès  qui  a  accueilli  le  premier  vo- 
lume de  ce  vaste  ensemble  \  est  un  sûr  garant  de  la  valeur 
de  celui  qui  porte  à  bon  droit  le  titre  d'Epopée  byzantine. 
C'est,  en  effet,  une  phase  héroïque,  sans  précédent  et  sans 
lendemain,  dans  les  annales  de  l'Orient  chrétien.  Tout  y 
est  d'un  intérêt  captivant  :  d'abord  le  règne  belliqueux  de 
Tzimiscès,  tenant  tête  à  la  fois  au  rebelle  Bardas  et  aux 

'   Un  empereur  byzantin  au  x'  siècle.  Paris,  Didot,   1890. 


368  MARS- AVRIL    1897. 

Russes  de  Sviatoslas ,  puis  luttant  avec  des  fortunes  diverses , 
mais  d  un  cœur  toujours  intrépide ,  contre  les  forces  combi- 
nées des  souverains  de  Bagdad,  de  Syrie  et  d'Egypte.  On 
assiste  ensuite  à  la  longue  tragédie  qui  commence  avec  Tavè- 
nement  au  trône  des  deux  jeunes  fds  de  Romain  II,  en  976 , 
sous  la  dure  tutelle  de  Teunuque  Basile,  et  se  poursuit 
parmi  les  ruines  et  le  sang  en  Asie  et  en  Bulgarie,  jusqu'au 
traité  d'alliance  qui ,  en  sauvant  Byzance ,  apporte  aux  hordes 
sauvages  de  Vladimir  les  bienfaits  de  la  foi  chrétienne.  Chose 
étrange,  ces  vingt  années  marquées  par  de  si  graves  événe- 
ments, étaient  une  des  lacunes  les  plus  regrettables  de  This- 
toire  du  Bas-Empire  :  quelques  maigres  chapitres  dans  Lebeau 
et  rien  de  plus.  La  nuit  ne  s'étendait  pas  seulement  sur  l'his- 
toire extérieure,  sur  les  faits  politiques  et  militaires,  eUe 
enveloppait  aussi  toute  la  vie  administrative  et  sociale  de 
l'époque. 

La  tàclie  que  M.  Schlumberger  a  entreprise  exigeait,  en 
même  temps  qu'une  érudition  consommée,  un  courage  et 
une  persévérance  à  toute  épreuve.  Et  ce  n'était  pas  tout  de 
compulser  manuscrits ,  médailles ,  sceaux ,  missels  hagiogra- 
phiques, tout  jusqu'aux  fades  poésies  de  ce  siècle  pourtant 
si  fécond  en  catastrophes,  l'auteur  a  voulu  voir  de  ses  propres 
yeux  le  théâtre  de  ces  luttes  sanglantes,  et  compléter  par 
une  exploration  personnelle  le  témoignage  trop  souvent  in- 
complet des  monuments  écrits  et  figurés.  Il  a  poussé  ses 
investigations  jusque  dans  l'Arménie  russe  et  interrogé  pa- 
tiemment les  célèbres  ruines  d'Ani.  Les  sources  arabes  ne 
sont  pas  non  plus  restées  ignorées  de  lui,  et  il  a  puisé  de 
précieux  renseignements  dans  les  Annales  de  Yahya  El-An- 
taky,  dont  le  baron  Rosen  a  pubhé  un  fragment  important 
en  1 883.  De  ces  matériaux  recueillis  sans  relâche  pendant 
sept  années,  à  travers  des  difficultés  de  tout  genre,  est  sorti 
un  livre  d'un  intérêt  puissant  et  qui,  destiné  avant  tout  aux 
crudits ,  mérite  d'être  lu  par  tout  ceux  qui  ne  sont  pas  indif- 
férents au  passé  de  l'humanité.  L'auteur  a  voulu  aussi  éclairer 
riiistoire   proprement   dite  par  l'art  et  l'archéologie.   Les 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  369 

illustrations  qui  enrichissent  et  souvent  expliquent  son  récit, 
lui  donnent  un  attrait  de  plus.  En  un  mot,  ce  beau  et  bon 
travail  auquel  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  consacrer  faute 
de  place  qu'une  analyse  sommaire ,  est  bien  digne  du  savant 
académicien  pour  qui  la  vie  historique,  la  littérature  et  l'art 
de  Byzance  n'ont  plus  de  secrets. 

B.  M. 


CONGRÈS  INTERNATIONAL  DES  ORIENTALISTES. 

ONZIÈME  SESSION.  —  PARIS,  512  SEPTEMBRE  1897. 


La  rédaction  du  Journal  asiatique  est  heureuse  de  donner 
une  nouvelle  publicité  à  la  circulaire  ci-jointe  qui  vient 
d'être  adressée  aux  Orientalistes  par  la  Commission  perma- 
nente du  prochain  Congrès. 

Monsieur, 

J'ai  eu  l'honneur  de  vous  faire  savoir,  par  une  première 
circulaire  en  date  du  mois  de  mai  1896,  que  la  onzième 
session  du  Congrès  des  orientalistes  se  tiendrait  à  Paris  du 
5  au  13  septembre  1897,  conformément  à  la  décision  prise 
à  la  réunion  de  Genève. 

Je  viens  aujourd'hui  renouveler  l'appel  qui  vous  avait  été 
adressé  et  vous  tenir  au  courant  des  démarches  qui  ont  été 
faites  pour  assurer  le  succès  de  notre  œuvre  : 

Protecteur,  —  M.  le  Président  de  la  République. 

Présidents  d'honneur.  —  S.  M.  Oscar  II ,  roi  de  Suède  et 
de  Norvège;  S.  A.  R.  le  prince  de  Galles;  S.  A.  I.  R^  l'ar- 
chiduc Renier,  ont  daigné  accepter  ce  titre. 


370  MARSAVRIL   1897. 

Membres  d'iionnear»  —  MM.  les  Ministres  des  afiaires  étran- 
gères ,  de  l'instruction  publique  et  des  beanx*arts ,  des  colo- 
nies, M.  le  Président  du  consed  municipal  de  Paris,  M.  le 
Gouverneur  général  de  l'Algérie,  M.  le  Gouverneur  général 
de  rindo-Chine ,  M.  le  Résident  général  de  France  à  Tunis  ; 
S.  E.  M.  le  chevalier  de  Stuers,  envoyé  extraordinaire, 
ministre  plénipotentiaire  des  Pays-Bas  à  Paris  ;  S.  E.  le  gé- 
néral Nazare  Aga  ,  envoyé  extraordinaire ,  ministre  plénipo- 
tentiaire de  S.  M.  I.  le  Schah  de  Perse  à  Paris,  ont  bien 
voulu  accepter  ce  titre. 

Comité  de  patronage,  — -  Un  comité  de  patronage  dont 
S.  A.  R.  M*'  le  duc  d'Aumale  et  S.  A.  M^  le  prince  Roland 
Bonaparte  ont  bien  voulu  déjà  accepter  de  faire  partie ,  est 
en  voie  de  formation. 

Comités.  —  Des  comités  de  propagande  ont  déjà  été  for- 
més en  Allemagne,  Autriche-Hongrie,  Etats-Unis  d'Amé- 
rique ,  Grande-Bretagne  et  Irlande ,  Italie ,  Belgique ,  Pays- 
Bas,  Portugal,  Norvège,  Suisse. 

Adhésions.  —  Le  gouvernement  de  l'Inde,  ainsi  que  les 
gouvernements  provinciaux  de  Nord-Ouest  et  d'Oudh,  de 
Bengale ,  nous  ont  déjà  donné  avis  officiel  de  leur  intention 
de  prendre  part  au  Congrès,  et  plusieurs  délégués  ont  été 
désignés.  L'Académie  royale  des  sciences ,  des  lettres  et  des 
beaux-arts  de  Belgique  a  également  désigné  un  délégué. 

Commanications,  —  Quelques-uns  de  nos  confrères  ont 
déjà  bien  voulu  nous  envoyer  le  titre  des  communications 
qu'ils  se  proposent  de  nous  faire;  nous  serions  heureux  si 
leur  exemple  pouvait  être  suivi.  Il  serait  à  désirer  que  nous 
eussions  dès  avant  le  Congrès  une  idée  générale  de  ce  qui 
pourrait  remplir  les  séances. 

Sommaires.  —  Il  a  été  décidé  que  des  sommaires  indiquant 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  371 

les  progrès  des  études  orientales  depuis  la  réunion  du  dernier 
Congrès  seraient  rédigés  par  diverses  sections.  Nous  pouvons 
déjà  annoncer  la  rédaction  des  sommaires  suivants  : 

IP  SECTION.  Langues  et  archéologie.  —  a.  Chine  et  Japon 
(MM.  Henri  Cordier  et  Maurice  Courant ) ;  b.  Indo-Chine, 
Malaisie  et  Polynésie  (MM.  E.  Aymonier,  Henri  Cordier  et 
Pierre  Lefèvre-Pontalis.  ) . 

IIP  SECTION.  Langues  et  archéologie  musulmanes  (M.  Casa- 
nova). 

IV  SECTION.  Langues  et  archéologie  sémitiques.  —  a.  Ara- 
inéen,  hébreu,  phénicien,  éthiopien  (M*'  Lamy,  syriaque; 
M.  Conti-Rossini ,  éthiopien;  M.  l'abbé  Chabot ,  épigraphie )  ; 
b.  Assyrie  (le  R.  P.  Scheil  et  M.  R.  Dumont). 

V*  SECTION.  Egypte  et  langues  africaines  (MM.  René  Rasset , 
langues  africaines,  et  Moret,  égyptien). 

VP  SECTION.  Orient,  Grèce;  Relation  de  l'hellénisme  avec 
l'Orient.  —  Ryzance  (MM.  Psichari  et  Krunibacher). 

VIP  SECTION.  Ethnographie.  Folk-lore  de  l'Orient  (M.  F. 
Grenard). 

Vœux.  —  M.  le  professeur  Goldziher  se  propose  de  sou- 
mettre de  nouveau  le  vœu  formulé  par  lui  au  Congrès  de 
Genève  de  1894,  de  publier  une  encyclopédie  musulmane 
avec  le  concours  d'un  comité  spécial  (IIP  section,  Langues  et 

archéologie  musulmanes), 

La  Coiîiniission  permanente ,  suivant  la  délégation  qui  lui 
a  été  donnée  à  Genève ,  s'est  occupée  de  la  revision  des  sta- 
tuts et  étudie  les  moyens  d'assurer  la  continuité  de  l'œuvre 


(lu  Congrès  international. 


Moyens  de  transport.  —  MM.  les  Directeurs  des  Compa- 
gnies des  chemins  de  fer  de  Paris-Lyon-Méditerranée,  du 


372  MARS-AVRIL   1897. 

Nord,  de  Paris  à  Oriéans,  de  TEst,  du  Midi,  de  TÉtat,  ont 
bien  voulu  accorder  aux  membres  du  G)ngrès  une  réduction 
de  5o  p.  loo,  sur  les  prix  du  tarif  général  de  leur  réseau, 
du  20  août  au  30  septembre.  Toutefois,  sur  les  lignes  de 
TEst  et  du  Midi,  les  billets  seront  valables  du  35  août  au 
3  5  septembre. 

La  Compagnie  des  messageries  maritimes  accorde  une  ré- 
duction de  3o  p.  100  sur  les  prix  nets  de  leur  passage,  à 
Taller  et  au  retour,  abord  de  leurs  pacpiebots  (déduction  faite 
de  la  nourriture). 

La  Compagnie  de  navigation  mixte  (Toaache)  accorde 
pour  ses  lignes  d*Âlgérie  et  du  Dahomey  une  réduction  de 
5o  p.  100  sur  les  prix  d'aller  et  retour. 

La  Compagnie  générale  transatlanticpie  accorde  dès  au- 
jourd'hui pour  la  ligne  de  New- York  la  réduction  du  tarif  de 
l'Etat,  3o  p.  100,  pour  les  traversées  d'Algérie  en  France 
5o  p.  1 00 ,  sur  les  prix  d'aller  et  retour. 

De  semblables  avantages ,  sans  aucun  doute ,  seront  accor- 
dés aux  membres  du  Congrès  par  les  autres  compagnies  de 
transports. 

Nous  croyons  devoir  faire  observer  aux  membres  du  Con- 
grès qu'afin  de  profiter  de  ces  avantages ,  ils  devront  retirer 
leur  carte  en  temps  utile ,  et  aviser  les  secrétaires  de  leur  in- 
tention d'assister  aux  séances. 

Veuillez  agréer.  Monsieur,  les  expressions  de  ma  considé- 
ration la  plus  distinguée. 

Le  Président, 

Charies  Schefer, 
Membre  de  l'Institut. 
Paris,  février  1897. 

M.  Ernest  Leroux  a  été  désigné  pour  être  le  trésorier  et  Téditeur 
du  Congrès. 

Il  a  été  décidé  que  la  cotisation  serait  fixée  a  vingt  francs  ;  pour 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  375 

les  dames ,  dix  francs  ;  cette  dernière  cotisation  ne  donne  pas  droit 
aux  publications  du  Congrès. 

On  peut  s'adresser  également  : 

Pour  l'Allemagne,  à  M.  F.  A.   Brockhaus,    Querstrasse,    16, 
Leipzig. 

Pour  la  Grande-Bretagne  et  l'Irlande»  à  MM.  LuzAC  and  C°,  46 , 
Great  Russell  Street ,  London ,  W.  G. 


PROTECTEUR  DU  CONGRES  : 

M.  LE  PRESIDENT  DE  LA  REPUBLIQUE. 


COMMISSION  PERMANENTE. 

Président, 

M.  Charles  Sghefer  ,  membre  de  l'Institut ,  administrateur 
de  l'Ecole  des  langues  orientales  vivantes,  rue  de 
Lille,  2. 

Vice-présidents, 

MM.  Barbier  de  Meynard,  membre  de  l'Institut,  président 
de  la  Société  asiatique,  professeur  au  Collège  de 
France ,  boulevard  Magenta  ,18; 

Emile  Senart,  membre  de  l'Institut,  vice-président  de 
la  Société  asiatique ,  rue  Francoîs-I",  1 8. 

Secrétaires, 

MM.  Maspero,  membre  de  l'Institut,  professeur  au  Collège 
de  France,  avenue  de  l'Observatoire,  24  ; 

Henri  Cordier  ,  ancien  vice-président  de  la  Commis- 


374  MARS- AVRIL   1897. 

sion  centrale  de  la  Société  de  géographie ,  professeur 
à  l'Ecole  des  langues  orientales  vivantes ,  place  Vinti- 
mille,  3. 

Membres. 

MM.  E.  Aymonier,  directeur  de  TEcole  coloniale,  rue  du 
Général-Foy,  46; 

Auguste  Barth  ,  de  l'Institut ,  me  du  Vieux-Colombier,  6. 

Em.  GuiMET,  directeur  du  Musée  Guimet,  place  d'Iéna; 

Jules  Oppert,  de  l'Institut,  professeur  au  Collège  de 
France,  rue  de  Sfax,  2; 

G.  ScHLUMBERGER,  dellustitut,  aveuue  d'Antin,  27; 

le  marquis  de  Vogdé,  de  l'Institut,  rue  Fabert,  2. 

Trésorier  et  éditeur  du  Congrès. 
M.  Ernest  Leroux,  rue  Bonapai-te,  28. 


/ t 


COMMISSION  GENERALE  D'ORGANISATION. 

PREMIÈRE  SECTION. 

LANGUES  ET  ARGHBOLOGIB  DES  PATS  ARYENS. 

a.  Langues  et  archéologie  de  l'Inde  : 
MM.  Barth,  Breal,  Senart,  Vjnson;  secrétaire,  M.  Sylvain  LÉvi. 

b.  Iran  : 

MM.  Carrière,  Dieulafoy,  Drouin,  Bloguet; 
secrétaire,  M.  Meillet. 

c.  Linguistique  : 

MM.  Breal,  Paul  Boyer,  V.  Henry,  Ed.  Specut; 
secrétaire,  M.  Louis  DuVAU. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  375 

DEUXIÈME  SECTION. 

LANGUES  ET  ARCHEOLOGIE  DE  L'EXTRÊME-ORIKNT. 

a.  Chin£  et  Japon  : 

MM.  GoRDiER,  Devéria,  Guimet,  de  Rosny,  Ed.  Specht; 
secrétaire,  M.  Ed.  Cha vannes. 

b.  I ndo -Chine ,  Malaisie  et  Polynésie  : 

MM.  Aymonier,  Bonet,  Cordier,  Marre; 
secrétaire,  M.  P.  LefÈvre-Pontaus. 

TROISIÈME  SECTION. 

LANGUES  ET  ARCHEOLOGIE  MUSULMANES. 

MM.  Barbier  de  Meynard,  Derenbourg,  Houdas,  Schefer; 
secrétaires ,  MM.  Casanova  et  P.  Ravaisse. 

QUATRIÈME  SECTION. 

LANGUES  ET  ARCHEOLOGIE  SEMITIQUES. 

a.  Araméen,  hébreu.,  phénicien,  éthiopien  : 

MM.  Ph.  Berger  ,  Rubens  Duval  ,  marquis  de  Vogué  ; 
secrétaire,  M.  Tabbé  Chabot. 

b.  Assyrie  : 

MM.  Heuzey,  J.  QppERt,  Tabbé  Quentin,  Tudreau-Dangin ; 

secrétaire,  le  R.  P.  Sgheil. 

CINQUIÈME  SECTION. 
EGYPTE  ET  LANGUES  AFRICAINES. 

MM.  Gcieysse,  le  général  Hanotead ,  Lefébure,  Loret,  Maspero, 
Pierret  ;  secrétaires ,  MM.  René  Basset  et  Moret. 


376  MARS-AVRIL   1807. 

SIXIÈME  SECTION. 

ORIENT,  GRÈCE.  RELATIONS  DE  L*HELL^NISME  AVEC  L'ORIENT, 

BTZANCE. 

MM.  D.  BoLÉLAs,  E.  Legrand,  G.  Sculum berger  ; 
secrétaires,  MM.  J.  Psichari  et  Th.  Reihagh. 

SEPTIÈME  SECTION. 

ethnographie,  FOLK-LORB  de  L'ORIENT. 

MM.  le  prince  Roland  Bonaparte,  le  docteur  E.-T.  Hamy,  Girard 
DE  RiALLE  ;  secrétaire,  M.  F.  Grenard. 


ERRATUM 

À    L'ANNEXE   AU   PROCES  -  VERBAL   DU    8  JANVIER    iSgy. 
{C(,  Journal  asiatique , î&nyier-féyTier  1897,  p.  i48.) 


Par  suite  de  ia  chute  d'un  caractère  à  l'impression ,  le  mot 
de  droite  de  l'amulette  a  été  écrit  ^\  il  faut  lire  2. 


L  abondance  des  matières  nous  oblige  de  remettre  au 
prochain  cahier  (mai -juin)  la  publication  des  observations 
de  M.  Edouard  Specht  sur  la  question  des  Yui-tchi. 


Le  gérant  : 
RUBENS  DUVAL. 


!•-*.;  . 


-.^iS 


378  MAI-JUIN  1897. 

pour  les  Leao  comme  pour  les  Kin,  la  plus  septen- 
trionale des  cinq  capitales.  Elle  est  leur  véritable 
lieu  d'origine;  c'est  là  qu'ils  vécurent  obscurément 
pendant  de  longs  siècles  avant  de  s'élancer  dans  les 
glorieuses  mêlées  qui  devaient  les  illustrer;  là  nous 
les  retrouvons  subsistant  encore  après  que  i'l)istoire 
a  cessé  de  retentir  du  bruit  de  leurs  exploits.  Elle 
est  le  berceau  de  ces  peuples;  elle  est  aussi  leur 
dernière  retraite;  elle  représente  l'habitat  primitif 
qui  détermine  leur  position  sur  la  carte  ethnogra- 
phique de  l'Asie  orientale. 

La  capitale  supérieure  des  Leao  était  située  dans 
la  localité  appelée  aujourd'hui  Tchagan  soubourgan, 
à  la  source  du  Tchagan  mouren,  affluent  du  Sira 
mouren^.  La  capitale  supérieure  des  Kin  devait  être 
sur  les  bords  de  la  petite  rivière  Altchoucou,  af- 
fluent de  droite  de  la  Soungari.  Les  Leao  et  les  Kin, 
de  même  que  les  Turcs  établis  du  vn*  au  ix®  siècle 
sur  le  haut  Orkhon,  demeuraient  auprès  de  cours 
d'eau  fort  minimes;  tandis  que  les  cités  commer- 
ciales se  fondent  souvent  sur  la  rive  ou  au  confluent 
des  grands  fleuves,  on  voit  que,  par  une  autre  loi 
de  géographie  économique ,  les  peuples  pasteurs  ou 
chasseurs  se  sont  fixés  de  préférence  sur  le  cours 
supérieur  des  rivières ,  dans  les  lieux  où  celles-ci  ne 
sont  encore  que  des  ruisseaux  serpentant  à  travers 
les  pâturages  ou  les  bois. 

^  Toutes  les  identiûcations  qui  sont  indiquées  dans  cette  intro- 
duction se  trouveront  justifiées  dans  les  notes  par  lesquelles  nous 
avons  essaye  de  préciser  les  itinéraires  des  voyageurs  chinois. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  379 

Le  haut  bassin  du  Sira-mouren  est  nettement  sé- 
paré de  ia  région  située  sur  la  rive  droite  de  la 
Soungari  supérieure.  Les  Khitan  et  les  Joutchen 
n*ont  donc  pas  eu  le  même  point  de  départ;  les  pre- 
miers se  sont  avancés  au  Sud  et  au  Sud-Est;  les 
seconds  ont  marché  vers  le  Sud-Ouest.  Cette  consi- 
dération explique  scientifiquement  la  manière  dont 
ils  se  sont  succédé.  L'histoire  des  barbares  présente 
en  effet  un  aspect  singulier  qui  déroute  souvent  nos 
investigations  ;  comme  on  ne  parle  point  d  eux  avant 
leurs  conquêtes,  et  comme,  d  ailleurs,  les  régions 
dont  ils  s'emparent  les  uns  après  les  autres  sont 
parfois  les  mêmes,  il  semble  que  ces  tribus  se  su- 
perposent, sans  quon  sache  par  quelle  mystérieuse 
opération  elles  naissent  ainsi  tour  à  tour  dans  les 
mêmes  lieux.  Mais  cette  génération  spontanée  n'est 
qu'une  apparence,  et  la  réalité  est  tout  autre;  les 
peuples  qui,  au  moment  de  leur  plus  grande  ex- 
pansion, nous  apparaissent  comme  occupant  une 
aire  identique,  sont  partis  de  contrées  fort  diHé- 
rentes;  les  derniers  venus  ne  sont  pas  sortis  du  sol 
pour  se  substituer  à  leurs  prédécesseurs;  ce  sont 
deux  flots  de  sens  contraires  dont  l'un  refoule  l'autre 
et  prend  sa  place. 

Dans  ce  flux  et  ce  reflux  d'envahisseurs,  le  bassin 
inférieur  de  la  rivière  Leao  joua  toujours  un  rôle 
historique  important.  Cette  plaine,  qui  s'étend  de- 
puis le  nord  de  la  province  mandchoue  de  Cheng- 
King  jusqu'à  la  mer,  n'a  jamais  été  le  centre  d'un 
empire,  mais  elle  est  le  champ  de  bataille  que  se 

25. 


380  MAI-JUIN  1897. 

sont  incessamment  disputé  les  armées.  Lorsque  les 
Chinois  nont  pu  s'en  rendre  maîtres,  une  brèche 
s  est  ouverte  à  l'extrémité  nord-est  de  leur  frontière; 
aucun  obstacle  naturel  ne  sépare  en  efiFet  le  Tche-U 
de  la  province  mandchoue  de  Cheng-king;  la  passe 
de  Chan-hai-koan  est  une  simple  ouverture  dans  la 
Grande-Muraille,  et  rien  nest  si  aisé  que  de  la 
franchir.  Si  la  vallée  du  Leao  est  la  route  ordinaire 
des  invasions  dans  la  Chine  du  Nord,  elle  est,  d'autre 
part,  le  lieu  stratégique  dont  le  possesseur  est  assuré 
de  la  suprématie  en  Mandchourie;  tant  que  les 
Khitan  Toccupèrent,  les  Joutchen  furent  immobi- 
lisés sur  la  rive  droite  de  la  haute  Soungari;  mais, 
aussitôt  que  les  Joutchen  s  en  furent  emparés,  la 
domination  de  leurs  rivaux  s'effondra.  Le  cours 
inférieur  de  la  rivière  Leao  nous  apparaît  ainsi 
comme  la  base  d'opérations  sur  laquelle  s'appuyèrent 
les  empires  successifs  qui,  venus  du  Sud,  de  l'Est 
ou  de  l'Ouest,  régnèrent  dans  la  Mandchourie  méri- 
dionale et  la  Chine  du  Nord. 

En  profitant  des  indications  que  nous  fournissent 
les  voyageurs  de  l'époque  des  Song  et  en  les  com- 
plétant par  ce  que  nous  apprennent  les  chroniqueurs 
chinois,  il  devient  possible  de  reconstituer  le  tableau 
des  modifications  historiques  dont  la  vallée  du  Leao 
fut  le  théâtre  principal. 

Au  début  de  la  dynastie  T'ang ,  les  Chinois  avaient 
fait  un  effort  considérable  pour  étendre  leur  prestige 
en  Mandchourie.  La  campagne  dirigée  en  645  par 
l'empereur  T'ai-tsong  contre  le  royaume  coréen  de 


VOYAGEURS  CHINOIS.  381 

Kao-keoa-li,  puis  les  victoires  remportées  par  Kao- 
tsong  en  660  sur  le  Pe-tsi,  et  en  668  sur  le  Kao- 
1ieoa4i,  avaient  permis  au  céleste  empire  de  prendre 
pied  dans  ce  qui  est  aujom'd*hui  la  province  man- 
dchoue de  Cheng-king,  Mais  les  successeurs  de 
T'ai'tsong  et  de  Kao-tsong  ne  surent  pas  continuer 
leur  œuvre.  Au  \nf  et  au  ix*  siècle,  le  royaume  de 
P'o-hai  occupa  toute  la  région  comprise  entre  le 
TcJi'ang-pe-chan  au  Sud  et  la  rivière  Leao  à  l'Ouest; 
il  avait  pris  naissance  près  de  Ningouta,  sur  la  ri- 
vière Hourka,  affluent  delà  Soungari;  nous  ignorons 
jusqu'où  il  s'étendait  à  l'Est  et  au  Nord.  A  cette 
époque,  les  Turcs  Toa-kiae,  puis  Ouigours,  accom- 
plissaient dans  la  Mongolie  septentrionale  les  hauts 
faits  dont  les  stèles  de  Kochotsaïdam  et  de  Kara- 
balgassoun  nous  ont  transmis  le  souvenir.  Entre 
l'empire  turc  à  l'Est  et  celui  de  P*o-hai  à  l'Ouest, 
deux  peuplades  se  trouvaient  réduites  à  l'impuis- 
sance parleurs  terribles  voisins;  l'une  était  celle  des 
Hi,  qui  résidait  sur  les  bords  de  la  rivière  Inkinni, 
affluent  du  Lohan-pira,  et  vaguait  sur  tout  le  terri- 
toire de  la  préfecture  actuelle  de  TcKeng-té  (Jehol) 
jusqu'à  la  Grande-Muraille  au  Sud;  la  seconde  était 
celle  des  Khitan;  rien  ne  faisait  alors  prévoir  la 
grandeur  de  ses  destinées  futures;  cantonnée  dans 
la  région  montagneuse  où  naissent  les  petits  cours 
d'eau  qui  forment  le  Sira-mouren,  elle  était  immé- 
diatement voisine  des  Turcs  au  Nord-Ouest  et  subis- 
sait leurs  rudes  attaques. 

Vers  le  milieu  du  ix*  siècle  cependant,  les  Oui- 


382  MAI-JUIN  18Q7. 

gours  furent  rompus  et  dispersés;  les  Kirghiz,  qui 
les  avaient  défaits,  furent  incapables  d'établir  un 
gouvernement  stable.  Les  Khitan  en  profitèrent; 
n  étant  plus  contenus  par  leurs  redoutables  antago^ 
nistes,  ils  ne  tardèrent  pas  à  devenir  conquérants  à 
leur  tour.  Dans  les  premières  années  du  x*  siècle, 
leur  chef  Apaoki  triompha  des  Hi  et  se  les  assimila 
si  bien,  quà  partir  de  cette  époque  les  territoires 
des  Hi  et  des  Khitan  ne  sont  plus  distingués  par  les 
historiens  chinois  ;  poussant  plus  au  Sud  encore ,  il 
dépassa  la  Grande-Muraille  et  ravagea  le  Tche-U.  Au 
Nord-Ouest,  il  alla  jusqu'à  Tancienne  résidence  des 
Ouigours  sur  les  bords  de  TOrkhon  et,  en  Tan  gaA, 
il  y  érigea  une  stèle  pour  commémorer  ses  ex- 
ploits ^^^.  A  TEst  enfin  il  se  trouva,  assez  fort  pour 

(0  Leao  che.  chap.  n,  p.  6  v»  :  ;^^  ^  p|  ^  jft  o  ^  "Éf  0 

fl«olf5»:ftooooof  ^îSif  MiiRrff 

'&C^o  i^Xêinmm  m^  *&  *  î&o  «Le  neuvième 
mois,  au  jour  pin^  chen,  qui  était  le  premier  du  mois,  il  (Apaoki) 
s'arrêta  dans  l'ancienne  cité  des  Ouigours  (c'est-à-dire  à  Kara-bal- 
gassoun);  il  y  grava  une  pierre  pour  commémorer  ses  exploits.  . . 
Au  jour  kia-tse  (c'est-à-dire  le  29*  jour  du  9*  mois),  ii  ordonna 
par  décret  de  gratter  l'ancienne  stèle  du  khagan  Bilgâ  et  d^y  com- 
mémorer ses  exploits  en  caractères  khitan,  tou-kiue  et  chinois. • 
Ce  texte  ne  laisse  pas  d'ailleurs  d'être  assez  singulier  :  Apaoki  élève 
une  stèle  à  Kara-balgassoun ,  et  vingt-huit  jours  après,  il  grave 
une  autre  inscription  en  trois  langues  dans  le  même  lieu;  le  besoin 
de  cette  seconde  pierre  commémorative  ne  se  faisait  guère  sentir; 
en  outre,  au  nombre  des  trois  langues  dont  il  se  sert,  on  remarque 
le  tou-kiue;  or  il  est  au  moins  étrange  qu  Apaoki  se  serve  en  924 
(le  l'écriture  tou-kiue  au  lieu  de  l'écriture  ouigoure  qui  devait  l'avoir 
supplantée  depuis  plus  d'un  siècle  et  demi;  on  ne  saurait  dire  que 
l'expression  c  tou-kiue  »  a  ici  le  sens  général  de  notre  mot  1  turc  » , 


VOYAGEURS  CHINOIS.  383 

attaquer  le  royaume  de  P*o-hai;  il  entra  en  triom- 
phateur dans  sa  capitale ,  Hou-han-tcKeng  ilH  ff  M , 
près  de  la  ville  actuelle  de  Ningouta,  et  lorsqu'il 
mourut,  peu  après  avoir  retraversé  la  Soungari,  il 
laissait  à  son  successeur  une  hégémonie  incontestée 
sur  toutes  les  tribus  qui,  naguère,  obéissaient  les 
unes  aux  Turcs  et  les  autres  aux  souverains  du 
P*o-hai. 

A  vrai  dire,  la  constitution  de  Tempire  khitan 
est  un  fait  extraordinaire  dans  l'histoire.  Les  bords 
de  rOrkhon  semblent  destinés  à  voir  grandir  de 
puissantes  dominations;  les  khans  Toa-kiue,  Oui- 
gours.  Mongols  y  ont  régné  tour  à  tour.  De  même 
la  région  comprise  entre  le  TcWang-pechan  au  Sud,  la 
Hourka  à  TEst,  ia  Soungari  au  Nord  et  à  TOuest,  a 
donné  successivement  naissance  au  P'o-hai,  aux  Kin 
et  enfin  aux  Mandchous.  Entre  ces  deux  territoires 


car  on  ne  pourrait  citer  aucun  exemple  de  cette  extension  de  sens , 
et  les  Chinois  ne  désignent  jamais  les  Ouigours  sous  le  nom  de 
Tou-kiue.  Enfin  les  explorations  de  MM.  Yadrintsef»  Heikel  et 
Radlof  nous  ont  fait  connaître  la  fameuse  stèle  trilingue  de  Kara- 
balgassoun  qui  était  rédigée  en  ouigour»  tou-kiue  et  chinois  et  qui 
rappelait  les  hauts  faits  d'un  khan  ouigour  dans  le  titre  duquel 
entre  le  nom  de  Bilgâ  ;  il  est  bien  surprenant  qu*à  côté  de  cette  stèle 
trilingue  Apaoki  en  ait  trouvé  une  autre ,  érigée  aussi  en  Thonneup 
d'un  khan  appelé  Bilgà  et  qu'il  l'ait  grattée  pour  y  inscrire  ses  propres 
exj)loits  en  trois  langues ,  et  que  cette  seconde  stèle  ait  entièrement 
disparu  tandis  que  le  monument  ouigour,  plus  ancien  de  deux 
siècles,  nous  a  été  conservé.  Pour  ma  part,  j'ai  l'impression  qu'il 
n'y  eut  jamais  à  Kara-balgassoun  qu'une  seule  inscription  trilingue 
du  khagan  Bilgà  cl  que  celle  inscription  est  précisément  celle  que 
les  savants  russes  ont  récemment  exhumée;  l'information  du  Leao 
cke  me  paraît  erronée. 


384  MAI-JUIN   1897. 

privilégiés,  un  royaume  ne  pouvait  s  élever  quà  la 
condition  de  s'emparer  à  la  fois  de  lun  et  de  l'autre  ; 
c'est  ce  que  firent  les  Khitan  dont  les  armes  furent 
victorieuses  depuis  Karabalgassoun  à  l'Ouest  jusqu'à 
Ningouta  à  l'Est.  Il  serait  intéressant  de  savoir  à 
quelle  race  ils  appartenaient;  sont-ils  un  avant-poste 
des  Turcs  et  des  Mongols  ou  un  rameau  détaché 
des  Tongouses  ?  Leur  situation  géographique  inter- 
médiaire entre  ces  deux  groupes  de  peuples  ne  four- 
nit aucun  élément  pour  résoudre  la  question;  si  Ton 
possédait  quelque  spécimen  de  la  langue  khitane, 
des  raisons  philologiques  pourraient  nous  détermi- 
ner; mais  on  n'a  jusqu'ici  retrouvé  aucun  texte  khi- 
tan ,  et  les  vocabulaires  khitan  transcrits  en  chinois 
ne  suffisent  pas  à  lever  tous  les  doutes;  nous  sommes 
donc  obligés  de  nous  rattacher  provisoirement  à 
l'opinion  des  historiens  chinois  qui  classent  les  Khi- 
tan parmi  les  Tongouses.  Quel  que  soit  cependant 
le  jugement  que  porteront  plus  tard  les  ethnographes, 
il  n'en  est  pas  moins  certain  que,  au  point  de  vue 
politique,  les  Khitan  avaient  des  intérêts  aussi  op- 
posés à  ceux  des  Turcs  qu'à  ceux  des  habitants  de 
la  Mandchourie ;  asservis,  au  viu*  et  au  ix*  siècle, 
aux  Ouigours ,  ils  furent  soumis  au  xii*  siècle  par  les 
Joutchen,  et  si,  entre  ces  deux  périodes,  ils  eurent 
une  ère  de  gloire,  ce  ne  fut  que  par  des  prodiges 
de  valeur  qu'ils  parvinrent  à  tenir  tête  pendant  deux 
cents  ans  à  leurs  ennemis  héréditaires  tant  à  l'Orient 
qu'à  rOccident.    , 

Les  Kin,  qui  mirent  fin  à  leur  grandeur,  étaient 


VOYAGEURS  CHINOIS.  385 

une  tribu  de  race  joutchen  ;  ils  habitaient ,  à  Torigine , 
sur  les  bords  de  la  rivière  An-tcKoa-hou  dont  le 
nom  s  est  conservé  jusqu'à  nos  jours  sous  la  forme 
légèrement  altérée  Altchoucou;  de  ce  nom,  les  Kin 
tirèrent  celui  de  leur  dynastie,  car  An-tcKoa  en 
langue  joutchen,  et  Kin  en  langue  chinoise,  signifient 
«  or  ».  A  quelque  distance  au  Sud  de  la  rivière  Al- 
tchoucou se  trouve  Odoli,  le  berceau  du  peuple 
mandchou  ;  au  Sud-Est  est  Ningouta ,  près  de  laquelle 
s'était  élevée  la  capitale  du  P'o-hai;  la  géographie 
historique  confirme  donc  pleinement  Topinion  gé- 
néralement admise  que  le  P'o-haiy  les  Kin  et  enfin 
les  Mandchous  sont  des  rameaux  collatéraux  issus 
dune  même  souche.  En  opposition  au  triangle 
formé  par  les  trois  points  de  Kocho-tsaidam ,  Kara- 
balgassoun  et  Erdeni-Tchao,  qui  représente  d'une 
manière  schématique  la  succession  des  empires 
turcs  et  mongols,  il  faut  reconnaître,  pour  les  em- 
pires de  race  toungouse ,  le  triangle  dont  les  trois  som- 
mets sont  Ningouta,  Altchoucou  et  Odoli. 

Au  commencement  du  xn^  siècle,  un  chef  jou- 
tchen, Akouta,  se  révolta  contre  la  tyrannie  des 
Khitan;  les  circonstances  étaient  propices:  il  fut 
vainqueur.  Mais,  afin  de  remporter  son  triomphe, 
il  avait  dû  demander  l'appui  des  Chinois;  pour  les 
payer  de  leur  aide,  il  leur  rendit  Péking  et  le  terri- 
toire avoisinant  ;  en  i  1 2  5 ,  au  moment  où  Hia  K'ang- 
tsong  fut  envoyé  par  l'empereur  de  la  dynastie  Song 
pour  féliciter  le  successeur  d' Akouta  de  son  accession 
au  trône ,  la  frontière  des  Kin  était  à  1  o  fe  à  l'est  de 


386  MAI-JUIN  1897. 

la  ville  de  Han-tcKeng,  dans  le  nord-est  du  Tche4L 
Les  Chinois  cependant  ne  gagnèrent  pas  au  change  : 
à  peine  Tambassadeur  Hiu  Kang-tsong  était -il  de 
retour  dans  sa  patrie,  que  les  Kin  envahissaient  le 
territoire  des  Sang  :  ils  ne  s'arrêtèrent  pas  à  la  sous- 
préfecture  de  Yong-tch'eng  f  au  sud  de  Péking,  qui 
avait  marqué  l'extrémité  méridionale  de  l'empire 
khitan,  mais  ils  s'étendirent  fort  au  delà ,  traversèrent 
même  la  rivière  Hoai,  et  ce  fut  la  préfecture  secon- 
daire de  Se  fH  H\y  dans  la  province  de  Ngan-hoei, 
qui  devint  le  terme  de  leurs  possessions  dans  le  Sud. 
Quand  nous  lisons  les  récits  des  chroniqueurs 
chinois  relatifs  aux  Leao  et  aux  Km,  les  connaissances 
géographiques  nous  font  souvent  défaut  pour  les  bien 
comprendre;  les  relations  des  voyageurs  nous  appor- 
tent les  témoignages  de  témoins  oculaires  qui  préci- 
sent la  situation  des  lieux  où  se  passèrent  les  événe- 
ments dont  l'histoire  a  conservé  le  souvenir.  Elles 
nous  permettent  de  retrouver  le  point  de  départ, 
puis  de  délimiter  exactement  l'expansion  ultérieure 
de  ces  grands  mouvements  de  peuples  qui ,  du  x*  au 
xn*  siècle  de  notre  ère ,  bouleversèrent  la  Chine  du 
Nord. 

NOTE    BIBLIOGRAPHIQUE. 

Les  ouvrages  le  plus  souvent  cités  dans  ce  travail  sont 
les  solvants  : 

1  **  Les*  historiens  canoniques  (Kieou  ou  tai  che.  Ou  tai  che, 
Leao  che,  Kin  che,  Song  chou)  sont  tous  cités  d'après  Tédition 
des  vingt-quatre  historiens  publiée  en  1 888  à  Chang-hai  par  la 
librairie  du  T'ou  chou  tsi  tch'eng  B  ^ft  |||  j£  ^ft  j^  ; 


VOYAGEURS  CHINOIS.  387 

2"  Le  K'in  ting  Man-tcheou  yuen  lieoa  k'ao  ^  ^  f^  ^ 
ÎS  àjfr  :^  ou  Recherches  sur  l'origine  et  la  propagation  des 
Mandchous.  Cet  ouvrage  a  été  publié  en  1778  sur  Tordre  de 
l'empereur  K'ien-long.  L'édition  à  laquelle  je  me  réfère  est 
une  réimpression  lithographique  faite  à  Hang-tcheoa  j^  J^ 
en  1893. 

3**  Le  Cheng-king  t'ong  tche  ^  7^  jj  ^  1  ou  description 
générale  de  la  province  mandchoue  de  Cheng-king;  édition 
de  1736,  en  quarante-huit  livres.  Je  regrette  de  n'avoir  pas 
eu  à  ma  disposition  l'édition  plus  complète  en  cent  vingt 
livres  qtii  fut  publiée  en  1779.  (Cf.  Wylie,  Notes  on  Chinese 
Uterature,  p.  36); 

4°  Le  Tch'eng  té  fou  tche  ^  ^  f^  îS  »  ou  description  de 
la  préfecture  de  Tch'eng-té  (Jehol);  publié  en  1820; 

5°  Le  Choen-t'ien  fou  tche  JB  5c  -flï  îè  »  description  de 
la  préfecture  de  Choen-t'ien  (Péking);  publié  en  1886.  Cet 
ouvrage  considérable  est  un  des  plus  remarquables  entre 
ceux  que  la  science  géographique  moderne  a  produits  en 
Chine  ; 

6°  Le  Tch'oen  ming  mong  yu  ^ou  ^  Q^  ^  ^  ^ ,  des- 
cription de  Péking  publiée  au  XYii"  siècle  par  Suen  Tch'eng- 
tse  ^  ^  jf^.  Réimpression  faite  à  Canton  en  i883; 

7°  Le  San  tch'ao  pei  mong  hoei  pien^  ^  ^  9S  "^  IB^ 
ou  Recueil  de  documents  sur  les  l'elations  diplomatiques  avec  le 
Nord  pendant  trois  règnes.  Cet  ouvrage  n'ayant  été  signalé 
jusqu'ici  par  aucun  auteur  européen,  je  crois  utile  de  lui 
consacrer  quelques  lignes.  Le  San  tch'ao  pei  mong  hoei  pien 
est,  comme  son  titre  l'indique,  un  recueil  de  documents 
concernant  les  relations  de  la  dynastie  Song  avec  les  Kin 
sous  les  règnes  successifs  des  trois  empereurs  Hoei-tsong, 
K*in-tsong  et  Kao-tsong;  il  est  divisé  en  deux  cent-cinquante 
chapitres  répartis  en  trois  sections^  la  première  traite  en 
vingt-cinq  chapitres  des  événements  qui  se  passèrent  depuis 
la  septième  année  tcheng-ho  (1117)  juscju'à  la  fin  de  la  pé- 


388  MAI-JUIN  1897. 

rïoàe  s iuen-ho  (iiig-iisS);  la  seconde,  en  soixante-quinze 
chapitres,  est  consacrée  à  la  période  ising-h'ang  (1126);  la 
dernière ,  en  cent  cinquante  chapitres ,  va  de  la  période  kien- 
yen  (ii37-ii3o)àla  trente  et  unième  année  chao-hing  (1161). 
L*auteur  de  ce  livre  est  un  certain  Sin  Mong-sin  '^  ^  ^  ; 
son  appeUatiori  était  Chang-lao  ]^  ^,  Né  en  11 24-  dans  la 
préfecture  de  Lin-kiang  gg  ^ ,  û  lut  reçu  docteur  en  Tan- 
née 11 54;  il  mourut  en  i2o5,  âgé  de  82  ans,  à  la  manière 
de  compter  chinoise.  On  trouvera  sa  biographie  dans  le 
quatre  cent  trente-huitième  chapitre  de  Thistoire  des  Son  g. 
L'ouvrage  de  Siu  Mong-sin,  composé  tout  entier  de  docu- 
ments originaux  que  l'auteur  avait  pu  prendre  dans  les  ar- 
chives de  son  temps ,  est  de  première  importance  pour  l'his- 
toire des  Kin;  on  y  trouve  une  foide  de  renseignements 
précieux  qu'on  chercherait  vainement  ailleurs.  L'édition  dont 
je  me  suis  servi  est  datée  de  l'année  1878,  et  est  imprimée 
en  caractères  mobiles  ; 

8°  Le  K'i-tan  kouo  tche  &  j^  ^  '^t  ou  Mémoire  sur  le 
myaume  des  Khitan,  fut  composé  à  l'époque  des  Song  par 
Ye  Long-li  5^  |^  !§  (appellation  Yu-lin  ^  /^)i  qui  était 
originaire  de  la  préfecture  de  Kia-hing  ^  ^ ,  dans  la  pro- 
vince de  Tche-kiang ,  et  fut  reçu  docteur  en  1247.  Cet  ou- 
vrage contient  une  carte  du  pays  des  Khitan,  qui  est  un 
curieux  spécimen  de  la  cartographie  chinoise  dans  la  pre- 
mière moitié  du  xiii'  siècle  ; 

9"  Le  Ta  kin  kouo  tche  ;^  ^  U  J^i  ou  Mémoire  sur  le 
royaume  des  grands  Kin,  fut  écrit  à  l'époque  des  Song  par 
Yu-wen  Meou-tcliao  ^  5^  JBï  D3  î  ^®  personnage  était  un 
joutchen  qui  avait  fait  sa  soumission  à  la  Chine;  il  présenta 
son  livre  à  l'empereur  en  12  34; 

10°  L'atlas  de  la  Chine  publié  à  Shanghaï  en  1889,  sous 
le  titre  de  Hoang  tch'ao  tche  cheng  ti  yu  ts'iuen  t'ou  ^  ]|{| 

El  W  m  :P^  ^  3  '  ^^^  ^^^  réduction  commode  à  manier 
de  ia  grande  carte  de  Chine  publiée  en  i863,  en  forme  de 
volume,  sous  le  titre  de  Hoang  tch'ao  tchong  wai  i  t'ong  yu 


VOYAGEURS   CHINOIS.  389 

t'ou  ^^  fp  iH^  ^^  ^  ^'^  ïïiais  les  régions  extérieures 
à  la  Chine  propre  sont  incomplètes  dans  Tatlas  de  Shang- 
haï ;  c'est  ainsi  que  pour  toute  la  M andchourie ,  on  ne  trou- 
vera que  la  seule  province  de  Cheng-king,  Cette  carte  est 
d'ailleurs  détaillée  et  donne  souvent  des  indications  fort  utiles 
pour  les  localités  ;  mais  elle  est  construite  d'après  la  méthode 
chinoise  et  les  fleuves  et  les  montagnes  y  sont  représentés 
d'une  manière  très  fantaisiste.  Je  désigne  cette  carte  sous  le 
nom  de  Carte  chinoise  A  ; 

1 1  **  La  carte  de  la  frontière  russo-chinoise  tp  4^  ^  SI 
^  ^,  en  35  feuilles,  publiée  en  1890  par  le  ministre 
de  Chine  en  Russie ,  Hong  Kiun  fit  |^ ,  est  peut-être  ce  que 
les  Chinois  ont  jamais  produit  de  plus  parfait  en  carto- 
graphie ;  cette  carte  fut  dressée  en  1 884 ,  lors  de  la  délimita- 
tion des  frontières  entre  la  Chine  et  la  Russie;  c'est  ce  qui 
explique  sa  très  grande  exactitude  ;  elle  est  construite  d'après 
les  procédés  européens.  Les  routes  y  sont  marquées,  et  cette 
particularité ,  que  je  n'ai  relevée  dans  aucune  autre  cai'te  chi- 
noise ,  m'a  été  d'un  grand  secours  ;  les  voies  de  communication 
n'ont  en  efiet  guère  changé  au  cours  des  siècles ,  et  les  itiné- 
raires des  voyageurs  de  l'époque  des  Song  coïncident  souvent 
avec  les  chemins  qu'on  suivrait  aujourd'hui  encore  pour  se 
rendre  dans  les  mêmes  lieux.  Je  désigne  cette  carte  sous  le 
nom  de  Carte  chinoise  B.  Le  croquis  annexé  au  présent  tra- 
vail est  fondé  sur  elle  ; 

12°  La  carie  de  la  partie  du  7cke-/i  située  en  dehors  de 
la  Grande  -  Muraille  jj|  ^  ffi  ^  ^  H  ^  ^*^  publiée  à 
Tien-ts'in  en  1891  par  le  journal  le  Che  pao  f&  ^,  pour 
suivre  les  opérations  militaires  lors  de  la  révolte  qui  éclata 
en  cette  année  dans  les  sous-préfecturés  de  ii/ert-te^  an^  ^  â 
et  de  Tch'ao-yang  ^  [^ .  Cette  carte  paraît  très  exacte;  je 
la  désigne  sous  le  nom  de  Carte  chinoise  C. 


390  MAI-JUIN  1897. 


PREMIERE   PARTIE. 
VOYAGEURS  CHEZ  LES  KHITAN. 


I 

RELATION  DE  HOU  KUO. 

Les  pérégrinations  de  Hoa  Kiao  |^Q  fj^  sont  intimement 
liées  à  des  événements  historiques  qu'il  importe  de  rappeler 
pour  montrer  dans  quelles  circonstances  particulières  se 
trouva  ce  voyageur. 

Le  fondateur  de  l'empire  Khitan ,  Apaoki  F^  '^  IH  avait 
eu  deux  fils  de  sa  femme ,  l'impératrice  Chou-la  jljt  ^  ;  run 
s'appelait  Tou-yu  ^  ^  ;  le  second  fut  l'empereur  Té-koang 
(927-947).  L'empereur  Té-koajig  continua  les  glorieuses  con- 
quêtes de  son  père,  et,  en  946,  il  s'empara  de  la  ville  de 
P'ien  fjv  (aujourd'hui  K'ai-fong  fou)  qui  était  la  capitale  de 
la  petite  dynastie  chinoise  des  Tsin  §  ;  il  y  laissa  un  de  ses 
officiers  nommé  Siao  Han  ^  ^ .  L'année  suivante ,  il  mourait 
à  Cha-hou-Un  tSl^^i  localité  située  au  nord-ouest  de  la 
sous-préfecture  de  Loan  -  tclieng  ^  ^  (  dans  la  préfecture  de 
Tclieng  -  ting ,  province  de  Tche-li  ).  Des  troubles  éclatèrent  aus- 
sitôt chez  les  Khitan  ;  le  neveu  de  Té-koang,  Ou-yu  %  |^  1  fils 
de  Toa-yu,  s'empara  da  pouvoir;  mais  il  eut  à  lutter  contre 
sa  grand-mère ,  rimpémtrice  Chou-îu,  qui  aurait  voulu  que  le 
trône  revînt  au  fils  de  Té-koang,  Dans  ces  conjonctures ,  Siao 
Han  abandonna  le  poste  qui  lui  avait  été  confié  pour  aller 
embrasser  le  parti  de  Ou-yu;  il  emmena  à  sa  suite  un  Chi- 
nois nommé  Hou  Kiao,  qui  nous  a  laissé  le  récit  de  ses 
aventures.  Hou  Kiao  assista  à  la  bataille  que  hvrèrent  Ou-yu 
et  Siao  Han  à  l'impératrice  Chou-lu  sur  les  bords  du  Sira- 


VOYAGEURS  CHINOIS.  391 

mouren  ;  après  leur  victoire ,  il  les  accompagna  à  la  capitsJe 
supérieure  des  Khitan;  puis  il  assista  aux  funérailles  solen- 
nelles que  le  nouvel  empereur,  Ou-ya,  célébra  en  Thonneur 
de  son  prédécesseur,  dont  le  corps  avait  été  rapporté  de 
Chine  après  qu'on  eût  vidé  son  ventre  et  qu'on  l'eût 
rempli  de  sel,  ce  qui  lit  dire  aux  Chinois,  heureux  de  se 
venger  de  leurs  ennemis  par  un  sarcasme ,  que  les  Khitan  se 
chargeaient  de  conserves  de  viande  d'empereur  'îj?  |G»-  En 
9^9,  le  protecteur  de  Hou  Kiao,  Siao  Han,  fut  inculpé  de 
haute  trahison  et  mis  à  mort  ;  tous  ceux  qui  étaient  attachés 
à  sa  personne  s'enfuirent  vers  l'Est  pour  se  cacher  dans  le 
pays  qui  était  l'apanage  de  leur  maître  ;  c'est  là  que  Hou  Kiao 
vécut  pendant  cinq  ans  dans  une  sorte  de  demi-servitude. 
11  fmit  cependant  par  s'échapper  et  par  rentrer  en  Chine. 
Son  séjour  chez  les  barbares  avait  duré  de  l'année  g47  à 
l'année  953. 

11  est  difficile  de  suivre  sur  la  carte  les  voyages  de  Hou 
Kiao;  comme  il  accompagnait  une  armée  en  campagne,  il  fai- 
sait avec  elle  les  marches  et  les  contre-marches  qu'exigeait  la 
stratégie  et  il  ne  se  rendit  point  en  ligne  droite  à  la  capitale 
supérieure  des  Leao;  on  peut  cependant,  en  supposant  ac- 
quises les  indications  que  nous  fourniront  d'autres  voya- 
geurs, déterminer  avec  quelque  exactitude  la  route  qu'il 
suivit.  Nous  indiquerons  dans  nos  notes  les  points  de  son  iti- 
néraire qui  se  laissent  identifier. 

La  relation  de  Hou  Kiao  (  fg  /^  ÎB  ou  j^fl  (jf  |g  ft  |£  ) 
est  insérée  dans  la  seconde  section  du  Supplément  sur  les 
barbares  des  quatre  points  cardinaux  P9  ^  PiJ  ^i  section 
qui  forme  le  7  3*  chapitre  de  V Histoire  des  cinq  dynasties  5 
fij  ^  de  Ngeou  Yang-sieou  Ht  ^  i^  (1017-1072).  C'est  là 
que  Ma  Toan-lin  a  copié  cette  relation  qu'il  a  introduite  dans 
le  345"  chapitre  du  Wen  hien  l'ong  k'ao.  Ce  même  texte  se 
retrouve  encore  dans  le  2  4*  chapitre  du  K'i-tan  kouo  tche  ^ 
:^  S  îè  •  Noti'e  traduction  est  faite  sur  le  texte  de  V Histoire 
des  cinq  dynasties  qui  est  le  plus  ancien  des  trois. 

Cette  relation  et  les  deux  suivantes  ont   été  signalées, 


392  MAI-JUIN  1897. 

d'après  le  te\te  du  Wen  hicn  t'ong  k'ao,  par  M.  E.-H.  Parker, 
dans  son  ouvrage  intitulé  :  A  Thousand  years  of  the  Tartars 
(Shanghaï,  1896,  p.  3io-3i3  et  p.  339-34 1). 


TEXTE  DE  LA  RELATION. 

Auparavant,  lorsque  Siao  Han^  (îHlt)  apprit 
que  Té-koang^  (fê  ^)  était  mort,  il  était  retourné 
dans  le  Nord.  Un  certain  Hou  Kiao  (|!SfBfê)»  sous- 
préfet  de  Uo-yang^  (^PIW)^  dans  Tarrondissement 
de  Tong  (Ir|),  était  secrétaire  de  [Siao)  Han;  il  lac- 
compagna  chez  les  Ki-tan.  Cependant  la  femme  de 
[Siao)  Han,  dans  un  accès  de  jalousie,  dénonça 
[Siao)  Han  comme  ayant  projeté  de  se  révolter; 
[Siao)  Han  fut  tué  et  [Hou)  Kiao  n  eut  plus  aucun 
appui.  Il  resta  sept  ans  chez  les  barbares.  En  la  troi- 
sième année  koang  choen  (gôS  p.  G.)  de  (la  dynastie) 
Tcheou,  il  s'échappa  et  revint  dans  le  royaume  du 
milieu.  H  put  raconter  d'une  manière  abrégée  ce 
qu'il  avait  vu  en  ces  termes  : 

^  Sur  Siao  Han,  cf.  K'i-tan  kouo  tcke,  chap.  17;  Leao  che, 
chup.  1 13;  Kieou  ou  tai  che,  chap.  98.  Siao  Han  était  fils  d^un  cer- 
tain A-pa  P^  £j  ,  dont  la  sœur  cadette  fut  la  fameuse^mpératrice 
Ckou-lu  Jjt  -^ ,  femme  d'A-pao-ki  Jf^  ^  jj^ ,  mère  de  Tou-yu 
^  j^  et  de  l'empereur  Té-koang  (cf.  la  note  suivante).  D'après  le 
Leao  che,  Siao  Han  épousa,  en  948,  A-poa-li  JM  ^  ^,  sœur  de 
l'empereur  Ou-yu.  Peu  après,  il  fut  impliqué  dans  un  complot 
de  haute  trahison  et  mis  à  mort  (949]. 

*  Té-koang,  second  lils  dA-pao-ki,  reçut  le  nom  de  temple  de 
Tai'Uong  3;^  ^  ;  il  régna  de  927  à  947. 

^  Aujourd'hui,  sous -prélecture  de  Ho-yang,  jjréfeclure  de  Tong- 
tcheou ,  province  de  Chen-si, 


VOYAGEURS  CHINOIS.  393 

A  partir  de  Tarrondissement  de  Yeoa ^  ( ^  ji\),on 
se  dirigea  vers  le  Nord-Ouest  et  on  entra  dans  la 
passe  de  Kiii-yong^  [^  ^  ^).  Le  lendemain,  en  al- 
lant toujours  vers  le  Nord-Ouest,  on  entra  dans  la 
passe  de  la  Porte  de  pierre  (  ?f  P^  BS);  le  chemin  est 
resserré  entre  des  parois  escarpées  ;  là ,  un  seul  homme 
peut  tenir  tête  à  cent  ;  ce  lieu  est  le  point  stratégique 
où  le  Royaume  du  Milieu  met  obstacle  aux  Ki-tan, 

Trois  jours  après,  on  arriva  à  l'arrondissement 
de  K'O'han  ^  (  rT  ff  )  ;  du  côté  du  Sud ,  on  voit  au 
loin  le  Ou-t'ai  chan^  (  jE  S  lÙ  )  •  ^^  pic  le  plus  élevé 
de  cette  montagne,  c'est  la  Terrasse  [t'ai)  de  TEst. 

*  L'arrondissement  de  ïeou  n'est  autre  que  Yen  king  SE  }è ,  la 
capitale  méridionale  des  K'i-tan.  On  verra  plus  loin  (p.  4i5,  n.  A) 
que  la  cité  khitane  était  au  sud-ouest  de  la  ville  actuelle  de  Péking, 

^  La  fameuse  passe  de  Kiu-yong  commence  à  Nan-k'eou  ^  p  , 
au  nord-ouest  de  la  préfecture  secondaire  de  Tch'ang-p'ing  S  2ji  , 
province  de  Tche-ll.  Elle  est  connue  sous  ce  nom  dès  l'époque  des 
Ts'in  et  des  Han  et  on  la  trouve  mentionnée  par  Lii  Pou-wei  et 
Hoai-nan  tse  (cf.  Se-nia  Ts'ien,  trad.  fr. ,  t.  II,  p.  38,  n.  i). 

^  La  sous-préfecture  de  K'o-kan  dépendait,  sous  les  Leao,  de 
l'arrondissement  de  Fong-cheng  ^  ^ ,  dans  la  circonscription  de  la 
capitale  occidentale  "g"  j^  j^.  Elle  correspond  à  la  sous-préfecture 

actuelle  de  Hoailai  ^^  ^ ,  préfecture  de  Sinen-hoa,  province  de 
Tclie-li. 

*  Le  commentaire  du  T'ong  kien  kang  mou  (chap.  L,  p.  i3  v°, 
5*  année  hoei-tch'ang)  cite  ce  passage  de  la  relation  de  Hou  Kiao,ei 
dit  qu'on  distinguait  le  ^  ^  ^  ou  Ou-t'ai  de  l'Est,  et  le  "gj  ^ 
^  ou  Ou-t'ai  de  l'Ouest.  Ces  deux  localités  étaient  distantes  l'une 
de  l'autre  de  plus  de  200  //.  La  région  du  Ou-t'ai  ckan  a  donné  son 
nom  à  la  sous-préfecture  de  Ou-t'ai,  préfecture  secondaire  de  Tai 
*^ ,  province  de  Ckan-si,  Elle  fut  célèbre,  dès  l'époque  des  T*ang, 
par  les  importants  couvents  qui  s'y  trouvaient  et  qui  y  ont  subsisté 

IX.  26 


IWPaTVIlBIR    KATIOXALC. 


394  MAI-JUIN  1897. 

Trois  jours  après,  on  arriva  à  Tarrondissement 
de  Sin-ou  [jI^  ^  j^),  En  tnarchant  pendant  cin- 
([uante  li  du  côté  du  Nord-Ouest,  on  trouve  la  mon- 
tagne Ki-ming  ^  (  il  1^  |lj  )  ;  on  dit  que ,  lorsque 
(l'empereur)  Tai-tsong  (>(ç^  ^  627-6/19  p.  C),  de 
(la  dynastie)  Tang,  fit  son  expédition  militaire  dans 
le  Nord,  il  entendit  là  chanter  un  coq  et  c'est  pour- 
quoi il  donna  ce  nom  à  la  montagne. 

Le  lendemain ,  on  entra  dans  la  passe  de  Yong-ting 
{^  &M)^  q^  n'est  autre  que  la  passe  Kou  (fit  ffl) 
de  l'époque  des  Tang. 

Quatre  jours  après,  on  atteignit  l'arrondissement 

de Koei-hoa'' [m  it 'My 

Trois  jours  après,  on  monta  sur  le  Tien-Ung^ 

(  5c  ^  )  ;  cette  chaîne  de  montagnes  se  déroule  en 

jusqu'à  nos  jours.  Cf.  Edkins,  Religion  in  Cliina,  A  joumey  to  fVu- 
taishan  in  1872,  et  Pokotilof  :  Ou-tai,  son  passé  et  son  présent  (en 
russe),  compte  rendu  d'un  voyage  exécuté  en  mai  1889,  Saint-Péters- 
bourg, Impr.  de  TAcad.  imp.  des  sciences,  1893,  i5a  pages.  Le 
travail  de  Pokotilof  a  été  analysé  en  allemand  par  Immanuel ,  dans 
Petennanns  MittJieilwKjen,  iS^^  ^  Literaturbericlit,  p.  io3-io^. 

^  La  montagne  Ki-ming,  c'est-à-dire  du  cbant  du  coq,  est' mar- 
quée sur  les  cartes  chinoises  à  l'est  de  Siaen-koa/ou. 

^  Koei-hoa  correspond  à  la  cité  préfectorale  de  Sinen-hoa  ^  ^ , 
province  de  Tcke-li.  A  partir  de  cette  localité  jusqu'au  moment  où 
Hou  Kiao  se  trouve  à  I-h'oen,  c'est-à-dire  sur  le  territoire  des 
Oniouts  (cf.  p.  397,  n.  1),  il  devient  impossible  de  suivre  l'itinéraire 
du  voyageur  :  il  est  probable  que  Hou  Kiao  a  pris  la  grande  route  qui 
mène  de  Kalgan  à  Dolon-nor,  et  qu'après  Dolon-nor  il  s'est  dirigé 
vers  le  Nord-Est,  de  manière  à  se  trouver  au  Sud  du  Sira-mouren. 

*  Le  Tch'cng  té  fou  tche  (chap.  \vr,  p.  7  r")  suppose  que  les 
montagnes  appelées  ici  T'ien-Ung  sont  au  nord  de  la  passe  de  Tou- 
cjie  k'eou  ^  ^  P  (au  nord  de  la  sous-préfecture  de  Tck'e-tch'eng 
35>  ^  »  préfecture  de  Sinen^-hoa,  province  de  Tche-li), 


VOYAGEURS  CHINOIS.  395 

sinuosités  continues  de  TEst  à  TOuest;  il  y  a  un 
chemin  qui  va  vers  le  Nord  et  qui  descend  ;  de  tous 
côtés  il  fait  sombre;  des  nuages  jaunes  et  des  herbes 
blanches  s'étendent  à  perte  de  vue.  Les  Ki-taa  dirent 
à  [Hou)  Kiao  :  «  C'est  là  la  montagne  où  vous  dites 
adieu  à  votre  patrie;  vous  pouvez  jeter  encore  un 
regard  vers  le  Sud  avant  d'en  être  séparé  pour  tou- 
jours. »  Ses  compagnons  de  route  lurent  tous  saisis 
de  tristesse  et  pleurèrent;  ils  passèrent  ensuite  par 
des  alternatives  de  désespoir  et  de  réconfort. 

En  marchant  encore  pendant  trois  ou  quatre  jours , 
on  arriva  à  Hei-ya-lin  (  M  |^  ;^  )  ;  ce  n'était  alors 
que  le  septième  mois,  et  le  froid  était  plus  rigoureux 
qu'au  fort  de  l'hiver. 

Le  lendemain,  on  entra  dans  la  vallée  Sie  (^); 
cette  vallée  est  longue  de  cinquante  li;  ce  ne  sont 
que  hautes  parois  de  rocher  et  gorges  abruptes;  en 
levant  la  tête  on  ne  voit  pas  le  soleil,  et  le  froid  y 
est  encore  plus  intense.  Quand  on  est  sorti  de  cette 
vallée,  on  trouve  la  plaine,  et  la  température  se 
radoucit  un  peu. 

A  deux  jours  de  là  on  traversa  la  rivière  Hoang 
{\È  :^c)^  puis,  le  jour  suivant,  on  traversa  la  rivière 


*  Le  Sira-mouren ,  dont  le  nom  signilie  «  rivière  jaune  »  en  mongol , 
est  appelé  en  chinois  «rivière  Hoangn^  ce  qni  a  le  même  sens.  De 
même ,  la  rivière  Hei  ou  Rivière  Noire  est  le  Kara-mouren  des  Mongols 
(le  Tchagan  mouren  de  la  carte  annexée  à  ce  travail;  sur  celte  diffé- 
rence de  nom,  cf.  p.  432,  n.  i).  Dans  la  relation  de  Fou  Tcheng 

26. 


396  MAI-JUIN  J897. 

Deux  jours  après,  on  arriva  à  la  localité  appelée 
Tang  tch'eng  tien  {?^  jjJÎS);  1^  climat  y  est  très 
doux;  quand  les  K'i-tan  souffi'ent  de  grands  froids, 
ils  viennent  se  réchauffer  là.  Les  sources  y  sont  pures 
et  fraîches;  les  herbes  y  sont  souples  comme  une 
épaisse  fourrure;  on  peut  en  faire  des  litières  pour 
se  coucher  dessus;  il  se  trouve  là  beaucoup  de  fleurs 
étranges;  nous  n'en  mentionnerons  que  deux  espèces; 
lune  s  appelle  «  Tor  sec»  (j^  4^);  elle  esl  grande 
comme  la  paume  de  la  main;  sa  couleur  dorée 
éclaire  la  vue;  lautre  s'appelle  «le  sac  bleu»  (^ 
|[);  elle  est  comme  la  lampe  d'or^  (4^  S)  ^" 
Royaume  du  Milieu;  sa  couleur  est  d'un  bleu  fort 
agréable. 

Deux  jours  après,  on  arriva  à  larrondissement 

(cf.  plus  loin,  p.  432),  nous  constatons  que  cet  ambassadeui'  tra- 
versa le  Sira-mouren ,  et,  cinquante  /i  plus  loin,  le  Kara-mouren; 
cela  s'accorderait  bien  avec  ce  que  dit  ici  Hou.  Kiao ,  qu'il  traversa  le 
Kara-mouren  un  jour  après  le  Sira-mouren.  D'autre  part,  cependant, 
la  relation  de  Fou  Tcheng  nous  apprend  que  la  capitale  supérieure 
(cf.  p.  434»  n.  1)  était  à  160  li  (soit  à  deux  ou  trois  jours  de 
marche)  au  delà  du  passage  de  la  Rivière  Noire;  or  Hou  Kiao 
n'arrive  à  la  capitale  supérieure  que  neuf  jours  après  avoir  firanchi 
le  Kara-mouren;  mais  Hou  Kiao,  comme  nous  l'avons  fait  remar- 
quer, accompagnait  une  armée  en  campagne;  aussi  ne  va-t-il  point 
tout  droit  à  la  capitale  supérieure;  quatre  jours  après  qu'il  a  traversé 
le  Sira-mouren  et  le  Kara-mouren ,  et  quand  nous  nous  attendrions  à 
le  trouver  au  nord  de  ces  rivières ,  il  est  au  contraire  dans  rarron- 
dissement  de  I-k'oen,  c'est-à-dire  au  sud  du  Sira-mouren  (cf.  p.  397, 
n.  1).  Puis  il  revient  sur  ses  pas,  assiste  à  la  bataille  qui  se  livre 
sur  les  bords  du  Sira-mouren,  le  traverse  pom*  la  seconde  fois,  et, 
trois  jours  après,  atteint  la  capitale  supérieure. 

^  Aucune  de  ces  plantes  n'est  mentionnée  dans  les  ouvrages  de 
M.  Bretschneider,  sur  la  botanique  chinoise. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  397 

de  I-k'oen^  (ISi^  ^tl)^  ^"  traversa  la  rivière  Che- 
hiancj ^  (U  ^  ^iï)-  Depuis  larrondissement  de  Yeoa ^ 
((È)  jusqu'ici,  il  ny  a  pas  de  bornes  pour  marquer 
les  li\  et  Ton  ne  peut  savoir  si  Ton  se  dirige  vers  le 
Nord  ou  vers  le  Sud. 

Deux  jours  après,  on  arriva  à  TcKe-yai  [^  ^)- 
[Siao)  Han  et  Ou-ya  (%  -gjj)  s'étant  rejoints,  ils  attei- 
gnirent alors  (rimpératrice  douairière)  Choa-la  (jjjt 
^)  et  lui  livrèrent  bataille  auprès  du  Cha-ho  (3^  f^)  ; 
les  troupes  de  Chou-l^i  furent  battues  et  s'enfuirent; 
vers  le  Nord;  Oa-ya  les  poursuivit  jusqu'au  passage 
de  Toa-chou  ^  (  ^  ^^  SE  )  î  ^^  interna  alors  Chou-la  à 
la  montagne  P'oa-ma^  (SI  ^^  |lj)- 

^  L'arrondissement  de  I-k'oen  correspondait,  dit  le  dictionnaire 
de  Li  Tchao-lo,  au  territoire  des  Mongols  Oniouts  S^  ^  ^,  Les 
Oniouts  sont  cantonnés  entre  le  Sira-mouren  au  nord,  la  rivière 
Lokan  au  sud-est  et  la  rivière  Inkinni  ^  ^  au  sud. 

*  C'est-à-dire  la  «rivière  du  musc». 
^  C'est-à-dire  depuis  Péking. 

*  Ces  bornes  sont  analogues  à  nos  bornes  kilométriques. 

*  Le  lieu  où  les  soldats  de  l'impératrice  douairière  et  ceux  de 
Ou-ju  se  tinrent  en  écliec  est  appelé  le  passage  Heng  sur  la  rivière 

Hoang,  ou  Sira-mouren  f^  f^T  ^  ^  *  P^*"  ^®  ^^^®  ^^^  (cbap.  v, 
p.  ir';  chap.  Lx\î,  p.  2  r"*;  chap.  cxiii,  p.  1  r*).  Le  Oo  tai  che 
(cbap.  Lxxiii,  p.  1  v")  dit  que  l'endroit  de  la  rencontre  s'appelait 
le  «  pont  de  pierre  »  ^  ij^  ;  cette  afTîrmation  de  Ngeou  Yang-sieou  est 
répétée  par  le  T'ong  hien  hang  mou  (cbap.  Lvni,  p.  6  v")  et  le  Tong 
kien  tsi  lan  (cbap.  Lxix,  p.  42  v").  Le  pont  de  pierre  se  trouvait  sur 
le  Sira-mouren,  comme  nous  l'apprenons  par  la  relation  de  Fou 
Tcheng  (cf.  p.  432  ,  n.  1);  nous  pouvons  donc  admettre  l'identité 
des  deux  localités  appelées  le  «  passage  Hengit  et  le  «pont  de  pierre». 
D'autre  part ,  dans  la  relation  de  Fou  Tcheng ,  il  est  dit  que  la  capi- 
tale supérieure  est  à  210  li  au  delà  du  pont  de  pierre;  Hou  Kiao 
nous  apprend ,  de  son  côté ,  qu'il  mit  trois  jours  pour  aller  du  pas- 
sage de  Toa-chou  à  la  capitale  supérieure;  les  deux  évaluations  con- 


398  MAI-JUIN   1897. 

A  trois  jours  de  là,  on  arriva  à  la  capitale  supé- 
rieure (  Ji  ]§c)  q^î  ®st  ce  quon  appelle  la  Tour  de 
rOuest  [Si-leou  IS  ^)  K 

cordent  assez  exactement;  Ton-chou  doit  donc  avoir  été  une  localité 
située  sur  le  Sira-mouren,  non  loin  du  pont  de  pierre  (ou  du  passage 
Hen^)  où  eut  lieu  la  rencontre  de  l'empereur  et  de  l'impératrice  douai- 
rière. Le  pont  de  pierre  lui-même  devait ,  comme  nous  le  verrons 
dans  la  relation  de  Fou  Tcheng  (cf.  p.  432  ,  n.  i) ,  traverser  le  Sira- 
mouren  au  Sud  du  point  où  est  marqué  le  centre  de  la  borde  de 
Parim  sur  la  première  feuille  de  la  Tartarie  chinoise  dans  le  tome  IV 
de  Du  Halde.  —  ®  D'après  le  Leao  che  (chap.  Lxxi,  p.  2  r")  et  le 
Ou  lai  che  (chap.  Lxxiu,  p.  i  v'),  l'impératrice  Chou-lu  fut  trans- 
férée à  Tsou  tcheou  jjjj  j^  ,  où  se  trouvait  la  tombe  de  son  mari  » 
A-pao-ki.  Cf.  p.  433,  n.  3. 

^  Les  souverains  khitans  avaient  élevé  des  constructions  à  étages 
(  SI  ^eou)  dans  quatre  localités.  Voici  ce  que  dit  à  ce  sujet  Njjeou 
Yang-sieou  dans  l'histoire  des  cinq  dynasties  (chap.  Lxxn,  p.  2  r" 
et  v°)  :  «  (A-paO'ki)  fit  du  lieu  de  sa  résidence  la  capitale  supérieure; 
il  éleva  une  construction  à  étages  dans  cette  région  et  le  surnom  en 
fut  Si  leou  (la  construction  à  étages  d'Occident);  en  outre»  à  mille  H 
à  l'est  de  ce  lieu,  il  éleva  le  Tong  leou  (la  construction  à  étages 
d'Orient);  à  trois  cents  li  au  nord,  il  éleva  le  Pei  leou  (la  construc- 
tion à  étages  du  Nord);  sur  la  montagne  Mou-ye,  au  sud,  il  éleva 
le  San  leou  (construction  à  étages  du  Sud).  Il  parcourait  en  chassant 
le  territoire  compris  entre  les  quatre  leou.  »   VX  A  ffj  ^  ^    h 

«o4tHWSjËflî«olt/t:limfellf«oâ 

De  ces  quatre  localités,  il  en  est  une  dont  on  peut  déterminer 
l'emplacement  avec  une  exactitude  rigoureuse;  c'est  le  NoJileou,  qui 
était  au  confluent  du  Sira-mouren  et  de  la  rivière  Lohan.  (Voir,  plus 
loin,  la  relation  de  Sony  Iloan  p.  44o,  n.  i.)  Le  Si  leou  est  son- 
vent  assimilé ,  comme  nous  le  voyons  par  la  relation  môme  de  Hou 
Kiao,  à  la  capitale  supérieure.  A  parier  exactement,  cependant,  la 
construction  à  étages  ne  se  trouvait  pas  dans  la  capitale  supérieure 
o.Ue-méme,  mais  dans  Tarrondissemeut  de  Tsou  jjj|[  jM  (cf.  Leao 
che,  chap.  xxxvii,  p.  3  r°) ,  qui  était  à  une  quarantaine  de  li  au  sud- 


VOYAGEURS  CHINOIS.  399 

A  Si'leoa  ^  il  y  a  des  maisons  bâties  et  des  mar- 
chés; pour  les  échanges  commerciaux,  il  ny  a  pas 
de  monnaie  et  on  se  sert  de  toile. 

On  y  trouve  des  artisans  pour  les  manufactures 
de  tissus  de  soie,  des  fonctionnaires,  des  lettrés,  des 
docteurs  en  sciences  occultes,  des  écoles,  des  jeux 
athlétiques,  des  confucianistes ,  des  religieux  et  des 
religieuses  bouddhistes ,  des  taoïstes  ;  ce  son  t  tous  des 
gens  du  Royaume  du  Milieu;  ils  viennent  pour  la 
plupart  (des  arrondissements)  de  Ping  (^),  Fen 

{^),Yeou{}g^)etKi{m)'' 

A  partir  delà  capitale  supérieure ,  en  se  dirigeant 

vers  l'Est,  on  arriva  au  bout  de  quarante  lik  la  bar- 
rière de  Tchen-tchoa^  (flt  ^  lH  );  c'est  là  que  pour  la 
première  fois  nous  mangeâmes  des  légumes. 

ouest  de  la  capitale.  Pour  ce  qui  est  de  l'emplacement  de  la  capitale 
supérieure  et  de  Tson  tcheou,  cf.,  plus  loin,  p.  433,  n.  3  et  p.  /i3/i, 
n,  1.  Le  Toncj  leou  est  identifié  par  le  Leao  che  (cbap.  xxxvn, 
p.  5  r°)  avec  l'arrondissement  de  Long-koa    J|  ^  jM» 

Les  quatre  leou  étaient  tous  compris  dans  la  circonscription  de 
la  capitale  supérieure  J^  ^  ^.  Il  ne  faut  pas  les  confondre  avec 
les  diverses  cîipitales  khitanes. 

'  A  partir  d'ici  jusqu'à  la  fin  du  paragraphe,  ce  passage  de  ia 
relation  de  Hou  Kiao  est  cité  dans  le  Leao  che  (cbap.  xxxvii,  p.  3  r"). 

^  Fen  correspond  à  la  sous-préfecture  de  Fen-yang  ^  [^  préfec- 
ture de  Fcn-tclieon,  province  de  Ckan-si.  —  Yeou  était  au  sud- 
ouest  et  dans  le  voisinage  immédiat  de  Péking.  — A"!  est  aujourd'hui 
ia  préfecture  secondaire  de  Ai,  à  l'est  de  Péking.  —  Pour  ce  qui 
est  de  l'arrondissement  de  Ping,  le  dictionnaire  de  géographie  his- 
torique de  Li  Tchao-lo  se  borne  à  en  signaler  l'existence  au  temps 
des  cinq  dynasties,  mais  ne  l'indique  pas. 

^  Tchen-tclion  (la  vraie  perie)  paraît  être  la  transcription  d*un 
mot  turc.  M.  Devéria  a  retrouvé  ces  deux  mots  dans  le  titre  d'un 
khan  do  la  tribu  Sie-yen-i'o   (cf.  Insciiptions  de  /'Orjfcon,  p.  XXXVT, 


400  MAI-JUIN  1897. 

Le  lendemain ,  nous  marchâmes  vers  l'Est;  la  con- 
figuration du  sol  s  élève  graduellement;  vers  TOuest 
on  voit  de  loin  une  plaine;  les  forêts  de  pins  y  sont 
fort  épaisses.  Après  quelques  dizaines  de  &*,  nous 
entrâmes  dans  la  vallée  de  P'ing  ^  (  ^  jlj  ).  Il  s  y  trouve 
beaucoup  d'herbes  et  d'arbres.  Nous  mangeâmes  là 
pour  la  première  fois  des  melons;  on  raconte  que  les 
KUtan  en  trouvèrent  la  graine  lorsqu'ils  eurent  battu 
les  Ouigours  (iJël  ^)\  ils  les  sèment  en  mettant  du 
fumier  de  vache  et  en  les  recouvrant  avec  des  nattes; 
(ces  melons)  sont  grands  comme  les  courges  d'hiver 
dans  le  Royaume  du  Milieu  et  ils  sont  doux  au  goût. 

En  allant  encore  plus  à  l'Est ,  nous  arrivâmes  à 
Nido-t'an  (  8  f^  ).  On  rencontre  là  pour  la  première 
fois  des  saules;  les  plantes  aquatiques  y  sont  floris- 
santes et  belles  ;  la  plus  belle  est  la  plante Si-ki  (  ,i*  lH) , 
dont  les  tiges  sont  si  grosses  que ,  quand  un  cheval 
en  a  mangé  dix ,  il  est  rassasié. 

Après  avoir  passé  Niao-t*an  (  8  ij  ) ,  nous  entrons 
dans  de  grandes  montagnes  dont  nous  sortons  après 
une  dizaine  de  jours  de  marche;  nous  traversons 
une  grande  forêt  longue  de  deux  ou  trois  U;  elle  est 
tout  entière  composée  d'ormeaux  de  l'espèce  on-i^ 

n.  17).  Peut-être  Tchen-ichou  est-il  en  même  temps  une  transcrip- 
tion et  une  traduction  ;  nous  devrions  alors  y  voir,  comme  Ta  sup- 
posé M.  Thomsen  [Inscriptions  de  l'Orkon  déchiffrées ^  p.  i59,n.49)t 
le  mot  turc  jincâ  qui  signifie  «  perie  ». 

'  2|i  J||  est  la  leçon  du  Ou  toi  che  et  de  Ma  Toan-lin,  Le  JCi^tan 
kouo  tcke  écrit  2ji  jJff^ , 

*  Cf.  Bretschneider,  Botanicon  Sinicnm,  ap.  Journal  of  the  China 
Branch  of  the  Rojal  Asiatic  Society,  N.  S. ,  vol.  XXV,  p.  116,  n*  263. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  401 

(^  H)  dont  les  branches  et  les  feuilles  ont  des  pi- 
quants comme  des  barbes  de  flèche  ;  ce  sol  est  sans 
herbes.  Oa-ya  (7C  St)  dressa  alors  sa  tente  en  ce  lieu; 
il  convoqua  les  hommes  des  diverses  tribus  et  fit  les 
funérailles  de  Té-koang  (^  3fc)^- 

A  partir  de  là,  en  marchant  vers  le  Sud-Ouest  à 
raison  de  soixante  li  par  jour,  on  arriva,  après  sept 
jours  de  marche ,  à  la  Porte  des  grandes  montagnes 
(;^  |lj  H);  deux  hautes  montagnes  s'élèvent  à  un  li 
de  distance  Tune  de  lautre ;  il  y  a  là  de  grands  pins , 
des  plantes  de  belle  venue,  des  oiseaux  rares  et  des 
herbes  sauvages.  Il  s  y  trouve  une  habitation  avec 
une  stèle  portapt  les  mots  :  «  Emplacement  de  la  sé- 
pulture. »  Ott-jtt  (%  St)  y  entra  pom*  sacrifier;  parmi 
les  chefs  des  diverses  tribus ,  il  n  y  eut  que  ceux  qui 
portaient  les  ustensiles  sacrificatoires  qui  purent  en- 
trer; quand  ils  furent  entrés,  la  porte  fut  fermée  à 

•  D*après  le  Leao  che  (chap.  v,  p.  i  r"),  Oa-yu  enterra  Té-koan^f 
clans  la  sépulture  de  Hoai  '^  ^,  la  première  année  ta-t'ong  (947» 
et  non  946,  comme  le  dit  par  erreur  Mayers  dans  ie  Chinese  Rea- 
der s  manual,  p.  388),  le  neuvième  mois,  au  premier  jour  qui  était 
marqué  des  si^jnes  jen-tse  ^  ^ .  ^a  sépulture  de  Hoai  se  trouvait 

dans  l'arrondissement  de  Hoai  '^  jU .  —  D'après  le  On  tai  che  de 
Ngeou-yang  sieou  (chap.  Lxxiii,  p.  1  r").  Té-koang  fut  enterré  sur  la 
montagne  Mou-je  le  huitième  mois  de  la  première  année  t'ien-lou 
(947  ;   la  première  année  ta  i'ong  et  la  première  année  t'ien-lou 

coïncident)  /V  ^  ^  f^  ^  ^  ^  ^  lÙ  •  ^*  ^®^*®  indication 
est  exacte,  elle  nous  permettrait  de  localiser  l'arrondissement  de 
Hoai  près  du  confluent  du  Sira-mouren  et  du  Lohan  pira.  (Voir, 
plus  loin,  la  relation  de  Song  Hoan,  p.  44o,  n.  1).  Il  est  à  remar- 
quer cependant  que  le  Leao  che  place  la  montagne  Mou-ye  dans 
l'arrondissement  de  Itong,  et  non  dans  Tarrondissement  de  Hoai, 


402  MAI-JUIN  1897. 

clef.  Le  lendemain,  on  ouvrit  la  porte  et  on  dit: 
«La  cérémonie  du  rejet  des  coupes  (JUi  ^)  est  ter- 
minée ». 

A  nos  questions  sur  cette  cérémonie,  tous  furent 
mystérieux  et  refusèrent  de  répondre. 

Ce  dont  [Hoa)  Kiao  fut  témoin  oculaire,  è  savoir 
l'internement  de  Chou-lu,  les  funérailles  de  Té-koang 
et  autres  événements,  diffère  des  récits  qu'on  en  a 
faits  dans  le  Royaume  du  Milieu.  Ensuite^  (5iao)  Han 
fut  condamné  et  chargé  de  chaînes.  (Hoa)  Kiao  se 
rendit  avec  la  tribu  du  côté  de  TEst,  dans  l'arron- 
dissement de  Foa^  (JH  îHj)  qui  était  celui  que  gou- 
vernait [Siao)  Han. 

[Hou)  Kiao  et  ses  compagnons  marchèrent  du  côté 
de  l'Est,  ils  traversèrent  des  montagnes  qui  s'ap- 
pellent les  Treize  montagnes^  ("i"  ^  lil  )  et  qui  sont, 

'  En  949. 

2  D'après  le  Leao  che  (chap.  xxxvn,  p.  6  r").  Fou  tchsou  était  à 
vingt  li  au  nord  de  Yuen  tcheou,  Jj^  *H«|  et  à  sept  cent  quatre- 
\ingts  li  au  sud-est  de  la  capitale  supérieure.  Le  Ckeng  kiny  t'ong  tche 
(chap.  XXVIII,  p.  46  r")  place  Yuen  tcheou  à  environ  deux  cents  li 
(trois  cents  li,  d'après  le  Man-tcheou  yuen  lieou  k'ao,  chap.  x, 
p.  1 1  v°)  au  nord-est  de  la  sous-préfecture  de  Koang  ning  J^ 
^ ,  préfecture  et  province  de  Cheng-king.  On  voit  par  là  approxi- 
mativement quelle  devait  être  la  position  de  Fou  tcheou, 

^  Les  treize  montagnes  sont  identifiées  parle  voyageur  Hiu  K'ang 
tsong  (voir  plus  loin)  et  par  le  Man-tcheou  yuen  lieou  k'ao  (c)iap.  x, 
p.  11  v")  avec  les  treize  montagnes  qui  sont  dans  le  voisinage  im- 
médiat de  la  préfecture  actuelle  de  Kin-tcheon  ^  ^  ,  province 
mandchoue  de  Cheng-king,  Le  Cheng-king  t'ong  tche  (chap.  xiv, 
p.  1  x",  et  chap.  xxviii,  p.  46  r")  conteste  celte  identification  en 
disant  qu'il  résulte  du  texte  même  de  Hou  Kiao  que  les  treize  mon- 


VOYAGEURS  CHINOIS.  403 

dit-on,  à  deux  mille  li  au  Nord-Est  de  larrondisse- 
ment  de  Yeou  ((^  'jfl).  En  allant  encore  du  côté  de 
l'Est  pendant  plusieurs  jours,  ils  traversèrent  Tar- 
rondissement  de  PTei  {^  *M),  où  est  établie  une 
population  de  trois  mille  familles;  ce  sont  des  gens 
de  Tarrondissement  de  fVei  (  |^  'j^^  )  dans  le  Royaume 
du  Milieu,  que  les  K*i-tan  avaient  faits  prisonniers; 
ils  élevèrent  un  rempart  et  se  fixèrent  là. 

Quand  [Hou)  Kiao  (ut  arrivé  dans  l'arrondisse- 
ment  de  Fou  (jj@  'J'H),  plusieurs  Ki-tan  le  prirent 
en  pitié  et  lui  enseignèrent  comment  il  pourrait 
s  échapper  et  rentrer  chez  lui;  [Hou)  Kiao  obtint 
ainsi  des  renseignements  sur  les  diverses  sortes  de 
royaumes  et  sur  leurs  situations  éloignées  ou  proches  ; 
ces  renseignements  étaient  les  suivants  : 

Au  delà  du  royaume  des  Ki-tan  y  du  côté  de  TEst 
jusquà  la  mer,  il  y  a  les  Tie-tien  (^  'ÊJ);  ces  peu- 
plades demeurent  en  plein  air  sous  des  tentes  de 
cuir;  les  gens  y  sont  durs  et  braves;  ce  territoire  a 
peu  d'herbes  et  d'arbres;  les  eaux  y  sont  saumâtres 

tagnes  mentionnées  dans  son  itinéraire  sont  à  l'Est  de  l'arrondissfi- 
ment  do  Fou  lequel  est  lui-même  au  Nord-Est  de  la  préfecture  ac- 
tuelle de  Kin-tcheou;  mais,  si  on  lit  attentivement  le  texte  de  Non 
Kiao,  on  voit  que  cet  argument  n'est  pas  fondé;  ii  est  dit  en  effet, 
dans  cette  relation,  d'abord  que  Hou  Kiao  se  mit  en  route  pour  se 
Rendre  dans  l'arrondissement  de  Fou;  au  paragraphe  suivant,  on  dé- 
crit la  route  qu'il  suivit  pour  y  aller;  enfin,  au  paragraphe  suivant, 
on  le  montre  arrivé  dans  l'arrondissement  de  Fou;  cet  arrondisse- 
ment est  donc  le  point  extrême  de  son  voyage  du  coté  de  l'Est,  et  les 
treize  montagnes  sont  à  l'Ouest  et  non  à  l'Est  de  ce  lieu;  dès  lors, 
il  est  légitime  de  les  identifier  avec  les  treize  montagnes  de  la  pré- 
fecture actuelle  de  Kin-tcheou, 


404  MAI-JUIN   1897. 

et  troubles  ;  elles  ont  la  couleur  du  sang  ;  on  les  cla- 
rifie pendant  longtemps  et  alors  on  peut  les  boire. 

Plus  à  l'Est  sont  les  Jou-tchen  ^  (]fe  JH);  ils  sont 
excellents  archers.  Il  y  a  là  beaucoup  de  bœufs,  de 
cerfs  et  de  chiens  sauvages.  Ces  gens  n'ont  pas  de 
résidences  fixes  ;  ils  se  déplacent  avec  leurs  bœufs , 
en  emportant  leurs  bagages;  lorsque  viennent  les 
pluies,  ils  étendent  des  cuirs  et  s'en  font  des  habita- 
tions. Ils  ont  coutume  de  pousser  le  cri  du  cerf 2; 
quand  ils  ont  ainsi  appelé  le  cerf,  ils  le  tuent  à  coups 
de  flèches;  ils  en  mangent  la  viande  crue.  Ils  savent 
faire  une  boisson  fermentée  avec  de  la  bouillie  de 
millet;  quand  Tun  deux  est  ivre,  on  l'attache  et 
on  le  couche;  quand  il  a  repris  ses  sens,  on  le 
délie;  si  on  ne  le  faisait  pas,  il  commettrait  des 
meurtres. 

Plus  au  Sud-Est  est  le  Po-hai^  (i^tfe);  plus  à 

^  Sur  les  Joutchen,(!Çà\  devaient  ravir  aux  Khitan  leur  suprématie 
et  fonder  la  dynastie  Kin,  voir  la  seconde  partie  de  ces  études. 

*  De  Sabir  [Le  fleuve  Amour,  Paris,  p.  87)  attribue  la  m^me 
coutume  aux  Manègres  qui  habitent  les  bords  de  l'Amour  entre  la 
rivière  Koumara  et  la  rivière  Boureia  :  «  En  chassant  les  dans  et  les 
cerfs  [cervns  elaphus)  lorsqu'ils  sont  dans  la  saison  du  rut,  les  Ma- 
nègres emploient  un  cor  en  bois  (orevoun)  très  mince  ayant  une  lon- 
gueur d'un  archine  et  demie.  A  Taide  du  cor,  on  imite  avec  succès 
le  cri  du  mâle,  et  Ton  parvient  ainsi  à  attirer  ces  animaux.» 

^  Le  royaume  de  P'o-hai  devint  florissant  après  que  la  puissance 
des  royaumes  coréens  eut  été  abattue  au  milieu  du  YU*  siècle  de 
notre  ère;  il  fut  détruit  lui-même  par  le  khitan  A-pao-hi  en  936. 
Comme  l'empire  khitan  et  comme  l'empire  Kin,  le  P'o-kai  avait 
cinq  capitales  :  i°  la  capitale  supérieure,  ou  préfecture  de  Long- 
ts'inen  J^  7^  81  J^  /ff  ♦  ^®  trouvait  auprès  de  la  rivière  Hon-han 
j^  ff  ;  on  identifie  la  rivière  Hon-han  avec  la  rivière  Hourka,  of- 


VOYAGEURS   CHINOIS.  405 

l'Est  est  le  royaume  de  Leao^  (^)i  ^^^^  deux  sont 
assez  semblables  aux  K'i-tan.  Les  sinuosités  de  la 
mer  au  sud  de  ces  pays  sont  riches  en  poissons  et 
en  sel. 

Plus  au  sud  sont  les  HV^  (H)  qui  sont  assez  sem- 
blables aux  Ki-tan;  ces  gens  aiment  à  tuer  et  à  mas- 
sacrer. 

Plus  au  sud,  on  arrive  à  la  passe  de  Ta^  (tft  ^). 

Huent  de  la  Soungari ,  et  on  croit  que  l'emplacement  de  la  capitale 
supérieure  du  P'o-hai  est  marqué  par  les  ruines  considérables  qui 
sont  à  peu  de  distance  au  sud  de  Ningouta  (cf.  Man-tcheou  yuen 
lieou  k'ao,  chap.  x,  p.  2  r");  2°  la  capitale  du  centre,  ou  préfecture 
de  Hien  ^^  ^  J^  IS  f^  /jï  t  devait  se  trouver  entre  la  capitale 
supérieure  et  la  capitale  de  TEst  ;  on  l'identifie  parfois  avec  la  sous- 
préfecture  actuelle  de  Koang-ning ,  à  l'Ouest  de  Cheng-kiny  :  3"  la 
capitale  de  l'Est ,  ou  préfecture  de  Long-yuen  ^  ^  f|  |^  /^  ;  i^l 
est  probable  qu'elle  se  trouvait  dans  le  lieu  appelé  Ouehe  hotun  j^  |t| 
^  ï&  sur  la  première  feuille  de  la  Tartarie  chinoise  dans  le  tome  IV 
de  Du  Halde;  ce  lieu  est  à  69  U  au  nord  de  la  ville  de  Fony-hoang 
tch'eng  J^  M  j^y  dans  la  province  mandchoue  deCheng-king  [cL Man- 
tcheou  y  uen  lieou  k'ao ,  chap.  x,  p.  4  v°);  d**  la  capitale  du  Sud,  ou 
préfecture  de  Nan-hai  ^  y^  ^  ^  J^ ,  qu'on  place  dans  le  voi- 
sinage de  la  ville  actuelle  de  Sieon-yen  ffy  ff^^  ^  l'^st  de  la 
sous-préfecture  de  Kai-p'ing  Jf  Zji  ,  province  mandchoue  de  Cheng- 
king  (cf.  Mantcheou  yuen  lieou  k'ao,  chap.  x,  p.  5  r°);  5°  la  capitale 
de  l'Ouest,  ou  Ya-lou-fou"^  ^  Vk  W^  J^  '  ^^  devait  être  près 
de  la  rivière  Ya-lou,  du  côté  coréen.  Toutefois  la  dénomination  de 
capitale  de  l'Ouest  ne  laisse  pas  que  de  surprendre,  car  cette  ville 
était  plus  orientale  que  la  capitale  de  TEst  elle-même.  Ces  identifi- 
cations demanderaient  à  être  contrôlées  par  des  récits  de  voyageurs. 

'  U  est  assez  singulier  de  voir  mentionné  ici  un  royaume  de  Leao 
distinct  de  l'empire  khitan. 

-  Voir,  plus  loin,  les  notes  à  la  relation  de  Wang  I,  p.  421,  n.  1. 

^  La  passe  de  Yu  est  à  peu  de  distance  de  la  sous-préfecture  de 
Fou-ning  ^  ^,  sur  la  grande  route  de  Péking  à  Ckan-kai  koan. 
Voir  plus  loin  la  relation  de  Hiu  K'ang-tsong. 


406  MAI-JUIN  1897. 

Au  sud-ouest  on  arrive  à  Tarrondissement  de  Jou^ 
(M  W);  toute  cette  contrée  était  autrefois  territoire 
chinois. 

A  l'ouest,  ce  sont  les  Tou-kiae^  {^  ^)  ®^  ^^^ 
Hoei-he^  (0  jfê).  Du  côté  du  nord-ouest,  on  arrive 
chez  les  Yn-kiae-la  (j[g  M^)-  Ces  gens  ont  la  tête 
couverte  de  longs  cheveux;  leurs  chefs  gardent  en- 
tière leur  chevelure  et  renferment  dans  un  sac  violet. 
Cette  contrée  est  âpre  et  froide;  les  rivières  y  pro- 
duisent de  grands  poissons  ;  les  K'i-tan  comptent  (sur 
ces  gens)  pour  leur  donner  à  manger  (de  ces  pois- 
sons). En  outre,  ils  ont  en  grand  nombre  des  four- 
rures de  zibelines  noires,  blanches  et  jaunes;  tous 
les  pays  du  Nord  comptent  sur  eux  pour  les  en  ap- 

*  Aujourd'imi ,  prérectui-e  secondaire  de  Yen-hing  |^  J|| ,  pré- 
fecture de  Siuen-hoa  *^  ^ ,  province  de  Tche-IL 

*  Les  Tou-kiue  nous  sont  bien  connus  depuis  que  MM.  Thomsen  et 
Kadiof  ont  décbi£Fré  les  inscriptions  qu41s  ont  laissées  sur  les  bords 
du  haut  Orkhon.  Après  que  leur  puissance  eut  été  brisée  par  les 
Ouigours,  ils  subsistèrent  néanmoins  en  tant  que  peuplade  plus 
ou  moins  indépendante ,  et  nous  voyons ,  par  la  relation  même  de 
Hoa-Kiao ,  qu'on  les  distinguait  encore  des  Ouigours  au  x*  siècle  de 
notre  ère. 

^  Les  Hoei-he  ou  Ouigours,  qui  demeuraient  d*abord  sur  le» 
rives  de  la  Selenga,  puis  qui  avaient,  en  7^5,  détruit  l'empire  des 
Tou-kiue  et  s'étaient  établis  eux-mêmes  à  Rara-balgassoun ,  sur  la 
rive  gaucbe  de  TOrkbon ,  avaient  été  à  leur  tour  défaits  par  les 
[Cirgbiz  en  84 o;  leurs  bordes  s'étaient  dispersées;  Tune  d'elle  alla 
s'établir  à  Kan  tcheou  'ti'  j^  ,  dans  le  Kan-sou,  et  cette  ville  devint 
dès  lors  le  centre  de  la  puissance  des  Ouigours  septentrionaux. 
C'est  à  Kan-tckeou  que  se  ti'ouvait  le  kban  ouïgour  iorsque  A-pao-ki 
fit  on  93/1  l'expédition  dans  le  Nord  qui  devait  le  mener  jusqu'à 
K.ara-halgassoun  (cf.  Leao  chc,  cbap.  ii,  p.  a  v",  et  cbap.  xxx 
p.  2  v"). 


VOYAGEURS   CHINOIS.  407 

provisionner.  Ces  gens  sont  extrêmement  braves;  les 
Etats  voisins  n  osent  pas  les  attaqxier. 

A  Touest  de  ce  pays  sont  les  Hia-kia^  (US) 
et  au  nord  sont  les  Tou-kiue  du  chen-ya^  (4t  S  -p 
^  J5?f  )•  Tons  ces  peuples  sont  assez  semblables  aux 
Yu-kiue-lu, 

Plus  au  nord  sont  les  Hei-tcKe-tse^  (M  ¥  "?)? 
ils  excellent  à  faire  des  chars  et  des  tentes  ;  ces  gens 
connaissent  la  piété  filiale  et  la  justice;  leur  territoire 
est  pauvre  et  ne  produit  rien.  On  dit  que,  lorsque 
les  K'i'tan,  après  avoir  d'abord  servi  les  Hoei-he  (|g 
•fê)»  se  révoltèrent  ensuite  contre  eux  et  passèrent 
chez  les  Hei-icK e-tse ,  ils  apprirent  pour  la  première 
fois  à  faire  des  chars  et  des  tentes. 

Plus  au  nord  sont  les  Nieou-t'i  Toa-kiue^  (^  B|f 
^  J^).  Ils  ont  des  corps  d'hommes  et  des  pieds  de 
bœuf;  leur  pays  est  très  froid.  La  rivière  qui  y  coule 
s'appelle  le  Hou- la  ho  (^  j^f  ^Pf  );  en  été  et  en  au- 
tomne, la  glace  y  est  épaisse  de  deux  pieds;  au  prin- 
temps et  en  hiver,  elle  va  jusqu'au  fond;  ils  ont 
coutume  de  chauffer  des  instruments  pour  fondre  la 
glace ,  et  c'est  ainsi  qu'ils  trouvent  à  boire. 

^  Hia-hia  est  une  abréviation  pour  Hia-kia-se  jtt  ^  ^;  cette 
transcription  désigne  les  Hakas  ou  Kirghiz.  Les  Kirghiz,  qui  habi- 
taient primitivement  sur  leâ  bords  du  Kem  ou  haut  lénisséi, 
avaient  étendu  leur  domination  jusqu'à  l'Orkhon  après  leurs  vic- 
toires sur  les  Ouigours ,  au  milieu  du  ix'  siècle.    . 

*  On  sait  que  chen-yu,  était  le  titre  donné  au  souverain  turc  dès 
l'époque  des  Hiong-nou,  c'est-à-dire  dès  le  deuiième  siècle  avant 
notre  ère. 

^  Littéralement  :  les  gens  aux  chariots  noirs. 

''  C'est-à-dire  :  les  Tou-hiue  aux  pieds  de  bœuf. 


408  MAI-JUIN   1897. 

Au  uord-esl,  on  arrive  chez  les  fVa-kie-tse  [^^ 
•jijj  ^).  Ces  gens  ont  la  tête  chevelue;  ils  s'habiiient 
lie  toile;  ils  montent  à  cheval  sans  selle;  ils  ont  de 
grands  arcs  et  de  longues  flèches  et  sont  d'ailleurs 
d  excellents  tireurs  ;  quand  ils  rencontrent  un  homme, 
ils  le  tuent  soudain  et  mangent  sa  chair  crue.  Les 
K'i'tan  et  les  autres  royaumes  les  redoutent;  quand 
cinq  cavaliers  Ki-ian  rencontrent  un  seul  Wa-kie-Ue, 
ils  s'enfuient  tous  aussitôt. 

Cr  pays  a,  sur  trois  de  ses  côtés,  des  Che'Wei{^ 
j^)  :  les  premiers  s'appellent  les  Che-wei  (^  :^)  ;  les 
seconds  s  appellent  les  Hoang-{eou  Che-wei^  (R® 
^  :^  )  et  les  troisièmes  s'appellent  les  Cheoa  Che-wei- 
(Hi  ^  ^)-  Leur  territoire  renferme  en  grande  quan- 
tité du  cuivre,  du  fer,  de  l'or  et  de  l'argent.  Ces  gens 
sont  industrieux;  leurs  ustensiles  de  cuivre  et  de  fer 
sout  tous  d'excellente  qualité;  ils  savent  bien  tisser 
la  laine  et  la  soie.  Ce  pays  est  très  froid;  quand  un 
cheval  pisse,  son  urine  forme  à  terre   un  amas  de 


glace. 


Plus  au  nord  est  le  Royaume  des  Chiens^  (  ^  B  )« 

'  (iVst-à-dire  ^t  Che-wei  à  télés  jaunes  ». 

-  C'cst-à-clirc  <iiClie-wei  sauvages».  Sur  les  Che-wei,  cf.  Klaproth, 
Tableaux  historiifues  de  l'Asie,  p.  91-92. 

^  La  iép^ende  relative  au  Royaume  des  Chiens  est  ancienne;  on  la 
trouve  dans  une  anecdoU;  que  rapportent  en  termes  identiques  le 
\<in  che  (cliaj).  Lwrx,  ]).  /|  r")  et  Je  Leang  chou  (chap.  ut,  p.  12) 
dans  la  notice  sur  \v.  j)ays  de  Fou-sang  ^  ^  ;  il  y  est  question 
d'un  marin  qui,  tm  l'an  007  de  notre  ère,  fut  emporté  par  la  tem- 
|H>1('  dans  une  licoù  il  trou\a  des  habitations  humaines;  «les  femmes 
rtaiciit  (oninio  celles  de  la  Chine,  mais  leur  langage  était  incom- 
j)rclHMisil)l(>;  les  niàles  avaient  un  corps  d'homme  mais  une  tête  de 


VOYAGEURS  CHINOIS.  409 

dont  les  habitants  ont  des  corps  d^hommes  et  des 
têtes  de  chiens;  ils  ont  de  longs  poils;  ils  nont  pas 
de  vêtements;  avec  leurs  mains  ils  maîtrisent  des 
bêtes  féroces  ;  leurs  paroles  sont  des  aboiements  de 
chiens.  Leurs  femmes  ont  toutes  la  forme  humaine 
et  peuvent  parler  chinois;  quand  elles  enfantent  des 
mâles,  ils  ont  la  forme  de  chiens;  qxiand  elles  en- 
fantent des  filles,  elles  ont  la  forme  humame.  Ils 
s  épousent  entre  eux,  demeurent  dans  des  cavernes 
et  ont  une  nourriture  crue;  leurs  femmes  et  leurs 
filles  sont  anthropophages.  On  dit  qu'autrefois  un 
homme  du  Royaume  du  Milieu  vint  dans  ce  pays;  la 
femme  quil  y  rencontra  eut  pitié  de  lui  et  le  fit  se 
sauver;  elle  lui  donna  une  dizaine  de  bâtonnets^  en 
lui  recommandant  d*en  laisser  tomber  un  toutes  les 
fois  qu'il  aurait  fait  une  dizaine  de  li;  les  chiens 
mâles  le  poursuivirent,  mais,  voyant  leurs  ustensiles 
domestiques,  ils  ne  manquèrent  pas  de  les  prendre 
dans  leur  gueule  et  de  les  rapporter;  de  cette  ma- 
nière ils  ne  purent  plus  le  poursuivre.  Telle  est  This- 
toire  qu  on  raconte. 

On  dit  aussi  :  Les  K'i-tan  choisirentun  jour  vingt 
chevaux  capables  de  parcourir  cent  li  en  un  jour  et 
chargèrent  dix  hommes ,  munis  de  provisions  de  grain 
grillé  et  sec,  de  marcher  du  côté  du  Nord  aussi 
loin  qu'ils  verraient  quelque  chose;  ces  hommes. 

chien ,  et  leur  voix  était  comme  un  aboiement.  »  Cf.  Schlegel ,  Pro- 
blèmes (jéographû/ues ,  T'oung  pao ,  vol.  Dl,  p.  497. 

^  Les  bâtonnets  dont  les  Chinois   se  servent  en  guise  de  four- 
chettes. 

IX.  27 

iNraiva»»  hatioialk. 


4iU  MAI-JUIN   1897. 

■  ■  •  • 

aprrs  ^voir  dépassé  (es  Hei-lch'e-tse\  franchirent 
le  royaume  cjes  Nieoii-i'\^  el  iparchè^ent  yers  le 
\ur4  pendant  une  année,  ils  traversèrent  qua- 
nipte-trpis  villes  ;  les  habi^qts  ^e  faisaient  pour  la 
plupart  des  maisons  avec  du  hois  et  des  peaux. 
Comme  (les  voyageurs)  n'avaient  pas  d'interprètes 
pour  leurs  langues,  jis  ne  coniimreqt  pas  les  noms 
des  royaumes  ft  contrées,  dei  n^ontagnes  et  des 
lleuves,  des  tribus  et  des  races  (de  ces  peuples),  Pour 
ce  q\ii  est  du  climat  de  ces  régioqs,  il  est  tempéré 
et  dou)(  dans  les  plaines,  mais  froid  et  rude  dans  les 
n^onlagnes  et  les  forêts.  Quand  les  voyageurs  arri- 
vèrent à  la  trente-troisième^  ville,  ils  trouvèrent  un 
homme  qui  savait  la  langue  des  Tie-tien^;  ce  quil 
disait^  on  put  fexpliquer  suffisamment,  et  voici  ce 
qu'il  racontait  :  a  Le  nom  de  cette  contrée  est  llie-li' 
ou-y a  sic-yen  (|5  ^  â  "F  3Ptl)î  ^  partir  d'ici,  di- 
sait-jl,  des  dragons,  des  serpents,  des  bêtes  féroces 
et  des  dé^nons  vont  par  troupes;  on  ne  peut  aller 
plus  loin.  »  Ces  voyageurs  revinrent  alors;  c'était  là 
r(îxtrénnt('î  de  la  région  inculte  dvf  Nord. 

Les  K'i-tan  dirent  à  [l^ou)  Kiao  ;  «Conimept  les 
barbares  du  Nord  pourraient-ils  vaincre  le  Royavmie 

'  Cf.  p.  ^107,  u.  s. 

'  Cf.  p.  /J07,  II.  /i. 

^  Il  u  élr  (lit  plus  liuut  qu(3  lus  voyageurs  traversèrent  quarante- 
trois  vili(*s;  il  faut  donc  liro  iri  i  quarante- troisièmet  et  non  c  trente- 
troisième». 

*  Ou  a  vu  plus  haut  (j).  ^io3)  que  les  T'ie-tien  sont  ie  premier  des 
peuples  nienlionués  par  llou  Kiao  dans  son  énumération  des  tribus 
barbares  qui  entouraient  les  Kiiitan. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  4U 

du  Milieu?  Si  cependant  les  Tsin^  (|f)  ont  été  bat- 
tus, cest  que  le  souverain  était  aveuglé  et  que  ses 
ministres  n'étaient  pas  ficjèles.  »  Quand  il  lui  eurent 
expliqué  les  afifaires  des  divers  royaumes,  ils  ajou- 
tèrent :  «  A  votre  retour,  racontez  tout  cela  aux  Chi- 
nois; faites  que  les  Chinois  emploient  toute  leurs 
forces  à  servir  leur  souverain  pour  n  être  pas  asservis 
aux  barbares  du  Nord ,  car  notre  pays  n'est  pas  une 
contrée  faite  pour  des  hommes.  » 

Lorsque  {Hou)  Kiao  fut  de  retour,  il  écrivit  un 
récit  qui  fiit  la  o  Relation  d'un  séjour  cl^ez  les  jîar- 
bares.  n 


'  Les  Tsin  sont  la  dynastie;  dont  le  nom  de  fami}le  était  Che  J^  ; 
elie  avait  sa  capitale  à  K'ai-fong  fou ,  et  régna  sur  les  provinces 
nord-est  de  la  Chine  de  936  à  946,  date  à  laquelle  elle  fut  détruite 
p«r  Tiâmpereur  khitan  Té-ho^ng» 


«7 


412  MAIJUIN    1897. 


II 


RELATION  DE  WANG  I. 

Cette  relation  se  trouve  dans  le  3d6*  chapitre  du  Wen 
liien  t*ong  k*ao.  Ma  Toan-lln  dit  qu'il  Ta  extraite  du  chapitre 
sur  les  K'i-ian  de  l'ouvrage  intitulé  San  tch'ao  ^  fl|  ^  jjj» 
^  ;  je  ne  suis  pas  parvenu  à  découvrir  ce  qu*était  ce  livre. 
Cette  relation  est  reproduite  dans  le  34*  chapitre  du  K'i-tati 
kouo  tche,  dont  le  texte  a  servi  de  base  à  notre  traduction. 

Le  récit  qu  on  va  lire  est  attribué  par  le  K'i-tan  kouo  tche 
à  un  certain  Wang  J  (^  iJf  ^  f}  ^  ^)'  Le  Leao  che 
(chap.  XXXIX,  p.  2  v°  et  3  r",  et  chap.  xl,  p.  2  r*  et  v*)  et 
la  description  de  Péking  intitulée  Tch'oen  ming  mong  yu,  lou 
(chap.  VI,  p.  2  r**)  en  citent  des  passages  sous  le  nom  de 

Wang  Ts'eng  (5|çl  ^  Jl  $i  "^  ^)'  ^®  Cfioen  t'ien  fou 
Iche  attribue  cette  relation  tantôt  à  Wang  Ts'eng  (chap.  xx, 
p.  20  v"  :  Song  Wang  Ts'eng  chang  K'i-tan  che),  tantôt  à 
Wang  I  (chap.  xx,  p.  ^4  V  r^  ffl^  ^  J^  jg  :|p).  Enfin 
M.  Bretschneider  [Chinese  Recorder,  vol.  VI,  p.  168  et  Re- 
cherches archéologiques  sur  Péking  et  ses  environs,  trad.  fr. , 
p.  20) ,  dit  que  Tauteur  de  cet  itinéraire  fut  un  certain  Wang 
^oei  3E  '^  ;  niais  il  n'y  a  pas  lieu  de  s'arrêter  à  cette  asser- 
tion qui  résulte  évidemment  d'une  confusion  entre  les  ca- 
ractères "^  et  '^.  La  seule  question  qui  se  pose  est  de  savoir 
si  le  voyageur  s'appelait  Wang  Ts'eng  ou  Wang  I  :  il  est 
probable  qu'on  peut  l'appeler  de  l'une  et  de  l'autre  ma- 
nière et  que ,  des  deux  noms  Ts'eng  et  /,  l'un  est  son  nom 
personnel  ^  et  l'autre  son  appellation  ^. 

Nous  trouvons  dans  l'histoire  des  Song  (chap.  cccx)  la 
biographie  d'un  certain  Wang  Ts'eng  qui  mourut  en  io38 
âgé  de  soixante  et  un  ans  :  on  ne  dit  point  cependant  que  ce 
personnage  ait  été  envoyé  en  mission  à  }a  cour  des  Leao, 


VOYAGEURS  CHINOIS.  4i3 

et  il  n*y  a  aucune  raison  pour  reconnaître  en-lui  rauteur  de 
notre  relation. 

La  relation  de  Wang  I  nous  fournit  un  itinéraire  très 
exact  du  chemin  que  suivaient  les  envoyés  chinois  depuis  le 
relais  de  Pe-keou  qui  était  à  la  frontière  entre  les  Ki-tan  et 
Tempire  iSo/ijf  ^  jusqu'à  la  capitale  du  centre  des  Leao,  sur  la 
rive  gauche  du  Lohan  pira. 

On  ne  sait  point  avec  exactitude  à  quelle  date  Wang  I  se 
rendit  chez  les  barbares.  Ma  Toan-lin  insère  cet  itinéraire 
après  le  récit  des  événements  qui  eurent  lieu  en  Tannée 
1 009  et  avant  un  voyage  qui  dut  être  accompli  en  Tannée 
1016  (cf.,  plus  loin,  la  relation  de  Fou  Tcheng),  Quoique 
nous  ignorions  les  raisons  qui  ont  déterminé  le  célèbre  en- 
cyclopédiste à  lui  assigner  cette  place ,  il  est  certain  que  rien 
ne  s*oppose  à  ce  que  Wang  I  ait  effectivement  écrit  entre 
Tannée  1009  et  Tannée  1016;  nous  adoptons  donc  la  date 
approximative  que  nous  indique  Ma  Toan-lin. 


RELATION  DU  VOYAGE  DE  L'HONORABLE  WAPfG  /. 

Les  premiers  qui  furent  envoyés  en  ambassade 
ne  parvinrent  que  jusqu'à  Yeoa  tcheou^  ((^  )i\)\ 
dans  la  suite,  on  atteignit  la  capitale  du  centre*^; 
puis  on  arriva  à  la  capitale  supérieure^,  parfois 
aussi  à  Si-leang-tien'^  (  W  ^  ÎS)  1  à  Ngan  tcheou  du 

*  Péking. 

'^  Tchagan  soubourgan ,  sur  la  rive  gauche  de  la  rivière  Lohan. 

^  Tchagan  soubourgan ,  à  la  source  du  Tchagan-mouren  (le  Kara 
monren  de  la  carte  de  Du  Halde). 

^  Si-leang-tien  est  vraisemblablement  identique  à  cette  localité 
de  Leang-tien  qui,  d*après  la  relation  de  Foa  Tcheng  était  à  200  H 
au  nord -ouest  de  la  capitale  supérieure  des  Kbitan  (voir,  plus 
loin,  la  relation  de  Fou-Tckeng,  p.  436). 


414  MAt-JUtM   1607. 

Vord'   [Mt  ^  9^)^    aux    Mohtagrtes    dé.    fcharbon* 

(5èlU)etàrc/ia/i(,/)^^{Êî6). 

Partant  du  relais  de  Pe-keou^  (^  JH  IP^),  dans 

rarrondissement  de  Hiong  (H  iHf  )i  on  traversé  la 

rivière,  et,  au  bout  de  quarante  It»  on  arrive  à  la 

sons-préfecture  de  Sin  tch'eng  (  Sf  M  J^  )  ;  c'est  Tàn- 

cien  territoire  du  relais  de  Tou-k'ang  ('If  /l  3^J. 

Soixanto-dix  li  plus  loin,   on  arrive  à  Tarron- 

dissement  de    Tchouo^  (^  !it|);  on  traverse  en  se 

dirigeant  vers  le  Nord  les  rivières  Tvheao  (Sî)i  P^ 

(f^)et  Lieou-U^  {9i  ^y 

*  Le  Tch'eng  téfon  tcke  [chap.  ly,  p.  3  v*  et  chap.  xzi,  p.  a  r^) 
identifio  JS'gaft'tcheou  du  Nord  avec  la  localité  appelée  Kara  kkoto 
1^  |ij|j  ^^  ]Q  ,  au  nord-ouest  et  dans  le  VoiainAge  immédiat  de  là 
villt^  sous-préfectorale  de  Loon-p'in^  ||H  Z|i  préfiscture  de  Tch'entf-tf 
(Jchol). 

^  Le  Tong  kien  ui  lan  (chap.  lxv,  p>  27  v"}  place  les  Montagnes 
(le  cliarbon  sur  le  territoire  de  la  préfecture  de  Sinen-hoa  ^ëT  ^,  en 
d  'hors  de  la  passe  Tou-che  k'eou  ^  >Q  H  \  mais  cette  localisa- 
lion  est  contestée. 

^  TcKang-pe  est  mentionné  dans  Titinéraire  de  Song  Hoan  ;  cf ;  p;  4  3g . 

^  Le  relais  de  Pe  -  kcou  était  à  la  frontière  entre  les  Khitan  et 
les  Song.  La  carte  chinoise  A  manjue  cette  localité  à  mi-distance 
entre  la  sous-préfeciuré  de  Hiong  ^  (qui  dépend  dé  la  prëfedbrV 
(1)>  l^ao-ting)  et  la  sous-préfecture  de  Sin-t<^*enj  ^  j[j|  [qui  diîiJëiid 
<1e  lu  pn;fecture  de  Chocn-t'ien)  ^  dans  la  province  de  Tche-li, 

^  Tcliouo  (>st  aujourd'hui  une  préf(^cture  secondaire  qui  dépend 
de  la  pk^fectiire  de  Choen-t'ien,  province  de  Tche4L 

"  Les  trois  rivières  mentionnées  ici  sont  toutes  trois  au  nord  de 
lu  préfecture  seconduire  de  Tchouo.  La  rivière  Tchouo  est  le  cours 
d'eau  qui  passe  sous  les  murs  de  la  ville  de  ce  nom)  la  rivière  Fan 
doit  ^trc  identique  au  Kia  ho  ]^  |j^ .  La  rivière  Lieoia4i  prend  sa 
«source  au  siid  de  la  montagne  Pe-koa  13^  ^  [I]  >  ^  Tëpoqae  des 
Lc4io  et  à  celle  des  Kin ,  comme  on  le  vt)ii  par  lu  rislAtibh  de  H^aii^  t 


VOYA&ÈURà  ÔHÏNOIS.  414 

A  sdi)cànte  U  de  là  ^  on  &i*rivfe  à  la  SôttS^pféfectûr^ 
de  Leatig-hiang^  (K^IR);  Oft  p&ssé  là  riyièTt 
Lou-kêoa^  (it  É)* 

A  soixante  li  de  ià*"^,  on  arrive  à  Tarrondissement 
de  Yeou^  (^  ji]);  on  appelle  (lendroit  où  Ton  sor- 

et  par  celle  de  Hiu  K' anq-ttong  ^  le  nom  do  c6  coUrs  d*êau  é'écrivAlt 
j^  ^  \  en  elFet,  deux  importantes  familles  «  i'uâe  Appelée  Lieotk 
et  l'autre  Li  résidaient  sur  ses  bord  s  «  et  le  Zieou-/i  ho  était' ia  riVièi*6 
aç&  lamilles  Lwou  et  Li  (cf.  Tch'oen  mina  mong  yu  lou,  chap»  LXit, 
p.  li  r"*).  Plus  tard,  oii  perdit  de  vue  cette  étymologie  et  on  écrivit 
Lieou'li  ^  ^  comme  si  ce  non!  était  le  mot  qui  désigne  le  verre» 

^  La  sous-préFecture  actueUe  de  Leang  -  hiang  occupe  ie  même 
eiiliplàcenléht  que  ia  ville  de  l'épôqUô  des  Leao  ;  elle  dépend  de  iâ 
préfecture  de  C/tftert-t'i>n  (Péking). 

*  Là  relation  de  Hiu,  K'anj-tsong  (voir  plU«  lolh)  plaCe  le  J)assàgê 
de  la  rivière  Lùû-këoii  à  3o  li  àU  delà  dé  Letihu-hiahg.  ^^  La  ri- 
vière Loti'keoii  est  aussi  appelée  Sang-kari  A  ^  ,  patte  qU^ôllé  sôrl 
de  la  montagne  de  ce  nom  dans  là  sôus-préféctlire  de  Ma-i  M  j^ 
préfecture  secondaire  de  Cho  ^  ,  province  de  Chan-su  Marco  Polo 
l'appelle  Poulisanghin ,  c'est-àndire  «  le  pont  de  pierre  » ,  à  (^bUse  du 
fameux  poiit  qui  fut  construit  sur  ce  cours  d*eau  par  les  Km  au 
début  de  là  période  mingtch'ang  (iigo-iigS).  (Cf.  Bretsclineider, 
Becherches  archéologiques  sur  Pêking,  trad.  fr. ,  p.  87.)  A  cause  de 
ses  eàlix  limoneuses ,  cette  rivière  est  appelée  vulgalreiûênt  îioBû 
h&  ^  ^  j  c'est-à-dire  la  rivière  trotibîe.  Enfin  les  cartes  et  les 
docutoents  officiels  lui  attribuent  le  nom  de  Yong-ting  ho  -^  ^  J^. 

•''  A  60  li  de  Leang-hiang  hien;  à  Se  li  du  passage  de  la  rivière 
Lou-keou. 

^  Yeon  tcheou  était  la  Capitale  du  sud  dés  Khitah;  elle  corres- 
pond k  la  vdle  actuelle  de  f'ékmg.  Cependant  les  rechercbes  des 
archéologues  chinois  ont  démontré  que  la  cité  qui  fut  o&cupée  d*a- 
!)ord  par  les  Leao  et  ensuite  par  les  Kiti ,  se  trouvait  non  pas  sur 
l'emplacement  exact  de  l^éking,  mais  un  peu  au  ^ud-Ôuest.  Voici 
les  principales  preuves  qu'on  en  doiihe  :  1°  En  1770  on  a  trouvé 
dans  le  quartier  Lieou-li  tck'aHg  ^  J^  J^  à\ï  faui3oiirg  ebiiiôts  de 
Péking  l'inscription  funéraire  d*un  certain  Li  Nei-tcheh^  ^  pj  M 
mort  en   977,  à  l'âge  de  80  ans;   d'après  fcêltë    itlsdfiptiOh ,   le 


416  MAJ.JUIN   1897. 

rête)  «le  faubourg  de  Yen,  la  capitale»  [Ml^  'P 
^).  Dans  la  disposition  du  mur  extérieur  d*en- 
ceinte\   le  sud-ouest  sert  de  front.  (La  porte)  du 

défunt  avait  été  enterré  dans  le  village  de  Hai-wang  f(^  3E  ^  *  ^ 
l'Est  de  la  capitale.  Ainsi  cette  sépulture,  qui  a  été  découverte  au 
Sud-Ouest  de  Péking,  était  à  l'Est  de  la  capitale  des  Leao  (cf. 
Choen-t'ien  fou  tche,  chap.  cxxvni,  p.  46  et  soiv.].  a**  On  possède 
la  stèle  funéraire  d'un  religieux  bouddhiste  nommé  Tse-tcke 
]^  ^  (cf.  Kin  che  tsoei  pien,  chap.  cun,  p.  3a  v"  et  suiv.,  et 
Choen-t'ien  fou  tche,  chap.  cxxvin,  p.  67);  ce  religieux  mourut 
dans  la  5*  année  Choen-tch'ang  (1096)  et  fut  enterré,  dit  le  texte,  à 
TËst  de  la  capitale;  or  cette  inscription  a  été  découverte  dans  le 
quartier  Hei-yao  tch'ang  ^  ^  ^  ^  pi*^'  ^e  Tautd  de  l'Agriculture 
5&  Jl  JK'  l^uel  est  lui-même  tout  au  Sud  du  faubourg  chinois 
de  Péking.  3**  Le  temple  Fa-yuen  se,  à  l'Ouest  du  faubourg  chinois 
de  Péking^  s'âève  sur  l'emplacement  du  temple  Min-tchong  se  des 
Tang  qui  était  à  TËst  de  la  por£e  orientale  du  faubourg  de  la 
capitale  (cf.  p.  417  n.  1].  Voir  aussi  sur  ce  sujet  :  Bretschneider, 
Hecherches  archéologiques  et  historiques  sur  Péking,  traduction  fran- 
çaise, pp.  2  3-2  3. 

^  Depuis  les  mots  «dans  la  disposition  du  mur  extérieur. . .  » 
jusqu'aux  mots  «s'appelle  Siuen-hot,  le  texte  est  obscur  et  il  se 
pourrait  qu'il  fût  corrompu.  Je  fais  une  phrase  distincte  des  mots 
^  0  ^  3[  P5  .  parce  que  le  Choen-t'ien  fou  tche  (chap.  i, 
p.  /i  r°)  les  cite  comme  une  proposition  isolée;  l'assertion  que  la 
porte  du  Sud  s'appelait  la  porte  K'i-hia  ne  s'accorde  d'ailleurs  point 
avec  le  témoignage  de  l'histoire  des  Leao  (Leao  che,  chap.  XL, 
p.  1  r°)  qui  dit  que  l'es  deux  portes  méridionales  de  la  ville  s'appe< 
laient  K'ai-yang  |^  ^  et  Tanfong  ^  ^  .  Ce  qui  suit  est  encore 
plus  obscur.  L'histoire  des  Leao  (chap.  xl,  p.  1  r**]  dit  :  «Dans 
la  ville  impériale,  il  y  a  les  deux  bâtiments  des  visages  augustes 
de  King-tsong  et  de  Cheng-tsong;  celui  de  l'Est  s'appdle  Siuen- 
ho ;  celui  du  Sud  s'appelle  Ta-nei;  la  porte  du  psdais  (?)  s'ap- 
pelait Siuen-kiao;   on    changea   ce    nom   en  celui  de  Yuen-ho,9 

âM^WJ:'^S^ffilflKi:}K0gft* 

B:kPiPif^B&tïiS^yC^'  ï^'a^t'-e  pai-t,  nous  li- 
sons dan   le  même  ouvrage  (chap.  xiv,  p.  3  v**)  qu'en  l'année  1006 , 


VOYAGEURS  CHINOIS.  417 

sud  s^appelle  la  porte  K.'i-hia  (^J[).  Le  palais 
renferme  le  bâtiment  Yaen-ho  (%  ft  |R)  et  ie  bâti- 
ment Hong-tcheng  (81  tt  18)»  1*  porte  de  l*Est  s'ap- 
pelle Siaen-ho  (^ft).  Dans  le  rempart  intérieur, 
les  portes  de  quartiers  ont  toutes  des  constructions 
à  étage.  Il  y  a  le  temple  Min-tchong  M|0  ,È  ^)  qiii 
fut  élevé  par  T'ai-tsong  (627-649  ap.  J.-C),  de  la 
dynastie  Tang,  à  la  mémoire  des  officiers  et  soldats 
morts  au  champ  d'honneur  lors  de  l'expédition  dans 
(le  pays  de)  Leao  (jS).  En  outre,  il  y  a  le  temple 
Kai-t'ai  (j^  j^  t^),  qui  fut  construit  par  le  roi  de 
fVei,  Ye-la  Han-ning  (Il  I  BR  ^  SI  f  ).  Tous  ces 
lieux  sont  ceux  que  vont  visiter  les  personnes  appe- 

on  changea  le  nom  de  la  porte  Sivum-kiao  du  palais  dans  la  capitale 
du  Sud  et  on  l'appela  la  porte  yuen-ho  fifc  ï§  J^  §  ^  ^Jt  P^ 
>S  !^  ft  •  '^^'*^^»  d'après  l'histoire  des  Leao,  il  y  avait  dans  la 
capitale  du  Sud  un  bâtiment  appelé  Siuen-ho  et  une  porte  appelée 
Yuen-ho;  au  contraire,  d'après  Wang  /,  il  y  avait  un  bâtiment 
appelé  Yuen-ho  et  une  porte  appelée  Siuen-ho.  Entre  ces  deux  affir- 
mations contradictoires,  je  crois  qu'il  faut  choisir  celle  de  fVang  l : 
en  effet,  dans  l'histoire  des  Leao  (chap.  IT,  p.  a  v°),  nous  lisons 
qu'en  gSg,  lorsque  l'empereur  khitan  Tai-tsong  fit  son  entrée 
triomphale  à  Pékiug,  il  passa  par  le  bâtiment  Yuen-ho  "jQ  ^  j|{;  ce 
texte  étant  d'accord  avec  celui  de  Wang  I,  les  deux  autres  pas- 
sages que  nous  avons  cités  do  l'histoire  des  Leao  doivent  renfermer 
une  en*eur. 

^  Ce  temple  fut  élevé  en  645  par  l'empereur  T'ai-tsong  à  la  mé- 
moire des  soldats  qui  avaient  péri  dans  la  campagne  contre  le 
Kao-li.  Ce  temple  se  trouvait  là  où  est  aujourd'hui  le  temple  Fa- 
yuen  fi  J!!^  1  en  dehors  de  la  porte  Siuen-ou  ^  ^^  (la  plus  occi- 
dentale des  trois  portes  Sud  de  la  ville  proprement  dite  de  Péking), 
dans  la  ruelle  Si-tchoan-eal  '^  tjj^  fâ  jl^J  [M  du  faubourg  chinois 
(cf.  Choen-t'ien  fou  tchc ,  chap.  xvi,  p.  /19  r"). 


léefe  à  ia  fcour.  En  dehors  de  la  porté  Sud  du  rèiU- 
part  itltérifeUt,  il  y  a  la  f^sideticè  du  roi  Ya-yHe 
(^  jy  i  5B);  ti'est  un  lîfeu  de  ban({Ufet8  et  de  réu- 
nions. L'hôtellerie  Yong-ping^  (^^It)»  C[ui  est 
en  dehors  de  la  porte  ^,  s  appelait  autrefois  Thôtel- 
lerie  Kie-che  (?&  S  tS);  cest  après  qu'on  eut  de- 
mandé la  paix^  que  ce  noul  fut  ohangé.  Au  Sud, 
c'est  la  rivière  Sang-kati  (|||è)i  elle  êott  de  Péi-^ 
men'^  (4b  Pl)i  traverse  1  ancienne  grande  muraille 
et  Yeri-fang  tien  {M  ^  î^). 

A  quarante  U  de  là ,  on  arrive  à  l'hÔtellërie  de 
Saen-heou^  (^  H  fS)»  dont  on  a  dhangé  le  nom  ert 
celui  d'hôtellerie  fVarig-king  (  g  î^  fg  )  ?  6n  la  dé- 
plaçant un  peu  de  son  ancienne  situation.  On  voit 
de  loin  la  montagne  TcKùa-koa  [ij^  ^)  et  Tétang 

^  L'histoire  des  Leào  (Lèao  chci  chap.  \l,  p;  i  V°)  ttientionûè 
l'hÔleHerie  Yong-ping  à  Tôàt  dé  Itt  ville; 

*  Une  note  indique  ^u  uii  texte  donne  la  leçon  !  i  eh  dedtttt^  de 
la  fJortet. 

*  Après  que  la  paix  eiit  été  conclue  entre  les  SoHg  et  les  Khitàtl , 
on  donha  à  cette  hôtellerie  le  tiotti  de  Yong-p'in^,  qtii  signiâe  «Itt 
pài^  perpétuelle».  —  Au  lieu  de  g|}  i^ ,  le  Leao  the  (chap.  tt, 
p.  2  V*),  qui  cite  tout  ce  passage  dé  là  Wlfttion  de  tVanj  /,  donner 
la  leçon  ^  5fQ  ;  c'est  sans  doute  UUe  &ute. 

*  Pei-nien  doit  êti*e  le  nom  de  là  localité  ou  la  rivière  Sang-lcan 
ou  Loa-keou  (cf.  p.  /|i5,  n.  2)  prend  sa  source.  Mais  je  n'ai  trouxé 
co  nom  sut*  aucune  carte,  liOh  plus  qué  celui  de  Yenjahg-iien, 

^  Lo.  nom  de  iSiien-héou  se  retfouve  dahs  celui  Ji*  Siien-heou  ho 
•^  |||  ^ ,  qui  est  parfois  donné  à  la  rivière  Chu  Ao  ^  ^ ,  au 
nord-<^st  de  Péking.  tic.tle  rivitTC  est  aussi  appelée  TVeh-yu  ho,  et 
c'est  soUs  ce  nom  que  tVailg  I  la  mentionne  quelques  lignes  plus 
has  (cf.  Choen-t'ien  fou  tche ,  chttp.  xx,  p.  1  v").  Dans  le  peuple,  ott 
l'appelle  le  Fou  ho  g  f^. 


VOYAGEURS  CriiNOIS.  41» 

des  Cinq  Dtagohs  (  J[  t|  ffe).  On  ti*âv6fse  là  fiYièrfe 

fVen-ya  M  S  ^  )  ^^  ^^  Versant  de  Torhia  (  ;^  |[  H)  5 
au  nord-ouest  de  cô  rerstat  se  trouve  Ijeung-tlên 
(}^  Jg)  oii  Toh  se  rend  poUr  éviter  là  chaleur. 

A, cinquante  U  de  là,  ôh  arrivé  à  larrondisfee- 
nient  de  Choen^  (Jl^  îHl)-  On  traverse  aU  nord-est  Itt 
rivière  Pe-siû  (jg  (H);  au  nord^  on  voit  de  loin  Ift 
montagne  Yn-ye^  (^  îpî);  îi  y  ^  àUsSi  les  rriontà- 
gnes  Hoang-lo  (^  jR),  Lo-p'an'^  (^38)  et  iVicoa-fain '^ 

A  soixante-dix  K  de  là,  oh  arrive  à  larrondisse- 
ment  de  Tan^  {W.  i^)-  ^  partir  du  moment  où 
l'on  se  dirige  vers  le  Nord,  on  ehtre  graduellement 
dans  les  montagnes. 

A  cinquante  li  de  là,  on  ârriVe  à  rhôtellerie  de 

•  Cf.  la  note  prétédenlfe. 

'  Choen  tcheou  est  aujoai^'hûi  la  sous-J)rëfôctutlB  de  Choen-i 
]Ë  ^  ;  la  rivière  qui  passe  à  l'esi  de  cette  ville ,  et  qui  doit  être 

celle  que  Wang  /appelle  Po-siu,  est  appelée  aujourd'hui  le  Tch'ao- 
peho  j^]^  fjpf. 

^  La  montagne  Yn-ye  est  à  i5  li  au  sud -est  de  la  sous-préfec- 
ture de  Mi-yan  ^  SE,  Cf.  Choen-t'ienfou  tche,  chap.  xx,  p.  2a  r°. 

*  La  montagile  Lo-p'an  est  appelée  aujourd'hui  Horig-lo  ckxiti 
j^  1^  [Ij  ou  Lo  chan  j^  ^] .  Elle  est  à  30  li  au  nord  de  la  sous- 

préfecture  de  Hoai-jeon  '^  â|.  Cf.  Choen-t'ien  fhu  tche,  chap.  x\ 
p.  2  4  v°. 

^  La  montagne  Nieoii-lan  est  marquée  sur  la  carte  de  la  sous- 
préfecture  de  Choen-i  JE  ^  [Choen-tien  fou  iche,  chap.  xix),  au 
nord  de  cette  ville,  au  confluent  du  Tch'ao-pe  ^'o  ^  Q  J^  ft*  du 
Kieou-tou  ^0  ;ft^  ^  ?^f . 

'^  Aujourd'hui,  ville  sous-préfectorale  de  Mi-ynn  f^  ^,  ati 
confluent  du  Pe  ho  j^  JîJ  et  du  Tch'ao  ho  ^  }jj. 


420  MAI-JUIN   1897. 

Kin-keou  ^  (  ^  fl|  jR  )  î  P®^  avant  ce  lieu ,  la  vallée 
s'étend  et  s'élargit  et  porte  le  nom  de  Kin-keoa  tien 
(^  flf  î£)î  '^  souverain  du  royaume  a  coutume  de 
passer  l'hiver  en  ce  lieu.  A  partir  d'ici,  on  entre 
dans  la  montagne  et  on  s'élève  par  un  chemin  si- 
nueux; il  n'y  a  plus  de  bornes  marquant  les  U\  ce 
n'est  que  par  la  durée  de  la  chevauchée  qu'on  ap- 
précie le  résultat  de  la  journée  et  qu'on  tient  im 
compte  approximatif  du  nombre  des  U  parcourus. 
On  traverse  la  rivière  Tch'ao-li^  (18  ffl  ÎhT)  ^'^^  ^P* 
pelle  aussi  rivière  Tsi-ton  (^  Jft). 

A  quatre-vingt-dix  U  de  là,  on  arrive  à  Kou-pei- 
k'eou  ^  (  "éf  ft  P  ).  Des  deux  côtés  se  dressent  des  mon- 
tagnes escarpées;  au  milieu  est  la  route,  qui  est  juste 
assez  large  pour  laisser  passer  l'essieu  d'un  char.  Au 
nord  de  la  passe  se  trouvent  rangés  en  file  continue 
des  archers  qui  ont  été  établis  là  pour  tenir  en  res- 
pect (la  ville  de)  Fan-yang^  (  j£  fS|).  Le  territoire  des 

*  Kin-heou  est  marqué  sur  la  carte  de  la  sous-préfecture  de  Mi- 
yun  [Choen-t'ien  fou  tche,  chap.  xix)  au  nord-est  de  Mi-jun,  envi- 
ron au  tiers  de  la  distance  entre  Mi-yun  et  Kou-pei  h'eon.  Cette 
localité  est  aussi  mentionnée  dans  le  récit  qu*a  écrit  Kao  Che-hi 

^  -{^  -^  du  voyage  accompli  par  Tempereur  K'ang-ki  en  i68i 
(  ce  récit  est  intitulé  ^  4b  ^J'^  ^  *  ®"  ^®  trouvera  dans  le  pre- 
mier volume  du  ^  /^  qui  est  à  la  Bibliothèque  nationale,  nouv. 
fonds  chinois ,  n"  1 1 6  ) . 

*  Cette  rivière  s'appelle  aujourd'hui  le  Tch'ao  f^o  ^  fjf;  peu 
avant  d'arriver  à  Kou-pei  h'eou,  la  route  passe  en  effet  de  la  rive 
droite  à  la  rive  gauche  de  ce  cours  d'eau. 

•**  Cette  ouverture  de  la  Grande  Muraille  porte  encore  aujour- 
d'hui le  même  nom.  On  la  traverse  pour  aller  de  Péking  à  Jehol. 
^  Ancienne  ville  située  au  sud-ouest  de  Péking. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  421 

Hi ^  et  des  K'i-tan  {^$i^)  est  fort  accidenté  et 
resserré;  au  contraire,  à  lest  de  Yeon  tcheou  {^  ji{), 
si  i  on  s  avance  dans  le  territoire  de  Yng  tcheou  et  de 
P*ing  tcheou^^  (^  Z{i  ;|4|),  on  trouve  des  plaines  très 

^  Les  Hi  paraissent  avoir  eu  leur  plus  grande  puissance  à  l'époque 
des  Soei  (589-618)  et  dés  Tang  (618-905).  Ils  occupaient  le  ter- 
ritoire de  Tck'eng-té  fou  ^^  J^  J^  (Jehol)  et  étaient  établis  sur  les 
bords  de  la  rivière  Inkinni  ^  ^  ^  qu'on  appdait  alors  la  ri- 
vière Jao-lo  ^  IJI  y^  ;  ils  avaient  pour  voisins  au  nord-est  les 
K*i-tan;  d'après  le  Sin  T*ang  ckoUt  la  limite  entre  les  Hi  à  l'ouest 
et  les  K'i-tan  à  l'est  était  la  chaîne  Song-king  j^  ^ ,  à  1 00  /i  au 
nord -ouest  de  Yng  tcheou  ^  jH;  Yng  tcheou,  de  l'époque  des 
T'ang ,  était  dans  l'endroit  appdé  aujourd'hui  San-tsa-t'a  ^  ^ 
% ,  au  sud  de  la  sous -préfecture  de  Tch'ao-yang  fiH  [^  ;  une  dis- 
tance de  cent  li  vers  le  Nord-Ouest  à  partir  de  ce  point  nous  mè- 
nerait dans  le  nord  du  territoire  de  la  sous-préfecture  de  Kien- 
Lck'ang  ^  ^  ;  là  se  trouvait  donc  la  limite  orientale  des  Hi  (  cf. 
Tch'eng-té  Jou  tche,  cbap.  iii,  p.  21  v°  et  22  r**);  de  la  relation  de 
Fou  Tcheng  (voir  plus  loin  p.  435,  n,  1)  il  résulte  que  leur  fron- 
tière septentrionale  était  à  260  li  au  nord  de  la  ville,  qui  fut  plus 
tard  la  capitale  du  centre  des  Leao  (aujourd'hui  Tchagan  soubour- 
gan ,  sur  la  rive  gauche  du  Lohan  pira  )  et  à  220  /i  au  sud  du  Sira- 
inouren.  —  Au  commencement  du  x*  siècle,  lorsque  A-pao-ki  fonda 
l'empire  khitan,  les  Hi  furent  un  des  premiers  peuples  qu'il  con- 
quit; à  partir  de  ce  moment  on  ne  distingue  plus  les  deux  peuples, 
et  c'est  ce  qui  explique  que  le  territoire  au  nord  de  Kou-pei  k'eou 
soit  appelé  par  JVang  I  le  territoire  des  Hi  et  des  K'i-tan. 

*  L'arrondissement  de  Yng  correspond  à  la  sous-préfecture  ac- 
tuelle de  Tchang-li  ^  ^  «  À  l'est  de  la  préfecture  de  Yong-p'ing 
(  au  nord-est  de  la  province  de  Tche-li);  —  l'arrondissement  de  Ping 
correspond  à  la  sous-préfecture  actuelle  de  Lou-long  J^  ^ ,  qui 
fait  partie  intégrante  de  la  ville  préfectorale  de  Yong-p'ing,  La  route 
qui  passe  par  ces  deux  localités  est  celle  qui  traverse  la  Grande-Mu- 
raille à  Ckan-hai  koan  (voir  plus  loin  la  relation  de  Hiu  K'ang- 
Isong).  Wang  I  oppose  donc  ici  la  difficulté  de  ia  route  de  Kou-pei 
k'eou  à  la  commodité  de  celle  de  Chan-hai  koan. 


43?  ]^4}-JUISi   1897. 

unies;  depuis  io  ipon^ent  oix  des  révoltes  se  sonf 
produites  6ur  la  frqntièrô ,  plie^  spqt  pour  la  plvipart 
sorties  pa?*  \k.  On  traverse  encore  }a  chaîne  fé-cheng  ^ 
(  fê  1^  ^  )  i  1^  ^h^fi^n  se.  replie  eq  plusieurs  lacets 
superposés;  le  nom  populaire  (de  cette  chaîne)  est 

la  chaîne  Se-hiang^  i^M^)' 

A  quatre-vingts  li  de  là,  on  ai?rive  à  Sin-koan  (^ 
19);  on  traverse  Ja  chaîne  Tiachk'oao  ()j|^^)  et 
la  chaîne  P'ien-isiang^  (fB  ^  '8)- 

A  quarante  li  (Je  là ,  on  arrive  à  Thôtellene  du 

Tathâgata  cqucbé^  (@^  ]ftD  39^  JHI)i  ^^^^  ^^  montagne 
se  trouve  en  effet  Timage d\in  Buddha  couché;  c*est 
de  là  que  vient  ce  nom.  On  traverse  la  rivière  Oa- 
^(^^^  (*^î^)i  ^  ^^^^  ^^  trouve  Loan  tcheoa  (||g 

^  Kao  Cke-ki  {op.  cit.,  p.  lo  v**;  cf.  p.  4ao  n.  i,  a(L  fn,)  iden- 
tifie ces  montagnes  avec  la  chaîne  qi^'on  appelle  aujourd'hui  le  Cke 
pa  p*an  ling  -j-'  /^  ^  J^  (  t  la  chaîne  des  dix-huit  replis  » ,  ainsi 
nommée  des  nomhreux  lacets  qu'y  décrit  la  route)  et  qui  se  trouva; 
à  1 1 G  /t  au  sud-ouest  de  la  sous-préfecture  de  Loan-p'ing  ^^  ^ . 

^  Ç'est-à-dife  :  la  montagne  où  Ton  songe  à  son  pays. 

^  Kax)  Cke-ki[op,  cit,  p.  lo  v")  identifie  le  P'ien-ts'iang  ling  de 
fVqng  I  ayec  le  P'ien  ling  4Bl  ^fé  actuel. 
\  *  f^'^prçs  Kaq  Qh^rhi  (ap»  çjt.,  p,  19  y°),  Thô^^Uerie  du  Tathâgata 

couché  doit  correspondra  ^  ce  qu'QQ  app^l^  f^ujom'd'hui  I9.  grotte 
du  IfuuA  PU  ^  ^  )  4^04  P^^te  grotte,  on  voi^  \m  Euddh^  sculpte 
dans  Ifi  pierre.  D'aprè»  le  Teh'eng-té  fou  phe  (chap.  xTi,  p.  5  r**) , 
\  grotte  du  Lama  J/i^  p)^  ^  est  à  70  li  à  1 -ouest  de  la  sous-pré- 
fecture de  Loan-p'iïii^  jf^  ZJÎ. 

^  Mon  exemplaire  du  K'i-tan  kouo  tche  écrit  par  erreur  nîao  Jft 
au  lieu  de  ou  è .  L,a  rivière  Ou-loan  est  appelée  aujourd'hui  rivière 
Lpan  \^lv^  PH  encore  civière  de  CAan^-tou  J*  ^  f^'  ^aiflf  / 
dut  la  traverser  dans  le  vQJsinage  ^g  ia  sous-pféiectufe  de  Loat^ 


VOYAGEUH?  GIÎINOIS.  423 

j^),  qui  pr^nd  son  nom  de  la  rivièie.  En  outre,  on 
traverse  1^  chaîne  Me-teoa^  (S?^)»  ^I^^  s  appelle 
aussi  )a  Qhpine  Tou-ymi  (^  ^)  et  qui  e^t  longue  de 
plus  de  vingt  IL  On  traverse  aussi  ia  chaîne  K'inr 

A  soixante-dix  li  de  Jà,  on  arrive  à  Thôtellerie  dé 
la  rivière  Itieoa^  (^  ^rT  ll|)î  ^^  rivière  est  ^  coté  de 

p'\ng  1^  ^  qui  est  identique  au  Luan  tcheou  paeutionné  par  ii|i 
à  Ifi  ligne  suivante  (cf.  Tch'eng-té  fou  tche ,  cl^ap.  \v,  p.  2  5  r"  et 
p.  27  r'), 

^  Le^  montagnes  Me-teon  sont  identifiées  par  le  Tch'etuf-té  Jou 
tche  (chap.  xv,  p.  1 1  r")  avec  les  montagnes  Koang-jen  J^  fn  »  à 
11  li  k  l'ouest  de  Tch'encj-téfon,  Les  montagnes  Koang-jen  sont  in- 
diquées sur  la  carte  chinoistî  A. 

*  K'in-Uai  signifie  «  cresson  ». 

^  Wang  I  ayant  déjà  traversé  la  rivière  l,oan  quand  il  arrive  à  la 
rivière  Lieou,  on  voit  que  ce  coufs  d'e^u  ne  peut  pas  être  le  même  que 
la  rivière  Lieou  actuelle,  laquelle  est  un  affluent  de  droite  du  Loan  ho 

qu'elle  rejoint  au  lieu  appelé  Lfieou  ho  k'eou  i^  ^  |I| .  t.a  rivière 
fAeou  de  Wang  /  ne  peut  etfe  qvje  la  rivière  appelée  de  nos  jours 
iV  Ao  ^^  }^  ou  '{^  Jpj  ;  le  Pao  ho  g^\  un  çiEHHent  4ti  gauche  (ï^ 
Loan  ho  ;  il  prend  sa  source  au  nord  de  P'ing-ts'inen  tcheoa  ^  ^ 
j^  et  c'e$t  vraisemblahlemeat  dans  le  voisinage  de  cette  ville  que 
Wmg  I  le  traversa  (cf.  Tch'«ng-té Jou  tche,  ebap.  xv,  p.  38  v"  et 
39  r"  et  chap.  xvi,  p.  ^9  v^-d»  r°).  ^-  L'itinéraire  sui^i  par  Wang  / 
ne  laisse  pas  que  d'être  assez  extraoFdinaire;  en  effet,  pqur  aller  d» 
Péking  à  P'ing-ts'iuen  tcheou,  on  fait  un  long  détour  si  on  passe  p^r 
Kou-pei  k'eou;  le  chemin  direct  serait  par  la  passe  Hi-fong  j£  ^ 
P  (au  nord  de  la  sous-préfecture  de  Tsoen-hoa  ^  ^)*  Si  les 
ambassadeurs  chinois  suivaient  la  voie  la  plus  longue  et  la  phis 
rude,  c'est  parce  que  les  Khitan  les  trompaient  afin  de  faire  pa- 
raître leur  propre  pays  plus  élmgi^é  et  plus  difficile  d'accès  qu'il  m- 
l'était  en  réalité.  Noij§  eo  ^xon^  1^  preuve  dans  un  |^xte  de  {'histoin; 
des Song  (Song-che ,  chap.  cccxix , p.  5  r")  :  un  certain  Lieou  Tch'ang  ^ 
(qui  fut  docteur  entre  io4i  et  io48  et  qi|i  mom*ut  en  io68 


424  MAI-JUIN   1897. 

l'hôtellerie.  Au  nord-ouest  sont  des  fonderies  de  fer: 
ce  sont  pour  la  plupart  des  gens  du  P^o-hai^  (j^ 
^);  qui  y  habitent;  ils  prennent  le  sable  et  les  pierres 
retirés  de  la  rivière  et  en  les  épurant  au  feu,  ils  ob- 
tiennent du  fer.  Suivant  une  coutume  du  P'o-hai 
(j^jjl),  Us  se  réunissent  chaque  année  à  époque 
fixe  pour  faire  de  la  musique  ;  ils  font  d'abord  avan- 
cer plusieurs  bandes  de  chanteurs  et  de  danseurs 
exercés;  les  hommes  et  les  femmes  se  succèdent, 
chantent  des  chœurs  alternés  et  font  diverses  évolu- 
tions; le  nom  (de  cette  fête)  est  t'a-tchoei  (]^||). 

âgé  de  5o  ans)  avait  été  envoyé  en  ambassade  à  la  capitale  du  centre 
des  K'i-tan;  les  K'i'tan  qui  le  guidaient  passèrent  par  Kou-pei 
k'eou  pour  arriver  à  la  rivière  Lieou;  par  ce  détour  de  près  de 
mille  li,  ils  désiraient  faire  accroire  que  leur  pays  était  difficile 
d'accès  et  lointain.  Licou  Tch'ang  le  reprocha  aux  interprètes  er. 
leur  disant  :  «  Passer  par  Song-ting  (aujourd'hui  la  passe  de  Hi-Jony) 
cf.  p.  43  5 1  n.  i)  pour  arriver  à  la  rivière  Lieoa  est  un  chemin  très 
direct  et  en  outre  facile  ;  en  peu  de  jours  on  peut  parvenir  à  la  ca- 
pitale du  centre;  pourqueUe  raison  passez-vous  par  là  (c*est-à-dire 
par  Kou-pei  k'eou)} w  Les  interprètes  s'entreregardèrent ,  furent 
couverts  de  confusion  et  dirent  :  c C'est  vrai;  mais,  depuis  que  des 
rapports  de  bonne  amitié  ont  été  établis  (entre  les  Song  et  le!»  K'i- 
tan)^  les  relais  ont  été  établis  sur  ce   tracé;   nous  n'oserions  les 

changer..^  j^  ^  i,  H  È  t  ^  0  Mi^  f^  M  S  ^ 

yjî  jj[  5g  ^.  Ce  texte  est  cité  en  partie  par  le  Tch'eng-té  fou. 
tche  (chap.  xvi,  p.  4o  v"),  qui,  dans  la  première  phrase,  écrit  |p| 
^  au  lieu  de  |pI  Jg  ;  j'adopte  cette  correction  qui  me  parait  né- 
cessaire. 

*  Cf.  p.  4o4,  n.  3. 


VOYAGELiUS  CHINOIS.  42^ 

Les  habitations  où  demeurent  (ces  gens)  ont 
toutes  leur  porte  ouverte  à  même  la  paroi  de  lé 
montagne.  On  traverse  la  chaîne  Song-ting  ^  (  ;^  ^), 
qui  est  fort  escarpée. 

A  70  li  de  là,  on  arrive  à  rhôtellerie  de  la  ti'ibu 

Ta-tsao'^  (  tT  5ê  ^  ^  !&)•  '^  ^ y  ^  ^^  qu  une  centaine 
de  familles  barbares.  (Ces  gens)  tressent  des  arbustes 
épineux  pour  en  faire  des  haies;  ils  forgent  le  fer 
pour  fabriquer  des  armes  de  guerre. 

A  5o  /i  de  marche  vers  le  Sud-Est,  on  arrive  à 
rhôtellerie  de  ]\ieou-chan  (4^  [Ij  ff  ). 

A  80  li  de  là,  on  arrive  à  Thôtellerie  de  Lou-eul- 
'^^^  (  JÈ  5i  iWï  If)  •   ^"   traverse  la  chaîne   Hia-ma 

A  80  li  de  là,  on  arrive  à  l'hôtellerie  Tie-tsianfj 
(^  ^  !&)•  0"  traverse  la  chaîne  Che-tse  (^  ^). 
A  partir  de  ce  point,  on  sort  graduellement  des  mon- 
tagnes. 

A  70  li  de  là,  on  arrive  à  Thôtellerie  Fou-kou^ 

^  D'après  Kao  Chc-ki  (  ^  4t  > J\  |j? ,  p.  1  o  v"  et  ;^  i^  fj 
fË  »  cliap.  II,  p.  1  v**),  Song-tiny  était  le  nom  donné  sous  les  Song 
à  la  passe  Hi-foncj  ^  |||^ .  Ici ,  ce  nom  est  appliqué  par  Wang  1  à 
des  hauteurs  qui  s'étendaient  au  sud  jusqu'à  la  passe  Hi-fong;  mais 
l'ambassadeur  chinois  dut  les  traverser  sensiblement  plus  au  nord. 
Le  Tch'eng-téfou  tclie  (chap.  xvi,  p.  4o  v°)  dit  :  «L'ancienne  passe 
Song-ting  était  à  120  /i  au  nord  de  la  passe  actuelle  Hi-fong.  9 

^  A  partir  d'ici,  jusqu'à  l'arrivée  à  la  capitale  du  centre,  les 
identifications  précises  cessent  d'être  possibles.  Le  Tch'eng  té  fou 
tche  (chap.  x\i,  p.  12  v°-i/|  v")  se  borne  à  placer  les  localités  men- 
tionnées par  Wang  I  dans  ie  territoire  de  la  préfecture  secondaire 
de  P'ing-ts'iuvn  ZjS  ^  j*]4  . 

'  Le  K'i-tan  kono  Iclic  donne  la  leçon  Tang-kou  ♦^  ^;  mais  il 
IX.  28 


mrBIHKBtlr    IIArilt\lkl.ll. 


4Sir>  MAl-JUIN   1897. 

(lif  ^)-  ^'^  plupart  des  habitants  exercent  le  métier 
de  charrons.  On  dit  que,  droit  à  Test  des  gens  du 
P'o-hai  (  ^  t(|  ) ,  on  voit  de  loin  la  montagne  Ma-yan  ^ 
{^9)'^  cette  montagne  est  fort  giboyeuse  et  cou- 
verte de  foi'êts;  le  souverain  du  royaume  y  va  sou- 
vent chasser. 

A  80  li  de  là,  on  arrive  à  Thôtellerie  de  T'cmy- 

A  20  /i  de  ii,  on  arrive  à  Ta-ting  fou  qui  est  la 
capitale  du  centre^  (4*  ?SC  ;^  !È  /l!P)î  ^^  remparts 

indique  en  note  la  leçon  Fou-kou  qui  est  adoptée  par  le  fVen  hien 
ioncj  Aao  (cbap.  3/i6]  et  par  le  Tch'tng  té  Jûa  tehe  (chap,  ui, 
p.  1  \  r'). 

*  Le  Tch'etuj  té  fou  tche  (chap.  xvi,  p.  35  r°  et  v")  identifie 
la  montagne  Ma^jrun  avec  la  montagne  appelée  Ma-jm  M  £  à 
rrpoque  des  llan^  ut  Yon^ngan  ^  ^  de  nos  jours;  d'après  la  des- 
cription assez  vague  qu'on  fait  de  ces  hauteurs,  il  semble  qu'elles 
ai«*nt  si'paré  sur  une  longueur  de  1,000  li  le  bassin  de  la  rivière 
Lohan  et  relui  de  la  rivière  Ta-ling  >^  ^»  ^*  source  de  la  rivière 
Lohan  se  trouverait  dans  la.  partie  méridionide  de  ces  montagnes. 

*  La  capilalt;  du  centre,  préfecture  de  Ta-ting ,  est  indiquée  par 
le  (lictionnain;  de  géographie  historique  de  Li  Tchao-lo  (au  nom 
Ta-tincj)  comme  se  trouvant  au  sud  de  la  bannière  de  droite  des 
Mongols  Kartrhin.  —  Le  Tong  hien  tsi  lan  (chap.  LXXii^  p.  26  v*) 
dit  aussi  que,  au  sud  de  la  bannière  de  droite  des  Kartchin,  on  voit 
les  ruines  de  la  ville  mongole  de  Ta-ning  tcKeng  ^  Ç  Jff^  qui 
occupait  l'emplacement  mt^me  de  la  capitale  du  centre  des  Leae,  — 
Le  Tch'eng  té  fou  tche  (chap.  iv,  p.  i5  v'  et  chap.  xxi,  p.  7  v*)  nons 
apprend  que  la  capitale  du  centre  était  à  180  li  au  nord-est  de  ia 
ville  actuelle  de  P'ing-tsiuen  Z^  ^  j^  ^  qu'elle  se  trouvait  au 
nord  (c'est-à-dire  sur  la  rive  gauche)  de  la  rivière  Lohan  5^  H^ 
JpJ",  enfin  qu'on  rap|)eHe  aujourd'hui  encore  Ta-nin^  tcKeng,  on, 
en  mongol ,  Tchagnn  soubourgan  (  ce  qui  signifie  «  la  pagode  Uanche» , 
en  chinois  pe  t'a  j^  JS)* 

La  première  fouille  de  ia  Tar tarie  chinoise  dans  le  tome  IV  de 


VOYAGEURS  CHINOIS.  427 

de  la  ville  sont  bas  et  petits;  ils  n  ont  guère  plus  de 
li  U  de  tour;  les  portes  ne  sont  quun  bâtiment  à 

du  Halde  marque  Tchagan  soubourgan  (  Tchahan  subarkan  hotun)  sur 
la  rive  gauche  de  la  rivière  Lohan,  à  peu  près  à  mi-distance  entre 
le  confluent  de  la  rivière  Parkan  au  sud  et  celui  de  la  rivière 
Conendoulin  au  nord.  —  La  carte  chinoise  A  donne  la  même  indi- 
cation, mais  die  commet  l'erreur  de  placer  presque  en  face,  à  peu 
de  distance  au  sud  de  la  rive  droite  de  la  rivière  Lo-han,  la  ville 
sous-préfectorale  de  Kien-tch'ang  ^  S .  Cette  inexactitude  est  en- 
core exagérée  dans  la  carte  des  itinéraires  en  Mongolie  orientale 
dressée  par  M,  Bretschneider  (Bulletin  de  géographie  historique  et 
descriptive,  année  1894),  car  cette  carte  place  Kien-tck'ang  sur  le 
hord  même  de  la  rivière  Lohan.  En  réalité  cette  ville  est  notable- 
ment plus  à  TËst;  elle  est  située  entre  deux  petits  cours  d*eau  qui 
sont  la  source  septentrionale  et  la  source  occidentale  de  la  rivière 
Ta-lincj  ^  ^  ;  elle  se  trouve  donc  dans  un  autre  bassin  que  celui 
de  la  rivière  Lohan  (cf.  Carte  chinoise  C  et  les  cartes  du  Tch'eng  té 
fou  tche).  —  Tel  étant  l'emplacement  de  Tchagan  soubourgan,  on  est 
en  droit  de  dire ,  avec  M.  Vassilief  (cf.  Bretschneider,  Itineraii-es  en 
Mongolie ,  iràd.  Boyer  [  Journa/  asiafijjfue ,  mars-avril  iSgS.p.  317]) 
qu'il  faut  marquer  en  cet  endroit  l'ancienne  capitale  du  centre  des 
Leao. 

Ou  pourrait  cependant  faire  contre  cette  identification  une  ob- 
jection: la  Carte  chinoise  C  indique  l'emplacement  de  la  ville  mon-, 
gole  de  Ta-ning  non  pas  au  sud  de  la  rivière  CouendouJin  et  au 
nord  de  la  rivière  Parkan ,  mais  dans  l'ange  formé  par  les  rivières 
Parkan  J^  ^  \^  Siii  nord,  Lohan  ^  B^  à  l'est  et  Korko  Jg 
^  ^3Ç  au  sud;  les  Cartes  chinoises  A  et  B  appellent  cette  localité 
Kara  hotun  B^  |l^J  ^^ .  Ne  serait-ce  pas  là  qu'il  faudrait  chercher 
les  ruines  de  la  capitale  khitane?  —  M.  Vassilief  (cité  par  Bret- 
schneider, Journa/ ojiati^ue^  mars-avril  1893,  p.  317,  n.  1)  a  résolu 
la  difficulté  en  disant  que  Kara-hotun  est  sur  l'emplacement  d'«  une 
nouvelle  ville  de  Tai-ning  tch'eng ,  bâtie  au  xiv'  siècle  après  l'abandon 
de  la  première».  C'est  la  première  ville,  c'est-à-dire  l'actuel  Tchagan 
soubourgan  qui  correspond  à  la  capitale  du  centre  des  Leao,  Je  ne 
sais  pas  sur  quel  texte  se  fonde  le  savant  professeur  de  Saint-Pé- 
tersbourg pour  établir  que  la  ville  mongole  de  Ta-ning  tch'eng  oc- 
cupa deux  emplacements  successifs ,  mais  il  a  certainement  raison , 

28. 


428  MAI-JUIN   1897. 

un  étage  ;  on  n  y  a  pas  élevé  de  construction  en  forme 
de  tour.  La  porte  du  Sud  s  appelle  Tchou-hia  (  J^  S)* 
A  Tintérieur  de  la  porte  est  un  double  chemin  avec 
une  allée  couverte  pour  les  piétons.  Il  y  a  plusieurs 
portes  de  quartier.  En  outre ,  il  y  a  quatre  pavillons 
à  étages  pour  les  marchés;  ils  s  appellent  Tien-fang 
(  55  :^ ) ,  Ta-Via  (  ;^  flg )  rong-hoan  (1  ffl|)  ^^  PFang- 
hiae  (M  iH)«  ^^  arrive  à  Thôtellerie  de  Ta-t'ong 
(;^  Ip)  fg);  les  portes  du  Nord  s  appellent  Yang-té 
(1^  fg)  et  TcKang-ho  (ISJ  H).  A  Imtérieur  du  rem- 
part, à  l'angle  sud- ouest,  sur  une  éminence,  se 
trouve  un  temple.  Au  sud  du  rempart  se  trouve  un 
jardin  qui  sert  pour  les  banquets  et  les  tirs  à  Tare. 
A  partir  du  moment  où  Ton  a  passé  Kou-pei  k'eou 
(  "é'  4fc  0  )  ^^  o^  ^'^^  ^st  arrivé  sur  le  territoire  bar- 
bare, les  habitants  ont  des  huttes  en  herbe  et  des 
maisons  en  planches;  ils  s'occupent  d'ailleurs  à 
labourer  et  à  semer;  cependant  ils  n'ont  pas  de  mû- 
riers. Toutes  leurs  semailles,  ils  les  font  le  long  et  au 
sommet  de  levées  en  terre,  car  ils  se  prémunissent 
contre  les  obstructions  produites  par  le  sable  que 
chasse  le  vent.  Dans  les  montagnes,  les  grands  pins 
sont  très  abondants.  Au  fond  des  gorges,  la  plupart 
(des  habitants)  s'occupent  à  fabriquer  du  charbon 
de  bois;  parfois  on   les  voit  élever  et  garder  des 


car  le  Tch'eng  té  fou  tchc  (chap.  xvi,  p.  46  r°)  parie  de  ia  rivière 
Conendoulin  (  J^  /^  M  ^  t^  Vj)  ^^^^^  passant  au  nord  de 
l'ancienne  ville  de  Ta-ning;  cela  ne  se  comprend  que  si  Ta-wng  (et 
par  suite  la  capitale  du  centre  des  Khitan)  était  sur  remplacement 
de  Tchagan  soubourgan. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  489 

bœufs,  des  chevaux  et  des  chameaux;  ils  ont  aussi 
beaucoup  de  moutons  verdâtres  et  de  porcs  jaunes. 
D'autres  ont  des  chars  et  des  tentes  qu'ils  emportent 
avec  eux  pour  aller  chercher  les  eaux  et  les  herbages 
et  pour  chasser  avec  l'arc  et  le  filet.  Ds  ne  mangent 
que  de  la  bouillie  de  grain  et  des  gâteaux  sucrés. 


430  MAI-JUIN  1897. 


1 


III 

RELATION  DE  FOU  TCHENG. 

Le  K'i-tan  kouo  tche  (chap.xxiv),  qui  nous  donne  cette 
relation  immédiatement  après  celle  de  Wang  I,  la  met  sous 
le  nom  d*un  certain  Fou  Tcheiig  §  §|5.  Mais  le  Tch'eng  ié 
fou  tche  (chap.  xxi,  p.  i4  v",  p.  21  v**,  p.  2a  r*  et  passim)^ 
la  cite  toujours  sous  le  titre  de  «Itinéraire  de  Fou  P«»  ^ 
5B5  ^  S  ^  »  nous  trouvons  en  effet  dans  Thistoire  des 
Song  (Song-che,  chap.  3i3)  la  biographie  de  Fou  Pi  (ap- 
pellation Yen-koao  ^  g  )  qui  fut  chargé  ""en  10^2  d*une 
importante  mission  diplomatique  auprès  du  souverain  khi  tan 
et  qui  mourut  en  1  o83  âgé  de  quatre-vingts  ans.  11  n*est  pas 
certain  cependant  que  la  leçon  Fou  Pi  soit  exacte  et  que  ia 
relation  qu'on  va  lire  soit  celle  d*un  voyage  accompli  en  1  o42  ; 
en  effet,  le  Leao  che  (chap.  xxxvii,  p.  3  r*')  rapporte,  en  la 
mettant  sous  le  nom  de  Sie  Yng  ^  fl^,  une  rdation  qui 
est  identique  à  celle-ci ,  à  cette  exception  près  que  les  deux 
premières  étapes  sont  omises  par  une  négligence  du  compi- 
lateur; or  ce  voyage  fut  accompli,  nous  dit  le  Leao  che,  en 
l'an  1016;  Sie  Yng  est-il  le  personnage  de  ce  nom  dont 
nous  trouvons  la  biographie  dans  le  3o5'  chapitre  du  Song 
che  ?  Etait-il  le  compagnon  de  Fou  Tcheng  ?  Enfin  est-ce  lui 
ou  Fou  Tvheng  qui  est  le  véritable  auteur  du  récit?  Ce  sont 
là  autant  de  questions  qui  restent  obscures;  mais,  ce  qui 
paraît  probal^le ,  c'est  que  le  voyage ,  quelle  que  soit  la  per- 
sonne qui  l'ait  raconté,  eut  lieu  en  l'an  1016;  on  ne  peut 
donc  pas  identifier  l'auteur  de  cette  relation  avec  Fou  Pi  qui 
s'acquitta  de  son  ambassade  en  io42  et  je  conserverai  la 
leçon  F^ou  Tcheng  que  nous  fournit  le  K'i-tan  kouo  tche,  tout 
en  renonçant  à  expliquer  pour  quelles  raisons  le  même 
voyage  est  attribué  par  le  Leao  che  à  Sie  Yng, 

Dans  le  346"  chapitre  de  Ma  Toan-lin,  cette  relation  est 


VOYAGEURS  CHINOIS.  431 

• 

placëe  à  la  suite  de  celle  de  Wan^  I,  sans  que  rien  indique 
qu'il  s'agit  de  deux  voyages  distincts. 

La  relation  de  Foa  Tcheiig  nous  indique  l'itinéraire  que 
suivit  le  voyageur  pour  aller  de  la  capitale  du  centre  à  la 
capitale  supérieure  des  Leuo,  c* est-à-dire  de  Tchagan  soubour- 
gan  sur  la  rive  gauche  du  Lohan  pira  à  Tchagan  soubourgan 
près  de  la  source  du  Tchagan  mouren. 


RÉCIT  DU  VOYAGE  DE  L'HONORABLE  FOV  TCBENG. 

Quand  rhonorable  Fou  Tcheng  fut  envoy«^  comme 
ambassadeur  à  la  cour  du  Nord ,  il  se  dirigea  droit 
vers  le  Nord  à  partir  de  la  capitale  du  centre  et,  au 
bout  de  80  liy  il  arriva  à  rhôtellerie  de  Lin-tou 

(fêlPtS). 

A  /4o  li  de  là,  il  arriva  à  rhôtellerie  de  Koan-yao^ 
A  70  K  de  là,  il  arriva  à  Thôlellerie  de  Song-chan 

(^5  ili  19), 

A  70  li  de  là,  il  arriva  à  rhôtellerie  de  Tch'ong- 
A  go  li  de  là ,  il  arriva  à  l'hôtellerie  de  Koang-ning 
A  5o  /i  de  là,  il  arriva  à  Thôtellerie  de  Yao-kià-sai 
A  5o  li  de  là,  il  arriva  à  l'hôtellerie  de  Hien-ning 

[^  ¥  II)- 

*  Koan-yao  signifie  «  le  four  public  ».  Diaprés  le  Tch'eng  lé  fou  tche 
(chap.  XXI,  p.  lA  v°,  i5  r"),  il  y  aurait  eu  dans  cette  région  des 
fours  à  cuire  les  ustensiles  en  argile  ^  ^ ,  et  c'est  de  ce  fait  que 
rhôtellerie  aurait  pris  son  nom» 


432  MAI-JUIN    1897. 

• 

A  3o  /i  de  là,  il  traversa  le  pont  de  pierre  de  la 
rivière  Hoang^  (Sï  7|C  S  fil)-  A  côté  se  trouve  Jao- 
tcheou  (1^  ji\);  en  effet,  la  dynastie  T'ang  établit  au- 
trefois chez  les  K'i-tan  l'arrondissement  de  Jao-lo^ 

'  La  rivière  Hoang  n'est  autre  que  le  Sira-mouren.  Foa  Tcheng 
la  passa  avant  son  confluent  laivec  le  Kara-mouren,  puisqu*U  nous  dit 
que ,  cinquante  li  plus  loin ,  il  traversa  la  rivière  Noire ,  c'est-à-dire 
le  Kara-mouren  (  Tcbagan-mouren  de  notre  carte).  Il  dut  traverser  le 
Kara-mouren  au  point  où  Du  Halde  (vol.  IV,  i*  feuille  de  la  Tarta- 
rie  chinoise)  marque  la  ville  de  Parin  g»  ^^  centre  de  la  horde 
mongole  de  ce  nom  ;  il  franchit  donc  le  Sira-mouren  en  un  point 
droit  au  sud  de  cette  ville.  D'après  le  Tch'eng-téfou  tcke  (  chap.  ix , 
p.  5  r°) ,  le  pont  de  pierre  sur  le  Sira-mouren  existe  encore  aujour- 
d'hui. —  Je  ferai  remarquer  que  le  première  feuille  de  la  Tartane 
chinoise  puhliée  dans  le  tome  IV  de  Du  Halde  est  ici  plus  conforme 
au  récit  de  Fou  Tcheng  que  la  carte  chinoise  B;  cette  dernière,  en 
effet,  appelle  Tchagan  mouren  ^  ^  ^  jj^  ^  le  cours  d'eau  qui 
est  appelé  Kara-mouren  par  Du  Halde;  elle  donne  le  nom  de  Kara- 
mouren  à  une  petite  rivière  plus  septentrionale  qui  n'est  pas  marquée 
dans  Du  Halde ,  et  qui ,  d'après  le  cartographe  chinois ,  se  jetterait 
dans  la  rivière  qu'il  appelle  Enl-tch'e  mouren  ^  ^  ^  jjj^  et  que 
Du  Halde  nomme  Kholgoltai-hara-oussou.  11  est  évident  que  la  ri- 
vière que  traversa  Fou  Tcheng,  cinquante  li  après  le  passage  du  Sira- 
mouren  ,  est  le  Kara-mouren  (rivière  Noire)  de  Du  Halde,  ou  Tchagan 
mouren  (rivière  Blanche)  de  la  carte  chinoise;  le  nom  deHeickoei 
(rivière  Noire)  que  le  voyageur  du  xi'  siècle  attribue  à  ce  cours 
d'eau  semble  donner  raison  à  Du  Halde.  Dans  le  croquis  annexé  au 
présent  travail ,  j'ai  cependant  conservé  la  nomenclature  de  la  carte 
chinoise  B ,  car  cette  nomenclature  est  aussi  cdle  qu'on  trouve  dans 
la  carte  de  Chine  de  Matussofski  et  dans  la  feuille  x?  de  la  grande 
«carte  des  contrées  méridionales  limitrophes  de  la  Russie  asiatique» 
(cette  dernière  carte,  dont  la  feuille  xv  a  été  publiée  en  1887,  ^^ 
publiée  par  les  topographes  russes  ofliciels;  elle  a  fort  obligeamment 
été  mise  à  ma  disposition  par  S.  A.  le  prince  Roland  Bonaparte). 

^  Dans  la  notice  de  l'histoire  des  ToLng  sur  les  Hi  ^  (  Tang  chou , 
chap.  ccxix,  p.  3  v°)  on  lit  que  les  Ili  vinrent  pour  la  première 
fois  rendre  hommage  à  la  cour  de  Chine  en  629;  «peu  d'années 
après ,  leur  c\\e{ K' o-iou-icho  fit  sa  soumission  à  l'empire;  l'empereur 


VOYAGEURS  CHINOIS.  433 

(lÉ  ISS);  maintenant,  des  gens  du  Fo-hai  (iSSi  îd)  y 
habitent. 

A  5o  li  de  là,  (Tambassadeur)  arriva  à  rhôtellerie 
de  Pao-ho  (f!jc  ft  fS)  et  traversa  la  rivière  Noire  ^ 

(lîiir). 

A  7  o  /i  de  là ,  il  arriva  à  l'hôtellerie  de  Siven-hoa 

A  5  o  li  de  là ,  il  arriva  à  Thôtellerie  de  TcKang  - 
t'^i  (^-^IS)'  A  une  vingtaine  de  li  à  Touest  se 
trouve  un  temple  de  Bouddha  et  un  hameau  de  gens 
du  peuple'^  (1^  "#  J6  JÈfc);  on  dit  que  cest  larron- 
dissement  de  Tsou  (H  îltl);  ily  a  aussi  la  montagne 
de  Tsou  (H.  lll  )  et  dans  cette  montagne  est  le  temple 
funéraire  d'A-pao-ki  ^  (  IW  fi«  ^  SI  )• 

établit  dans  ce  pays  le  gouvernement  de  Jao-lo  »  ^  lf^  ^  ^  ^ 

|: rement  le  nom  de  la  rivière  appelée  aujourd'hui  In^-Zcin  (Inkirini) , 
dans  le  territoire  des  Oniouts  |^|$$  ;^iP4*^4^#^ 
^  5^  ^  ?^»  Tch'eng-té  fou  iche,  chap.  m,  p.  22  r°);  cette  ri- 
vière passait  en  effet  au  centre  du  pays  des  Hi;  cependant,  comme 
on  le  voit  par  le  texte  que  nous  venons  de  traduire,  le  centre  admi- 
nistratif du  gouvernement  de  Jao-lo  se  trouvait  non  sur  les  bords  de 
la  rivière  Yng-hin,  mais  plus  au  nord,  sur  la  rive  du  Sira-mouien. 

^  Le  Kara-mouren  de  la  carte  de  Du  Halde;  le  Tchagan  -  mouren 
de  notre  carte. 

*  Le  texte  du  K'i-tan  kouo  tche  est  ici  obscur;  la  leçon  donnée 
par  le  Leao  che  (chap.  xxxvii,  p.  3  r°),  dans  la  relation  qu'il  met 
sous  le  nom  de  Sie  Yng ,  est  bien  préférable  :  ^  ^  J6  JS  "  ^^^ 
demeures  bouddhiques  et  des  habitations  de  gens  du  peuple  »  ; 
c'est-à-dire  que  dans  ce  lieu  on  trouve  établis  des  religieux  et  des 
gens  du  peuple. 

^  Tsou  ichcou  était  le  lieu  où  A-pao-ki  avait  établi  la  Tour  de 
l'Ouest  "gj  j^  (cf.  Leao  che,  chap.  xxwii,  p.  3  v°);  la  Tour  de 
rOuest,  tout  en  se  trouvant  fort  près  de  la  capitale  supérieure,  ne 


434  MÀI-JUIN   1897. 

  /io  li  de  ià,  (rambassadeur)  arriva  i  Lin-hoany- 

fou,  qui  est  la  capitale  supérieure^  (  Jl  3^  Bft  Sï  llï). 

peut  donc  pas  être  identifiée  avec  die.  Le  Leao  ek&  (chap.  uxvUt 
p.  3  v")  nous  apprend  en  outre  que,  dans  le  temple  funéraire 
d'Apao-hi,  on  conservait  les  bottes  de  l'empereur  mort;  à  l'endroit 
où  il  était  enterré ,  il  y  avait  «  du  côté  de  l'Est  la  salle  des  Saints  ves- 
tiges ;  on  y  avait  dressé  une  stèle  pour  commémorer  les  eipédition$ 
et  les  chasses  de  Tai-tsou  [A'pao-ki];  à  l'Est  de  la  salle  était  une 
tour  où  l'on  avait  élevé  une  stèle  pour  rappeler  la  glorieuse  manière 
dont  Tai-tsou  fonda  son  empire;  tous  ces  monuments  lont  à  cinq  li 
à  l'Ouest  de  la  ville.  »  Les  inscriptions  dont  paiie  le  Leao  che  exis-- 
taient  encore  au  temps  de  Tempercur  K'ang-hi;  on  lit  en  effet  dans 
«l'Abrégé  de  Thistoire  chinoise  de  la  grande  dynastie  Tang»  par  le 
p.  Gaubi)  (Mémoire*  concernant  les  Chinois,  vol.  XVI,  p.  364): 
c  On  avait  cru  que  la  sépulture  du  prince  A-pao-ki  était  dans  la  pro* 
vince  de  Lcao-tong  :  on  se  trompait.  Sous  le  règne  de  Kang-hi,  on 
a  trouvé  cette  sépulture  dans  les  montagnes  au  nord  de  Parin,  dont 
j'ai  parlé.  [Note:]  Dans  une  de  ces  montagnes,  on  voit  les  restes 
de  cette  sépulture  avec  une  grande  salle  et  des  pierres  de  marbre 
où  étaient  décrites  les  actions  A*A-pno-ki,  »  Il  serait  désirable  qu'on 
retrouvât  le  récit  du  voyageur  chinois  du  xvn'  siècle  dans  lequel  le 
p.  Gaubil  a  pris  ce  renseignement ,  et  plus  désirable  encore  que  Ton 
recherchât  les  stdes  qui  existent  peut-être  encore  ai^jourd'hm.  (Cf. 
la  note  suivante,  adjin,) 

^  Le  nom  de  Lin  hoangfou  signifiant  v  proche  de  la  rivière  Hoany  i 
c'est-à-dire  du  Sira-mouren,  on  pourrait  être  tenté  de  chercher  c^te 
ville  sur  les  bords  du  Sira-mouren  ;  mais  Lin  hoangfou  est  le  nom 
de  toute  la  région  dont  la  capitale  supérieure  était  le  centre  admi- 
nistratif; cette  région  pouvait  s'étendre  au  Sudjusqu'auSira-mooreii 
sans  que. la  capitale  fût  nécessairement  auprès  de  cette  rivière.  Si 
nous  nous  en  tenons  aux  indications  de  Fou  Toheng,  nous  voyons 
^^uil  fallait  d'abord  tra  verser  le  Sira-moureu,  puis  le  Kara-mouren,  et 
que,  cent-soixante  li  plus  loin,  on  atteignait  la  capitale;  mais  Titiné» 
raire  ne  nous  dit  pas  dans  quelle  direction  il  faut  prendre  ces  cent- 
soixante  li.  Si  cependant  nous  nous  reportons  à  la  première  feoille 
de  la  Tartarie  chinoise  dans  le  tome  IV  de  Du  Halde,  nous  consta- 
tons que  le  voyageur  ne  pouvait  suivre  que  deux  directions  i  ou  le 
Nord  franc  en  longeant  la  rivière  Kholgoltai  hara  oOSiOu,  OQ  I9 


VOYAGEURS  CHINOIS.  435 

A  partir  du  moment  où  l'on  a  dépassé  rhôtellerie 
de  TcKong-sin  (  ^  "^  fê) ,  c  est  l'ancien  territoire  des 
KH-tan;  au  sud,  tout  le  pays  était  le  territoire  d^ 


Nord-Ouest  en  remontant  la  rivière  Kara-mouren  (leTchagan-tnouren 
de  notre  rarte);  cette  seconde  hypothèse  est  ia  plus  vraisemhlable, 
car  Du  Halde  ne  marque  aucun  point  habité  dans  le  bassin  du  Khôl- 
goltai  hara  oussou ,  tandis  qu'il  indique  à  la  source  même  du  Kara- 
mouren  une  localité  appelée  Tchaban  botun  qui  est  bien  approxi- 
mativement à  cent-soixante  li  au  nord -ouest  de  Parin,  point  où 
Fou  Tcheng  dut  traverser  le  Kara-mouren.  Tchaban  botun  est  ap- 
pelée Tcbagan  soubourgan  par  la  carte  chinoise  B  et  par  les  cartes 
russes.  C'est  donc  en  ce  lieu  que  nous  fixons  par  conjecture  la  situa- 
tion de  la  capitale  supérieure  des  Kbitan.  —  Cette  identification 
sera  peut-être  confirmée  prochainement  par  les  récentes  découvertes 
de  M.  Pozdnéief.  Dans  le  rapport  lu  le  23  novembre  iSgS  à  la  so- 
ciété impériale  russe  de  géographie  (page  35  du  tirage  à  part,  ce 
savant  explorateur  rendant  compte  du  voyage  qu'il  a  accompli  en 
Mongolie  pendant  les  années  1892-1893,  nous  apprend  qu'il  vi- 
sita Birou-khoto  (en  chinois  Tsin(j-ning  tchen)^  ville  située  sur  la 
rive  gauche  de  la  rivière  Ousoun-touroun ,  à  3o  li  environ  au  nord 
de  la  rivière  Kara-mouren  ;  de  là ,  il  se  dirigea  sur  Ourga ,  en  sui- 
vant la  route  commerciale  qui  réunit  la  Mongolie  du  nord  à  la 
Mandchourie,  et,  chemin  faisant,  il  passa  par  une  localité  appelée 
Tcbagan  soubourgan  où  se  trouvent  les  ruines  d'une  des  cinq  capi- 
tales des  Leao;  il  y  découvrit  des  inscriptions  qu'il  estampa.  La 
publication  de  ces  monuments  par  M.  Pozdnéief  nous  apprendra 
sans  doute  bientôt  si  ce  sont  là  les  inscriptions  dont  parlait  le 
P.  Gaubil  (  cf.  la  note  précédente ,  ad  fin,  )  et  si  le  Tcbagan  soubourgan 
visité  par  le  voyageur  russe  est  bien  celui  qui  est  situé  à  la  source 
du  Tchagan  mouren  et  que  nous  regardons  comme  l'emplacement 
de  la  capitale  supérieure  des  Leao 

^  Si  Ton  s'en  rapporte  aux  estimations  de  distances  que  nous 
fournit  cet  itinéraire,  l'ancienne  limite  entre  les  K'i-tan  au  nord  et 
les  Hi  au  sud  se  trouvait  donc  à  2  Go  li  au  nord  du  lieu  où  s'éleva 
plus  tard  la  capitale  du  centre  des  Leao  et  à  220  li  au  sud  du  pont 
de  pierre  sur  le  Sira-mouren. 


43C  MAI-JUIN    1897. 

(L'ambassadeur)  entra  par  la  porte  occidentale 
qui  s'appelle  la  porte  Kin-té{^  fê).  A  l'intérieur  se 
trouve  l'hôtellerie  Lm-/ioanjf  (fil  3ï  fit)-  La  porte 
orientale  de  la  ville  secondaire  s'appelle  Clioen-yaag 
(JS  f^)-  En  entrant  par  cette  porte  et  en  marchant 
vers  le  Nord,  on  arrive  à  la  porte  Ring-foa  (J^  jfi)» 
puis  à  la  porte  TcKeng-t'ien  {^Ji)\  à  l'intérieur  se 
trouvent  les  deux  bâtiments  appelés  Tchao-té  et  Siaen- 
tcheng  (B8  -^  Ê  &  Zl  IS);  tous  deux  sont  tournés 
vers  l'Est;  les  tentes  en  feutre  qui  se  trouvent  là 
sont  aussi  toutes  tournées  vers  l'Est.  A  deux  cents  li 
environ  au  nord-ouest  de  Lin-hoang  (fè  fM)  se 
trouve  le  lieu  appelé  Leang-tien  (J^î^);  il  est  au 
sud  de  la  montagne  Man-t'eau  (èi  SS);  cest  une  ré- 
sidence d'été;  il  s'y  trouve  une  végétation  abondante 
pour  laquelle  on  bêche  le  sol  h  plus  de  dix  pieds  de 
profondeur,  tant  le  gel  y  est  profond. 


VOYAGEURS   CHINOIS.  437 


IV 

RELATION  DE  SONG  HOAN. 

Nous  ne  savons  sur  Song  Hoaii  5|c  ^  q^c  ce  q^6  nous 
apprend  sa  relation.  Cette  relation  elle-même,  je  n'en  ai 
trouvé  le  texte  que  dans  le  346*  chapitre  du  Wen  hien  t'ong 
k'ao  de  Ma  ToanUn;  je  présente  donc  cette  traduction  avec 
toutes  les  réserves  qu'il  convient  de  faire,  lorsqu'on  est  obligé 
de  s'en  rapporter  à  cette  encyclopédie  dans  laquelle  les  fautes 
d'impression  et  les  erreurs  de  rédaction  sont  extrêmement 
nombreuses. 

Song  Hoan  décrit  la  route  qu'il  suivit  en  l'an  1020  de  notre 
ère  pour  se  rendre  de  la  capitale  du  centre  des  Leao ,  sur  la 
rive  gauche  du  Lohan  pira,  à  la  montagne  Mou-ye  qui  se 
trouvait  au  confluent  du  Lohan  pira  et  du  Sira-mouren. 

TEXTE    DE   LA    RELATION. 

La  quatrième  année  Hen-hi^,  \e  yuen-wai-lang  du 
ministère  des  travaux  publics  (X  p|5  M  ^  ^)  ^^ 
tclie-tche-kao^  [j^MWi]^  Song  Hoan  (5|çiK)»  ^^^ 
chargé  d'une  mission  et  fut  le  premier  qui  alla  jus- 
qu'à la  montagne  Moii-ye  (/fC  H  ll|  ).  Celte  mon- 
tagne est  à  Test  et  légèrement  au  nord  de  la  capi- 
tale du  centre. 

'.   1020  après  J.-C. 

^  La  fonction  du  tche  tchc  kao  est  mentionnée  dans  l'histoire  des 
Song  (chap.  161,  p.  8  v°)  comme  dépendant  du  département  appelé 
le  tchong  chou  cheng  ^  â*  H^< 


488  MAI-JUIN  1897. 

Après  être  parli  de  la  capitale  du  centre  \  on  passe 
par  une  petite  rivière  (>J\  \vj)  et  par  la  montagne 
Tch'ang-kiao  (Pg  P4).  Au  nord  de  la  route  est  le  vil- 
lage où  le  roi  des  Hi  (^)  se  rendait  pour  éviter  la 
chaleur;  il  s'y  trouve  un  pavillon  et  une  terrasse;  à 
partir  de  Kou-pei^  ("É"  Jt)  jusqu'au  nord  de  la  capi- 
tale du  centre ,  c'est  entièrement  le  territoire  des  Hi  ^  ; 
les  Hi  étaient  à  l'origine  les  égaux  des  Ki-tan;  ensuite 
ils  furent  conquis  par  les  K'i-tan;  leur  pays  fut  par- 
tagé entre  les  Hi,  les  K'i-tan,  les  Chinois  et  les  gens 
du  P*o-hai  qui  y  demeurent  mélangés  ;  les  Hi  ont  six 
tsie  ton  tou  cheng  [^  M^  ^)  qui  les  administrent; 
leur  langue  et  leurs  mœurs  ne  sont  point  les  mêmes 
que  celles  des  K'i-tan;  ils  sont  bons  agriculteurs;  ce 
sont  des  archers  à  pied  qui  vont  dans  les  montagnes 
pour  y  prendre  et  y  chasser  le  gibier  ;  ils  marchent 
comme  s'ils  volaient. 

A  une  distance  totale  de  60  U  se  trouve  l'hôtel- 
lerie de  la  rivière  Ko-li^  (^xïS^);  on  passe  par 


^  Cf.  p.  426  n.  2.  Le  texte  que  nous  avons  ici  prend  pour  point  de 
départ  la  capitale  du  centre  ;  il  est  possible  cependant  que  des  r^ 
dactions  plus  complètes  du  voyage  de  Song  Hoan  aient  esdsté ,  dans 
lesquelles  il  était  parlé  de  la  route  suivie  avant  d'arriver  à  la  capi- 
tale du  centre;  le  Tch'eng-té  fou  tche  (chap.  xxi,  p.  4  v")  cite  en 
effet  un  passage  de  la  relation  d*un  certain  Song  Ckeou  ^  ^  (ce 
qui  paraît  être  une  variante  du  nom  de  Song  Hoan]  où  il  est  ques- 
tion de  deux  étapes  qui  précèdent  la  capitale  du  centre  quand  on 
vient  de  Chine. 

^  (^f.  p.  420  n.  3. 

^  Cf.  p.  421  n.  1. 

^  La  rivière  Ko-li  doit  être  celle  qui  est  marquée  dans  la  carte 
de  Du  Halde  sous  le  nom  de  Couendouiin. 


VOYAGEURS  CHINOIS.  43» 

Hoei'tcheou^  [M  W);  (celle  ville  a)  un  double  rang 
de  murailles  qui  sont  extrêmement  basses;  personne 
ne  demeure  dans  la  ville  extérieure;  dans  la  ville 
intérieure,  il  y  a  des  habitations  couvertes  de  tuiles 
et  des  greniers;  les  hommes  y  portent  pour  la  plu- 
part les  vêtements  chinois. 

A  70  K  de  là,  on  arrive  à  rhôtellerie  Yu-tin  (|fe 
^);  en  avant  de  rhôtellerie  est  une  petite  rivière 
qui  coule  vers  le  Nord  en  faisant  des  sinuosités.  A 
partir  de  là,  on  entre  dans  les  montagnes  et  il  y  a 
peu  d'habitants. 

A  70  li  de  là,  on  arrive  à  rhôtellerie  JVa-^oa-ou 
(  ^  ^  »l^  )  ;  6n  langue  barbare ,  «  montagne  »  se  dit 
na  (fft),  et  «  rivière  »  se  dit  ou  (>^).     . 

A  70  /i  de  là,  on  arrive  à  rhôtellerie  de  la  mon- 
tagne Hiang-tse  (#  ^  |ll  );  en  avant,  (cette  localité) 
s'appuye  contre  un  tertre  et  est  voisine  d'une  petite 
rivière.  A  3o  /i  au  Nord-Est,  c'est  le  Tch'dng-pe 
(  :^  î&  )  ;  on  traverse  un  désert  de  sable  et  de  pierre 
et  on  passe  par  Pe-ma-tien  (  ^  ^  f^). 

A  90  U  de  là,  on  arrive  à  rhôtellerie  Cfioei-pe 
(7)C  îlâ);  on  traverse  la  rivière   Tou^  (i  Jïï)»   qui 

^  D'après  io  Tvhen^té  fou  iche  (chap.  xxi,  p.  2  4  s^)  9  Hoei-tcheou 
se  trouvait  là  où  est  aujourd'hui  la  localité  appelée  Pa4o-h'o  j^ 
^  ^  t  dans  la  partie  du  territoire  des  Mongols  Ohan  ^  ]^ 
qui  est  sur  la  rive  gauche  de  la  rivière  Lohan ,  immédiatement  avant 
son  confluent  avec  la  rivière  Inkinni.  —  Hœi  tcheou^  dit  le  Leao 
tche  J^  ^  1  est  Tendroit  qu'on  appelait  Kcei-i-tcheou  ^  j|ê  M 
à  l'époque  des  T'ang, 

^  La  rivière  T'ou  est  appelée  To-ko-tch'en  §£  ^  Ë  dans  i'his^ 
toire  des  Sœi  (Soei  càou,  chap.  lxxuy«  p.  9  r**)  et  Tou-hou-^^un 


/ 


440  MAI-JUIN  1897. 

est  aussi  appelée  la  rivière  Tchoang-tchoang  [^  ^  Hc) 
(ce  cours  d'eau)  accumule  le  sable  et  en  fait  des 
monticules.  Il  y  a  là  peu  d'habitants  et  beaucoup 
de  forêts.  Dans  la  plaine  qui  s'étend  sur  les  bords 
du  fleuve,  le  souverain  du  royaume  a  déjà  passé  là 
l'hiver. 

Après  un  parcours  total  de  80  li,  oii  arrive  à 
l'hôtellerie  de  Tchang'Se-k'ong  (5i  ^  ^). 

A  yo  /i  de  là,  on  arrive  à  l'hôtellerie  Moa-ye 
(tKH)-  Quand  on  s'éloigne  de  la  capitale  du  centre 
on  ne  trouve  plus  aucun  hôtel;  les  haltes  ne  sont 
plus  que  des  tentes  en  forme  de  voûtes.  Lorsqu'on 
se  dirige  vers  Mou-ye  ^  (Tfc  3j|),  ce  n'est  qu'une  tren- 

i  ^  ISt  ^*"^  l'histoire  des  Tanq  (  T'ang  chou,,  chap.  ceux ,  p.  3  v'.) 
Le  nom  de  rivière  Ton  ^  ^  (ou  ^  ^)  est  une  abréviation 
du  nom  que  Thistoire  des  Soei  transcrit    T'o-ko-tck'en    g£  ^  g 

et  que  l'histoire  des  Tang  transcrit  T'ou-kon-tchen  J^  ^  JK 
(cf.  Tch*eng  té  fou  tcke,  chap.  xvi,  p,  h  2  v'-44  v*).  Ce  cours  d'eau 
est  généralement  plus  conna  sous  le  nom  de  Lohan  mouren 
^  R^  ^  ;j^,  ou,  par  abréviation,  rivière  Lao  ^  f^*  La  ri- 
vière Lohan  prend  sa  source  dans  le  territoire  de  la  sous-préfec- 
ture de  P'ing  ts*iuen  £^  É^ ,  coule  dans  la  direction  du  Nord-Est 
et  se  jette  dans  le  Sira-mouren ,  après  un  parcours  de  plus  de  5oo  li- 
^  La  montagne  Mou-ye  se  trouvait  dans  l'arrondissement  de  Yong 
5^  j|t| ,  au  confluent  de  la  rivière  Lohan  et  du  Sira-mouren;  c'est 
là  qu'était  le  Nan  leou  ^  ^  ou  Tour  du  Sud ,  c'est-à-dire  la  plus 
méridionale  des  quatre  constructions  à  étages  que  les  Leao  avaient 
établies  dans  le  territoire  dépendant  de  la  capitale  supérieure.  On  lit 
dans  l'histoire  des  Leao  (Leao  che ,  chap.  xxxvii,  p.  /|  v*)  :  «Là  se 
trouve  le  confluent  des  deux  rivières  Sira-mouren  à  l'est  et  Lohan  au 
sud  ;  c'est  pourquoi  on  appelle  ce  lieu  Yong  tclieou.  Pendant  les  mois 
d'hiver,  les  campements  s'établissent  le  plus  souvent  en  cet  endroit 
qu'on  appelle  le  Nabo  d'hiver.  Là  se  trouve  la  montagne  Mou-je;  au 
sommet,  on  a  construit  le  temple  funéraire  du  premier  ancêtre 


VOYAGEURS  CHINOIS.  441 

taine  de  li  avant  d'arriver  qu  on  trouve  des  habi- 
tants sédentaires,  des  maisons  couvertes  de  tuiles 
et  des  résidences  de  religieux.  Puis  on  passe  par 
une  région  couverte  de  broussailles  et  d'herbes  sau- 
vages et  on  retraverse  la  rivière  T'oa^  [^  \pf).  La 
montagne  Mou-ye  est  le  lieu  même  où  fut  enterré 
A'pao-ki.  On  dit  aussi  que  c'est  l'endroit  où  on  sa- 
crifie au  ciel  et  à  la  terre.  Du  côté  de  l'Est,  on  a 

des  Ki-tan;  le  kagan  Ki-cheon  occupe  le  temple  funéraire  du  Sud; 
la  Katoun  occupe  le  temple  funéraire  du  Nord  ;  on  y  a  peint  et  mo- 
delé des  idoles  qui  représentent  les  deux  saints  (  à  sa\  oir  le  Kagan 
et  la  Katoun)  ainsi  que  les  huit  fils;  une  tradition  raconte  qu'un 
homme  divin  monté  sur  un  cheval  hlanc  partit  de  la  montagne  Ma- 
yu  (cf.  p.  /i33  n.  3  )  et  descendit  la  rivière  Lohan  en  allant  vers  l'Est; 
d'autre  part,  une  femme  céleste,  montée  sur  un  char  tiré  par  un 
bœuf  bleu ,  partit  des  forets  de  pins  de  la  plaine  et  descendit  le  cours 
du  Sira-mouren;  lorsqu'ils  arrivèrent  à  la  montagne  Mou -je,  au 
confluent  des  deux  rivières,  ils  se  rencontrèrent  et  s'unirent;  de  ce 
couple  naquirent  huit  fils  dont  les  descendants  se  multiplièrent  de 
plus  en  plus  et  formèrent  huits  trihus  distinctes;  chaque  fois  que 
(les  K'i-tan)  partent  en  guerre,  et  lors  des  sacrifices  à  époque  fixe, 
au  printemps  et  en  automne,  ils  ne  manquent  pas  d'immoler  un 
cheval  blanc  et  un  bœuf  bleu  pour  montrer  qu'ils  ne  sont  point 
oublieux  do  leur  origine.  » 

Dans  la  relation  que  nous  traduisons,  il  est  dit  que  la  montagne 
MovL-yc  est  le  lieu  où  fut  enterré  A-pao-ki;  cette  assertion  se  trouve 
répétée  dans  plusieurs  ouvrages  chinois;  elle  est  cependant  erronée; 
la  tombe  de  A-pao-hi  était,  en  réalité,  à  Tsou,  tcheou,  près  de  la  capi- 
tale supérieure  (cf.  p.  d33  n.  3);  la  sépulture  de  la  montagne  Mou- 
ye  était  celle  du  premier  ancêtre  mythique  des  Khitan,  le  kagan  Ki- 
cheou  ^  "^  pf  ^,  et  de  sa  femme  la  Katoun  pj  ^;  on  voit, 
par  le  texte  que  nous  avons  extrait  du  Lcao  che,  que  les  Khitans 
plaçaient  en  ce  iieu  le  berceau  légendaire  de  leurs  huit  tribus. 

^  En  allant  de  la  capitale  du  centre  à  la  montagne  Mou-ye,  le 
voyageur  passe  une  première  fois  de  la  rive  gauche  sur  la  rive  droite 
de  la  rivière  Lohan ,  puis  une  seconde  fois  de  la  rive  droite  sur  la 
rive  gauche. 

j\.  29 

ivratuitmiic  ratioualb. 


442  MAI-JUIN    1897. 

établi  une  maison  en  feutre  sur  laquelle  est  un  écri- 
teau  portant  les  mots  :  Salle  Cheng-fang  (^  ^  Mî); 
il  ny  a  pas  d'escalier;  on  a  étendu  un  tapis  sur 
la  terre.  Derrière  sont  deux  grandes  tentes.  Plus  au 
Nord,  on  a  établi  une  maison  en  feutre  sur  laqudlc 
est  un  écriteau  portant  les  mots  :  Salle  K'ing-cheoa 

iMM  Xt)'  ^^^^  ^^^  ^^^^  d^  ^^  montagne  vénérée  ^. 
La  tente  du  souverain  du  royaume  est  au  nord-ouest 
des  maisons  en  feutre;  on  ne  la  voit  pas  de  loin. 
Il  en  sort  souvent  trois  léopards  qui  sont  fort  appri- 
voisés; le  souverain  les  confie  à  des  barbares,  et, 
quand  il  chasse,  il  s  en  sert  pour  prendre  les  ani- 
maux sauvages.  La  coutume  barbare  pour  prendre 
les  poissons  est  la  suivante  :  on  établit  une  cabane 
en  feutre  sur  la  rivière;  on  en  ferme  la  porte;  on 
pratique  un  trou  dans  la  glace  et  on  en  approche 
une  flamme  pour  Téclairer;  les  poissons  viennent 
tous  se  réunir  là  ;  on  jette  alors  les  lignes  et  il  y  en  a 
bien  peu  qui  échappent.  Etant  revenu  à  rhôtellerie 
de  Tchang-se-k'ong ,  (lambassadeur)  apprit  que  le 
souverain  du  royaume  était  en  train  de  pécher  sur 
la  rivière  Tou^  i  ^rT'  (^®  souverain)  lui  envoya  du 
poisson  à  manger. 

i  -^  ^  ih  ^.  Je  donne  cette  traduction  sous  toutes  réserves; 
avec  des  textes  aussi  défectueux  que  le  sont  en  générsd  ceux  de  ilfa 
Toan4in,  on  ne  peut  jamais  être  certain  de  la  correction  des  leçom 
qu'on  trouve. 

*  Les  pèches  du  souverain  khitan  dans  la  rivière  Ton  ou  Lohan 
sont  mentionnées  très  fréquemment  dans  Thistoire  des  Leao  (cf. -Leoo 
che,  chap.  m,  p.  H  r°,  chap.  iv,  p.  2  r°,  chap.  xiv,  p.  4  r'*,  etc.). 

[La  Èuite  à  an  prochain  cahier  m) 


SUR  QUELQUES  MONUMENTS  SASSANIDES.        443 


SUR 


QUELQUES  MONUMENTS  SASSANIDES, 


PAR 

M.  E.  DROUIN. 


Les  bas-reliefs  de  l'époque  sassanide  sont  nom- 
breux et  répandus  sur  une  grande  partie  de  Tancien 
empire  perse.  On  en  a  trouvé  depuis  le  lac  Ourmiah 
jusque  dans  le  Farsistân,  à  Salamas,  à  Pâi-Kouli, 
Madaïn,  Hamadân,  Tâqi-Bostân,  Chouchter,  Bah- 
behan,  Naqshi-Roustam,  Naqshi-Radjeb,  Hâdji- 
Abâd,  Châpour,  Chirâz,  Darâbgerd,  Takhti-Djem- 
shid,  Seripoul  et  Firouzâbâd.  Ces  monuments 
représentent  des  scènes  très  diverses  dans  lesquelles 
les  rois  sont  toujours  en  jeu.  Ce  sont,  tantôt  des  cé- 
rémonies symboliques  comme  la  remise  de  lanneau, 
tantôt  des  réunions  de  personnages  à  la  suite  du  sou- 
verain ,  dans  des  attitudes  dont  le  sens  nous  échappe, 
tantôt  des  scènes  de  chasse  très  mouvementées,  tan- 
tôt enfin  des  expéditions  guerrières  contre  les  Ro- 
mains ou  d  autres  peuples  étrangers.  Malgré  leur  état 
de  vétusté,  ces  bas-reliefs  sont  dune  beauté  impo- 
sante; et  Masoudi  qui  les  visitait  au  x""  siècle  disait 
que  ces  belles  figures  sculptées  dans  le  roc  étaient 

29. 


444  MAI-JUIN    1897. 

une  des  nierveiUes  de  la  terre  [Prairies  dor,  II, 
p.  216).  Les  anciens  voyageurs  des  xvii'  et  xvni*  siè- 
cles avaient  rapporté  des  copies  de  quelques-uns  de 
ces  bas-reliefs  avec  les  inscriptions  qui  les  accompa- 
gnent, mais  ces  dessins  sont  généralement  mal  exé- 
cutés et  peu  exacts.  Depuis  Sir  Ker  Porter  (1818), 
Texier  (1 889),  Flandin  (1 8/n) ,  Stolze  (1879),  Dieu- 
lafoy  (1881),  nous  avons  de  très  bonnes  copies  ou 
photographies  qui  ont  été  prises  par  ces  voyageurs , 
ce  qui  nous  permet  de  les  contrôler  les  unes  par  les 
autres.  Leur  étude  serait  fort  intéressante,  non  pas 
seulement  au  point  de  vue  de  lart,  mais  aussi  sous 
le  rapport  de  Thistoire  et  de  Tépigraphie,  et  il  est 
vraiment  regrettable  que  jusqu'ici  les  savants  se 
soient  très  peu  occupés  de  ces  sculptures  et  de  leur 
interprétation. 

Dans  Je  Journal  asiatique  de  Tannée  dernière  (avril 
1896),  jai  examiné  un  bas-relief  sis  à  Naqshi-Rous- 
tam ,  et  je  crois  avoir  démontré  qu'il  représente  Bah- 
ram  II,  sa  fenniie,  dont  le  nom  est  inconnu  ou  du 
moins  incertain  ^  et  leur  fils ,  qui  fut  plus  tard  Bah- 
râm  III.  Je  voudrais  aujourd'iiui  attirer  lattention 
de  la  Société  sur  d'autres  monuments  qui  me  parais- 
sent particulièrement  intéressants  parce  qu'ils  sont, 
en  quelque  sorte,  l'illustration  des  guerres  que  les 
Perses  eurent  à  soutenir  contre  les  peuples  du  Nord- 

^  Mordtmann,  qui  attribue  aussi  ce  bas-relief  à  Bahrâm  II,  croit 
avoir  lu  Rezma  pour  le  nom  de  cette  princesse,  sur  une  monnaie; 
mais  cette  lecture  est  douteuse.  On  trouve  aussi  ane  photographie 
de  cette  sculpture  dans  Dieulafoy,  t.  V,  p.  1  G. 


SUR  QUELQUES  MONUMENTS  SASSANTOES.        445 

Est.  Ces  guerres  sont  connues  :  les  auteurs  classiques 
d  abord ,  contemporains  de  ces  événements ,  puis  les 
historiens  arméniens,  syriaques,  arabes  et  persans 
nous  ont  laissé  des  renseignements  quelquefois  som- 
maires et  confus ,  mais  suffisants  toutefois  pour  nous 
apprendre  que  les  Perses,  Arsacides  et  Sassanides, 
n'eurent  pas  d'ennemis  plus  redoutables ,  en  dehors 
des  Romains  et  des  Byzantins,  que  les  populations 
d'origine  touranienne  qui  habitèrent  la  Khorazmie 
et  la  Transoxiane  sous  les  noms  successifs  de  Sakas , 
Kouchans  et  Ephthalites.  Les  bas-reliefs,  qui  repré- 
sentent les  guerres  contre  les  Romains,  sont  faciles 
à  reconnaître  :  les  soldats  romains  sont  toujours  re- 
présentés nu-tête  et  à  pied,  dans  l'attitude  non  pas 
de  combattants  mais  de  prisonniers  vaincus.  Valé- 
rien  notamment,  sur  les  divers  monuments  où  il  est 
figuré,  à  Naqshi-Roustam  et  à  Châpour,  est  à  genou, 
suppliant ,  les  mains  tendues  vers  Sapor.  Au  contraire , 
chaque  fois  que  le  roi  de  Perse  est  représenté  à  cheval 
combattant  avec  la  lance  un  cavalier  ennemi ,  le  sujet 
ne  peut  être  qu'un  épisode  des  guerres  contre  Tou- 
rân ,  c'est-à-dire  contre  des  peuples  qui  n'avaient  pas 
d'infanterie  régulière  et  qui  se  battaient  surtout  à 
cheval.  Il  ne  nous  semble  pas  qu'il  puisse  y  avoir  de 
doute  à  cet  égard  dans  l'attribution.  Or  il  existe  plu- 
sieurs sujets  sculptés  sur  pierre  qui  rentrent  dans 
cette  catégorie  de  scènes  militaires;  ce  sont  quatre 
bas-reliefs  représentant  des  combats  singuliers  : 

1  °  Le  premier,  situé  à  Naqshi-Roustam ,  se  trouve 
dessiné  dans  Ker  Porter,  pi.  20;  Texier,  pi.  182; 


446  MAI-JUIN  1897. 

Flandin,  pi.  1 84  ;  Riash,  pi.  45  ;  Morier,  pi.  1 4.  Deux 
guerriers  à  cheval  sont  engagés  dans  un  combat  à  la 
lance;  à  gauche,  le  roi  sassanide  porte  la  tiare  avec 
couronne  ailée  surmontée  du  globe  ;  son  cheval  lancé 
au  galop  foule  un  corps  mort  étendu  par- terre;  der- 
rière est  un  porte-étendard.  Le  cavalier  de  droite 
porte  un  casque  pointu  et  un  costume  qui  le  dési- 
gnent comme  un  scythe  :  la  visière  du  casque  est 
levée  et  le  visage  est  à  découvert; 

2''  Sur  le  deuxième  bas-relief,  situé  au  même  en- 
droit  (Ker  Porter,  pi.  22;  Texier,  pi.  i3i  ;  Stolze, 
pi.  118),  la  couronne  du  roi  est  différente;  elle  est 
comme  trilobée  et  ressemble  à  notre  couronne  de 
vicomte  (cercle  rehaussé  de  perles);  de  son  côté  le 
tartare  a  un  casque  complètement  fermé  qui  rap- 
pelle le  heaume  de  nos  chevaliers;  le  ventail  est 
baissé  et  Ion  n aperçoit  que  l'ouverture  ou  œillère. 
La  planche  46  de  louvrage  de  Kiash  présente  une 
variété  dans  la  coiffure  du  Touranien  :  le  casque  est 
conique,  terminé  en  boule,  sans  visière  comme  nos 
bacinets  du  moyen  âge,  vrai  casque  tartare  que  Ton 
retrouve  plus  tard  sur  les  dessins  de  l'époque  mon- 
gole; 

3°  Le  troisième  monument,  situé  à  Firouzâbàd 
(Flandin,  pi.  43),  représente  une  série  de  combats 
au  milieu  desquels  se  détache  la  même  scène  cpie 
précédemment  :  le  roi  de  Perse,  coiffé  dune  tiare 
en  bec  d  aigle ,  sur  un  cheval  richement  caparaçonné , 
culbute  un  cavalier  ennemi  cpii,  tout  en  fuyant,  se 
retourne  et  laisse  voir  sa  figure  de  barbare  surmontée 


SUR  QUELQUKS  MONUMENTS  SASSANffiES.        447 

dun  casque  en  pointe.  Disons  en  passant  que  les 
chevaux  sassanides ,  même  quand  les  sculptures  sont 
mal  conservées ,  apparaissent  munis  de  houppes  ou 
de  glands  qui  voltigent  tout  autour  de  la  croupe. 
Cette  particularité  du  harnachement  se  retrouve  plus 
tard  dans  les  vignettes  persanes  (voir  Longpérier 
Œuvres  y  t.  I,  p.  85); 

li°  Le  quatrième  bas-relief,  situé  à  Naqshi-Rous- 
tam,  ne  se  trouve  que  dans  Flandin  (pi.  i84);  cest 
toujours  le  même  sujet  :  les  chevaux  des  deux  adver- 
saires sont  affrontés  et  la  lutte  paraît  très  vive.  Le 
roi  barbare  a  un  casque  ouvert  et  le  buste  revêtu 
dune  cotte  de  maille;  loin  d'être  vaincu,  il  se  jette 
hardiment  sur  le  souverain  perse. 

De  quelle  époque  sont  ces  différents  bas-reliefs? 
Une  remarque  générale  au  sujet  des  monuments  sas- 
sanides est  que  toutes  les  inscriptions  connues  jus- 
qu'à ce  jour  remontent  à  ce  que  l'on  peut  appeler  le 
haut-empire.  La  plus  récente  paraît  être  de  Sapor  III 
(383-388),  par  conséquent  de  la  fin  du  iv^  siècle  de 
notre  ère.  Après  cette  époque,  l'usage  des  inscriptions 
lapidaires  semble  s'être  perdu,  et  ce  n'est  pas  sans 
étonnement  que  l'on  constate  l'absence  d'inscriptions 
pour  les  longs  règnes  de  Kobâd ,  de  Khosroès  T""  et  de 
Khosroès  II. 

Mais  si  les  inscriptions  ne  dépassent  pas  la  fin  du 
iv^  «iècle,  nous  avons  encore  des  bas -reliefs  du 
v""  siècle;  et  il  ne  pouvait  en  être  autrement,  ce  siècle 
étant  justement  l'époque  des  grandes  guerres  de  la 
Perse  contre  les  Ephthalites  qui  entrent  en  scène 


448  MAI-JUIN  1897. 

vers  1  an  4  2  5  et  avec  lesquels  la  lutte  dure  pendant 
plus  de  cent  ans.  Quant  aux  Kouchans,  les  Perses 
paraissent  avoir  été  en  paix  avec  eux,  depuis  le  ma- 
riage d'Hormazd  II  avec  la  fdie  du  roi  des  Kouchans, 
entre  3o2  et  609,  et  Sapor  II  les  avait  pour  alliés 
dans  ses  guerres  contre  les  Romains  pendant  le 
IV®  siècle  ^  Ce  sont  donc  surtout  des  épisodes  d'expé- 
ditions contre  les  Ephthalites  que  nous  représentent 
les  sculptures. 

Sur  le  premier  des  bas-reliefs  décrits  plus  haut, 
le  roi  a  la  tiare  ornée  de  deux  ailes.  Or,  sur  les  mon- 
naies sassanides  du  haut-empire,  il  ny  a  que  Peroze 
ouFirouz  [tib'j'-lxSli)  qui  ait  une  couronne  avec  des 
ailes  doubles.  Bahrâm  II  (276-293)  et  Bahrâm  IV 
Kirmânshâh  (388-399)  ont  une  seule  aile  visible  en 
aiTière  de  la  couronne;  Hormazd  II  (3o2-3o9)  a  le 
bec  de  1  aigle  avec  une  aile,  et  Sapor  P  (26  1-2-72), 
sur  une  monnaie  unique  du  British  Muséum,  a  la 
tiare  en  cou  d aigle.  Ces  indications,  qui  paraissent 
au  premier  abord  futiles,  ont  au  contraire  une 
grande  importance,  car  chacun  des  trente  souverains 
qui  composent  la  dynastie  sassanide  porte  une  cou- 
ronne particulière  caractéristique  qui ,  sur  des  mon- 
naies souvent  illisibles,  permet  de  reconnaître  de 
suite  le  personnage.  Ce  côté  iconographique  ne  doit 
donc  pas  être  négUgé  quand  il  s'agit  de  sculptures 
sur  pierre.  La  conclusion  toute  naturelle  est  que, 
dans  notre  premier  bas-rehef ,  le  roi ,  qui  est  repré- 

^  Voir  mon  Mémoire  sur  les  monnaies  des  grands  Kouchans  pos- 
térieurs; dans  la  Mevue  nnmismat.,  1896,  p.  162  et  suiv. 


SUR  QUELQUES  MONUMENTS  SASSANIDES.        449 

sente  avec  une  coiffure  garnie  de  deux  ailes  et  sur- 
montée du  globe,  est  Peroze,  le  seul  dont  les  mon- 
naies portent  ces  attributs.  On  sait,  du  reste,  que  ce 
roi  dirigea  plusieurs  campagnes  contre  les  Ephtha- 
lites  et  quil  périt  en  kSli  sur  les  bords  de  TOxus, 
avec  toute  son  armée,  une  partie  de  sa  famille  et  ses 
trésors,  dans  une  embuscade  que  lui  avait  tendue 
Khoushnavâz  le  khaqân  des  ïouraniens.  Cette  jour- 
née funeste  a  été  racontée  avec  détail  par  Procope, 
Lazare  de  Pharbe,  Tabari  et  Firdousi^  Le  bas-relief 
de  Naqshi-Roustam  est  évidemment  antérieur  à  ce 
désastre  et  se  réfère  à  une  des  batailles  des  premières 
expéditions  en  ^yô.  George  Rawlinson,  qui  a  repro- 
duit ce  dessin 2,  l'attribue  à  Bahrâm  IV  parce  que, 
tout  en  reconnaissant  que  la  tiare  a  des  ailes  dou- 
bles, elle  ne  peut  être  celle  de  Peroze  vu  Tabsence 
du  croissant  qui  se  trouve  sur  les  monnaies  de  ce 
dernier.  Mais  comme  nous  Tavons  fait  remarquer, 
Bahram  IV  na  quune  aile  sur  sa  couronne  et,  de 
plus,  les  historiens  ne  nous  ont  laissé  aucun  sou- 
venir de  ses  guerres  contre  les  Kouchans  qui  occu- 
paient alors  la  Transoxiane.  Ils  nous  disent  même  qu  il 
eut  un  règne  très  court  et  qu'il  vécut  en  paix  avec 
ses  voisins.  Le  seul  monument  épigraphique  certain, 
qui  nous  soit  resté  de  ce  prince,  est  Taméthyste,  dé- 
pendant de  la  collection  du  duc  de  Devonshire,  re- 
présentant Bahrâm  quand  il  n  était  encore  que  prince 

'  Voir  mon  Mémoire  sur  les  Huns  Ephtkalites;  Louvain,  1896, 
p.  37  et  suiv. 

^  The  seventh  great  Oriental  Monarchy;  London,  1876,  p.  608. 


450  MAI-JUIN   1897. 

du  Kirmân,  du  vivant  de  son  père  Sapor  II,  avec  la 
légende  Varahrân  Kirmân  malkâ ,  bara  mazdaîasn  bagi 
Shahpuhri  malkân  malka  airân  ve  anirân  minutchetri 
men  iezdân  «  Varahrân  Kirmânshâh  fds  du  Mazdéen 
le  divin  Sapor,  roi  des  rois  de  Tlrân  et  de  TAnirân , 
de  semence  céleste  des  dieux  ^  ».  Mordtmann  attribue 
au  même  Bahràm  IV  Kirmânshâh  un  très  beau  bas- 
relief  sis  à  -Châpour,  dont  Flandin  a  donné  le  dessin 
(pi.  5 1)  et  Dieulafoy  une  photographie  (t.  V,  pi  21), 
et  qui  représente  un  roi  sassanide  avec  la  couronne 
à  une  seule  aile  recevant  la  soumission  d'ambassa- 
deurs qui  lui  amènent  des  chevaux  et  des  chameaux^. 
Je  crois  plutôt  qu'il  s'agit  ici  de  Bahrâm  II  qui  fit 
vers  lan  280  une  expédition  contre  les  Sakas  ou 
Kouchans  de  la  Sakastène.  Il  en  est  de  même  du  bas- 
relief  bien  connu  sis  à  Tâqi-Bostân  (Ker  Porter, 
pi.  62;  Flandin,  pi.  8;  Dieulafoy,  t.  V,  fig.  io3) 
représentant  Bahrâm  II  toujours  avec  la  même  coif- 
fure (couronne  avec  une  aile  derrière),  ayant  à  sa 
droite  sa  femme  et  à  gauche  un  personnage  royal; 
en  dessous  le  même  Bahrâm  à  cheval,  revêtu  dune 
cotte  de  mailles  qui  remonte  jusqu'aux  yeux,  bran- 
dissant une  lance. 

Sur  la  deuxième  sculpture  de  Naqshi-Roustam,  la 

^  Voir  Ed.  Thomas  Early  Sassanian  Inscriptions;  iQ-8%  Loildon, 
1868,  p.  1 10.  Cf.  Mordtmann  Z,  D.  M,  G.,  1880,  p.  85, 

'  Mordtmann,  ibid.^p.  86.  Flandin  remarque  (tome  II  da  texte 
de  sa  relation,  p.  267)  que  ces  hommes  sont  coiffés  comme  les 
Arabes  entre  le  Tigre  et  l'Ëuphrate  et,  par  suite,  que  la  scène 
pourrait  bien  désigner  Sapor  II  recevant  les  habitants  de  Niaibis. 
Thomas  (op.  l. ,  p.  62)  y  voit  la  victoire  de  Sapor  I*'  sur  Odenath. 


SUR  QUELQUES  MONUMENTS  SASSANIDES.        451 

couronne  trilobée,  au  iieu  de  ia  tiare,  indique  un 
prince  royal  qui  na  pas  encore  régné;  dans  ce  cas, 
il  serait  question  ici  de  Bahrâm  III  Sakânshâh  qui 
accompagnait  son  père  dans  la  guerre  contre  les  Kou- 
chans  en  280. 

Le  troisième  monument,  sis  à  Firouzâbâd,  est 
attribué  par  Mordtmann  (0/).  /. ,  p.  28)  à  HormazdP*" 
(2  y  2);  mais  le  casque  qui  se  termine  en  cou  et  tête 
d'oiseau  se  rapporte  plutôt  à  Sapor  P  (à  cause  de  la 
monnaie  unique  signalée  plus  haut)  ou  à  Hormazd  II 
(3o2-3o9).  D'autre  part,  il  faut  remarquer  que  le 
cheval  et  le  carquois  sont  couverts  d'un  symbole 
particulier  que  l'on  rencontre  déjà  sur  les  monnaies 
de  Gondopharès  (le  signe  de  la  planète  Mercure  ou 
peut-être  le  mâh-râi,  le  support  du  barsom)  qui  ne 
se  trouve  guère  chez  les  Sassanides  que  sur  le  revers 
des  monnaies  de  Bahram  II  et  de  Narsès  (293-302), 
tous  deux  antérieurs  à  Hormazd  II  et  qu'il  ne  se 
rencontre  pas  sur  les  monnaies  de  Sapor  P'.  H  y  a 
tout  lieu  de  supposer  que  Hormazd  II  a  emprunté 
cet  emblème  à  ses  prédécesseurs  et  que  c'est  lui  qui 
est  ainsi  représenté  sur  le  bas-relief  de  Firouzâbâd. 
L'épisode ,  dans  ce  cas ,  se  placerait  avant  le  mariage 
de  ce  prince  avec  la  fdle  du  roi  touranien. 

Enfin  pour  le  dernier  des  bas-reliefs  que  nous 
étudions  et  sis  à  Naqshi-Roustam,  nous  n'avons 
qu'un  dessin,  celui  de  Flandin,  et  la  coiffure  est 
trop  mutilée  pour  qu'on  puisse  la  reconnaître.  Toute 
attribution  certaine  devient  donc  impossible,  ce  qui 
est  regrettable,  car  la   scène   représentée   a  grande 


452  MAI-JUIN   1897. 

allure.   Il    est   vraisemblable  toutefois   qu'il   s'agit 
encore  ici  de  bataille  contre  un  roi  touranien. 

Après  une  lacune  de  plus  de  cent  ans ,  on  retrouve 
des  sculptures  qui  datent  des  règnes  des  deux  Khos- 
roès;  leur  étude  fera  peut-être  l'objet  d'une  autre 
communication  à  la  Société. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  453 


ÉPIGRAPHIE 
DES  ASSASSINS  DE  SYRIE», 

PAR 

M.  MAX  VAN  BERCHEM. 


I 

UNE    INSCRIPTION    DES    ASSASSINS 
X  L'ÉPOQUE  DE  SAINT  LOUIS. 

Au  \if  siècie,  pendant  les  premières  croisades, 
]*ordre  des  Assassins ,  cette  secte  d'Ismaïliens  qui  se 
rendit  célèbre  par  ses  redoutables  attentats^,  avait 
élu  domicile  en  Syrie,  dans  la  région  comprise  entre 
Tripoli  et  Lattakieh,  entre  la  mer  et  la  vallée  de 
rOronte.  Au  cœur  de  ces  montagnes  sauvages,  ils 
avaient  pris  et  réparé  quelques  forteresses,  repaires 
inaccessibles  où  le  Vieux  de  la  Montagne,  c'est-à-dire 
le  chef  de  la  secte,  se  dérobait  impunément  à  la 
vengeance  de  ses  victimes. 

Ces  forteresses  sont  en  grande  partie  détruites, 

*  Ce  mémoire  a  été  lu  en  partie  à  l'Académie  des  inscriptions  et 
belles-lettres,  les  2  et  9  avril  1897;  il  en  a  paru  un  résumé  dans 
les  Comptes  rendus  de  TAcadémie.  Sauf  indication  spéciale ,  les  pages 
des  mémoires  cités  ici  sont  celles  des  tirages  à  part. 

*  Sur  l'origine  du  mot  assassin,  voir  de  Sacy,  Mémoire  sur  la  dy- 
nastie  des  Assassins ,  a  1  et  suiv. 


454  MAÏ-JUIN    1897. 

mais  leur  emplacement  est  connu  et  leur  nom  s'est 
conservé  dans  celui  du  village  le  plus  voisin.  Elles 
ont  été  visitées  par  plusieurs  explorateurs,  mais  les 
renseignements  qu  ils  nous  donnent  sont  incomplets , 
surtout  en  ce  qui  concerne  Tépigraphie  ^ 

Quand  je  partis  pour  le  nord  de  la  Syrie  en  i  SgS  , 
j'étais  préparé  à  une  excursion  dans  le  district  des 
Assassins.  On  peut  l'aborder  de  deux  côtés  opposés  : 
par  la  côte ,  ou  par  la  vallée  de  TOronte.  En  passant 
à  Hamah,  je  songeai  à  Masyâd,  la  résidence  princi- 
pale du  Vieux  de  la  Montagne ,  où  quelques  voya- 
geurs ont  signalé  des  textes  arabes.  L'occasion  était 
bonne,  la  route  focile;  plusieurs  raisons  me  déci- 
dèrent à  renoncer  à  ce  détour.  D'ailleurs  je  crai- 
gnais, une  fois  de  plus,  d'être  déçu  dans  mon  attente 
et  de  ne  trouver  dans  ces  châteaux  que  des  docu- 
ments de  basse  époque.  Le  mystère  qui  entoure 
l'histoire  des  Assassins  me  faisait  présumer  qu'ils 
n'avaient,  peut-être  à  dessein,  laissé  aucune  trace 
épigraphique.  Toutefois,  à  mon  retour,  pris  de 
scrupules  tardifs,  je  signalai  à  quelques  explorateurs 
l'intérêt  d'une  nouvelle  étude  archéologique  de  ces 
châteaux. 

Un  jeune  archéologue,  qui  recueille  avec  ardeur 
les  inscriptions  grecques  de  Syrie,  M.  Fossey,  élève 
de  l'Ecole  française  d'Athènes ,  voulut  bien  répondre 
à  ce  désir.  En  passant  à  Masyâd  en  automne  1896, 
il  y  prit  quelques  photographies  d'inscriptions  arabes 

^  Voir  Journal  asiatù/ue,  IX^  série,  VI,  5ii.  Les  seuls  relevés 
que  je  possédais  jusqu'ici  sont  ceux  de  M.  Hartmann. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  455 

et  les  mit  à  ma  disposition  avec  une  obligeance  dont 
je  suis  heureux  de  le  remercier  ici'. 

Deux  de  ces  photographies  reproduisent  un  texte 
gravé  sur  deux  blocs  séparés ,  encastrés  à  droite  et  à 
gauche  de  la  porte  sud  de  lenceinte  de  la  ville. 

Ces  blocs,  de  grandeur  inégale,  semblent  mesurer 
environ  60  et  80  centimètres  de  longueur,  sur  5o  de 
hauteur.  Ils  renferment  chacun  quatre  lignes  en 
naskhi  cursif,  à  caractères  moyens.  Sur  chaque  bloc, 
la  quatrième  ligne  est  gravée  dans  le  cadre ,  en  plus 
petits  caractères.  Le  style  rappelle  celui  de  plusieurs 
inscriptions  ayoubites  de  Syrie;  il  est  assez  grossier, 
dun  aspect  provincial,  et  offre  des  négligences  qui 
trahissent  une  main  peu  exercée.  Sur  le  bloc  A, 
celui  de  droite,  les  lettres  sont  bien  conservées;  elles 
sont  plus  frustes  sur  le  bloc  B ,  qui  fait  suite  au  pre- 
mier, à  gauche  de  la  porte.  Sur  le  cliché  de  M.  Fos- 
sey,  la  lecture  de  quelques  mots  reste  douteuse. 
Voir  planche,  fig.  1  et  2. 

A 

J;LJl!  VW'   '*>^  (3)   JS>  CiLua^  iujJs^  ^yo  «jU^^t   (1) 

û;  »;Lâiî  ^!  yî  (4) 

^  Outre  ces  documents,  M.  Fossey  m'a  communiqué  la  copie 
d'inscriptions  coufiques  qu'il  a  relevées  au  cours  d'un  voyage  anté- 
rieur dans  le  Hauran.  Tous  ces  matériaux  seront  classés  et  pren- 
dront place  dans  le  Corpus. 


450  MAI-JUIN    1897. 

B 

^^  M  j.-î^  (2)  io^l^!  g^jJI  j.x^  (?)  *Xa^îiuNI^>  (1) 

iJ^jujUI  ^^i>  y^  i  M  xj^^  (3)  M  ÙKJiS,  ç^  JuàÂJI  J\ 

^ibt.ivu.^  (j^Ajwj!^  JUam  [un  mot]  (4) 

A 

A  ordonné  la  construction  du  mur  d'enceinte  de  la  ville 
de  Masyâf  et  l'édification  de  cette  porte  bénie ,  le  seigneur, 
le  maître  Tâdj  ad-dunyâ  wad-dîn  Abu  1-futûh,  fils  de  Mu- 
liammad ,  qu'Allah  glorifie  ses  victoires  ! 

B 

Sous  le  gouvernement  de  l'un  (  ?)  des  serviteurs  de  la  secte 
qui  conduit  dans  le  droit  chemin,  'Abdallah,  fils  d*Abu 
l-fadl ,  fils  de  'Abdallah ,  qu'Allah  aie  pitié  de  lui  I  Au  mois 
de  dhu  1-qa'dah  de  l'année  (?)  646  (février-mars  ia/ig). 

Ce  texte  a  été  découvert  par  Burckhardt  en  1812. 
Le  célèbre  voyageur  a  copié  les  trois  premières 
lignes  du  bloc  A,  mais  il  ne  parle  pas  du  bloc  B. 
Sa  copie  est  reproduite  dans  sa  relation  de  voyage  ; 
quoique  médiocre,  elle  est  dun  bon  observateur,  si 
1  on  songe  qu'elle  date  des  premières  années  de  ce 
siècle;  on  peut  y  lire  une  partie  du  texte  ^  En  l'étu- 
diant il  y  a  quelques  années,  je  ny  avais  découvert 
aucune  allusion  à  l'histoire  des  Assassins.  Burckhardt , 
il  est  vrai ,  prétend  qu  au  dire  d'un  habitant  de  Trî- 

^  Burckhardt,  Travels  in  Syria,  éd.  de  1822,  i5o;  Reisen,  éd. 
(îesenius,  255  et  planche  I,  n°  7. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  457 

poli,  la  troisième  ligne  renfermerait  le  nom  de 
quelques  divinités  adorées  par  les  Ismaïliens.  Mais 
il  est  facile  de  voir  sur  son  dessin  que  cette  asser- 
tion est  erronée  ;  la  photographie  de  M.  Fossey  ne 
laisse  aucun  doute  à  cet  égard.  La  marque  incon- 
testable de  la  secte  n'apparaît  que  sur  le  bloc  B, 
dont  Burckhardt  ne  fait  pas  mention. 
Voici  l'analyse  du  texte  : 

Bloc  A.  —  Un  certain  Tâdj  ad-dîn  Abu  1-futûh , 
dont  le  nom  et  les  titres  seront  discutés  plus  loin, 
a  décrété  la  construction  de  la  muraille  de  Masyâd 
et  de  sa  porte  méridionale. 

Ligne  i .  L'orthographe  du  mot  ^yo  pour  ^yté 
n  est  pas  rare  en  épigraphie.  Peut-être  le  rédacteur 
était-il  d'origine  persane,  comme  tant  de  partisans 
de  la  secte.  Mais  cette  erreur  ne  le  prouve  pas  abso- 
lument, car  on  trouve  chez  les  Arabes  eux-mêmes, 
et  dès  l'époque  classique ,  de  nombreux  exemples  de 
la  confusion  du  dn  et  du  sàà^ , 

L'orthographe  du  nom  de  Masyâd  est  celle  qui 
figure  le  plus  souvent  chez  les  auteurs  ^. 

^  Voir  les  cas  cités  dans  Harîri,  Durrat  al-gawtoâs,  éd.  Thor- 
becke,  i5.  J'avoue  que  j'ai  beaucoup  de  peine  à  les  distinguer  dans 
la  langue  vulgaire. 

'  On  trouve  dans  les  auteurs  ui^Lao^  ,  v^LjiaA ,  c^Lmoa  et  c^Laoa  . 
D'après  de  Sacy,  op.  cit.,  17,  note  1,  et  Guyard,  Fragments  relatifs 
à  la  doctrine  des  Ismaélis ,  3 ,  note  2 ,  la  première  forme  serait  la 
bonne.  Je  croirais  plutôt,  avec  M.  Derenbourg,  Autobiographie  d*Chi' 
sâma,  A3,  note  1,  que  la  forme  originale  est  la  deuxième,  parce 
qu'elle  est  intermédiaire  entre  la  première  et  la  troisième,  qui  en 
dérivent  toutes  deux  par  un  procédé  fréquent  en  arabe;  voir  Spitta, 

IX.  3o 


IKrUMiaill   BATTayiLk. 


458  MAI. JUIN   1897. 

Je  lis  ^amalin,  comme  nom  de  verbe,  parallèle  à 
Hmâratin  et  dépendant  du  verbe  amara.  On  pourrait 
lire  ^ama/a,  comme  verbe  parallèle  à  amara,  mais  il 
est  évident  que  le  verbe  amara  régit  les  deux 
membres  de  la  phrase  et  que  le  personnage  qui  a 
ordonné  la  construction  de  la  muraille  n  a  pas  bâti 
la  porte  lui-même. 

Bloc  B.  —  Le  travail  a  été  exécuté  sous  le  gou- 
vernement dun  certain  ^Abdallah,  en  646  de  ITié- 
gire. 

Ligne  i .  Le  terme  bi-wilâyah  n'est  pas  absolument 
certain ,  le  mot  est  un  peu  fruste.  On  voit  assez  bien 
les  trois  premières  lettres;  les  deux  dernières,  plus 
effacées,  se  distinguent  encore,  La/i/* d'allongement, 

Granimatik,  ^  et  1 2.  La  quatrième,  donnée  par  Yâqût,  est  peat-étre 
une  erreur  de  copie.  La  forme  masyàj  (ainsi  vocalisée)  est  la  plus 
fréquente  chez  les  auteurs;  elle  figure  sur  la  carte  arabe  publiée  à 
Beyrouth  en  1 889.  Au  temps  de  Burckhardt ,  c'était  la  forme  officielle , 
mais  on  prononçait  masjâd,  coïnme  au  moyen  âge  (cf.  le  Messiat 
des  auteurs  médiévaux).  Aujourd'hui  Ton  prononce  toujours  ainsi, 
si  mes  souvenirs  sont  exacts,  mais  M.  Fossey  m'apprend  que  le^ 
lettrés  de  l'endroit  épellcnt  encore  c^Lacm.  Citons  enfin,  comme 
formes  excentriques ,  le  misyâf  du  texte  de  Dimachqi ,  éd.  Mehren , 
208,  et  le  KUaoa  de  Klialîl  Zâhiri,  éd.  Ravaisse,  49*  Sur  Tortho- 
graphe  du  nom,  voir  encore  Quatremère,  Notice  historique  sur  les 
Ismaïliens,  dans  Mines  de  VOrient^lMy  34 o;  Defrémery,  Nouvelles  r«- 
cherches  sur  les  Ismaéliens,  45;Guyard,  Un  grand  maître  des  AssaS' 
sins,  71,  note  1. 

Je  crois  en  somme  qu'il  s'agit  d'un  vieux  nom  indigène  qae  les 
Arabes  ont  cherché  à  ramener  à  une  forme  de  leur  grammaire 
(maf'âl,  mif'âl)  et  à  une  racine  de  leur  dictionnaire  (soif,  foid, 
saub,  saut).  De  là  ces  hésitations,  qu'on  observe  souvent  en  pai«il 
cas. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  459 

qui  a  disparu,  peut  trouver  place  à  gauche  du  lâm; 
il  semble  qu  on  en  voit  encore  la  tête  vers  le  haut 
de  la  ligne. 

Ce  mot  n'est  pas  indifférent;  voici  pourquoi.  On 
sait  que  les  textes  de  construction  débutent  en  géné- 
ral par  le  nom  de  l'instigateur  des  travaux,  introduit 

par  les  mots  :  «  A  ordonné  la  construction », 

amara  hi-^amaly  bi-imârah,  bi-inchâ\  etc.  Ce  premier 
nom  est  suivi  souvent  du  nom  du  fonctionnaire 
chargé  d'exécuter  le  travail ,  lequel  est  introduit  par 
diverses  formules;  or,  autant  que  j'en  puis  juger  jus- 
qu'ici, ces  formules  correspondent  au  titre  porté 
par  le  fonctionnaire.  Ainsi  les  formules  les  plus  fré- 
quentes, bi-ichârahj  fi  muhâcharahy  hi-nazry  hi-wilâ- 
yah,  bi-tawallîy  indiquent  que  le  fonctionnaire  était 
machir  «conseiller»,  mubâchir  «intendant»,  nâzir 
«  inspecteur  » ,  wâlî  ou  mutawalli  «  gouverneur,  com- 
mandant». Quelques-uns  de  ces  titres,  tels  que  mu- 
bâchir, nâzir,  désignent  des  fonctions  spécifiques 
créées  pour  la  construction  ou  l'entretien  des  monu- 
ments. En  revanche,  le  titre  wâliy  et  par  conséquent 
la  formule  correspondante  bi-wilâyah,  désigne  une 
charge  d'administration  politique.  En  d'autres  termes , 
la  personne  dont  le  nom  suit  était  gouverneur  du 
district  ou  commandant  de  la  place  de  Masyâd. 
Notons  ce  détail  dont  l'importance  ressortira  plus 
loin^ 

^  Ainsi  ivllàyak  correspond  à  wâli,  comme   niyâJbah,  kifâlah  k 
naib ,  kâjil,  etc. 

Sous  les  Ayoubites,  les  places  fortes  étaient  commandées  par  des 

3o. 


460  MAI-JUIN    1897. 

Le  mot  suivant  est  beaucoup  plus  douteux.  On 
distingue  un  alif,  puis  une  lettre  effacée,  surmontée 
du  signe  en  queue  d'aronde  v,  qui  sert  dans  la  règle 

wâlisei  des  mntawallis.  Voir,  par  exemple,  Abu  Châmah,  Kitàb  ar- 
raudatain,  1,  p.  5o;  Guyard,  Un  grand  maître,  3i,  74  et  i35,où 
il  s'agit  justement  des  forteresses  des  Assassins.  Plus  tard ,  sous  les 
Mamlouks ,  les  gouverneurs  de  forteresse  prennent  le  titre  de  nâ*ib , 
et  celui  de  wâli  désigne  les  gouverneurs  de  district. 

Ces  détails  ressortent  d'un  grand  nombre  d'inscriptions  et  de 
passages  dans  les  recueils  administratifs.  Je  l'ai  montré,  en  ce  qui 
concerne  le  titre  de  nâ'ib,  dans  C.  L  A,,  1,  210  et  pcusim;  il  me 
reste  à  donner  un  exemple  de  la  valeur  du  titre  wàU  sous  les 
Mamlouks. 

On  sait,  par  les  recueils,  qu'à  cette  époque  les  provinces  [mam- 
lakak)  étaient  subdivisées  en  districts  (wilâyak).  Ainsi  la  mamlakah 
de  Gazzah  comptait,  parmi  ses  districts,  la  wilâyah  de  Ramleh; 
TcCrif,  éd.  Caire,  177.  Or,  dans  une  inscription  du  sidtan  Baibars 
à  Yabneb  (673  H.),  l'instigateur  de  l'assassinat  d'Edouard  d'Angle- 
terre, Kbalîl  ibn  Cbâwir,  est  appelé  wâli  de  Ramleb,  et,  dans  un 

texte  du  sultan  Muhammad  à  Ramleb  (714  H.],  on  lit  : hi- 

niyâbat  Djàwli. .  .  bi-wUâjat  Hasan,  etc. ,  c'est-à-dire  :  «Djâwlî  étant 
naib  de  la  province  de  Gazzab ,  et  Hasan  étant  wâli  du  district  de 
Ramleb.  »  A  cette  époque ,  l'émir  Djâwlî  était  en  eiTet  gouverneur 
de  la  province  de  Gazzah;  voir  C.  L  A,,l^  160. 

Ou  sait  qu'aujourd'hui,  en  Turquie,  les  wâlîs  sont  les  gouver- 
neurs civils  des  provinces. 

J'ajoute  qu'il  ne  faut  pas  faire  grand  fonds  des  termes  techniques 
qu'on  trouve  chez  les  auteurs,  à  part  les  ouvrages  spéciaux  sur 
l'administration.  Ainsi  le  gouverneur  de  Bosra  appelé  loâU  dans  le 
passage  cité  d'Abû  Cbâmah,  est  nommé  nâ'ib  par  Nu'aimi  et  11- 
mawi  (Sauvaire,  Description  de  Damas,  79),  parce  qu'à  l'époque 
de  ces  auteurs  ,  les  gouverneurs  de  place  portaient  ce  dernier  titre. 
Ainsi  encore,  le  même  gouverneur  de  Masyâd,  sous  Sinân,  est 
appelé  successivement  muta? W/i,  wâli  et  naib  (Guyard,  Un  grand 
maître,  i35  et  i4i)'  H  n'y  a  là  que  des  indices  à  ajouter  aux  docu- 
ments plus  certains  fournis  par  les  recueils  et  les  inscriptions. 

La  loi  de  correspondance  entre  la  formule  et  le  titre  demande 
d'ailleurs  à  être  vérifiée.  Il  faudra  pour  cela  dépouiller  les  inscrip- 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  461 

à  distinguer  le  sin  du  chin ,  mais  qu'on  trouve  aussi 
sur  d autres  lettres;  enfin  une  finale  à  queue  qui 
peut  être  un  kâf  ou  un  lâm ,  à  la  rigueur  un  dâl.  Le 
mot  suivant  est  écrit  paléographiquement  ^Xa^  ou 


Je  lis  *Xaa^  «x^t  «  lun  des  serviteurs  ».  Le  premier 
mot  nest  pas  très  satisfaisant,  mais  rien  ne  s'oppose 
absolument  à  cette  lecture.  Quant  au  mot  ^abîd  au 
pluriel,  il  suppose  deux  jambages  entre  le  ^ain  et  le 
dâi  Ils  sont  indistincts,  mais  on  voit  clairement  trois 
points  diacritiques,  un  à  droite  et  deux  à  gauche 
de  la  queue  de  la  dernière  lettre  du  mot  précédent; 
ainsi  le  mot  est  bien  ponctué  «Xaa^. 

Les  deux  mots  suivants  forment  la  pierre  de 
touche  de  l'inscription .  Le  premier,  ad-dawah,  saute 
aux  yeux.  C'est  le  terme  dont  tous  les  auteurs  se 
servent  pour  désigner  la  mission ,  c'est-à-dire  la  secte 
des  Ismaïliens  '.  Je  cherchais  le  sens  du  second  mot, 
quand  le  passage  suivant  me  tomba  sous  les  yeux  : 
Au  rapport  de  l'auteur  du  Masâliky  les  Ismaïliens  se 
désignaient  eux-mêmes  sous  le  nom  de  «  partisans  de 
la  secte  qui  conduit  dans  le  droit  chemin  »  ashâb  ad- 

tions  et  chercher  dans  les  auteurs  qudles  fonctions  remplissaient 
les  personnages  visés  par  les  formules. 

Je  n'ai  rien  dit  de  la  formule  *alâ  yad  cpar  la  main  de»,  qui 
semhle  désigner  un  rôle  plus  immédiat,  quelque  chose  comme 
l'entreprise  des  travaux.  On  trouve  parfois,  en  dernier  lieu,  les  mots 
'amal  ou  rasm  suivis  d'un  nom  propre  :  c'est  la  signature  du  tail- 
leur de  pierre. 

^  De  Sacy,  Chrcstomathie ,  II,   2.4 o;  Guyard,   Un  grand  maître  > 
3i,  note  2;  Fragments,  io/i. 


462  MAI-JUIN  1897. 

dawah  al-hâdiyah^.  Le  mot  al-hâdiyah  est  certain. 
Seules  les  deux  dernières  lettres,  gravées  en  sur- 
charge au-dessus  du  dâl,  ont  un  peu  laspect  d'un 
ornement;  cette  apparence  s'explique  soit  par  le 
peu  de  place  qui  restait  au  graveur,  soit  par  le  petit 
format  de  la  photographie. 

Ligne  3.  La  formule  rahimaha  allâhu  suit  d'ordi- 
naire le  nom  de  personnes  décédées.  11  ne  faudrait 
pas  en  conclure  que  le  gouverneur  était  mort  du- 
rant les  travaux.  D'ailleurs  la  terminologie  religieuse 
des  chiites  s'écarte  beaucoup  de  celle  des  siuinites; 
elle  est  pleine  de  sous-entendus.  La  secte  des  Ismaï- 
liens, notamment,  possédait  toute  une  langue  allé- 
gorique, curieux  mélange  d'éléments  disparates, 
empruntés  à  diverses  croyances  et  dont  le  sens 
échappait  à  ceux  qui  n'étaient  pas  initiés.  Justement 
le  terme  rahmah  «  miséricorde  »  avait  pour  eux  le 
sens  allégorique  d'inspiration  ^.Peut-être  raldmahu 
allâhu  signifie-t-il  ici  «  qu'Allah  lui  donne  l'inspira- 
tion ?  » 

Reste  la  date ,  dont  l'examen  va  nous  ramener  au 
premier  personnage. 

'  Quatremère,  Notice  historique ,  op,  ciu,  368;  Mémoireg  sur 
t Egypte,  11,  5o5î  Defrémery,  Nouvelles  recherches  sur  les  Isjnaéliens, 
116.  Yoici  le  passage  du  Masàlik,  que  j'ai  contrôlé  sur  le  ma- 
nuscrit que  M.  Schefer  a  bien  voulu  mettre  à  ma  disposition: 
AjjLfJI  if^jJ)  vLatiplf  ^»««ti|  ;^y«Mb,}  «^.  Voir  aussi  Guyard,  On 

(fvand  maître,  i45,  où  ce  terme  est  employé  par  un  auteur  dû  la 
secte. 

*  Guyard,  Fragments,  io4  et  i35-i36. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  463 

Le  nom  du  mois  al-qadah  est  gauchement  écrit. 
H  semble  que  le  graveur  ait  commencé  un  dâl  à  la 
fin  de  la  ligne  ;  puis ,  s'avisant  que  la  place  allait  lui 
manquer,  il  la  répété  au-dessus,  avec  le  hâ  final. 
En  tout  cas ,  le  mois  est  certain  ;  il  n'en  est  pas  de 
même  de  Tannée ,  écrite  dans  la  quatrième  ligne  en 
petits  caractères  un  peu  frustes. 

Ligne  k-  Le  premier  mot  paraît  indéchiffrable 
sur  le  cliché.  Il  est  suivi  du  mot  ajum  ,  avec  le  signe 
en  queue  d'aronde  sur  le  sîn.  A  première  vue,  on 
lit  ici  sanah  «  année  ».  Mais  après  vient  le  groupe  wa- 
arbain  «  et  quarante  »;  le  préfixe  wa  est  très  distinct; 
il  suppose  nécessairement  un  chiffre  d'unités.  B  faut 
alors  lire  le  mot  précédent  sittah  «  six  » ,  et  reporter 
le  mot  «  année  »  Çâm  ou  sanah?)  dans  le  groupe  in- 
distinct au  début  de  la  ligne. 

Le  chiffre  des  centaines  peut  se  lire  iuUu^  «  5oo  » 

ou  iuULw  «  600  »,  en  liant  ou  en  séparant  les  deux 
éléments  du  mot.  Les  lettres  sont  si  petites  qu'il  est 
difficile  de  se  décider.  Cependant,  en  dehors  de  toute 
considération,  la  deuxième  leçon  semble  mieux  ré- 
pondre à  l'original .  La  première  lettre,  qui  peut  être 
un  kJiâ  un  peu  fruste,  a  plutôt  l'air  d'un  sin  à 
queue  d'aronde;  elle  est  suivie  d'une  petite  queue 
précédant  immédiatement  l'élément  U  du  mot  micih; 
il  est  bien  difficile  de  trouver  là  les  trois  lettres  du 
mot  khams.  Ainsi  nous  aurions  le  choix  entre  546 
et  6/|6,  avec  une  forte  présomption  en  faveur  de  la 
seconde  date. 


464  MAI-JUIN    1897. 

C  est  ici  qu'il  faut  interroger  rapidement  l'histoire 
des  Assassins. 

Cette  histoire  est  entourée  de  beaucoup  d'obscu- 
rités; on  n'en  trouve  nulle  part  le  récit  complet  et 
suivi,  le  fil  chronologique.  On  ne  l'entrevoit  que 
dans  quelques  échappées,  aux  points  précis  où  elle 
est  mêlée  aux  événements  contemporains;  avant  et 
après,  elle  s'efface  dans  les  coulisses  de  la  politique, 
où  ses  principaux  acteurs  la  ramenaient  à  dessein. 
C'est  par  ces  percées  rapides  que  Masyàd  apparaît, 
surtout  à  trois  reprises,  dans  les  chroniques  géné- 
rales. 

En  535  (i  ilio-ki),  les  Ismaïliens  de  Syrie  s'em- 
paçent  de  Masyâd.  Elle  appartenait  alors  au  prince 
de  Chaizar,  qui  l'avait  achetée  des  émirs  de  la 
famille  de  Mirdâs*. 

Vers  55 7  (i  162),  un  émissaire  du  grand  maître 
d'Alamût,  le  siège  de  la  secte  mère  persane,  arrive 
en  Syrie  dans  les  montagnes  occupées  par  la  secte, 
11  se  présente  au  maître^  Abu  Muhammad,  muni 
d'un  diplôme  officiel.  Bientôt  il  le  remplace  et  com- 
mande à  la  secte.  On  connaît  l'histoire  du  célèbre 
Sinân,  ses  allures  mystérieuses  et  terrifiantes,  ses 
multiples  assassinats ,  ses  tentatives  contre  Saladin  et 

*  Qaatremère,  Notice,  op,  cit,,  34o;  Defirémery,  Recherches^  45; 
Guyard,  Un  grand  maître,  3o;  Derenbourg,  op.  cit.,  281,  et  les 
chroniques  arabes,  par  exemple  Nuwairi,  cod.  Leide  2",  f*  33a  r^. 
De  Sacy,  17,  dit  par  erreur:  en  525. 

^  Pour  éviter  toute  confusion ,  j^appelle  grand  maître  le  chef  de 
la  secte  mère  persane,  résidant  à  Alamût,  et  maître  le  chef  de  la 
secte  syrienne,  résidant  d'ordinaire  à  Masyâd. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  465 

son  alliance  avec  le  sultan,  enfin  sa  mort,  survenue 
en  septembre  i  192  ^ 

Enfin  en  658  (1 260),  sous  le  maître  Rida*  ad-dîn 
Abu  l-ma*âlî,  les  Tartares  s'emparent  momentané- 
ment de  Masyâd.  Mais  après  la  victoire  du  sultan 
d'Egypte  Qutuz,  à  *Ain  Djâlût,  les  forteresses  Ismaï- 
liennes sont  rendues  aux  Assassins.  Ils  ne  devaient 
pas  les  garder  longtemps.  Vers  660  (1262),  sous  le 
maître  Nadjm  ad-dîn  Ismâ^l,  le  sultan  Baibars  s'in- 
gère dans  les  affaires  de  la  secte,  réclame  un  tribut, 
puis  dépose  le  maître  et  le  remplace  par  son  gendre 
Sârim  ad-dîn  Mubârak,  auquel  il  retire  Masyâd. 
Celui-ci  étant  rentré  dans  la  place,  Baibars  fen  dé- 
loge et  l'emprisonne  au  Caire.  L'ancien  maître 
Nadjm  ad-dîn  et  son  fils  Chams  ad-dîn,  dépouillés 
de  toute  autorité,  ne  sont  plus  que  les  otages  du 
sultan,  qui  achève  bientôt  la  conquête  des  places 
ismaïiiennes  (6-71)^.  Dès  lors,  les  Assassins  devien- 
nent les  serviteurs  du  sultan  d'Egypte  ;  ils  n'ont  plus 
d'organisation  politique. 

Ainsi,  quelle  que  soit  la  solution  qu'on  adopte 
pour  la  date,  elle  conduit  à  une  période  obscure  de 
l'histoire  de  Masyâd ,  et  les  auteurs  les  plus  connus 
nous  laissent  en  défaut.  Cherchons  dans  le  texte 
même  les  éléments  d'une  opinion. 


^  Voir  les  sources  citées,  notamment  Guyard. 

^  De  Sacy,  op,  cit,,  19;  Quatremère,  op.  cit.,  364;  De  Hammer, 
Histoire  de  l'ordre  des  Assassins ,  3i3  etsuiv.  ;  Defrémcry ^  Recherches , 
91  et  suiv.;  Guyard,  Un  grand  maitre,  52;  Sultans  Mamlouks,  I, 
passim,  et  ia  fin  de  ce  mémoire. 


466  MAI-JUJN  1807. 

La  paléographie  oflfre  un  premier  point  d'appui. 
On  sait  que  ie  caractère  carré  (coufique)  s'est  main- 
tenu dans  les  inscriptions  syro-égyptiennes  jusque 
vers  le  milieu  du  \f  siècle  de  Thégire,  et  que  Tintro- 
duction  du  caractère  arrondi  en  épigraphie  se  rat- 
tache en  Syrie  au  règne  de  Nûr  ad-dîn.  Une  étude 
comparée  des  inscriptions  de  ce  sultan  m'a  permis 
de  fixer  approximativement,  pour  l'introduction  du 
nouveau  caractère  à  Alep  l'année  543,  à  Damas 
Tannée  5 4 g,  à  Hamah  Tannée  55 1^  En  revanche, 
les  inscriptions  des  Atâbeks  de  Damas  jusqu'en  544 
sont  en  coufique,  et  ce  caractère  paraît  pour  la  der- 
nière fois  dans  un  texte  damasquin  de  Nûr  ad-dîn , 
daté  de  56 1 .  Si  notre  inscription  datait  de  546 ,  on 
s'attendrait  à  trouver  du  coufique  encore  à  Damas 
ou  à  Hamah,  à  plus  forte  raison  dans  une  ville 
comme  Masyâd,  perdue  dans  la  montagne  en  dehors 
des  grandes  routes  politiques  et  commerciales. 

D'autres  présomptions  tout  aussi  fortes  décou* 
lent  des  termes  de  Tinscription  et  des  titres  donnés 
au  premier  personnage,  Abu  1-futÛh.  En  comparant 
ces  indices  à  divers  passages  des  auteurs,  j'arrivais 
à  la  conviction  qu'Abu  1-futûh  était  maître  de  la 
secte  en  Syrie  en  646  de  l'hégire.  A  ce  moment, 
M.  Casanova,  que  j'avais  consulté  à  ce  sujet,  voulut 
bien  m'indiquer  un  curieux  passage  inédit  qui  con- 
firme directement  cette  hypothèse^. 

*  Voir  mes  Inscriptions  de  Syrie,    rtans  Mémoiret  de  l'Institàt 
égyptien,  [II,  45o. 

-  Ibn  Wâsil,   Histoire  des  Ayoubiteis  Paris    I70Ï,  fbi.  333  ¥*. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  467 

Voici  ce  texte  : 

En  l'an  687,  le  qâdî  de  Sindjâr,  Badr  ad-din,  voyageant 
en  Syrie ,  passa  chez  les  Ismaïliens  pour  implorer  leur  pro- 
tection contre  le  sultan  de  Damas,  Malik  Sàlih.  Le  chef(ma- 
qaddam)  des  Ismaïliens  était  alors  un  Persan  venu  d'Alamut, 
qui  s'appelait  Tâdj  ad-dùi^. 

Une  fois  de  plus ,  Thistoire  et  Tépigraphie  se  com- 
plètent lune  par  Tautre.  L'histoire  affirme  ce  que 
l'inscription  laisse  deviner,  c'est  qu'Abu  i-futûh  Tâdj 
ad-dîn  était  le  maître  de  la  secte  syrienne.  Mais 
celle-ci  donne  quelques  détails  omis  par  l'historien. 
Us  confirment  l'identification  du  maître  et  la  date  de 

L'auteur  a  été  mêlé  lui-même  à  une  partie  des  événements  qu'il 
raconte  et  son  livre  a  une  grande  valeur  documentaire.  Dans  le  pas- 
sage cité  ici ,  il  ajoute  qu'il  connaissait  personnellement  le  chef  de 
la  secte. 

Le  manuscrit  de  Paris  est  malheureusement  fragmentaire ,  et  ses 
cahiers  incomplets  sont  interpolés  dans  le  plus  grand  désordre. 
M.  Casanova,  cjui  s'occupe  à  démêler  cet  écheveau  et  à  analyser  le 
contenu  du  volume,  rend  un  grand  service  à  nos  études.  C'est  à 
lui  que  je  dois  tous  les  passages  d'Ibn  Wàsil  cités  dans  ce  mé- 
moire ;  je  suis  heureux  de  le  remercier,  une  fois  de  plus ,  du  con- 
cours empressé  qu'il  apporte  à  mes  recherches.  Sur  l'auteur,  voir 
Historiens  orientaux  des  croisades ,  I ,  LV  ;  Reinaud ,  Chroniques  arabes 
des  croisades,  xxv;  VVùstenfeld,  Gesckicktsckreiber,  149. 

^>— i^'  {^-^  ^)3  f^'  {j*  J^;  ^>^*^H  *^Jsï*-6^'  (••^^J^  iû^y  [j^^ 

Le  terme  muqaddam  désigne  souvent,  dans  les  autears,  le  chef 
de  la  secte  syrienne;  voir,  par  exemple,  Ibn  al-Athîr,  passim;  de 
Sacy,  op.  cit.t  17.  Sur  le  sens  technique  de  ce  terme,  voir  Guyard, 
Fragments,  119. 


468  MAI-JUIN    1897. 

son  règne,  et  jettent  une  nouvelle  lumière  sur  la 
politique  et  Inorganisation  de  la  secte.  Voici,  je  crois, 
les  plus  importants. 

La  fonction  de  "^Abdallah.  —  On  a  vu  que  la  for- 
mule bi'wilâyah  désigne  une  fonction  de  tvâlî;  en 
d  autres  termes ,  que  le  second  personnage,  ^Abdallah , 
devait  être  le  gouverneur  de  Masyâd  au  nom  du  pre- 
mier, Abu  1-futûh.  Qui  donc  pouvait  avoir  un  com- 
mandant à  Masyâd ,  si  ce  n*est  le  chef  de  la  secte  lui- 
même  ?  Preuve  de  plus  qu  Abu  1-futûh  était  maître. 

D'autre  part,  le  peu  que  nous  savons  de  l'histoire 
de  la  secte  avant  Sinân  nous  la  montre  répandue  un 
peu  partout  en  Syrie,  sans  organisation  centralisée, 
sans  hiérarchie  fixe ,  surtout  sans  noyau  stratégique. 
Abu  Muhammad,  le  prédécesseur  de  Sinân,  con- 
centre le  premier,  dans  les  monts  de  la  Qadmû- 
siyyah,  la  secte  dispersée.  Sinân  l'organise  pour  une 
forte  résistance  ;  il  bâtit  ou  répare  la  plupart  de  ses 
forteresses  et  les  confie  à  des  commandants  placés 
sous  ses  ordres,  qui  portaient  justement  le  titre  de 
ivâlî  ou  mutawallî.  Mais  rien  ne  trahit  l'existence  de 
ces  commandants  avant  le  règne  de  Sinân  ^.  Preuve 
de  plus  que  l'inscription  est  bien  datée  de  646,  non 
de  546. 


^  D'après  Guyard,  Un  grand  maître,  3i,  Abu  Muhammad  aurait 
déjà  gouverné  les  forteresses  au  moyen  de  mutawallîs  placés  sous 
ses  ordres.  Mais  Tauteur  emprunte  visiblement  ce  terme  au  récit  IV 
de  son  historien  arabe  (p.  74  et  i35),  qui  parle  du  mutawallî  ou 
wâli  de  Masyâd  sous  Sinân, 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  469 

Les  titres  da  maître.  —  Abu  1-futûh  est  appelé 
maulâ  et  sâhib:  or  ces  deux  titres  sont  donnés  par 
les  auteurs  au  chef  de  la  secte^  ;  preuve  de  plus 
quAbu  1-futûh  était  maître.  D  autre  part,  je  ne 
trouve  aucun  exemple  de  ces  deux  titres  avant  Si- 
nân^;  preuve  de  plus  pour  la  date  de  Irnscription. 

^  Pour  le  premier,  voir  Guyard,  Fragments,  17  et  70;  t/n  grand 
maître,  i3i  et  suiv.  Pour  le  deuxième,  Defrémery,  Recherches,  98, 
note  5;  95,  note  1;  Nuwairi,  cod.  cit.,  f°  221  v°  et  passim.  On  y 
lit,  entre  autres,  que  Baibars  conféra  à  Sârim  ad-dîn  les  titres 
inhérents  à  la  dignité  de  sâhib,  ou  simplement  qu'il  le  nomma 
sâhib ,  suivant  l'usage  des  gouverneurs  de  la  secte  : 

Le  mot  naib ,  qui  désigne  ici  le  chef  de  la  secte ,  ne  prouve  pas 
qu'il  ait  porté  officiellement  ce  titre.  Il  était  très  répandu  sous  les 
Mamlouks,  et  les  auteurs  de  l'époque  l'emploient  dans  un  sens 
général,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  46o. 

^  Abu  Muhammad ,  le  prédécesseur  de  Sinân ,  est  appelé  d'ordi- 
naire le  chaikh,  titre  que  portait  aussi  Sinân  avant  sa  maîtrise; 
Defrémery,  Recherches,  55;  Guyard,  Un  grand  maître,  33,  71  et 
suiv.  C'est  évidemment  ce  titre  que  les  historiens  des  croisades  ont 
traduit  par  Vieil  ou  «Vieux  de  la  Montagne •  [chaikh  al-djabal)  : 
«Il  n'ont  mie  seigneur  par  héritage,  ainçois  eslisent  à  escient  le 
meilleur  home  de  la  terre  por  eus  governer  et  deffendre;  ne  le 
vuelent  apelcr  empereur  ne  roi  ne  conte;  sanz  plus,  le  noment  le  Vieil* -y 
Guillaume  de  Tyr,  éd.  Paris,  II,  357;  Bongars,  Gesta  Dei,  I,  994  : 
magistrum  soient  sibi  praeGcere.  .  .  quem  spretis  aliis  dignitatum 
nominibus  senem  vocant;  cf.  Jacques  de  Vitry,  ibid,,  1062.  On 
remarquera  que  le  récit  de  Guillaume  se  rapporte  à  l'année  1173, 
c'est-à-dire  avant  l'époque  où  les  maîtres  de  Syrie ,  comme  on  verra 
plus  loin,  reçurent  des  titres  officiels  du  calife  de  Bagdad. 

Le  rapprochement  de  chaikh  et  vieil  a  déjà  été  fait  par  de  Sacy, 
op.  cit.  (  extrait  du  Moniteur,  6  ;  ce  passage  ne  figure  pas  dans  l'édi- 
tion plus  complète  du  Mémoire  que  j'ai  citée  jusqu'ici).  Le  célèbre 
orientaliste  voit  dans  le  Vieil  des  Croisés  le  grand  maître  d^Alamût. 
Mais  il  est  probable,  comme  l'observe  de  Hammer,  op.  cit.,  2o5, 


470  MAI-JUIN  1897. 

Le  sarnom  du  maître.  —  B  est  appelé  Tâdj 
ad-dunyâ  wad-dîn;  or  on  sait,  par  de  multiples 
exemples ,  que  les  surnoms  de  cette  forme  désignaient 
alors  des  souverains,  ou  du  moins  de  très  grands 
personnages.  La  formule  aazza  allait  ansâraha,  qui 
suit  son  nom  propre,  s  adressait  aussi  à  des  souve- 
rains ^  Preuve  de  plus  qu'Abu  l-fiitûh  était  maître. 

Enfin  ce  surnom  fournit  une  dernière  preuve  pour 
la  date  646.  Mais  ici  la  question  se  complique  et 
demande  à  être  examinée  de  plus  haut,  car  elle 
touche  aux  rapports  de  la  secte  de  Syrie  avec  la  secte 
mère  persane ,  dont  les  grands  maîtres  résidaient  à 
Alamût. 

Si  Ton  parcourt  la  liste  des  grands  maîtres  d'Ala- 
mût,  on  verra  quà  partir  de  Hasan  III,  qui  monta 
sur  le  trône  en  60-7,  leurs  noms  sont  précédés  d'un 
surnom  en  ad-dîn^.  Ce  détail  na  frappé  personne, 
car  l'étude  des  titres  conmie  élément  critique  en 
histoire  n  a  pas  été  tentée  jusqu'ici.  Elle  ne  pouvait 
l'être  sérieusement  sur  les  manuscrits,  où  les  titres 
officiels,  souvent  raccourcis  ou  défigurés,  perdent 
leur  caractère  de  précision.  De  fait,  dès  le  v*  siècle  de 
l'hégire ,  les  titres  en  ad-dîn  sont  portés  couranunent 
en  Orient  par  des  fonctionnaires  de  tout  ordre,  ci- 
vils, religieux  et  militaires,  par  de  hauts  dignitaires, 

que  les  Croisés  ne  connaissaient  pas  directement  le  grand  maître 
d' Alamût  et  que,  pour  eux,  le  Vieil  était  le  maître  de  Syrie,  Sinâo 
et  ses  successeurs. 

^  Voir  C.  /.  A.,  passim. 

'  De  Hammer,  op,  cit. ,  passini  ;  Defrémery,  op.  cit.  «  83 ,  et  Journal 
(isiaticjue,  4*  série,  XUI,  43  et  suiv. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSLNS  DE  SYRIE.  471 

par  des  souverains.  Dans  les  manuscrits,  rien  ne  les 
distingue  le  plus  souvent  les  uns  des  autres.  Or 
1  étude  des  monnaies  et  des  inscriptions  prouve  que 
dès  le  vf  siècle  et  encore  plus  au  vif,  les  titres  en 
ad-dùi  portés  par  des  souverains  ont  officiellement 
la  forme  en  ad-diinyâ  tuad-din^. 

Mais  les  titres  officiels  des  souverains  n'étaient  pas 
pris  arbitrairement  par  les  titulaires.  Ils  leur  étaient 
conférés  par  le  calife  de  Bagdad ,  alors  dépouillé  de 
sa  puissance  temporelle,  mais  reconnu  comme  le 
pontife  ou  imam ,  c  est-à-dire  comme  le  chef  spiri- 
tuel, seul  capable  de  déléguer  la  souveraineté  qu'il 
tenait  d'Allah 2.  Il  y  avait  une  Eghse  orthodoxe,  ou 
si  l'on  veut,  catholique,  dont  la  chancellerie  pouvait 
seule  délivrer  des  diplômes  orthodoxes.  Ces  titres 
sont  donc,  pour  ceux  qui  les  portent,  la  marque  ex- 
térieure et  visible  de  leur  légitimité. 

Ceci  posé,  les  maîtres  d'Alamût  prétendaient-ils 
à  la  souveraineté?  Alors,  de  qui  la  tenaient-ils?  On 
sait  que  les  doctrines  des  chiites,  «  nées  en  Perse  et 
alimentées  par  les  antiques  croyances  de  l'Iran,  se 

*  Voir  C.  /./!.,  82  et  passim,  et  les  catalogues  des  monnaies  du 
British  Muséum  et  du  Cabinet  des  médailles.  Ces  titres  figurent 
dès  le  début  du  vi*  siècle ,  parmi  ceux  des  Seldjoukides ,  puis  de 
leurs  atâbeks.  Il  y  aurait  une  curieuse  étude  à  faire  sur  leur  ori- 
gine. Sur  les  monnaies  et  les  inscriptions  de  Nûr  ad-din,  cette 
forme  du  surnom  ne  figure  pas  encore;  je  crois  donc  que  pour  la 
Syrie,  l'origine  en  remonte  à  Saladin. 

*  Voir  C. /.  4.,  82,  note  2;  83,  note  3;  i44,  note  3.  Pour  les 
surnoms  en  ad-dunyâ  wad-dîn,  cf.  Historiens  orientaux  des  croisades, 
11  b,  193.  —  Sur  les  théories  du  souverain,  voir  surtout  de  Kre- 
mer,  Geschichte  der  herrschenden  Ideen,  livre  111. 


472  MAI-JUIN   1897. 

résument  surtout  dans  la  théorie  d  une  perpétuelle 
incarnation  de  la  divinité  en  un  imam  »  ^  Mais  cet 
imâm  nest  pas  Timâm  orthodoxe  abbasside;  il  est 
issu  de  la  famille  d'Ali.  De  là  le  perpétuel  antago- 
nisme entre  sunnites  et  chiites ,  de  là  leurs  luttes  po- 
litiques toutes  les  fois  que  ces  derniers  ont  visé  au 
pouvoir  temporel.  Ainsi ,  tous  les  ambitieux  repoussés 
par  les  partis  orthodoxes  étaient  fatalement  conduits 
à  s  appuyer  sur  les  idées  chiites. 

La  vie  du  fondateur  de  Tordre  des  Assassins ,  Ha- 
san  Sabbâh,  son  séjour  en  Egypte,  ses  relations 
avec  les  Fatimites,  issus  eux-mêmes  d'une  secte 
chiite ,  tout  montre  qu'il  se  rattachait  d'abord  au  ca- 
lifat du  Caire  2.  Mais  une  fois  établi  dans  son  repaire 
d'Alamût,  il  abandonne  la  dynastie  régnante  pour 
voler  de  ses  propres  ailes.  Sans  oser  se  proclamer 
imâm  lui-même,  il  reprend  à  son  profit  les  vieilles 
idées  messianiques ,  et  se  donne  pour  le  lieutenant 
du  fatimite  Nizar,  l'imam  disparu  qui  doit  revenir 
un  jour  régner  sur  la  terre ^.  Ainsi  Hasan ,  qui  n'obéis- 
sait dès  lors  à  aucun  pouvoir  établi ,  ne  pouvait  re- 
cevoir aucun  titre  officiel.  De  fait,  il  n'en  portait 
pas  d'autre  que  celui  de  sayyidnâ  «  notre  seigneur  » , 
qu'il  se  donnait  sans  doute  à  lui-même*.  Les  cu- 

^  Casanova,  Monnaie  des  Assassins  de  Perse,  dans  Revue  namis^ 
matique,  111  (série  XI),  345. 

*  De  Sacy,  op.  cit.,  qq. 

*  De  Sacy,  loc.   cit.;  Defrémery,  Journal   asiatique,  tom,   cit,, 
27;  Casanova,  op,  cit.,  347»  rectifiant  Guyard. 

*  Dozy,  Histoire  de  l'islamisnie,  3o2 ;  de  Hammer,  op,  cit,,  89; 
Defrémery,  Essai  sur  l'histoire  des  Ismaéliens,  66  et  saiv. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  473 

rieuses  monnaies  de  son  second  successeur,  Muham- 
mad  ibn  Buzurgûmîd,  publiées  récemment  par 
M.  Casanova,  ne  donnent  aucun  titre  au  grand 
maître.  On  y  lit  son  nom  tout  seul,  après  ceux  d'Ali 
et  de  Nizâr,  alors  décédé,  mais  reconnu  fictivement 
comme  imam,  et  substitué  comme  tel  au  calife  fati- 
mite^ 

En  559,  le  quatrième  grand  maître,  Hasan  II, 
dit  "^alâ  dhikrihi  as-salâm,  monté  depuis  peu  sur  le 
trône  d'Alamût,  jette  le  masque  et  se  proclame  lui- 
même  imam,  en  se  donnant  pour  un  descendant 
d'Ali  par  les  Fatimites^.  Dès  lors,  la  fiction  de  Nizâr 
est  abandonnée;  moins  que  jamais  le  grand  maître 
dépend  dune  dynastie  régnante.  M.  Casanova  a 
prédit  que  si  Ton  retrouve  la  monnaie  de  ce  grand 
maître,  le  nom  de  Nizâr  ne  s  y  lira  plus  à  la  place 
d'honneur;  ajoutons  qu'on  n'y  trouvera  aucun  des 
titres  souverains  que  délivrait  alors  la  chancellerie 
de  Bagdad.  On  peut  le  prédire  d'autant  plus  hardi- 
ment que  Hasan,  non  content  d'attaquer  les  tradi- 
tions orthodoxes,  rejetait  jusqu'aux  pratiques  exté- 
rieures du  culte  et 'se  mettait  ainsi  au  ban  de  ia 
société  musulmane^. 


^  Casanova,  op,  cit.,  344.  On  remarquera  que  les  formules  qui 
suivent  le  nom  de  Nizâr  sont  celles  qui  figurent  sur  les  monnaies 
et  les  inscriptions  fatimites. 

*  De  Sacy,  op,  cit.,  18;  Defrémery,  Essai,  101  et  suiv.  (d*après 
Djuwaini);  Journal  asiati<jue,  tom,  cit.,  hi  (d'après  Hamdallâh); 
Guyard,  Un  grand  maître,  20;  de  Hammer,  op.  cit.,  168  et  suiv.; 
Dozy,  op.  cit.,  3io. 

'  Nous   n  avons  encore  aucun  document  ofiQcid  de  Hasan  IL 

i\.  3i 


iiiramiiBiB  ft4rla^iLK. 


474  MAI-JUIN    1897. 

H  semble  que  Hasan  ait  fait  un  pas  de  clerc;  il 
eût  été  plus  politique  de  continuer  à  s'abriter  der- 
rière un  imam  invisible  et  responsable  dont  on  pou- 
vait jouer  à  sa  guise  et  sans  crainte,  puisqu'il  était 
mort.  D'ailleurs  la  réaction  sunnite,  portée  par  les 
souverains  mongols,  par  Nûr  ad-dîn  et  Saladin,  frap- 
pait de  rudes  coups  sur  les  doctrines  chiites.  Bien- 
tôt la  chute  du  califat  d'Egypte,  miné  par  les  attaques 
des  Croisés  et  de  Saladin ,  rendait  au  califat  de  Bag- 
dad tout  son  prestige  spirituel.  Décidément,  on  ne 
pouvait  plus  se  passer  de  sa  sanction  suprême.  En 
608  (1  a  1 1-1 2  ) ,  le  grand  maître  Hasan  UI,  à  peine 
monté  sur  le  trône  d'.Vlamût,  rentre  publiquement 
au  gii'on  de  l'Eglise.  Il  fait  amende  honorable,  brûle 
en  public  lès  livres  secrets  de  la  secte ,  renie  ses  pré- 
décesseurs, rétablit  dans  ses  châteaux  et  dans  ceux 
de  Syrie  les  pratiques  musulmanes  abohes  par  Ha- 
san II ,  bâtit  des  mosquées  et  impose  à  sa  famille  le 
pèlerinage  de  la  Mecque.  11  échange  des  ambassa- 

D'après  Djuwaini,  les  inscriptions  gravées  sur  les  murs  et  les 
portes  de  ses  châteaux  et  les  protocoles  de  ses  lettres  portaient  sim- 
plement :  Hasan  fils  de  Muhammad  iiis  de  Buzurgûmîd;  Defrémery, 
Essai,  lo/i.  Suivant  Mirkiiond,  on  lisait  sur  la  porte  de  la  biblio- 
thèque d'Alamût  :  «  Avec  l'aide  de  rÉtcrnel ,  le  maître  du  monde 
[le  salut  soit  sur  son  nom)  a  secoué  le  joug  de  la  loit;  Jourdain, 
Notice  de  l'histoire  de  Mirkiiond,  etc.,  54;  Hammer,  op,  cit.,  171. 
Enfin ,  d'après  Ilamdallah ,  Hasan ,  qui  se  faisait  appeler  hhndàwand 
(le  sayjidnâ  de  Hasan  1"),  prit  un  titre  de  calife:  cd-qâldr  hi- 
qnwwat  cdlâh,  et  créa  son  ère  propre,  qu'il  mit  dans  les  inscrip- 
tions des  monuments  ismaïliens;  Defrémery,  Journal  (uiatiifu/e, 
tom,  cit.,  4o-43.  11  est  impossible  de  proclamer  plus  hardiment  son 
indépendance.  Quelque  explorateur  ne  rapportera-t-il  pas  une  in- 
scription oubliée  dans  les  ruines  de  ces  châteaux  ? 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  475 

deurs  avec  ie  souverain  pontife  et  les  rois  ses  vas- 
saux, et  comme  marque  extérieure  de  sa  soumission, 
il  reçoit  de  ia  chanceiierie  de  Bagdad  les  titres  ré- 
servés aux  souverains  j  titres  que  jusque-là  aucun  grand 
maître  n'avait  pu  obtenir^.  Comme  Henri  IV  à  Ca- 

^  Tous  les  auteurs  persans  et  arabes  racontent  cet  événement, 
qui  fit  sensation  dans  le  monde  musulman.  De  Sacy,  op.  cit,  ,19; 
Jourdain  (Mirkhondj,  op,  cit,,  Sg;  Defrémery  (Hamdallâh),  Joor- 
noL  cLsiatique,  tom.  cit,,  lia,  et  Recherches,  83;  de  Hammer,  op, 
cit,,  3 20  (donnant  par  erreur  Tannée  607);  Dozy,  op.  cit,,  3i2; 
Ibn  al-Athîr,  XII,  190;  Abu  1-fidâ',  III,  120;  Historiens  orientaux 
des  croisades,  I,  86.  Parmi  les  sources  citées  par  Defrémery,  figure 
le  Djihân  Kuchây  de  Djuwaini ,  dont  ie  regretté  savant  a  commencé 
la  traduction  dans  son  Essai;  ce  travail  s'arrête  avant  l'époque  où 
nous  sommes  arrivés.  M.  Schefer  a  bien  voulu  mettre  à  ma  dispo- 
sition ses  trois  manuscrits  de  cet  ouvrage,  où  Ton  trouve  le  cha- 
pitre sur  les  Ismaïliens;  il  était  trop  tard  pour  en  tirer  parti  dans 
ce  mémoire.  Je  suppose  que  Djuwaini  ne  parle  qu'incidemment  des 
châteaux  de  Syrie.  Rachîd  ad-dîn  (éd.  Quatremère),  qui  raconte  en 
détail  la  conquête  des  châteaux  persans  par  Houlagou,  parie  à 
peine  des  premiers.  En  revanche,  voici  un  passage  inédit  d'Ibn 
Wâsil,  ms.  cité,  fol.  169  r°  (année  608)  : 

pU.]  ^^\  4-..-a.L^  (j— ^  c^r*^'  *^^  ^^  7*^^  *^^^  •^  »b 

pL*^l  HxJJL  Jj  c^^  iU^^I  (sic)  u^U3  iUUJ3  (^Um^  y^  pUo3 
v:>4>^  ^  ^  ^!  ^'*^'^  "^^"^  '^'^  f6^.  ^^^'^  ^'  {jJ^  ^IjJt 

wwiûJw^.   J^wt^wU!  00»  j^4JÎ  I^^l^  ^  iUlij3  ^j,lii)lj.  IjJJUsU  {►-^-^î 

En  résumé  :  Le  Kiyâ  Djalâl  ad-din  Hasan,  le  grand  maître 
d'Alamût ,  embrasse  publiquement  l'islamisme  et  impose  à  ses  su- 
jets les  devoirs  religieux.  11  annonce  sa  conversion  au  calife  Nâsir 

3i. 


476  MAI-JUIN   1897. 

nossâ,  le  grand  maître  avait  courbé  la  tête;  la  secte 
n'était  plus  qu'une  des  nombreuses  dynasties  gravi- 
tant autour  du  trône  pontifical. 

et  aux  rois.  Il  envoie  sa  mère  en  pèlerinage  à  la  Mecque  ;  elle  est 
accueillie  à  Bagdad  .avec  les  plus  grands  honneurs.  Enfin  il  impose 
les  mêmes  obligations  aux  sectaires  des  châteaux  de  Syrie ,  qui  adop- 
tent le  rite  chafiîte. 

Voici  un  passage  d'Abû  Châmah ,  tiré  d*un  ouvrage  inédit  :  adh- 
dhailji  r-raudatain ,  T*  Appendice  au  livre  des  deux  jardins  •.  M.  Sche- 
ier  a  bien  voulu  mettre  son  manuscrit  à  ma  disposition ,  avec  une 
inépuisable  obligeance;  le  style,  comme  on  verra,  est  peu  soigné. 

OsJ  j^l^  y3s  c»^i)l  ,^^Lo  jj^-i^  ^^\  J%.  J>-»;  ^  (i.A)  l%t^ 

m 

tst  aiJJi  L«J  Juu^U  iilU.  ^^\  j^  o^ 

«  En  cette  année  608  vint  un  ambassadeur  de  Djsdâl  ad-dîn  Hasan , 
le  grand  maître  d'Alamût ,  pour  annoncer  qu'ils  s'étaient  a£Branchis 
du  batinisme ,  qu'ils  avaient  bâti  des  mosquées  et  des  chapeUes  et 
rétabli  le  culte  et  les  réunions  de  prière ,  et  le  jeûne  du  ramadan. 
Le  public  et  le  calife  en  conçurent  une  grande  joie.  La  princesse 
fille  de  Djdâl  ad-dîn  entreprit  le  pèlerinage  et  reçut  un  bon  accueil 
du  calife.» 

Un  peu  plus  loin ,  l'auteur  ajoute  : 

0^  V  »»-,>^  iLcLLJl  Jj^  j-oUl  SJlsSU  J]  ^jm».  ^^I  JiU.  ^4^ 

^s  £;ji^Um^i  J!  u. .»,;,>  bi  14^1  oUjl^.  U.  JU^Iijl^  atyft»  (^It^oM 

wJls^t  ^^  J^  ÔJI  ;uli|3  o<â.L4)  os^xa^  |.X«M^I  ;SlAâ  l46>  7#î 

•  En  cette  année  608,  les  Ismaïliens  d'Alamût,  de  Kirdkûli 
et  des  districts  voisins  en  Perse  affichèrent  l'islam  et  ses  pratiques  • 


.    ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  477 

Or  Hasan  III  est  surnommé  Djaiâl  ad-dîn,  et  ses 
successeurs  s'appellent  *Alâ'  ad-dîn  Muhammad  et 
Rukn  ad-dîn  Khûrchâh.  N  est-il  pas  permis  de  sup- 
poser que  ces  surnoms  étaient  officiellement  en  ad- 
danyâ  wad-dîn  et  qu'on  les  retrouverait  sous  cette 
forme  dans  des  documents  authentiques  ^  ? 

On  voit  comment  l'évolution  des  grands  maîtres 
d'Alamût,  rapprochée  du  surnom  que  porte  Abu  1- 
futûh,  confirme  encore  la  date  de  l'inscription.  En 
5/16,  ce  surnom  tomberait  pour  ainsi  dire  dans  le 
vide.  A  cette  époque,  les  maîtres  de  Syrie  ne  sont 
que  des  émissaires  du  grand  maître  d'Alamût,  et 
ce  dernier  ne  reconnaît  d'autre  autorité  que  celle 
de  l'imam  fictif  Nizâr.  Bien  plus,  les  surnoms  en 
addanyâ  wad-dîn  n'étaient  pas  encore  en  usage  en 

abjurant  leur  hérésie.  Leur  chef,  Djaiâl  ad>dm  Hasan,  envoya  un 
ambassadeur  au  calife  Nâsir  pour  lui  offrir  sa  soumission  et  pour 
lui  demander  des  juges  et  des  légistes. . .  Aux  châteaux  de  Syrie, 
Masyâf ,  Khawâbî ,  Qulai*ah ,  et  à  tous  ceux  qui  appartenaient  à  la 
socle ,  il  envoya  des  messagers  pour  y  proclamer  le  retour  à  fis- 
làm  et  édicter  des  peines  contre  ceux  qui  commettraient  des  actes 
illicites.  » 

Dans  ces  récits,  relevons  deux  points  intéressants  :  la  secte  sy- 
rienne, un  moment  émancipée  sous  Sinân,  était  rentrée  sous  la 
tutelle  d'Alamût;  cf.  Defrémery,  Recherches,  82;  Guyard,  Un  grand 
maitre,  62.  En  second  lieu,  les  nouveaux  convertis,  en  Syrie  du 
moins,  se  rattachent  officiellement  au  rite  chaiiïte.  Ibn  Wâsil  est 
le  seul  auteur,  à  ma  connaissance ,  qui  signale  ce  fait.  On  verra  plus 
loin  que  cette  conversion  politique  ne  détruisit  pas  les  doctrines  de 
la  secte. 

^  Voir  plus  loin,  482 ,  une  inscription  qui  confirme  directement 
cette  hypothèse. 


478  MAI-JUIN    18Q7. 

Syrien  En  646  au  contraire,  la  secte  persane  et  la 
syrienne  sont  rentrées  dans  le  giron  de  TÉglise  or- 
thodoxe et  les  grands  maîtres  reçoivent  leurs  titres 
de  Bagdad.  Son  surnom  de  forme  souveraine,  le 
maître  Abu  1-futûh  le  tenait  sans  doute  aussi  de 
Bagdad,  par  lentremise  du  grand  maître  d'Alamût. 

Résumons  nos  conclusions  : 

1°  Abu  1-lutûh  ibn  Muhammad  était  maître  des 
Assassins  de  Syrie  dès  Tannée  6  3  y,  d'après  Ibn  Wâsil; 
il  Tétait  encore  en  646,  date  de  Tinscription  ; 

2°  'Abdallah  ibn  Abi  1-fadl  était,  à  cette  dernière 
date,  son  lieutenant  dans  la  place  de  Masyâd; 

3°  L'inscription  est  datée  de  646,  époque  où  le 
maître  de  Syrie  était  reconnu  comme  souverain  lé- 
gitime. Cette  assertion  repose  sur  dexix  faits  corré- 
latifs :  dès  Tannée  6o8,  la  secte  s'était  rapprochée 
du  califat  de  Bagdad ,  et  notre  maître  porte  un  sur- 
nom dont  la  forme,  à  cette  époque,  est  une  marque 
de  légitimité. 

Pour  terminer,  rappelons  un  curieux  épisode  de 
Thistoire  des  croisades,  qui  donne  à  Tinscription  de 
Masyâd  une  saveur  particulière. 

En  mai  1260,  saint  Louis,  échappé  au  désastre 
de  Mansûrah,  vint  débarquer  à  Saint-Jean-d'Acre. 
Il  y  reçut  des  messagers  du  Vieux  de  la  Montagne, 
qui  venaient  réclamer  un  tribut  au  roi  de  France, 
ou  la  suspension  du  tribut  que  le  Vieux  payait  alors 

*  Voir  plus  haut,  471  ,  note  1. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  479 

au  Temple  et  à  THôpital.  Sur  la  réponse  indignée 
des  deux  grands  maîtres  de  ces  ordres ,  les  envoyés 
s'en  retournèrent  les  mains  vides  et  rapportèrent  au 
roi  des  présents  de  leur  maître,  des  jeux  d'échecs, 
un  éléphant  et  une  girafe  en  cristal ,  mêlés  d'ambre 
et  d'or  fin.  Cette  fois,  le  roi  renvoya  les  messagers 
avec  de  riches  présents.  Il  leur  adjoignit  Yves  le 
Breton,  de  Tordre  des  Frères  prêcheurs,  qui  savait 
l'arabe  (le  sarrasinois).  Frère  Yves  s'enquit  avec  ar- 
deur des  croyances  de  la  secte.  «  Il  trouva  un  livre 
au  chevet  du  lit  du  Vieux,  où  étaient  écrites  plu- 
sieurs paroles  que  Notre-Seigneur  dit  à  saint  Pierre 
quand  il  était  sur  terre.  Et  frère  Yves  lui  dit  :  «  Ah  ! 
«  pour  Dieu,  Sire,  lisez  souvent  ce  livre,  car  ce  sont 
«  de  très  bonnes  paroles.  »  Et  il  dit  qu'ainsi  faisait-il  : 
«  Car  j'aime  beaucoup  monseigneur  saint  Pierre. . .  » 
Alors  le  Vieux  lui  raconte  que  l'âme  d'Abel  passa 
dans  le  corps  de  Noé,  puis  dans  le  corps  d'Abra- 
ham, puis  dans  le  corps  de  saint  Pierre ^  «Quand 
frère  Yves  eut  ouï  cela,  il  lui  montra  que  sa 
croyance  n'était  pas  bonne,  et  lui  enseigna  beaucoup 
de  bonnes  paroles;  mais  il  ne  le  voulut  pas  croire.  » 
Au  retour  de  sa  mission  infructueuse,  frère  Yves 
rapporte  au  roi  de  curieux  détails  sur  les  idées  reli- 
gieuses des  Assassins ,  que  Joinville  a  conservés  dans 
son  récit  naïf  et  plein  de  traits  charmants^.  Cet  essai 

'  Cette  phrase  est  un  reflet  de  la  théorie  des  nâtiq  et  des  asâs; 
voir  (juyard.  Fragments,  i3  et  passim.  Abel  semble  prendre  ici  la 
place  d'Adam ,  le  premier  nâtiq. 

-  Joinville,  éd.  Wailly,   2^6  et  suiv. ;  cf.  Quatremère,  Notice, 


480  MAI-JUIN  1897. 

d'histoire  religieuse  au  xiii'  siècle  ferait  soiuire  au- 
jourd'hui les  savants  dominicains  de  Jérusalem,  les 
successeurs  du  vaillant  frère  Yves. 

Joinville  n  a  pas  conservé  le  nom  du  Vieux  qui 
reçut  renvoyé  de  saint  Louis.  L'inscription  de  Ma- 
syâd  est  datée  de  février -mars  12^9,  c'est- à -dire 
de  quinze  mois  avant  l'épisode  raconté  par  Joinville. 
Ainsi  le  Vieux  qui  lisait  dans  son  lit  les  paroles  de 
Jésus  à  saint  Pierre  était  probablement  ce  même 
Abu  1-futûh  Tâdj  ad-dimyâ  wad-dîn  qui  fit  relever 
les  murailles  et  la  porte  de  Masyâd. 


II 


NOUVELLES  INSCRIPTIONS  DES  ASSASSINS. 

A  l'époque  où  M.  Fossey  visitait  Masyâd ,  un  autre 
archéologue  français,  M.  Dussaiïd,  déjà  connu  par 
l'exploration  d'une  partie  du  nord  de  la  Syrie,  fai- 
sait un  second  voyage  dans  la  même  région.  H  voidut 
bien  se  charger  de  recueillir  les  inscriptions  arabes 
qu'il  trouverait  en  chemin,  dans  les  localités  que  je 
lui  désignai  d'avance,  notamment  dans  les  châteaux 
des  Assassins.  Au  moment  où  je  terminai  le  mémoire 
précédent,  M.  Dussaud,  de  retour  en  France,  me 
remit,  avec  une  obligeance  dont  je  ne  saurais  trop  le 

op,  cit,,  362;  Defrémery,  Recherches,  90.  UErcucles  (Historiens  occi- 
dentaux des  croisades,  II,  6a 4)  dit  quelques  mots  de  cette  ambas- 
sade. 


ÉPIGRAPHIK  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  481 

remercier,  ses  copies,  ses  estampages  et  ses  photo- 
graphies. 

Ces  documents  proviennent  pour  la  plupart  de 
quatre  châteaux  des  Assassins  :  Masyâd,  le  Kahf, 
Qadmûs  et  ^UHaiqah.  Ils  complètent  fort  à  propos 
les  relevés  de  MM.  Hartmann  et  Fossey,  et  jettent 
un  jour  nouveau  sur  les  questions  soulevées  dans  le 
précédent  mémoire ,  en  révélant  toute  une  épigraphie 
de  la  secte.  Voici  les  plus  importants  ^ 

Inscription  dn  château  de  Masyâd, 

Ce  texte  est  gravé  au-dessus  dune  porte  inté- 
rieure du  château,  sur  une  sorte  de  large  linteau 
composé  de  plusieurs  blocs  et  formant  coussinet 
entre  un  linteau  monolithe  à  moulures  et  un  arc  de 
décharge  grossièrement  appareillé.  M.  Fossey  m'en 
avait  envoyé  une  photographie  un  peu  pâle ,  sur  la- 
quelle je  n'avais  pu  déchiffrer  que  quelques  mots.  Je 
renonçais  à  ce  travail  au  moment  où  la  photogra- 
phie de  M.  Dussaud  me  permit  de  le  reprendre  avec 
succès,  mais  non  sans  peine. 

L'inscription  comprend  deux  lignes  en  beau 
naskhi,  à  caractères  moyens,  sans  points  ni  voyelles, 
mais  gravés  avec  soin  et  entremêlés  de  rinceaux  qui 

'  M.  Dussaud  a  visité  deux  autres  forteresses  des  Assassins,  ai- 
Khawâbî  et  al-Manîqah  [sic),  11  n'y  a  trouvé  aucune  inscription, 
non  plus  que  dans  les  ruines  de  Sâfîthâ ,  al-'Arimah,  Burdj  Mî*âr, 
Qalat  Yabmûr  et  Tortose,  mais  il  en  signale  une  sur  une  autre 
porte  de  l'enceinte  de  Masyâd.  Les  autres  textes  qu'il  m'a  remis 
proviennent  de  'Akkâr  et  de  Mariamîn. 


482  MAI-JUIN  1897. 

compliquent  un  peu  la  lecture.  Elle  est  encadrée 
d'une  bordure  à  denticules  et  offre  un  aspect  plus 
monumental  que  les  autres  inscriptions  de  la  région. 
Voir  planche,  fig.  3. 

5L^  jiJ^u^t  il^t  pQ  pt^Jv  4Wt  JSX\  I J^  ji  (i) 
^^  ^^  ^  J^  (^jJ!^  (a)  L3*>Jt  ^^  jjLdt  (5ic)  «Lu 

^  aXIô  aWI  (?)  pl:>l  :>jx^  ^^  ^j^  ^^jJt^  LiJsJt 

Cette  demeure  bénie  a  été  entretenue  pendant  le  règne 
du  très  grand  seigneur,  le  roi  des  rois  vénéré ,  *Alâ*  ad-dunyâ 
wad-din  Muhammad,  fils  d'al-Hasan,  fils  de  Muliammad, 
fils  d'al-Hasan ,  qu'Allah  éternise  son  règne  I  Sous  le  règne 
du  seigneur  et  maître  Kamâl  ad-dunyâ  wad-dîn  al-Hasan , 
fils  de  Masud,  qu'Allàli  prolonge  sa  puissance  ! 

Ce  texte  confirme  les  conclusions  tirées  de  la  pre- 
mière inscription  de  Masyâd  et  soulève  quelques 
nouveaxix  problèmes  intéressants. 

Ligne  i .  On  sait  que  le  verbe  neutre  ^amara  (ou 
^amira)  a  le  sens  général  d'«être  prospère,  habité, 
florissant,  cultivé»,  et  le  verbe  actif  ^amara  (ou 
^ammara  à  la  deuxième  forme)  celui  de  «  rendre  pro- 
spère, habité,  etc.  ».  De  là  les  sens  spéciaux  de  ce 
verbe,  suivant  les  cas.  Ainsi  ^amara  al-ard  «  cultiver 
la  terre  »  ;  ^amara  al-binâ  '  «  bâtir  ou  réparer  Tédifice  ^  ». 
De  là  encore  la  formule  :  ^amara  allâhii  bika  bai- 
taka  «  qu  Allah  rende  ta  maison  prospère  par  toi  » , 

^  Lane,  Dictionary,  s,  v,  7*. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  483 

c  est-à-dire  :  «  qu'il  fasse  reposer  sur  toi  la  prospérité 
de  ta  demeure!  »  C'est  donc  par  erreur  qu'on  accuse 
de  plagiat  les  souverains  qui  se  servent  de  ce  terme 
pour  indiquer  de  simples  restaurations  dans  un 
monument  plus  ancien,  sous  prétexte  qu'ils  vou- 
draient s'en  attribuer  la  paternité.  Ils  n'entendent 
pas  dire  qu'ils  ont /ond^  l'édifice,  mais  qu'ils  lui  ont 
conservé  ou  rendu  sa  prospérité,  soit  par  des  con- 
structions, soit  par  des  fondations  pieuses  ^ 

Ainsi  la  première  phrase  de  l'inscription  ne  signifie 
pas  simplement  que  le  château  a  été  bâti  Çumira) 
pendant  [bi-dawâm)  le  règne  du  personnage  nommé 
ci-après ,  mais  que  la  prospérité  de  l'édifice  est  fondée 
sur  la  durée  de  ce  règne.  D  y  a  là  une  nuance  à  sou- 
ligner, puisque  le  premier  personnage ,  on  va  le  voir, 
était  le  grand  maître  d'Alamût. 

Le  mot  makân  «  demeure  »  confirme  ce  que 
nous  savions  déjà,  c'est  que  le  château  de  Masyâd 
servait  de  résidence  au  maître  de  Syrie. 

Le  personnage  dont  les  titres  et  le  nom  suivent , 
c'est  le  grand  maître  d'Alamût,  ^Ala  ad-dîn  Muham- 
mad  III,  qui  régna  de  618  à  653.  On  se  souvient 
c[ue  son  père,  Hasan  III,  avait  renié  Thérésie  des 
fondateurs  de  la  secte  et  que,  rentré  au  giron  de 
l'Eglise ,  il  avait  obtenu  du  calife  les  titres  souverains , 
avec  la  reconnaissance  officielle  de  sa  légitimité  2. 
Dès  lors ,  chaque  mot  a  sa  valeur. 

C'est  d'abord  le  titre  maalâ  «  seigneur  » ,  porté 

'  Voir  C.  I.  A,,  I,  99. 
"^  Voir  plus  haut,  475. 


484  MAI-JUIN   1897. 

également  par  les  maîtres  de  Syrie  ^  Il  paraît  ici  sous 
une  forme  qui  trahit  de  hautes  prétentions  :  al-maulâ 
al-azam  «  le  très  grand  seigneur  »,  rimant  avec  châ- 
hinchâk  al-muazzam  «  le  roi  des  rois  vénéré^  ». 

Le  vieux  titre  persan  châhânchàh  a  passé  dès  long- 
temps dans  la  titulature  musulmane,  notamment 
chez  les  dynasties  orientales  ^.  En  vertu  d'une  loi  gé- 
nérale, les  titres  dégénèrent  avec  le  temps;  leur 
usage  abusif  les  fait  tomber  de  plus  en  plus  bas  dans 
la  hiérarchie  officielle.  Il  s'agit  donc  de  savoir  qiieUe 
était  la  valeur  du  titre  châhinchâh  à  Tépoque  de  l'in- 
scription, c'est-à-dire  dans  la  première  moitié  du 
xuf  siècle.  Un  passage  de  Nasawi  nous  le  dit  très 
clairement.  Le  sultan  du  Khârizm,  Djalâl  ad-dîn 
Mankubirti ,  à  l'époque  où  son  règne  débutait  dans 
l'Inde,  c'est-à-dire  vers  620,  réclamait  en  vain  du 
calife  le  titre  de  sultan.  A  la  suite  de  nombreuses 
démarches,  il  obtint  les  insignes  de  sultan  avec  le 
titre  al-djanâb  al-âli  ach-châhinchâhi'^.  Ainsi  vers  620, 

'  Voir  plus  haut,  469.  Le  titre  sâlib  est  aussi  donné  au  grand 
maître  d*Alamût;  Nasawi,  Histoire  du  sultan  Mankubirti,  éd. 
Iloudas,  13. 

^  Sur  la  valeur  politique  des  épithètes  a'zam  et  mxLOZzam  dans  les 
titres  souverains ,  on  consultera  un  mémoire  sur  les  Ayoubites ,  que 
M.  Casanova  prépare  en  ce  moment. 

^  Sur  révolution  de  ce  titre  chez  les  anciens  rois  de  Perse,  voir 
Humann  et  Puchstein,  Heise  in  Klein- Asien,  281,  note  1.  Pour  les 
dynasties  musulmanes,  notamment  les  Samanides  et  les  Bouîdes, 
>oir  Siyâset  Nâmek,  trad.  Schefer,  200,  etc. 

*  Nasawi,  trad.  Houdas,  4i3.  Cet  ouvrage  offre  un  intérêt  par- 
ticulier, car  Fauteur  raconte  des  événements  auxquels  il  a  été  mêlé 
lui-même ,  par  ses  fonctions  politiques.  Le  récit  de  son  ambassade 
à  Alamût  est  des  plus  captivants  et  nous  autorise  à  accepter  avec 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  485 

à  la  date  de  notre  inscription ,  le  titre  châhinchâh 
était  de  rang  souverain ,  et  *Alâ'  ad-dîn ,  qui  ne  pou- 
vait le  tenir  que  du  calife,  était  reconnu  comme 
souverain  légitime. 

Enfin  le  surnom  ^Alâ^  ad-dunyâ  wad-dîn  confirme 
ce  que  j'ai  avancé  plus  haut,  à  savoir  que  les  grands 
maîtres  d'Alamùt,  à  partir  de  Hasan  III,  devaient 
porter  un  surnom  officiel  en  ad-dunyâ  wad-dîn  y  indice 
de  leur  souveraineté. 

Ligne  '2.  Le  nom  du  grand  maître  est  suivi  de 
celui  de  son  père,  Hasan  III,  puis  de  ceux  de  son 
aïeul,  Muhammad  II,  et  de  son  arrière-grand-père, 
1  lasan  II ,  ce  même  Hasan  ^alâ  dhikrihi  a^-salâm  qui 
avait  rejeté  en  SSg  la  tutelle  de  l'imam  fictif  Nizâr 
pour  se  proclamer  lui-même  imam  et  descendant 
des  Fatimites^  On  voit  tout  l'intérêt  de  cette  généa- 
logie, parfaitement  conforme  aux  récits  des  auteiws. 

Enfin  la  formule  khallada  allait  ayyâmahu,  qui 
d'ordinaire  est  souveraine ,  du  moins  à  cette  époque , 
vient  clore  cette  série  de  preuves  à  l'appui  de  la  sou- 
veraineté  reconnue  des   grands  maîtres  d'Alamût. 

L'inscription  nomme  ensuite  un  certain  Hasan, 

confiance  les  renseignements  de  l'auteur  sur  les  Assassins ,  dont  il 
sera  tiré  parti  plus  loin. 

Voici  encore  une  preuve  de  la  valeur  du  titre  châhinchâh  :  en 
6o4,  c'est-à-dire  quelques  années  auparavant,  le  sultan  Maiik  Adil, 
le  frère  de  Saladin ,  reçut  du  calife  Nâsir  un  diplôme  qui  lui  con- 
cédait la  souveraineté  des  pays  qu'il  avait  conquis.  Or  ce  document 
officiel  lui  donnait  le  titre  châhinchâh  ;  Ahu\-Gid3i\  Historiens  oriçntaux 
des  croisades,  I,  S^  (cf.  Il  b,  igS);  C,  L  Â,,l,  83,  note  3. 

^  Voir  plus  haut,  473. 


**  î  V  i  -    r  IS    .  5  a  7 

•'    >   .Î;î«  .n      riii    .p     ent    -îtp     rae     r    _i-uz"z   :c 

:  -         .'.--"m      -oiis     .*    /-^2Xi»^     !e        rriiu:    .cîj 
-        ,       :v-rîfnf-- :     :an.«ï   .  -oi^rrriDnir  -vr:- 
.  .--r^-v-^  -.,-•   .2iirT-   nie    levinr  :-  :icm   it^ -a:- 
^'  •      .'  '     ■         îïi;.;..i    »    j/iiti  >ùnt    .eux    ;ut.-     iUad 
f..-.  r|.-|.- .-.  :^  \lAsva«i 'iinne  .lU  .naïuv   ^bu  .-tauiu. 
.•     Jif    rri   N^rn.ii   iri-i*invJi  Jvaa-iiin    se  .j  .  -niiiimf 
''i        '  .   .1.       ,*!j    :  i  i  -  y,  ir.  .'ri    V  ia-»un.    ;^or:v^    jot    e 
'"  ••»■     i»>;       jjfi.ri.  .'..Wiri    .1  :iTniu»-  licai--    uanm 
;   •' •     ■:ffjh.i    •-:    .iir-ri    likrrirtr-riicume.    L:.-    :noû    :::: 
"  !»•        ,'    'i-r.ài.ri       'Unifir   iiLjsi      iuririir.    v.il»- 
••  '  ■■     f  •;•    "•   «  'iv»!r;iin  ■     -n    »-rni  i'.me    ratiiiKii 
■'  '.!,',•■  ■  !  \hf!w  rn**r     LK-MUf/imi  zii'l  diuh   i    -'ira    :a 
'  '.     .  Il'  '    ■       î   :'  nibr  •  Droltcîrici*  «l.iilàh  -ur  :a 

'^  ■    ;Ii  -!i      ■••tî'  M    h!*'n  >•  maitr»'  rie  Svrit-   --î    i 

.'  '.  .  .!«';  m  'i'\ti'  ipii  -st^mble  rêpuiitir»'' 

■'•     'i' '.    'j  .'-■.' r.s.   \.i  .'.jirs  «Ihs  Jpmélês  du  âultau 

\1 1../  ji.;,''i  I        S-^  f^n".îiiiii-»n.s  «liî  Perse,  an  person- 

:  ./      •  ..';    ,r,:r:  .     \!-K.jmàl.  fjui  avait   été   quelmie 

'  r.i. .  I    !,.>,.  i..tfi'    ri  ^\n^.  ilu  chef  des  L»maïlieiu. 

> 'I.;     '1.,  ,r-ir.<^l  riMih't"  rl'Vlamùt.  vint  trouver 

!'  -iij'.iri  [»M4r  iiii  ^lir^■.  f-ntfjndre  des  réciîiniatijûns'^. 

I  '   ••!'.•  «-%'  n  •      |.M.  |^«Hrt'iiiri>mi'nt  siîr:  ii  iembie  que  !■  fc^g*^ 
;.-.'''     ,  •'  '.■.  «  •'    ^.1    rit^tiiii  a   p^n   d'imporUnre;  TnEitéfét  de  li 

M.riif  il»-  r'ii'U-  'l.irn  1-    rr»of  j^i//. 

I    iri<         f  ht  Ittittnr \' ,   «.    »i.    Jk^. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  487 

Nasawi  dit  que  cet  ambassadeur  était  surnommé 
Ai-Kamâl ,  ce  qui  revient  à  dire  qu'il  portait  ie  sur- 
nom Kamâl  ad-dîn ,  puisque  les  surnoms  ^i  ad-din 
sont  désignés  couramment,  dès  cette  époque,  sous 
cette  forme  abrégée  ^  Enfin  Ton  sait  maintenant  que 
ce  surnom  doit  se  traduire  officiellement  par  Kamâl 
ad-dunyâ  wad-dîn.  On  peut  donc  identifier  cet  Al- 
Kamâl  avec  le  maître  Hasan ,  fils  de  Mas^ûd ,  Kamâl 
ad-dunyâ  wad-dîn. 

Quant  à  la  date,  on  peut  la  fixer  approximative- 
ment. Nasawi  écrit  le  passage  cité  dans  le  récit  des 
événements  de  Tannée  62/x.  D'après  lui,  Al-Kamâi 
n'était  aiors  plus  maître  de  Syrie.  D'autre  part,  ^Alâ' 
ad-dîn  était  monté  sur  ie  trône  d'Alamût  en  618. 
L'inscription  aurait  donc  été  rédigée  entre  ces  deux 
dates,  vers  l'année  620. 

Les  autres  inscriptions  relevées  à  Masyâd  n'ayant 
qu'un  intérêt  secondaire ,  passons  au  Kahf.  On  sait 
que  ce  château  s'élève  dans  la  montagne,  à  l'ouest 
de  Masyâd ,  dans  un  district  encore  mal  exploré. 

Inscription  du  château  du  Kahf. 

Une  copie  de  ce  texte  m'a  été  envoyée  il  y  a  deux 
ans,  par  M.  Hartmann,  avec  d'autres  de  la  même 

'  Quatremère,  Notice,  op.  cit.,  oôg,  raconte  cet  épisode  d'après 
Nasawi  et  le  prétendu  Hasan  ibn  Ibrahim  (c'est-à-dire  *Aini,  Paris 
i5/i3,  f"  3o  v"  et  1  6  r°).  Il  nomme  le  personnage  Kamâl  ad- 
dîn  ,  ce  qui  confirme  mon  hypothèse.  C'est  peut-être  ainsi  que  l'ap- 
pelle 'Aini ,  que  je  n'ai  pas  eu  l'occasion  de  consulter. 


488  MAI-JUIN  1897. 

forteresse.  Elles  avaient  été  faites  à  la  hâte  et  par  un 
temps  pluvieux.  Le  savant  professeur  de  Beriin  me 
priait  très  modestement  de  les  accepter  avec  réserve. 
M.  Dussaud  ayant  rapporté  deux  photographies  et 
un  estampage  de  ce  texte,  j'ai  pu  le  déchiflfrer  à 
Taide  de  tous  ces  documents. 

L'inscription  est  gravée  sur  un  linteau  monolithe 
d'environ  190  X  5o,  sur  la  porte  d'un  petit  édifice 
en  ruine ,  à  côté  du  sentier  qui  monte  à  la  forteresse. 
Elle  comprend  quatre  lignes  en  naskhi  cursif,  à 
petits  caractères  allongés,  d'un  travail  négligé,  mais 
avec  de  nombreux  points  et  signes.  Une  profonde 
cassure,  qui  traverse  le  milieu  du  linteau,  a  endom- 
magé quelques  mots;  voir  planche,  fig.  4. 


L*aJ!  é^\  Â^jUt  pUJl  «^  (3)  l^yA'(jJ^\ 
M  3*î  (j,*^  (^  ^  (^ JJI^  LiJj)  gl^  JaUJI  J^\ 

(j_-*_a.  (^y^  (4)  *4Jle  AMI  «aj^  ^[^ii\  SX^\  *Ajly. 


A  ordonné  la  construction  de  ce  bain  bëni,  le  seigneur, 
le  maître,  le  savant,  le  juste,  Sirâdj  ad-dunyâ  wad-din  Ma- 
zaffar,  fds  d'al-Husain,  qu'AUâh  gloriiie  ses  victoires!  Sous 

1  Coran,  XV»  46;  et  III,  118  (ou  III,  i54;  ou  V,  i4;  ou  IX, 
5i;  ou  XIV,  i4;  ou  LVIII,  11;  ou  LXIV,  i3). 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  489 

le  gouvernement  du  serviteur  qui  a  besoin  de  la  miséricorde 
d'Allah  et  de  l'intercession  de  ses  seigneurs  les  imams  purs 
—  que  les  bénédictions  d'Allah  soient  sur  eux  tous  !  —  Ha- 
san ,  fds  d'ismâ'îl ,  le  Persan  d'Alamût.  En  ramadan  de  l'an 
635  de  l'hégire.  Fait  par  ordre  supérieur  (?). 

Ce  texte  important  confirme  les  précédents  et 
fixe  un  nouveau  jalon  dans  l'histoire  des  Assassins 
de  Syrie. 

Ligne  1 .  C'est  la  première  fois  que  des  versets 
du  Coran  figurent  dans  une  inscription  des  Assassins. 

Ligne  2.  Le  mot  al-hammâm  paraît  certain.  Le 
premier  mim  est  très  indistinct  sur  l'estampage  et 
sur  les  deux  photographies  de  M.  Dussaud,  mais 
on  en  voit  un  fragment  au-dessus  de  la  ligne.  D'ail- 
leurs la  copie  de  M.  Hartmann  porte  bien  JJ!^  »«XA 
iL^^Ui'  ;  on  sait  que  ce  mot  peut  être  féminin  ^ . 

Ce  bain  a  été  bâti  par  un  personnage  du  nom  de 
Muzaffar,  fils  d'al-Husain,  que  les  titres  de  maalâ  et 
sâliih ,  le  surnom  Sirâdj  al-dunyâ  wad-dîn  et  la  for- 
nmle  aazza  allâh  ansâraha  trahissent  à  première  vue 
pour  le  maître  de  Syrie.  11  porte  en  outre  les  titres 
honorifiques  al-âlim  et  al-âdil;  ils  étaient  alors  si 
comnmns  qu'on  n'en  peut  guère  tirer  d'induction 
nouvelle. 

C'est  encore  Nasawi  qui  nous  permet  d'identifier 
ce  personnage ,  et  cette  fois  d'une  manière  certaine. 
En  626  ou  626,  le  sultan  de  Rûm  (c'est-à-dire  le 

*   Voir  Lane ,  Dicdonaiy, 

I\.  32 


iurmiittiktii  kAittfoAL^. 


490  MAI-JUIN    1897. 

sultan  seidjoukide  d'Asie  Mineure  Kaiqubâdh)  en- 
voya au  sultan  Mankubirti  une  lettre  qu'il  avait  reçue 
de  Sirâdj  ad-dîn  al-Muzaffar  ibn  al-Husain ,  lieutenant 
en  Syrie  du  grand  maître  d'Alamât  *Alâ'  ad-din  (c'est- 
à-dire  Muhammad  III ,  celui  dont  le  nom  figure  sur 
l'inscription  du  château  de  Masyâd)  ^  Ne  retenons 
que  les  noms  de  ce  personnage,  identiques  à  ceux 
de  l'inscription,  et  sa  fonction  de  maître  de  Syrie, 
toujours  sous  la  tutelle  d'Alamût. 

Ligne  3.  Le  nom  suivant  est  introduit  par  la  for- 
njule  fî  wilâyah ,  étudiée  à  propos  de  la  première 
inscription  de  Masyâd.  J'ai  tâché  de  montrer  qu'elle 
désigne  la  fonction  de  gouverneur,  c'est-à-dire  ici 
du  gouverneur  du  Kahf. 

La  formule  banale  al-^abd  al-faxjw  ilA  rahmat  allàh 
est  suivie  des  mots  caractéristiques  :  wa-chafétai  ma- 
wâlîhi  al-à*immah  aUatkâry  salawdt  allâh  ^alaihim 
«  et  l'intercession  de  ses  maîtres  les  imâms  purs , 
que  les  bénédictions  d'Allah  soient  sur  eux!  » 

On  sait  que  la  formule  salawât  allâh  ^alaibi,  ré- 
servée d'abord  à  Mahomet,  est  donnée  souvent  aux 
califes,  comme  successeurs  du  Prophète,  notam- 
ment aux  Abassides ,  qui  s'entourèrent  d  une  pompe 
orientale  inconnue    aux  Omayades*.  Pour  toutes 

^  Nasawi,  trad.  380;  texte,  168:  ^^^-f^^i*^  ^^  ,  ?h t!  (^,^>JI  ^i«M» 
iUlâJ)  Â^Uil^  c»^  c^^Lo  (^1  P^i^  ^\J.  Tù  défa  dit  qoe  le 
titre  nâ*ib,  alors  très  fréquent,  n*a  pas  nécessairemeiit ici  imcarao- 
ttTe  officiel,  il  est  pris  souvent  dans  le  sens  général  de  représmtant, 

^  Goldziher,  Muhanunedanische  Siudien,  II,  55,  note  5,  citant 
Bundâri,  2  4o  ult. 


EPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  491 

ies  sectes  chiites,  qui  se  fondent  sur  Timamat 
d'Ali,  cette  formule  est  naturellement  réservée  à 
Ali  et  aux  imams  ses  successeurs,  quels  que  soient 
d'ailleurs  Tordre  et  la  série  de  ces  imams.  Quant  au 
terme  at-tâhirân,  les  purs,  il  désigne  pour  les  sun- 
nites la  famille  du  Prophète  en  général,  pour  les 
chiites,  plus  spécialement  celle  d'Alix  Or  tous  les 
imams  chiites,  se  considérant  comme  les  descendants 
directs  d'Ali,  donnent  cette  épithète  à  leurs  art" 
cêtres.  De  là  la  formule  des  imâms  chiites,  notam- 
ment des  califes  fatimites  :  salawât  allâh  ^alaihi  wa- 

m 

*^alâ  abaihi  [al-a  immah)  at-tâhirîn  [ou  al-athâr)  «  que 
les  bénédictions  d' Allah  reposent  sur  lui  (l'imâm) 
et  sur  ses  ancêtres  (les  imâms)  les  purs^!  » 

Cette  formule,  les  imâms, ismaïliens  se  l'attribuent 
à  leur  tour,  ainsi  qu'il  résuite  d'un  document  authen- 
tique^. Naturellement,  le  gouverneur  du  Kahf n'ap- 
pelle pas  la  bénédiction  divine  sur  ses  ancêtres, 
mais  sur  ses  seigneurs  les  imâms  purs.  Ces  imâms, 
qui  sont-ils?  Les  maîtres  de  Syrie?  Evidemment 
non,  puisqu'ils  n'étaient  alors  que  les  lieutenants 
d'Alanmt  et  qu'aucun  d'eux  ne  semble  avoir  renou- 

^  Aluliu  [ou  akl  baitiki)  at-tâhirân,  formtlle  très  fréquente  stlf  ïes 
toml)eaux  musulmans.  L'attribution  de  cette  formule  à  la  famille 
d'Ali  pour  les  chiites  semble  remonter  à  Ali  lui-même,  en  tout  cas 
à  son  fils  Ilasan;  Mas'ûdi,  Prairies  (Tor,  V,  i3. 

^  Voir  toutes  les  inscriptions  fatimites,  dans  C.  L  A.,  I,  pas- 
sini,  notamment  dans  le  texte  de  Mnstansir  k  Rabwah  [Notes 
(rarchcolo(jie  arabe,  I,  84),  où  cette  prétention  est  clairement  ex- 
primée. J'ai  réuni  plusieurs  documents  à  Tappui  dans  C.  L  A,,  I, 
25,  note  1. 

•^  Casanova,  op»  cil,,  344. 

32. 


492  MAI-JUIN  1807. 

vêlé  la  lontative  d'indépendance  de  Sinon.  Les 
niaitnvs  d'Vlaniùt?  C'est  peu  probable,  puis<{uils 
avaient  abandonné,  2)ar  leur  soumission  au  calife, 
toute  prétention  ofTicielle  àrimâniat.  Je  pense  quici 
la  formule  n'a  plus  de  valeur  politique  et  désigne 
siniplf^ment  la  série  des  imâms  adoj^tée  par  les 
dotâmes  isniaïliens.  Elle  montre  du  moins  que  les 
idées  relifjieuses  de  la  secte  s'affichaient  encore,  mal- 
gré l'apparente  soumission  des  grands  maîtres  ^.  C'est 
ainsi  qu(*  le  terme  de  nmiilâ  «  seigneur  »,  qui  désigne- 
rail  ici  les  imâms  de  la  secte,  est  resté  l'un  des  titres 
spécifiques  des  grands  maîtres  persans  et  des  maîtres 
syriens,  même  après  leur  conversion.  Il  le  restera 
jusqu'à  la  fin,  comme  on  le  verra  dans  Tinscription 
suivante. 

Lign(»  d.  Le  premier  mot  est  illisible  sur  Testani- 
])age  et  les  photographies  de  M.  Dussaud.  La  copie 
de  M.  Hartmann  porte  ^^  n^  ou  quelque  chose 
(rapprochant;  celle  de  M.  Dussaud  donne  (j)**^'. 


'  Alors  roninii^  toujours  en  Orient,  les  doctrines  chiites  cou- 
> aient  et  se  trunsinettaient  en  secret,  en  jdein  Bonnisme  offîciel, 
(|uai)(l  l(>s  (irronstunres  politiques  n'étaient  pas  favorables  à  leur 
applicalion.  En  voici  deux  exemples  caractéristiques,  empruntés  à 
Jhn  UAsil.  ms.  cité,  T'  273  r"  et  233  r": 

1°  ApW's  la  mort  du  sultan  Mankubirti  (628  H.),  sunnite  dé- 
claré et  vassal  du  calife  de  Bagdad,  plusieurs  habitants  du  Khâ- 
rizm  atlrndaieiil  son  retour  messianique. 

>."  \a\  v&\\[v.  \àsir,  celui-là  mi^mc  qui  reçut  la  soumission  dn 
•^Taiid  maître  (PAlamut  on  G08,  ])enchait  vers  le  cbilsme  et  la  doc* 
trine    iinaniienne   (iL^LtilI  ^-^AX»  JI  J«^  ^Ax^).   Fau^il  voir 

dans  ce  t'ait  le  secret  du  rapprochement  entre  le  calife  et  le  grand 

niailre.' 


EPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  493 

B  faut  lire  sans  doute  (j^ajCTI  «  tous  »  ;  ce  mot  figure 
souvent  dans  les  formules  de  bénédiction. 

Le  nom  du  personnage  que  je  considère  comme  le 
gouverneur  du  Kahf ,  Hasan ,  fils  dlsmâ^l ,  n'a  pro- 
bablement pas  été  conservé  par  les  auteurs.  Rete- 
nons du  moins  son  patronymique  :  le  Persan  d'Ala- 
mût.  Comme  Abu  1-futûh  et  tant  d  autres  chefs  de 
la  secte  syrienne ,  ce  Hasan  venait  de  la  célèbre  for- 
teresse ,  dont  le  nom  paraît  ici  pour  la  première  fois 
dans  un  document  authentique. 

Le  nom  du  mois  est  fruste  à  la  fin ,  sur  tous  les 
documents  que  je  possède,  mais  on  peut  le  restituer 
facilement.  En  revanche,  les  chiiffres  de  Tannée  sont 
parfaitement  clairs.  Le  mot  thalâthin  «trente»,  est 
écrit  d'une  manière  bizarre,  avec  une  queue  dans  le 
lâm  tournée  en  bas  et  à  droite.  Il  semble  que  le  gra- 
veur, s'étant  aperçu  qu  il  avait  sauté  Talif  d'allonge- 
ment, ait  voulu  l'indiquer  sous  cette  forme  assez 
gauche  ;  en  tout  cas ,  la  ponctuation  des  deux  thâ  rend 
le  mot  certain.  Ainsi  Muzaffar  Sirâdj  ad-dîn,  qui 
gouvernait  la  secte  en  626,  était  encore  maître  en 
l'année  635. 

L'inscription  se  termine,  sur  les  copies  de 
MM.  Hartmann  et  Dussaud ,  par  le  groupe ^^^  ^  Uo* 
Ces  lettres  ënigmatiques  ne  donnant  aucun  sens,  j'ai 
cru  qu'elles  cachaient  la  date  en  chiffres ,  ou  quelque 
formule  propre  à  la  secte,  mais  j'en  cherchai  vaine- 
ment l'explication.  En  examinant  l'estampage  de 
M.  Dussaud,  je  vis  que  la  quatrième  lettre  a  la  forme 
d'un  petit  a  final  et  que  la  dernière  porte  deux  points 


404  M\I-JUIN  1897. 

distincts.  Dès  lors,  ces  lettres  prennent  un'  sens  :  il 

faut  lin\  je  pense,  ^^.^  iCxlb  k  en  obéissant  à  un 

ordre,  h  un  devoir  impératif»,  cVst-à-dire  que  le 
goii\ (»rneur  a  (»\(^cuté  un  ordre  du  maître,  ou  que 
re  dernier  a  suivi  un  ordre  du  grand  maître'. 

Les  autn»s  inscriptions  du  château  du  Kahf  sont 
toutes  postérieures  à  la  prise  de  la  forteresse  par  le 
sultan  Baihars,  autant  que  j'en  puis  juger  par  les 
documents  que  j*ai  sous  les  yeux;  par  conséquent, 
elles  n'ont  plus  trait  à  la  secte  en  tant  qu'organisme 
politicpie.  Lune  est  au  nom  de  Baibars  et  de  son 
fils  Malik  Sa*ld;  une  autre  est  datée  de  691,  une 
troisième  est  du  début  du  vin*  siècle  de  ITiégire. 

Tel  est  aussi  le  cas  dun  curieux  texte  de  la  forte- 
resse de  *Ullai(|ah,  daté  de  670,  et  que  la  photo- 
<^ra])hie  de.  M.  Dussaud  permet  de  lire  intégralement. 
Passons  h  Qadmûs,  la  troisième  des  principales  for- 
teresses de  la  secte  syrienne,  située  dans  la  mon- 
tagne au  nord  du  Kahf. 

Inscription  de  la  mosquée  de  Qadmûs, 

Les  inscriptions  de  Qadmûs  sont  fort  nombreuses. 
Ce  renseij^mement,  fourni  par  M.  Hartmann,  est 
confinné  par  M.  Dussaud,  qui  en  a  estampé  plu- 

^  PouUiHro  faul-il  traduire  :  «  Pour  obéir  à  Allâix^B  On  lait  que 
\v  inoL  hium  est  uni;  des  t'^jiillièU's  divines.  Ce  mot  désignant  auui 
le.  (^oran  (>t  l'islùtn ,  il  \  a  ])eut-elre  ici  ({U(;lquc  allusion  au  retour 
de;  lu  scclt;  à  l'orlliodoxie?  Sur  un  s(.>ns  analogue,  voir  Dosy,  Sup- 
pléineni.  J'avour'  que  ces  explications  ne  me  satisfont  guère. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  495 

sieurs.  Malheureusement,  elles  paraissent  dans  un 
état  pitoyable ,  en  partie  effacées ,  brisées  ou  disper- 
sées. Voici  la  seule  qui  donne  une  lecture  satisfai- 
sante. Ce  texte,  gravé  sur  le  mur  à  l'entrée  de  la 
mosquée  de  Qadmûs,  a  été  copié  par  un  indigène, 
et  M.  Dussaud  n'en  possède  pas  d'estampage.  Je  le 
donne  donc  sous  toute  réserve,  quoique  la  copie 
paraisse  exacte. 

^Lâjjkû^  am!  j^l  ^^jJI  jN^^  ^jJl  ^  v^^l  J!^' 


Ont  ordonné  la  construction  de  cette  mosquée  bénie  les 
seigneurs,  les  maîtres  Nadjm  ad-dîn  et  Chams  ad-dîn, 
qu'Allah  glorifie  leur  victoire  ! 

Ainsi  la  mosquée  a  été  bâtie  ou  plutôt  restaurée 
par  Nadjm  ad-dîn ,  le  dernier  grand  maître  indépen- 
dant ,  ce  vieillard  que  Baibars  dépouilla  peu  à  peu 
de  son  autorité ,  et  par  son  fds  Chams  ad-dîn ,  dont 
le  nom  ligure  souvent  avec  celui  de  son  père,  dans 
les  démêlés  de  la  secte  avec  le  sultan  d'Egypte,  Ce 
texte  suggère  deux  observations. 

D'abord  on  y  trouve  les  deux  titres  habituels  des 
maîtres  de  Syrie,  maulâ  et  sâhib.  Ces  titres  sont  au 
pluriel  :  par  conséquent,  Chams  ad-dîn  était  associé 
à  son  père  dans  la  maîtrise.  L'emploi  du  pluriel  au 
lieu  du  duel,  fréquent  dans  l'arabe  médiéval,  trahit 
un  acheminement  de  la  langue  vers  les  dialectes  mo- 
dernes, où  le  duel  est  d'un  emploi  beaucoup  plus 
rare  et  tend  à  disparaître. 


496  MAI-JUIN   1897. 

Ensuite  on  observera  que,  pour  la  première  fois , 
les  surnoms  des  grands  maîtres  en  ad-din  paraissent 
sous  la  forme  courante ,  non  sous  la  forme  officielle 
en  dd-dunyâ  wad-din.  S'il  ny  a  là  ni  faute  de  copie, 
ni  négligence  du  rédacteur,  c  est  peut-être  un  indice 
de  la  situation  politique  des  maîtres  de  Syrie  à 
fépoque  où  fut  gravée  Finscription.  L'absence  d'une 
date  nous  laisse  le  champ  libre  à  cet  égard. 

En  effet,  ce  n'est  point  en  un  jour  que  Baibars 
mit  fin  à  l'autonomie  politique  des  Assassins.  Dès 
son  avènement  en  658,  le  sultan  s'ingère  dans  les 
affaires  de  la  secte,  prétend  nommer  son  chef,  lui 
réclame  un  tribut  et  lui  reprend  une  partie  de  ses 
forteresses.  Jusqu'ici,  malgré  l'afiFaiblissement  de  la 
secte,  malgré  la  chute  du  grand  maître  d'Alamût, 
qu'Houlagou  venait  de  renverser,  le  maître  de  Syrie 
semble  avoir  gardé  sa  souveraineté.  Mais  en  668,  h 
la  suite  de  douveaux  démêlés,  Nadjm  ad-dîn,  alors 
âgé  de  90  ans,  et  son  fils  Chams  ad-dîn  font  acte  de 
soumission  ;  ils  se  présentent  humblement  au  camp 
du  sultan.  Celui-ci  se  laisse  fléchir,  confère  à  Nadjm 
ad-dîn  le  titre  de  son  lieutenant,  conjointement  avec 
son  gendre  Sârim  ad-dîn,  et  leur  impose  un  nou- 
veau tribut.  Puis  il  garde  auprès  de  lui  Chams  ad- 
dîn,  sous  prétexte  de  l'avoir  à  sa  cour,  en  réalité 
pour  conserver  un  otage. 

La  lutte  renaissant  encore,  Baibars  contraint  ie 
père  et  le  fils  à  demeurer  auprès  de  lui ,  en  promet- 
tant un  fief  au  premier,  au  second  le  grade  d'émir 
avec  un   commandement  dans  son  année;  puis  il 


EPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  497 

dépose  et  emprisonne  Sârim  ad-dîn.  Après  de  nou- 
veaux incidents ,  Ghams  ad-dîn  est  arrêté  et  conduit 
en  Egypte,  et  le  sultan  s'empare  en  671  des  derniers 
châteaux  ismaïliens^ 


'  Quatremère,  Notice,  364;  Defrémery,  Recherches,  92*109; 
Guyard,  Vn  (jrand  maître,  53  et  suiv.;  cf.  plus  haut,  465. 

J'ai  suivi  dans  cet  exposé  le  récit  détaillé  de  Defrémery,  qui  cite 
un  grand  nombre  d'auteurs  arabes.  Ils  offrent  entre  eux  bien  des 
divergences  de  détail.  Ainsi,  suivant  Ibn  Muyassar,  Rida'  ad-dln 
Abu  l-ma*âlî  mourut  en  660  et  eut  pour  successeur  Nadjm  ad-dîn 
Tsmâ'îl,  tandis  que  pour  le  continuateur  d'Al-Makîn,  ces  deux  chefs 
furent  quelque  temps  associés  au  pouvoir.  D'autre  part,  Maqrîzi 
donne  à  Nadjm  aj-dîn  le  nom  de  Hasan.  Mais  tous  les  auteurs 
cités  s'accordent  à  faire  de  Chams  le  fils  de  Nadjm ,  et  de  ce  dernier 
un  vieillard. 

Quand  je  montrai  à  M.  Casanova  l'inscription  de  Qadmûs ,  il  me 
signala  un  passage  d'Ibn  Wâsil  relatif  à  l'ambassade  que  les  Ismaï- 
liens envoyèrent  à  Baibars  en  661,  près  du  mont  Thabor  (voir 
Defrémery,  94).  L'auteur,  f°  4i6  v%  dit  que  les  messagers  appor- 
taient  des  présents  et  ajoute  :  i(^.>Ji  (^ôJL»  ^Jis^>^itaJ\  fj^ioJ^  J^^^^  • 
Ce  passage ,  d'un  style  fort  négligé ,  semble  dire  qu'avec  les  messa- 
gers arrivèrent  deux  enfants  qui  étaient  alors  les  deux  sâhibs  ou 
chefs  de  la  secte.  En  le  rapprochant  de  l'inscription  de  Qadmûs , 
où  Nadjm  et  Chams  sont  associés  sans  aucune  distinction  hiérar- 
chique, M.  Casanova  se  demandait  avec  raison  si  ce  n'étaient  pas 
là  ces  deux  enfants  dont  parle  Ibn  Wâsil  et  si  les  auteurs  ne  s'étaient 
pas  trompes  en  faisant  du  premier  le  père  du  second. 

Mais  Nuwairi ,  cité  par  Defrémery  en  note ,  reproduit  le  passage 
d'Ibn  Wâsil,  et  cette  fois  sous  une  forme  plus  claire  :  IjJj  ^'^^3 
ij^jjl  i^ùJLê  jj^wAA^LflJI  «  et  arrivèrent  les  deux  fils  des  deux  sâhibs  , 
chefs  de  la  secte».  Dès  lors,  je  crois  que  tout  s'explique.  On  vient 
de  voir  que  suivant  un  auteur  arabe,  Nadjm  fut  quelque  temps  asso- 
cié à  Rida'.  Or  ce  dernier  avait  un  fils,  Sârim  ad-dîn  Mubârak. 
qui  était  gendre  de  Nadjm.  Les  deux  enfants  envoyés  à  Baibars 
étaient  sans  doute  Chams,  fils  de  Nadjm,  et  Sârim,  fils  de  Rida' 
et  beau-frère  de  Chams ,  que  les  deux  maîtres  envoyaient  à  Baibars 
pour  gagner  sa  confiance.  Il  est  vrai  que,  d'après  les  auteurs.  Rida' 


498  MAI-JUIN   1897. 

Durant  cette  agonie  de  douze  années,  Nadjm  ad- 
dîn  et  Chams  ad-dîn  passent  par  degrés  succes- 
sifs du  rang  de  maîtres  à  l'état  de  prisonniers  du 
sultan.  Mais  dès  Tannée  668,  Nadjm,  simple  lieu- 
tenant de  Baibars ,  et  Chams ,  simple  officier  de  son 
armée,  ne  pouvaient  plus  prétendre  aux  titres  sou- 
verains. Dès  lors,  ils  ne  portaient  plus  officielle- 
ment quun  surnom  en  ad-dîn,  comme  tous  les 
fonctionnaires  du  royaume  égyptien.  C'est  probable- 
ment à  cette  époque  que  remonte  Tinscription  de 
Qadmûs. 

En  comparant  ces  quatre  inscriptions  aux  auteurs 
cités  dans  ce  mémoire,  on  peut  ébaucher  le  tableau 
suivant,  encore  bien  incomplet,  des  maîtres  de  Sy- 
rie au  XIII*  siècle  : 

Kamâl  ad-dîn  Hasan  était  maître  vers  Tannée  620 , 
date  approximative  de  Tinscription  du  château  de 
Masyâd ,  fixée  sur  un  passage  de  Nasawi. 

Sirâdj  ad-dîn  MuzafTar  était  maître  vers  6a 6, 
comme  Tindique  un  autre  passage  de  Nasawi.  L'in- 

était  déjà  mort  en  661,  mais  ce  détail  ne  suffît  pas  à  infirmer  ma 
supposition.  Dès  iors ,  ii  n'y  a  plus  de  raison  de  douter  du  témoi- 
gnage unanime  des  auteurs  arabes  qui  font  de  Chams  le  fils  de 
Nadjm. 

L'inscription  ne  parie  ni  de  Rida'  ni  de  son  fils  Sàrim ,  d*où  Ton 
peut  induire  qu'ils  n'étaient  plus  chefs  de  la  secte.  Or  Ri4à'  mou- 
rut vers  660  et  Sârim  fut  définitivement  dépossédé  et  emprisoimé 
par  Baibars  en  668 ,  l'année  même  où  le  sultan  ôtait  à  Nadjm  et  à 
Chams  tout  reste  de  souveraineté ,  c'est-à-dire  tout  droit  à  porter 
un  surnom  en  ad-durvyâ  wad-din.  Tous  ces  indices  s'accordent  pour 
fixer  à  Tinscription  la  date  approximative  de  668-670. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  499 

scription  du  château  du  Kahf  nous  le  montre  encore 
en  place  en  Tan  635. 

Tâdj  ad-dîn  Abu  1-futûh  était  maître  en  687, 
suivant  Ibn  Wâsil.  Il  l'était  encore  en  6/16,  date  de 
Tinscription  de  Tenceinte  de  Masyâd. 

Rida  ad-dîn  Abu  l-ma^âlî  était  maître  en  656  et 
en  658,  lors  de  l'invasion  des  Tartares. 

Nadjm  ad-dîn  Ismâ^l  régnait  depuis  659  ou  660, 
d'abord  seul  ou  avec  Rida,  plus  tard  avec  son 
gendre  Sârim  ad-dîn  Mubârak,  fils  de  Rida ,  et  avec 
son  fils  Chams  ad-dîn.  Il  fut  définitivement  déchu 
en  668  (mars  1270). 

Ainsi  tous  les  maîtres  syriens  connus  à  partir  du 
début  du  vif  siècle  de  l'hégire  portent  un  surnom 
en  ad'din ,  comme  les  grands  maîtres  d'Alamût  con- 
temporains. Or  ces  surnoms  sont  officiellement  en 
ad-duuyâ  wad-dîn  et  trahissent  le  rapprochement  qui 
se  fit  en  608  entre  la  secte  et  Bagdad.  On  peut  en  con- 
clure qu'avant  cette  date ,  aucun  des  grands  maîtres 
d'Alamût  ni  des  maîtres  de  Syrie  n'a  porté  un  sur- 
nom officiel  en  ad-danyâ  wad-dîn. 

Cette  conclusion  est  certaine  pour  les  grands 
maîtres  d'Alamût,  parce  qu'aucun  d'entre  eux,  avant 
608,  ne  figure  dans  les  auteurs  avec  un  surnom  en 
ad-din.  Mais  parmi  les  maîtres  de  Syrie  antérieurs  à 
cette  date,  le  plus  célèbre,  Sinân,  s'appelait  Râchid 
ad-dîn.  Serait-ce  l'indice  d'un  surnom  officiel  Râchid 
ad-dunyâ  wad-dîn  et  d'un  rapprochement  entre 
Sinân  et  la  cour  de  Bagdad  ? 

La  question,  on  l'avouera,  était  bien  tentante. 


500  MAI-JUIN   1897. 

Il  eût  été  curieux  de  montrer,  par  un  simple  détail 
emprunté  à  Tépigraphie,  que  le  célèbre  maître  qui 
s'était  émancipé  de  la  tutelle  d'Alamût  et  pouvait 
alors  suivre  sa  propre  politique  \  avait  compris,  avant 
le  chef  de  la  secte  persane ,  l'opportunité  d  un  rap- 
prochement avec  le  calife.  En  cherchant  attentive- 
ment, j'ai  réuni  quelques  vagues  indices  qui  sem- 
blaient autoriser  cette  hypothèse  :  le  sens  du  surnom 
de  Sinân  [râchid  signifie  «qui  suit  la  bonne  voie, 
orthodoxe»);  sa  brusque  alliance  avec  Saladin,  zélé 
sunnite  et  défenseur  des  intérêts  du  calife,  alliance 
dont  les  motifs ,  après  la  lutte  acharnée  entre  Sinân 
et  Saladin,  ne  semblent  pas  encore  suffisamment 
éclaircis^;  enfin  l'anecdote  XIII  de  l'attachant  récit  de 
Guyard ,  où  l'ambassade  du  calife  auprès  du  maître 
d(»  Syrie  semble  trahir  une  tentative  de  négociations 
])olî  tiques^. 

En  relisant  les  pages  que  j'avais  rédigées  d'un  pre- 
nn'er  jet,  je  m'aperçus  qu'elles  ne  satisfaisaient  pas 


*  Guyard ,  op.  cit. ,  4  2  et  suiv. 

^  Sur  la  lutte  de  Sinân  avec  Nûr  ad-din  et  Sidadin  :  Defrémei^, 
Recherches,  58  et  suiv.  ;  Guyard ,  op.  cit.,  ^5  et  suiv.  et  anecdote  VU; 
Tbn  Khallikân,  trad.  de  Slane,  III,  3/|0,  etc.  Sur  son  aUiance  avec 
Saladin,  Defrtîmery,  op.  cit.,  73;  Guyard,  op.  cit.,  48,  et  le  très 
curieux  mémoire  de  M.  Casanova,  Journal  asiatitpM,  8*  série,  XVII, 
329. 

^  Guyard,  op.  cit.,  io4  et  suiv.  D'après  ce  récit,  l'envoyé  du 
calife,  un  célèbre  docteur,  n'avait  d'autre  mission  que  de  réfuter 
les  dogmes  de  la  secte;  mais  on  sait  qu'à  cette  époque,  les  envoyés 
]M)litiqu(>s  étaient  ])resque  toujours  des  docteurs  en  renom.  En  tout 
ras,  si  cette  mission  avait  un  but  politique,  il  est  naturel  que  Sinftn 
en  ait  caclié  le  vrai  sens  à  ses  partisans. 


ÉPIGRAPHIE  DES  ASSASSINS  DE  SYRIE.  501 

aux  exigences  d'une  saine  méthode  historique.  En 
labsence  d'un  document  positif,  il  vaut  mieux  ad- 
mettre que  Sinân  portait,  comme  tant  d'autres,  un 
surnom  en  ad-din  sans  valeur  politique,  et  que  ces 
surnoms  chez  les  maîtres  de  Syrie  ne  cachent  un 
titre  souverain  qu'à  partir  de  l'évolution  de  la  secte 
en  l'année  608  ^. 

'  A  la  liste  des  maîtres  de  Syrie  au  xiu"  siècle ,  il  convient  peut- 
être  d'ajouter  un  certain  Madjd  ad-dîn,  qui  reçut  en  624  les  en- 
voyés de  l'empereur  Frédéric  II.  L'auteur  arabe  auquel  j'emprunte 
ce  passage  (Ilamawi,  texte  dans  Amari,  Bibliotheca  arabico-sicula , 
seconda  appendice,  3o;  traduction  dans  Amari,  Estratti  del  Tarik 
Mansuri,  20)  dit  qu'il  était  alors  mutawallî  des  châteaux  Ismaïliens 
de  Syrie.  On  a  vu  que  ce  titre  désigne  non  le  maître  de  Syrie  lui- 
même,  appelé  maulâ,  sâhib  ou  mnciaddani,  mais  les  commandants  des 
châteaux  sous  les  ordres  du  maître.  Toutefois  je  pense  que  l'auteur 
arabe  s'est  servi  de  ce  terme  par  inexactitude  et  que  Madjd  ad-dîn 
était  bien  le  maître,  puisque  c'est  lui  qui  reçoit  les  ambassadeurs 
et  qui  les  adresse  au  grand  maître  d'Alamût ,  que  l'auteur  appelle 
Djalâl  ad-(h*n  :  autre  inexactitude,  puisque  Djalâl  ad-dîn  Hasan  III 
était  mort  en  G 18  et  qu'en  62/1  régnait  son  fils  *Alâ'  ad-dîn  Muham- 
niad  [H.  C'est  en  raison  de  ces  incertitudes  que  je  n'ai  pas  classé 
Madjd  ad-dîn  dans  la  liste  précédente. 

On  trouve  un  bon  résumé  des  sources  sur  les  Assassins  dans  His- 
Loiiens  grecs  des  croisades.  II,  4a3-42G,  et  un  curieux  aperçu  dans 
l'ouvrage  cité  d'Amari,  Estratti,  8-10. 


502  MAI-JUI!^    1897. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES. 


SÉANCE  DU  14  MAI  1897. 

La  séance  est  ouverte  à  4  heures  et  demie ,  sous  la  prési- 
dence de  M.  Barbier  de  Meynai-d. 

Sont  présents  : 

MM.  Maspero,  Sénart,  Karppe,  Duval,  Perruchon,  Blo- 
chet,  Halévy,  de  Charencey,  Feer,  Macpherson,  Sticknej, 
Dcvéïia,  Courant,  Sylvain  Lévy,  Finot,  Grenart,  Mayer 
Lambert,  Specht,  de  Blonay,  Meiliet  et  Drouin,  secrétaire 
adjoint. 

Lecture  est  donnée  du  procès- verbal  de  la  dernière  séance. 
La  rédaction  en  est  adoptée. 

La  Société  asiatique  a  reçu  de  MM.  les  secrétaires  de  la 
commission  permanente  du  prochain  Congrès  des  orientalistes 
une  lettre  par  laquelle  la  Société  est  invitée  à  désigner  des 
délégués  pour  la  représenter  à  ce  congrès.  M.  le  Préaident 
propose  de  nommer  en  cette  qualité  MM.  Rubens  Duval  et 
Drouin.  Cette  proposition  est  adoptée  : 
•  Sont  élus  membres  de  la  Société  asiaticpe  : 

MM.  L.  de  Saussure,  lieutenant  de  vaisseau,  demeurant 
à  Brest,  rue  Poulie,  i4;  présenté  par  MM.  Cha- 
vanncs  et  Courant  ; 
Si-Saïd  Boulifa,  chargé  de  cours  à  l'Ecole  normale 
de  la  Bouzaréa ,  près  Alger  ;  présenté  par  MM.  Bas- 
set et  Houdas. 

M .  le  Président  présente  à  la  Société ,  de  la  part  des  au- 
teurs MM.  Eidenschenk  et  Cohen-Solal,  un  ouvrage  intitulé  : 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       503 

Mots  usuels  sur  la  langue  arabe,  accompagnés  d'exercices 
(in-i  3,  Alger,  1897  ).  Il  fait  également  hommage,  au  nom  de 
l'Ecole  des  langues  orientales,  du  premier  volume  du  Cata- 
logue de  la  Bibliothèque  de  cet  étabhssement.  Ce  tome  pre- 
mier comprend  la  philologie  générale  et  les  ouvrages  en 
langue  arabe  ;  il  a  été  rédigé  par  M.  E.  Lambrecht  secrétaire- 
bibliothécaire  de  l'Ecole,  et  forme  un  fort  volume  in-8°  sorti 
des  presses  de  l'Imprimerie  nationale  (E.  Leroux,  éditeur, 
Paris).  Les  catalogues  qui  suivront  celui-ci  seront  consacrés 
aux  autres  langues  parlées  en  pays  musulmans  et  à  celles  de 
l'Extrême-Orient. 

M.  E.  Sénart  communique  à  la  Société  le  fragment  d'un 
manuscrit  trouvé  dans  les  environs  de  Khotan  (Turkestan 
chinois)  par  la  mission  Dutreuil  de  Rhins,  et  dont  il  n'a  eu 
connaissance  que  tout  récemment,  par  M.  Grenard  qui  s'oc- 
cupe actuellement  de  préparer  le  récit  de  l'expédition  à 
laquelle  il  a  pris  part  sous  la  direction  du  malheureux  Du- 
treuil de  Rhins.  Ce  précieux  document  est  un  manuscrit 
sur  écorce  de  bouleau,  en  caractères  kharoshihî,  qui,  à  en 
juger  par  la  date  où  l'emploi  épigraphique  de  cette  écriture 
semble  avoir  cessé  dans  l'Inde ,  serait  probablement  le  plus 
ancien  manuscnt  de  l'Inde  connu  jusqu'à  ce  jour.  L'examen 
très  rapide  auquel  M.  Sénart  a  soumis  cet  important  docu- 
ment lui  a  permis  de  reconnaître  des  morceaux  du  Dhamma- 
pada,  notamment  de  Vappamâdavagga  et  du  bhikkhavagga. 
Il  faudra  y  regarder  de  plus  près  avant  de  décider  si  nous 
sommes  en  présence  d'une  recension  du  Dhanunapada  — 
qui  serait  alors  sensiblement  différente  par  l'ordre  des  vers , 
de  la  recension  pâli  pubUée ,  —  ou  d'un  de  ces  grands  re- 
cueils de  strophes  (  dont  Hiouen  ïhsang  parait  attester  l'exis- 
tence dans  les  régions  de  la  Kashgarie  et  du  Khotan),  dans 
lequel  tout  ou  partie  du  Dhammapada  serait  incorporé. 

Du  document  en  question,  il  reste,  en  dehors  de  menus 
fragments  provisoirement  négligeables,  cinq  morceaux  plus 
importants  qui  comprennent  intégralement  ou  en  partie, 
environ  90  lignes  de  retendue  approximative  d'un  çk>ka 


504  MAI-JUIN  1897. 

chacune.  11  n*est  pas  nécessaire  d'insister  sur  rintérêt  qu'il 
présente  pour  la  paléogi*aphie ,  pour  la  linguistique  et  pour 
rhistoire  du  canon  des  bouddhistes. 

A  titre  de  curiosité ,  M.  Sénart  signale  la  lectui'e  du  vers 
qui  correspond  à  Dhanunapada  II,  36  où  notre  manuscrit 
semble  fournir  une  amélioration  certaine  au  texte  publié  : 

Au  lieu  de 

appamâdain  ca  medhâvî  dhanani  settham  va  rakkhati. 

il  écrit  : 

apamada  (ca)  medhavi  dhana  sethi  va  rakhati. 

CI  Le  sage  s'attache  à  l'application ,  comme  le  banquier  à 
son  argent.  »  Ce  qui  donne  un  tour  assurément  plus  piquant 
et  plus  vif  que  la  lecture  un  peu  faible  du  pâli. 

M.  Sénart  se  réserve ,  bien  entendu ,  d'étudier  de  près  des 
fragments  d'un  si  grand  prix  ;  mais  il  a  voidu  dès  à  présent 
en  signaler  l'existence  et  faire  honneur  de  leur  découverte 
aux  courageux  explorateurs  à  qui  nous  les  devons. 

M.  le  Président  adresse  les  remerciements  de  la  Société  à 
M.  Sénart  pour  cette  importante  communication. 

M.  Maurice  Courant  donne  ensuite  lecture  d'un  mémoire 
sur  la  méthode  employée  par  les  Japonais  pour  lire  les  textes 
chinois.  Cette  étude  paraîtra  dans  le  Journal  asiatique, 

M.  de  Charencey  communique  un  travail  sur  les  noms  du 
chien  et  du  loup  chez  les  peuples  du  nord  de  l'Asie  (voir  ci- 
après  p.  5o5,  annexe  au  procès  verbal). 

Avant  de  clore  la  séance ,  M.  le  Président  demande  a  la 
Société  de  l'autoriser  à  remettre  quelques-uns  des  ouvrages 
qu'elle  a  publiés  ainsi  qu'un  certain  nombre  de  volnmes  du 
Journal  asiatique  à  la  Bibliothèque  de  l'établissement  scien^ 
tifique  connu  sous  le  nom  de  Fondation  Thiers  sis  à  Paris, 
place  Bugeaud.  Il  rappelle  à  cette  occasion,  qu'au  nombre 
des  élèves  des  hautes  études  pensionnés  par  cette  maison,  se 
trouvent  actuellement  deux  orientalistes  et  qu'il  y  a  lieu  d'es- 
pérer ([ue  les  études  orientales  y  occuperont  toujours  leur 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  505 

place.  11  est  donc  intéressant  que  la  Bibliothèque  de  la  fon- 
dation Thiers  possède  au  moins  quelques-unes  des  publica- 
tions de  notre  Société. 

Cette  proposition  est  adoptée  et  le  Bibliothécaire  est  auto- 
risé à  faire  le  don  dont  il  s'agit,  au  nom  de  la  Société. 

La  séance  est  levée  à  six  heures. 


ANNEXE  AU  PROCES-VERBAL. 
Les  noms  du  chien  et  du  loup  chez  les  peuples  du  nord  de  VAsiei 

Un  fait  qui  pourra  intéresser  à  la  fois  le  naturaliste  et  le 
philologue ,  c'est  l'emploi  chez  certains  peuples  du  nord  de 
l'Asie  et  de  l'Europe  orientale  du  nom  primitivement  réservé 
au  loup  pour  désigner  le  chien.  Rien  de  pareil,  croyons-nous 
ne  se  constate  dans  les  dialectes  indo-européens  et  sémi- 
tiques. 

Le  phénomène  en  question  se  manifeste ,  par  exemple ,  dans 
les  idiomes  de  la  famille  que  nous  avons  proposé  d'appeler 
lénisséo-kourilienne ,  et  qui  comprend  au  moins  trois  groupes 
assez  tranchés,  à  savoir:  i°  l'Iénisséique  (Ostyak  de  l'Iénisséi, 
Kotte,  Assane,  Arine);  —  2°  l'Anadyrien  (Tchouktschi  no- 
made et  Koi^êke)  ;  —  3°  l'Aïno-coréen.  Peut-être  bien  con- 
vient-il d'y  ajouter,  comme  ie  présume  M.  RadlofF,  un  qua- 
trième groupe ,  celui  des  dialectes  du  Kamtschatka. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'on  rencontre  en  Ostyak  de  l'Iénisséi, 
Xyt  ou  Kyt  pour  «  loup  » ,  sans  aucun  doute  apparenté  au 
Iletlen,  ethet  «chien»  du  Tschouktschi  nomade.  (Même 
sens)  —  Xiattan,  attany  atan,  du  Koryêke.  —  Héda^  schéia 
de  l'Aïno  des  Kouriles  et  du  continent.  Le  même  mot 
semble  être  passé  dans  certains  dialectes  de  la  famille  turco- 
mongole,  mais  spécialement  avec  le  sens  de  chien.  C'est 
ainsi  que  cet  animal  est  nommé  Oet  en  Soyote,  Et  en  Ka- 
ragasse ,  Ad(iî  en  Koïbale. 

Nous  ferons  une  remarque  analogue  à  propos  du  Turk- 
osnianli  Boiirou  «  loup  »,  —  Bour  en  Koïbale ,  —  Boâr,  houroa 

i\.  .33 


raraiMRBiB  ii*riux*Li. 


506  MAI-JUIN   1897. 

en  Karagasse,  —  Boâr  en  Soyote,  de  la  racine  mongole 
hcBrœ  «être  gris»,  suivant  Pictet.  Palias  aurait  retrouvé  le 
même  mot  sous  la  forme  Evoar,  mais  avec  la  signification 
de  «  chien  » ,  chez  les  Ostyaks  de  Pumpokolsk. 

Se  refîisera-t-on  à  reconnaître  le  kasck  t  loup  »  du  Sa- 
moyède-ostyak  dans  le  Kamtschadale  du  nord  koskah  t  chien  »  ? 

Une  autre  racine  pour  désigner  le  chien  doit  être  signalée 
dans  le  Pinà  du  Mordiiin  ;  —  Pené  du  Wotièque  ;  —  Peni 
de  l'Esthonien.  Le  Mingï^en  phinie  «  chien  »  a ,  sans  aucun 
doute ,  été  emprunté  aux  dialectes  ougro-Gnnois  et  nous  n'hé- 
sitons pas  à  voir  dans  Tosiyak  Aemp  (même  sens)  une  alté- 
ration de  Peni,  Pinà, 

Quoi  qu'il  en  soit ,  c  est  hien  le  même  terme  cpii  reparait 
dans  le  Yourake  (dialecte  Samoyède)  Waéno  «chien»,  — 
Tawgy,  hân.  Nous  aurions  peine  à  en  séparer  le  japonais 
Inoa.  N'oublions  pas ,  en  effet ,  que  linguistiquement  les  ha- 
bitants actuels  du  Japon  appartiennent  à  une  tout,  autre 
souche  que  les  Aïnos  ou  les  Coréens.  Certaines  affinités  avec 
les  dialectes  samoyêdes  ont  déjà  été  signalées  dans  leur 
idiome,  notamment  au  sujet  des  noms  de  nombres.  C'est 
ce  que  semble  avoir  suffisamment  démontré  l'orientaliste 
autrichien  M.  Boller. 

La  comparaison  avec  le  Tschouktschi  nomade  hina,  einné, 
ein  «  loup  »  nous  obligerait-elle  à  supposer  que  le  /non  japo- 
nais désignait  d'abord  cet  animal  et  qu'il  n'a  été  appliqué 
que  plus  tard  au  chien  }  Nous  ne  le  pensons  pas ,  et  peut-être 
même  serait-ce  juste  le  contraire  qu'il  conviendrait  d'ad- 
mettre. 

Q"  de  Charengey. 

OUVRAGES  OFFERTS  X  LA  SOCIETlfe. 
(Séance  du  i4  mai  1897.) 

Parl'India  Office:  Madras  Government  Muséum,  Bulletin 
vol.  II,  n"  1,  Anthropology  by  Ed.  Thurston,  1897,  iiv4*. 
—  Government  of  Bombay,  Archmology.  Process  Report  ùf 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  507 

the  Archœological  survey  of  Western  India,  September  iSgS- 
April  1896;  in-A". 

Par  la  Société  :  Comptes  rendus  de  la  Société  de  géographie, 
n°'  6  et  7,  1897,  Paris;  in-8^ 

—  Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres,  Comptes 
rendus.  Bulletin  de  janvier-février  î897;in-8''. 

—  Journal  of  the  Asiatic  Royal  Society,  April  1897;  in-8°. 

—  Revue  des  études  juives ,  janvier-mars  1897;  in-8°. 

—  Bulletin  de  la  Société  des  études  chinoises  à  Saîgon. 
Année  1896,  3'  fasc.  1897;  in-4°. 

—  Journal  des  savants,  mars-avril  1897;  in-8®. 

Par  les  éditeurs  :  Polybiblion,  parties  technique  et  litté- 
raire, avril  1897;  in-8*'. 

—  Le  Muséon,  avril  1897.  Louvain;  in-8°. 

—  Revue  critique,    n°*  iS-ig.  Paris,  1897  ;  in-8". 

—  Revue  africaine,  n°  22a-,  1"  trimestre.   Alger,   1897; 

—  Le  Globe,  n°  1 ,  novembre  1896-janvier  1897.  Genève; 
in-8°. 

—  Bulletins,  n°'  271  et  272.  Firenze,  1897;  în-8". 

—  Bulletin  archéologique.  Année  1896,  Paris;  in-8°. 

—  El  Inslructor,  April  1897.  Aguascalientes  ;  in-A'*. 

—  Atti  délia  Accademia  dei  TJncei,  séria  quinta  vol.  V. 
Gennaco ,  1 897  ;  m-à°. 

—  The  sanscrit  critical  Journal.  April  1897,  Woking;in-8'*. 

—  Revue  de  l'histoire  des  religions^  novembre  -  décembre 
1896  et  janvier-février  1897;  in-8^ 

—  Bulletin  de  correspondance  hellénique,  novembre -dé- 
cembre 189/i;  janvier-octobre  et  novembre-décembre  1896; 
janvier-octobre  et  novembre  1896;  in-8'*. 

—  Ararat,  journal  arménien,  mars.  Ëtchmiadziil,  1890. 

Par  les  auteurs  î  EUBayân,  recueil  arabe,  n***  1  et  2  delà 
première  année.  Le  Caire,  i897;in-8°. 

33. 


508  MAI-JUIN   1897. 

Par  les  auteurs  :  W.  Groff,  Légendes  et  traditions  sur  les 
pyramides  de  Ghizeh  (Extrait).  Le  Caire,  1897;  in-8". 

—  M.  Bloomfield ,  Contributions  to  the  interprétation  of  the 
Veda,  7*''  séries.  Baltimore,  1896;  in-8". 

—  Lambrecht,  Catalogue  de  la  bibliothèque  des  langues 
orientales  vivantes,  t.  1",  linguistique,  I  Philologie,  II  langue 
arabe. 

—  D"  J.  Sedlacek,  Eine  Reise  nach  Karthago;Wien^  ^897  ; 
in-8°. 

—  H.  Winkler,  Die  Sprache  der  zweiten  Colamne  der  drci- 
sprachigen  Inschrijïen  und  das  Altaîsche.  Breslau,  1897  ;  in-4*. 

—  Ëidenschenk  et  Cahen-SoM ,  Mots  usités  de  la  langue 
arabe,  accompagnés  d'exercices.  Alger,  1897;  in-8°. 


BIBLIOGRAPHIE. 


NOTICE  SUR  LES  PAPIERS  D'EUG.  BURNOUF  CONSERVES 
X  LA  BIBLIOTHÈQUE  NATIONALE, 
PAR  M.  LÉON  FEER. 

Je  ne  chercherai  pas  à  démontrer  Timportance  des  papiers 
d'Eugène  Burnouf.  Cette  démonstration  est  faite  d'avance 
dans  les  esprits  par  le  nom  seul  de  l'auteur.  £31e  a  d'ailleurs 
été  formulée  avec  trop  d'autorité  au  lendemain  de  la  mort 
de  Burnouf  par  Barthélémy  Saint-Hilaire ,  dans  le  Journal 
des  Savants,  et  au  lendemain  de  la  mort  de  M"*  Burnouf  par 
Naudet ,  dans  la  Vie  de  Jean-Louis  et  Eugène  Burnouf,  pour  que 
je  me  hasarde  à  la  recommencer.  Aussi  bien ,  cette  démons- 
tration gît  tout  entière  dans  la  description  des  travaux  plus 
ou  moins  avancés,  mais  inachevés  pour  la  plupart,  qui  nous 
restent  de  l'illustre  indianiste. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  509 

Ces  papiers,  déposés  à  la  Bibliothèque  nationale  à  des 
époques  diverses,  y  sont  entrés  principalement  en  deux 
grandes  masses ,  l'une  après  la  mort  de  l'auteur  lui-même , 
l'autre  après  la  mort  de  sa  veuve.  Ils  forment  actuellement 
117  volumes  de  grandeur  très  inégale.  Il  y  en  a  une  partie 
qui  n'est  pas  de  lui,  mais  se  composant  soit  de  documents 
originaux  qui  lui  avaient  été  donnés ,  soit  de  travaux  de  ses 
élèves;  l'autre  partie,  de  beaucoup  la  plus  grande,  atteste 
l'étendue  et  la  variété  de  ses  connaissances,  sa  dévorante 
activité  et  son  infatigable  ardeur  au  travail. 

Le  classement  adopté  est  celui  qui  a  été  indiqué  par  Bar- 
thélémy Saint-Hilaire  dans  l'article  du  Journal  des  Savants, 
savoir  :  I,  Langue  zend.  Mazdéisme,  n"'  1-21;  —  II,  Inscrip- 
tions cunéiformes,  n°*  23-27;  —  III,  Langue  sanscrite,  Vê- 
disme  et  brahmanisme,  n"*  28-5o;  —  IV,  Bouddhisme  népa- 
lais ou  du  Nord,  n°*  5 1-66;  —  V,  Bouddhisme  méridional, 
pâli,  birman,  etc.,  n°'  67-83;  —  VI,  Travaux  grammaticaux 
et  lexicographiques ,  n°'  84-99  »  —  ^^  »  Supplément ,  n°'  1 00- 
117.  Presque  tous  les  papiers  qui  ne  sont  pas  de  Burnouf 
lui-même  sont  réunis  dans  le  Supplément;  ils  ne  se  pré- 
sentent qu'en  petit  nombre  disséminés  dans  les  autres  sec- 
tions. 

Il  n'est  pas  possible  de  signaler  ici  une  foule  de  notes  et 
de  menus  travaux  qui  abondent  dans  ces  papiers;  le  cata-  ' 
logue  permet  de  les  trouver.  Nous  nous  bornerons  (et  la 
tâche  est  déjà  assez  grande)  à  insister  sur  les  travaux  im- 
portants entrepris  par  Eug.  Burnouf,  de  manière  à  donner 
une  idée  de  l'étendue  de  son  œuvre  que  les  ouvrages  impri- 
més ne  font  pas  suffisamment  connaître. 

Ces  papiers  se  présentent  matériellement  sous  trois  formes 
différentes  :  1°  Volumes  reliés  par  les  soins  de  l'auteur  (il  y 
en  a  une  douzaine);  2°  Cahiers  formant  des  volumes  reliés 
à  la  Bibliothèque  ;  3°  Cahiers  d'écolier  provenant  des  pape- 
teries de  Paris  et  de  Londres.  Les  premiers  sont  des  travaux 
définitifs  ;  je  crois  devoir  parier  tout  d'abord ,  sinon  de  tous , 
au  moins  de  plusieurs  d'entre  eux. 


510  MAI-JUIN    1807. 

I.  Travaux  définitifs. 

1*  Vendidad  Sodé  annoté  (n"  i).  C'est  nn  exemplaire  de  la 
publication  autographiée ,  portant  entre  les  lignes  et  en 
marge  des  variantes ,  -—  les  unes  en  noir,  d'autres  en  noir 
soulignées ,  d'autres  en  rouge ,  -—  prises  dans  trois  mss.  de 
Londres.  Trois  avis,  dont  le  premier  est  daté  de  Londres, 
3o  mai  i855,  écrits  sur  la  feuiUe  de  garde,  font  connaître 
la  source  de  ces  trois  sortes  de  variantes.  ^-'  li  est  possible 
que  ce  travail  soit  inachevé;  les  notes  sont  beaucoup  plus 
rares  dans  la  deuxième  partie  du  volume. 

2°  Variantes  du  Vendidad  Sade  (n®  2),  Paris,  i836.  — 
«  Chaque  page  de  ce  volume  répond  à  la  page  du  Vendidad 
Sade  qui  porte  ce  même  chiffre •  (56i  pages,  dim.  o'",4o:i 
xo",25o). 

3**  Index  du  Vendidad  Sade  a  servant  de  table  de  renvoi 
non  seulement  au  Vendidad  Sade ,  mais  encore  au  volume 
de  variantes  du  Vendidad  Sade. . .;  Paris,  i833».  L'index 
principal  de  8 1 9  pages  est  suivi  d  un  supplément  de  1 1 9  pages. 
—  Total  938  pages  (n"  3,  dim.  0^,2  60  x  o*,4io). 

i""  «  Index  contenant  tous  les  mots  du  Minokhered  et  ceux 
du  Schekend - Goumani ,  ouvrages  écrits  en  pazend;  Paris, 
i833»  (n°  16,  23A.p^es,  dim.  o"',4o2xo",245). 

5°  a  Sirouzé  copié  d'après  le  ms.  n'  IV  d'Anquetîl  et  CoU 
lation  du  Sirouzé  d'après  trois  mss.  de  la  Bibliothèque  du 
Roi ,  le  n"  IV  supplément  d'Anquetil  servant  de  texte.  ■  — 
Bien  que  relié  à  la  Bibliothèque ,  ce  ms.  appartient  à  la 
môme  catégorie  que  les  précédents  (n*  17,  190  feuUlets, 
dim.  o",43oxo",2  7o). 

6"*  Index  de  Pânini,  a  La  copie  de  cet  Index  qui  était  ter- 
miné depuis  longtemps  a  été  achevée  le  1 1  janvier  1 887  » 
(  n°  M,  687  pages,  dim.  o°,ao5  x  o'",26o]. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  511 

Je  parierai  plus  tard  des  autre»  mss.  relies  par  les  soins  de 
Fauteur.  Ceux  dont  il  vient  d'être  question  sont  écrits  avec 
le  plus  grand  soin ,  véritablement  calligraphiés  et  sans  au- 
cune rature.  Ils  n'étaient  certainement  pas  destinés  à  être 
mis  entre  les  mains  des  compositeurs  ;  mais  les  travaux  qu'ils 
renferment  devaient-ils  voir  le  jour  ?  Je  ne  sais.  Il  semble 
que  l'auteur  ait  voulu  les  garder  conune  instruments  de 
travail. 

Je  passe  maintenant  aux  travaux  qui  se  rapportent  aux 
ouvrages  publiés ,  tels  que  le  Bhâgavata-parâna  et  le  Lotus 
de  la  bonne  loi. 


II.  Travaux  relatifs  aux  ouvrages  publiés. 
A.  Bhâcfavata-Parâna, 

De  nombreux  travaux  accessoires  se  rattachent  au  Ehâga- 
vata-Purâna. 

m 

Outre  un  fragment  du  texte  copié  sur  un  ms.  de  Londres 
(  7  feuillets ,  n**  4 1  ) ,  on  trouve  dans  les  i  Bg  premiers  feuillets 
du  n"  3i  les  Variantes  des  livres  I-III,  et  dans  les  296  feuil- 
lets du  n"  32  ,  celles  des  livres  IV-IX  donnés  en  devanâgari, 
les  mss.  d'où  elles  sont  tirées  étant  indiqués  par  des  lettres 
majuscules,  romaines  dans  le  n°  3i ,  anglaises  dans  le 
n**  32. 

Des  notes  pour  les  livres  I-IV  et  pour  la  préface  rem- 
plissent le  n"  34;  d'autres  remarques  ou  observations  rela- 
tives aux  tomes  I  et  II  de  l'ouvrage  publié  se  trouvent  à  la 
fin  du  n"  3i  (fol.  228-232).  —  Diverses  note»  et  observa- 
tions se  rencontrent  avec  des  fragments  de  texte  accompa- 
gnés de  discussions  dans  le  n*  33 ,  qui  se  termine  par  des 
observations ,  questions  et  lettres  de  Goldstûcker  à  l'occasion 
de  la  correction  des  épreuves. 

La  plupart  des  notes  et  observations  ci-dessus  désignées 
sont  écrites  sur  des  carrés  de  papier;  mais  les  livres  III  et 
IV  font  l'objet  de  notes  suivies,  rédigées  avec  soin  et  se  suc- 


512  MAI-JUIN    1897. 

cédant  dans  l'ordre  du  texte,  dont  Tensemble  forme  les 
n"'  35  et  36  ;  le  n°  35 ,  en  particulier,  qui  renferme  les  notes 
du  livre  III,  est  calligraphié.  On  y  remarque,  àla>p.  8; une 
correction  qui  modifie  la  traduction  ;  or,  la  modification  in- 
diquée se  trouve  dans  le  volume  imprimé  ;  la  rédaction  des 
notes  est  donc  antérieure  à  Timpression  du  volume.  On  sait 
qu'elles  devaient  être  mises  à  la  fm  de  Touvrage  achevé. 
Les  notes  relatives  à  la  préface  qui  se  lisent  à  la  fin  du  n**  34 
ne  figurent  pas  dans  le  volume  imprimé. 

Tout  le  monde  peut  admirer  aujourd'hui ,  comme  Barthé- 
lémy Saint-Hilaire  en  i852,  dans  les  i65  pages  du  n""  37, 
le  travail  dont  la  métrique  du  Bhâgavata-Purâna  a  été  l'objet 
de  la  part  d'Eug.  Burnouf.  Tous  les  vers  des  livres  I-IX  sont 
scandés  ;  la  mesure  seule  est  indiquée ,  le  texte  n*est  jamais 
donné.  Il  y  a  de  place  en  place  quelques  observations  sur  la 
prosodie.  A  la  fin  du  livre  III  (fol.  57)  se  trouve  cette  men- 
tion :  «Fin; du  livre  III  et  du  tome  I"  de  l'édition  que  j*en 
ai  donnée.  Paris,  ce  28  octobre  1839.» 

B.  Lotus  de  la  bonne  loL 

Une  bonne  partie  du  ms.  des  Appendices,  spécialement 
des  X',  XII*  et  XIII* ,  —  qui  a  passé  par  l'imprimerie ,  — 
se  trouve  dans  les  n"**  5 1 ,  52 ,  54 ,  avec  de  nombreuses  notes 
relatives  à  ces  divers  travaux.  Je  n'y  insiste  pas. 

Le  texte  sanscrit  des  trois  premiers  chapitres  du  Lotos  avec 
variantes,  le  tout  en  devanâgari,  occupe  les  r77  premiers 
feuillets  du  n°  29  :  ce  qui  donne  à  penser  que  Tauteur  aurait 
eu  l'intention  de  publier  le  texte  de  ce  célèbre  sûtra ,  dont 
il  nous  a  donné  la  traduction. 

On  trouve  dans  le  n"*  53  (fol.  1-68.)  un  double  travail  sur 
«  la  manière  dont  s'opère  très  fréquemment  la  rencontre  de 
deux  mots  dont  l'un  se  termine  et  dont  l'autre  commence  par 
une  voyelle  »  et  aussi  «  par  une  consonne  •  dans  le  Lotus.  Le 
n"  78  commence  par  des  «Observations  sur  la  langue  des 
morceaux  versifiés  du  Saddharmapundarika  »  (fol.  1-34)*  Il  y  a 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  513 

aussi  dans  le  n"  78  (fol.  33-85)  des  notes  sur  la  grammaire 
et  la  prosodie  sanscrites,  où  les  exemples  sont,  en  majeure 
partie ,  tirés  du  même  ouvrage. 

G.  Etudes  sur  la  langue  et  les  textes  zends. 

Le  commentaire  sur  le  IX"  et  le  X*  «  Hâ  de  Tlzechnë  »,  qui 
remplit  les  feuillets  28-56  du  n"*  i3,  parait  être  la  base  des 
articles  publiés  dans  le  Journal  asiatique  à  partir  de  i84o. 
Les  fragments  désignés  comme  S  29 ,  3o ,  qui  se  trouvent  en 
tête  du  n"  1 1  (fol.  1-21),  peut-être  même  ceux  qui  viennent 
ensuite ,  doivent  se  rattacher  à  ce  même  travail. 

Je  passe  maintenant  aux  travaux  achevés  ou  inachevés 
dont  il  n'a  été  rien  publié. 


III.  Travaux  non  publiés. 

Cette  section  comprend  des  copies  de  textes;  des  textes 
accompagnés  de  traduction;  des  traductions  sans  le  texte; 
des  essais  divers  de  grammaire ,  de  lexicographie ,  d'épigra- 
plne,  d'histoire,  etc.  Je  vais  énumérer  successivement  ces 
travaux  si  nombreux  et  si  variés. 

A.  Copies  de  textes. 

Je  remarque  en  zend  : 

i*"  Une  copie  du  Vendidad  Sade  avec  variantes  faite  à 
Oxford ,  «  1 3  avril  i835  »  (n"  12,  fol.  i-84)  ;  —  2**  Une  copie 
du  Yaçna  avec  variantes,  faite  à  Londres,  «6  mai  i835», 
(n°'  7,  8,  9);  —  3^*  Une  autre  copie  du  même  ouvrage 
(n°  12,  foL  85-2 20),  dont  il  ne  reste  que  la  dernière  partie 
(fol.  26 1-5 20),  paraissant  avoir  été  faite  à  Oxford  et  repro- 
duisant le  ms.  original  page  par  page  et  ligne  par  ligne; 
elle  n'est  pas,  senible-t-il ,  de  la  main  de  Burnouf,  mais  il 


514  MAI-JUIN   1897. 

l'a  revue  et  complétée.  —  (Toutes  ces  copies  sont  en  tran- 
scription. ) 

En  sanscrit  : 

1°  Le  drame  d'Urvaçî  en  caractère  devanàgari  (n*  38, 
*93  pages);  —  a"  Le  Durdjanamukhapadmapâdakâ;  — 3*  Le 
Durdjanamakhatchapatikâ ,  deux  textes  (en  transcription 
comme  le  précédent ,  copies  faites  à  Londres ,  n*  d  i  )  ;  —  4*  Le 
Prajnâpâramitâhrdaya  en  caractères  landza  (n*  6o);  -—  5*  La 
copie  des  treize  premières  lectures  de  VAgni-purâna  (n*  Sg, 
fol.  70-93),  fragment  qui  a  été  imprimé  et  dont  il  subsiste 
deux  épreuves  portant  des  corrections  (n*  111,  fol.  11 -a a). 
Il  y  a  d'ailleurs,  de  cet  ouvrage,  une  liste  des  chapitres 
(n"  42 ,  fol.  100)  et  un  court  extrait  (fol.  66).  —  Burnouf , 
ayant  à  faire  le  choix  d'un  purâna ,  Taurait-U  fixé  un  instant 
sur  l'Agni  avant  de  l'arrêter  définitivement  sur  le  Bhâga- 
vata? 

En  pâli  : 

1"  h'Abhidhânappadipikâ  avec  variantes  et  notes  (n*  67); 
—  2°  Le  Mahâvamso  copié  sur  le  ms.  d'Alexander  Jobnston, 
1826  (n*  68)  et  1828  (n«  69);  —  3"  Le  Bâïâvatara  «Pawly 
grammar  belonging  to  sir  Alex.  Jobnston  »  suivi  d'un  «  Vo- 
cabulary  english  and  pawly»  (n*  79)^;  —  4*  h^âtânatiya- 
sutta  (n"  81);  —  5°  Le  Mahânidâna-sattam  (en  caractère 
devanâgarî);  —  6"  Le  Paramattha  (Boromat)  n*'  289  et 
2^0  du  fonds  pâli  (commencement  du  Dhammasingani  et 
du  Vibbanga  de  rAbhidhamma);  —  7"  Mahâsatta  (n'  502 
du  fonds  pâli,  portion  du  Jâtaka  662)  n"  78 ;  —  8*  Kanimua 
(Kammavâca),  n°  26  du  fonds  pâli  (n**  78  et  4i). 

En  tibétain  : 

Le  Sumagadha- avadâna  avec  la  signification  firançaise 
écrite  au  crayon  au-dessous  de  chaque  mot. 

^  Ce  travail  n^est  pas  daté ,  mais  ce  doit  être  un  des  premien  de  Tantear. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  515 


B.  Textes  accompagnés  de  traduction. 

En  littérature  mazdéenne,  texte  pazend  du  Minokhered 
(transcrit)  avec  glose  sanscrite  et  traduction  latine,  parfois 
sanscrite,  interlinéaire,  correspondant  aux  pages  9-161  du 
ms.  d'Anquetil  n"  X,  actuellement  87  du  Supplément  persan 

(n°  12,  p.  297-342). 

En  littérature  sanscrite  :  1"  texte  sanscrit  et  prâcrit  d'C/r- 
vacî  avec  une  traduction  latine  doublée  parfois  d'une  tra- 
duction française,  inachevée  (n"  89,  p.  5-70);  —  2°  texte 
(transcrit)  et  traduction  latine  des  neuf  premières  lectures 
du  Brahmavaivcu'ta-purâna  «commencé  le  1"  mars  1827» 
(n"  39,  fol.  io4-20o);  —  3°  Rishyasingœ  historia  et  Sacrœ 
et  Ahalyœ  maledictio ,  etc^  fragments  du  Kàmâyana  (n°  66, 
fol.  1-12). 

En  pâli-birman ,  textes  bilingues  accompagnés  de  traduc- 
tions françaises  (le  birman  est  toujours  en  caractères  origi- 
naux), savoir  :  1"  Dîgha-nikâya  (section  III)  n°  56  du  fonds 
pâli  (n°  72,  fol.  1-11 3)  fragments;  —  2°  Khuddhasikkhadî- 
panî  «Châtillon,  2  octobre  i848»  (n"'  76  et  72);  —  3"  P^- 
timokkha  «terminé  à  Châtillon,  le  lundi  28  mai  18^9,  jour 
de  l'installation  de  l'Assemblée  nationale  législative»;  les 
jâtakas  suivants  :  —  i°  Ne  mi  «Châtillon,  10  juillet  18^9» 
(n**  74 );  —  5**  Suvannasâma  «Châtillon,  28  août  1849» 
(n"  73);  —  6**  Bhuridatla  «20  novembre  1849,  ^^i** 
(n°  75).  Deux  ouvrages  grammaticaux  :  7*  le  Sandhi-kappa , 
grammaire  de  Kaccâyana ,  ms.  de  Burnouf  n°  1 54  >  mainte- 
nant 486  du  fonds  pâli  (n'  80);  —  8*  le  Rupa-siddhi, 
n°  i44  du  catalogue  de  Burnouf,  n"  497  du  fonds  pâli 
(n"  81,  fol.  1-120). 

En  singhalais  :  IMahâjanakajâtakâyi ,  texte  singhalais  avec 
traduction  française  interlinéaire  (n"  81,  fol.  12 1-1 46).  Rat' 

nâvali,  id.  (n°  60,  fol.  15-17). 


516  MÂMUIN  1807. 

Vax  tibétain:  Praj nâ-pàramitâ'hrdaya,  texte  avec  traduction 
française  intorlinéaire. 

Lo  Khudasikkliadlpanl ,  le  Pâiimokkha  et  les  trois  jâtakas 
paii-hirnians  susnommés  sont  achevés  et  reliés  par  les  soins 
do  l'auteur.  Jls  n'étaient  certainement  pas  destinés  à  être 
imprimés  sous  cette  cette  forme,  mais  devaient  sans  doute 
être  utilisés  pmr  des  publications  futures. 

G,  Traductions, 

Je  note  d'abord  des  fragments  d*une  traduction  latine, 
vers  par  vers  avec  notes  et  variantes  du  Padma-Purâna ,  savoir  : 
les  lectures  xiv-xix  (n*  3i,  fol.  160-187)  armant  un  4*  ca- 
hier, —  et  les  lectures  cvi-cxi  (n°  4o,  fol.  67-1 17)  formant 
uu  i4'  cahier;  il  manquerait  donc  la  cahiers?  — ensuite 
une  traduction  latine  vers  par  vers  du  Bhattikâvya  (chants 
i-i\)  avec  des  notes  en  français  et  en  latin  (n**  89 ). 

Les  traductions  en  français  des  livres  bouddhiques  forment 
un  eiisend)lc  assez  imposant  :  le  n*^  58  renferme  le  Samaga- 
dha-uvudâna ,  dont  j  ai  déjà  cité  le  texte  tibétain  et  sur  lequel 
il  existe  des  notes  (n*  63 ,  fol.  62-71),  —  et  les  extraits  sui- 
vants du  Divya-avadâna  :  Histoire  de  Rudràyana  (fol.  76-100) 
incomplète;  histoire  de  la  Yaxini  Kundall  (foL  ioi-io4); 
histoire  de  ia  truie  (Siikarikâ-avadâna,foL  io5-i  11); histoire 
de  IM*irna  (fol.  1 13-1 15). 

La  traduction  du  «  Çatâvadânai  (Avadâna-Çataka)  ne  con- 
tient cpieie  premier  et  le  dernier  livre  avec  le  commencement 
du  deuxième  (n"  57). 

Burnouf  avait  commencé  la  traduction  du  Lalitavistara^ 
dont  il  a  d'ailleurs  dressé  une  «table  des  chapitres ■  faite 
avec  beaucoup  de  soin,  et  pour  lequel  Ed.  Foucaux  lui  avait 
préparé  une  concordance  des  pages  du  texte  sanscrit  et  de 
ia  version  tibétaine  (n"*  64);  mais  il  renonça  à  ce  travail 
et  rinterrom|)it  an  milieu  du  chapitre  II  par  cette  note  : 
«Jaî  suspendu  ici  (n°  61,  fol.  3o)  cette  traduction,  dëcoa- 
rai^é  par  la  barbarie  croissante  du  stvle.  » 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       517 

L'incorrection  du  ms.  dont  il  se  plaint  dans  son  Introduc- 
tion etc.,  ne  la  pas  empêché  de  mener  à  bonne  fm  la  tra- 
duction largement  annotée  du  Karanda-vyâha  «  commencée 
le  3  novembre  1887,  finie  le  12  novembre  1887  »  (n"  56, 
fol.  1-45).  —  Avait-il  entrepris  celle  du  Guna  [Kâranda-] 
vyâha?  11  ne  s'en  trouve  pas  plus  de  quatre  feuillets  (fol.  i46- 
1  52).  Mais  la  traduction  de  la  Prajnâpâramitâ  en  8,000  sen- 
tences a  été  poussée  jusqu'au  folio  270  du  ms.  qui  en  a  3o2 , 
et  jusqu'à  la  page  ^65  de  l'édition  de  la  Bihliotheca  Indica 
(Calcutta,  1888)  qui  en  compte  53o  \  —  On  ne  peut  que 
regretter  de  voir  qu'un  travail  si  fort  avancé  soit  demeuré 
inachevé  et  n'ait  pas  été  pubhé.  Même  regret  au  sujet  du 
Karanda-vyûha  qui  a  été  achevé  et  était,  semhle-t-il,  tout 
prêt  pour  l'impression. 

Le  dictionnaire  pentaglotte  Man-han-si-fan-tsiei-yao ,  ou  du 
moins  la  partie  sanscrite  de  ce  dictionnaire ,  a  vivement  at- 
tiré l'attention  du  grand  indianiste.  On  en  trouve  une  tra- 
duction latine  dans  le  n°  64  (loi.  192-199);  le  n**  65  intitulé 
«  Terminologie  l^ouddhique  » ,  la  renferme  tout  entière  en 
transcription  avec  traduction  française  intermittente,  com- 
plétée parfois  par  des  remarques  et  des  équivalents  en 
d'autres  langues;  des  fragments  d'un  commentaire  très 
nourri  se  trouvent  dans  le  n"  70  (fol.  19-24,  27-32).  Deux 
exemplaires  de  la  gravure  des  termes  790-798  de  ce  diction- 
naire, que  nous  avons  signalée  dans  les  Papiers  d'Aheî  Renia- 
sul,  forment  les  folios  109  et  1 10  du  n°  1 10;  sur  le  premier 
des  deux  on  lit ,  en  travers  de  la  marge ,  de  la  main  de  Bui'- 
nouf ,  cette  mention  :  «  Spécimen  du  dictionnaire  pentaglotte 
exécuté  par  MM.  Rémusat  et  Burnouf  ^  » 

'  Cette  traduction  est  designée,  dans  le  Journal  des  Savants ,  comme  une 
«légende  bouddhique  sans  titre».  Ce  n*est  pas  une  légende  et  elle  a  un  titre; 
seulement  Tauteur  de  la  traduction  a  négligé  de  le  mettre.  Ce  titre  est  en 
sanscrit,  aslasdhasrikâ  prajhâpdramilâ. 

-  Puisque  l'occasion  s*en  présente ,  je  fais  ici  deux  rectifications  à  l'article 
sur  les  Papiers  d'Abel  RèmuSat  inséré  dans  le  Journal  asiatique,  189^»' 
a"  série ,  p.  55o-365.  Le  discours  d'ouverture  du  cours  de  chinois  du  16  jan#- 
vicr  iSiS  est  imprime  dans  les  Mélanges  asiatiques,  t.  II,  p.  1-18;  farticle 


518  MAI.JDIN   1897. 


D.  Commentaires  et'anàfyses. 


i" 


Au  premier  rang  se  place  le  Commentaire  sur  l^  Vendidad 
Sade,  conduit  jusqu  a  la  page  66  du  volume  autographié ,  et 
qui  occupe,  dans  le  n°  4,  a65  pages  hautes  de  o",35 ,  larges 
de  o°*,35  et  comptant  chacune  70  lignes;  dans  le  n°  la, 
26  pages,  hautes  de  o^.sa ,  larges  de  o°,a7,  avec  5a  lignes. 
L^article  inséré  dans  le  Joamal  asiatiqiu  de  1829  ne  donne 
qu'une  très  faible  idée  de  ce  vaste  travaiL  Le  texte  zend, 
tantôt  transcrit,  tantôt  en  écriture  originale,  suivi  de  la 
glose  sanscrite  en  devanâgarî ,  y  est  l'objet  d'une  diflcussion 
minutieuse  et  complète.  —  3°  Dans  le  «  Jesht  d'Ormoid  » , 
le  texte  et  la  glose ,  découpés  ^en  neuf  sections  forment  la 
première  moitié  du  n*  10  (a3  feu^lets);  le  reste  du  volume 
est  occupé  par  la  discussion.  L'auteur  renvoie  souvent  à  son 
Commentaire  sur  le  Yaçna.  —  3°  L'analyse  inachevée  du 
Visnu-purâna  et  les  extraits  qui  devaient  y  figurer  occupent 
33  pages  dans  les  n"'  60  et  62.  L'auteur  déclare  qu'il  aurait 
entrepris  de  publier  le  texte  et  la  traduction  s'il  avait  ou  à 
sa  disposition  un  meilleur  ms.  de  ce  poème  que  celui  de  la 
Bi1)iiothèque  du  Roi.  —  4'  On  serait  tenté  de  croire  que 
Bumouf  a  eu  une  pensée  semblable  à  l'égard  du  Padma-pu- 
râna ,  si  l'absence  de  la  première  partie  de  ce  poème,  dont  la 
Bibliothèque  nationale  ne  possède  que  la  seconde,  ne  ren- 
dait cette  supposition  peu  vraisemblable.  Outre  le  travail 
cité  plus  haut,  dont  ce  Purâna  a  été  l'objet  de  sa  part,  le 
n*  4o  renferme  une  analyse  des  dix  premiers  chants  qui  est 
la  base  de  l'article  publié  dans  le  Journal  asiatique  (i"  se- 
mestrc  iSgS).  —  5**  Je  compte  parmi  les  connnentaires 
les  65  notes  qui  commencent  le  n"  3o  et  sont  relatives  a  la 
«Préface  du  Mahidhara»,  rapprochée  du  Çatapatha-bràh- 
niana.  Ce  sont  apparemment  les  matériaux  d'un  savant  et 
.important  mémoire  qui  n'a  pas  été  fait. 

sur  la  thèse  de  L. . .  (Lepage)  ayant  pour  sujet  la  médecine  chinoiie  te 
trouve  dans  le  même  recueil,  t.  I ,  p.  34o-3  53. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  5J9 


E.  Travaux  grammaticaux  et  lexicographiqnes. 

Le  n*  4  (où  se  trouve  le  commentaire  sur  le  Vendidad 
Sade)  commence  par  un  travail,  en  partie  biffé,  intitulé 
«Alphabet  et  lecture»,  qui  occupe  les  feuillets  3- 18  du  vo- 
lume. Ce  travail  se  retrouve  à  peu  près  le  même  dans  le 
n°  11,  en  tête  d'un  long  mémoire  de  ii5  pages  (fol.  63- 
177)  où  l'auteur  annonce  le  projet  de  faire  «une  comj^arai- 
son  aussi  complète  que  possible  du  zend  et  du  sanscrit  ». 

Pour  le  sanscrit  même ,  outre  les  travaux  sur  des  cas  spé- 
ciaux mentionnés  plus  haut,  on  ne  trouve  que  deux  frag- 
ments :  1"  des  «  Notes  diverses  sur  la  langue  et  la  grammaire 
sanscrite  »  occupant  les  3 9  premières  pages  d'un  petit  cahier 
(o",  1 45  X  o",  1 95  )  ;  3*  une  «  grammaire  sanscrite  »  où  le  carac- 
tère employé  est  le  bengdii ,  qui  semble  annoncer  un  travail 
très  étendu ,  mais  ne  dépasse  pas  la  déclinaison  en  a. 

Il  en  est  autrement  pour  le  pâli.  Le  n°  85  est  rempli  de 
matériaux  pour  une  grammaire  :  paradigmes ,  copie  partielle 
de  la  grammaire  de  Clough ,  extraits  des  granunaires  indi- 
gènes. La  partie  la  plus  importante  est  une  véritable  gram- 
maire pâlie  avec  tableaux,  divisée  en  chapitres  et  sections, 
mais  incomplète  et  s'arrêtant  à  la  «  quatrième  conjugaison , 
huitième  classe».  Le  caractère  employé  est  le  birman  (fol.  i3- 
82). 

On  frouve ,  dans  ces  papiers ,  des  notes  plus  ou  moins  nom- 
l)reuses  et  étendues  sur  le  tibétain ,  le  birman ,  le  guzarati , 
le  maratthi ,  le  tamoul  ;  mais  les  langues  qui  ont  le  plus  oc- 
cupé l'auteur  sont  le  singhalais  (sur  lequel  il  y  a,  au  com- 
mencement du  n°  43,  83  pages;  au  commencement  du 
n°  64,  11  notes;  et  à  la  fm  du  n"  30,  3  pages,  relativement 
aux  rapports  qu'il  offre  avec  le  sanscrit  et  le  pâli)  et  surtout 
ie  siamois.  Il  y  a ,  dans  le  n°  86 ,  un  «  Mémoire  sur  les  écri- 
tures et  la  langue  siamoises  »  de  46  pages ,  et  dans  le  n°  78 , 
1 3  notes  sur  le  même  sujet. 

Un  mémoire,  d'un  caractère  plus  général  et  en  même 


520  MAIJUIN  1897. 

temps  plus  restreint ,  traite  deà  alphabets  de  l'Inde  et  de  la 
manière  de  les  transcrire  ;  il  est  inachevé  et  remplit  1 34  pages 
qui  forment  le  n°  97  (o",2i5xo'°,i8o). 

Enfin  le  n**  98  renferme  ie  «  Cours  de  grammaire  générale 
et  comparée  »  fait  à  l'Ecole  normale.  Le  n"  99  est  une  rédac- 
tion de  ce  cours  faite  par  quelque  élève  de  rÉcole ,  ou  peut- 
être  par  Ph.  Le  Bas  dont  il  porte  le  sceau  apposé  sur  ia 
feuille  de  titre. 

La  lexicographie  occupe  une  place  importante  dans 
l'œuvre  d'Eug.  Bumouf  :  le  tamoul,  l'arménien,  le  celte,  le 
misse,  d'autres  langues  encore  sont  représentées  dans  cette 
masse  de  documents.  J'insisterai  seulement  sur  les  langues 
qui  faisaient  l'objet  principal  de  ses  études. 

Pour  le  sanscrit ,  il  n'y  a  pas  moins  de  cinq  glossaires ,  vo- 
cabulaires, dictionnaires  :  glossaire  spécial  d'une  partie  du 
Rig-Veda,  177  mots  (n°  29);  —  recueil  de  mots  tirés  d'ou- 
vrages divers ,  formant  neuf  sections  (  n°  5ô  )  ;  —  deux  épais 
volumes,  dont  beaucoup  de  feuilles  sont  restées  blanches 
renfermant   des  matériaux  pour   un   dictionnaire  sanscrit 

(n'*' 48  et  49). 

Pour  le  zend ,  il  y  a  un  dictionnaire  occupant  les  n"  18  et 
19  et  formé  de  694  feuillets  dont  chacun  présente  un  mot 
pourvu  de  sa  signification  et  quelquefois  d'explications  plus 
ou  moins  développées  :  il  ne  dépasse  guère  la  première 
lettre  de  l'alphabet. 

Notons  encore  : 

Dictionnaire  pâli,  6,983  mots  (n"  89,  90,  91);  diction- 
naire pàli-singalais ,  2,991  mots  (n°  92);  dictionnaire  bir- 
man-pâli,  2,896  mots  (n***  98,  94);  dictionnaire  siamois, 
3,198  mots  (n°  96);  dictionnaire  pehlvi-persan ,  1,1 4i  mots 
(n"  20);  dictionnaire  pehlvi-français ,  i,5i9  mots  (n*  21). 

Bumouf  avait-il  formé  le  projet  de  publier  tous  ces  dic- 
tionnaires, d'en  publier  même  un  seul?  J'en  doute;  mais 
il  accumulait  les  matériaux ,  sauf  à  voir  l'usage  qu'il  y  aurait 
lieu  d'en  faire  à  un  moment  donné. 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  521 

F.   Travaux  historiques,  géographiques ,  etc, 

h' Introduction  à  l'histoire  du  buddliisme  indien  est  restreinte 
à  llnde  propre  et  au  bouddhisme  du  Nord.  11  est  évident 
que  le  liouddhisme  du  Sud  attendait  un  travail  semblable. 
Malheureusement ,  le  savant  auteur  n'avait  pas  pour  Tentre- 
prendre  de  secours  analogues  à  ceux  que  lui  fournissaient 
les  envois  de  Hodgson.  11  avait  bien  quelques  ouvrages  pâlis, 
il  n'avait  pas  le  Tipilaka. 

Malgré  cela,  il  a  commencé  le  travail,  travail  très  peu 
avancé  par  suite  de  sa  mort  prématurée  sans  doute,  mais 
aussi  à  cause  de  l'insuffisance  des  documents.  Les  feuillets 
35-1  o6  et  i/ii-':445  du  n°  6i,  où  il  est  question  du  boud- 
dhisme du  Sud,  les  feuillets  90-122  du  n°  62  sur  l'histoire  . 
de  Ceylan,  66-1 34  du  n°  3o  très  mélangé,  mais  où  il  est 
traité  de  la  géographie  et  du  nom  de  cette  île,  d'autres 
fragments  épars  dans  cette  vaste  collection,  dont  le  classe- 
ment n'est  pas  toujours  heureux,  se  rapportent,  à  n'en  pas 
douter,  à  ce  travail  et  doivent  faire  partie  des  matériaux 
destinés  à  la  composition  de  ce  que  je  crois  pouvoir  appeler 
le  deuxième  volume  de  Vlntroduction  à  l'histoire  du  huddhisme 
indien. 

L'infatigable  indianiste  avait  aussi  entrepris  un  travail 
étendu  sur  le  droit  indien ,  comme  le  prouvent  les  «  Mémoires 
sur  (juelques  points  de  l'ancienne  législation  civile  des  In- 
diens »  inachevés,  mais  suivis  de  plusieurs  «Notes  sur  les 
digestes  hindous  »  et  sur  «  le  droit  indien  »  (  n°  43 ,  fol.  1 36- 
i5/i). 

Je  passe  maintenant  à  l'épigrapliie. 

G.   Travaux  épigraphiques. 

Il  y  a  d'assez  nombreuses  notes  sur  les  inscriptions  in- 
diennes ,  celles  de  Junir,  Nâsik ,  Manikyâla ,  Sanchi-top.  Les 
travaux  les  plus  avancés  sont  :  1°  «  Observations  sur  quelques 

IX.  •  3/» 


ivraiMioiii  liTiojiitK. 


522  MAI-JUIN  1897. 

médailles  indiennes  trouvées  à  Delhi  (23  pages,  n®  43, 
fol.  155-167);  —  2**  Texte  (transcrit)  et  traduction  par- 
tielle accompagnant  le  commencement  d*un  mémoire  sur 
une  inscription  du  Râjasthân,  une  de  celles  qui  ont  été 
trouvées  par  le  colonel  Tod ,  et  au  sujet  desquelles  Bumouf 
remit  une  note  à  la  Société  asiatique  en  1828  (n**  45 ,  fol.  9- 
2 1)  ;  —  3°  Un  mémoire  sur  une  inscription  sanscrite  relative 
au  bouddhisme  découverte  en  i848,  dans  le  Bihar  (n"  6a, 
fol.  1 53-1 63);  —  4°  Les  22  premiers  feuillets  du  n*  82  sont 
occupés  par  un  travail  inachevé  sur  une  inscription  pâlie- 
birmane. 

Burnouf  s'est  beaucoup  occupé  des  inscriptions  cunéi- 
formes. On  trouve  dans  le  n**  27,  assez  mal  à  propos  intitulé 
«  Inscription  de  Darius  »  :  1  °  des  «  Observations  sur  Tinscrip- 
tion  de  Darius ,  telle  qu'elle  est  transciîte  dans  le  troisième 
système  des  écritures  persépolitaines »  (brouillon,  fol.  34- 
39 ,  et  mise  au  net ,  fol.  4o-46  )  ;  —  2°  une  «  Analyse  des 
inscriptions  perses»  (brouillon  inachevé  de  17  pages, 
fol.  72-88);  —  3°  les  noms  propres  des  inscriptions  avec 
toutes  les  variantes  selon  le  deuxième  système  (fol.  i5-22); 

—  4°  les  inscriptions  perses  avec  transcription  interiinéaire 
(fol.  56-71);  —  5"  diverses  inscriptions  persépolitaines  du 
deuxième  et  du  troisième  système  (fol.  95-io4  et  108-1 14); 

—  6°  le  volume  sur  l'inscription  d'Elwend ,  publié  en  i836 , 
qui ,  malgré  d'inévitables  imperfections ,  a  fait  faire  un  pas 
décisif  à  la  lecture  et  surtout  à  l'interprétation  des  textes 
perses,  est  représenté  par  le  feuillet  175  du  ms.  (correspon- 
dant aux  pages  175-176  du  volume  imprimé)  et  par  le  ta- 
bleau des  lectures  de  l'inscription  selon  Grotefend,  Saint- 
Martin  et  Burnouf. 

Enfin  le  grand  indianiste  s'est  attaqué  résolument  aux 
inscriptions  de  Ninive.  Ses  travaux  ont  porté  sur  :  1®  le  pavé 
de  la  Porte  C  (n'*  22,  288  feuillets);  2®  l'inscription  des 
Taui-eaux  (n°  23,  159  feuillets);  3"  l'inscription  dès  Portes 
des  Taureaux  (n*"  24,  44  feuillets,  dont  il -manque  une  par- 
tie) ;  4°  collation  des  inscriptions  au  revers  de  quelques  bas* 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  523 

reliefs.  —  Dans  ces  travaux  sont  réunis  le  texte  cunéiforme , 
la  transcription  en  lettres  romaines  et  en  caractères  lié- 
braïc[ues ,  la  traduction  en  français.  Outre  ces  travaux  consi- 
dérables, il  y  a  (|uel(jues  travaux  secondaires,  tels  qu'un 
«  syllabaire  assyrien  »  avec  des  remarques  granunaticales 
(n°  26  ,  fol.  67-78)  ;  un  «  relevé  des  signes  et  de  leurs  syno- 
nymes»; il  y  en  a  236  numérotés  (fol.  79-129). 

On  sait  que  Burnouf  n'était  pas  satisfait  de  ses  travaux 
sur  les  textes  assyriens  et  n'en  a  jamais  voulu  rien  publier. 
Ils  ont  dû  cependant  lui  prendre  un  temps  considérable. 
Combien  n'est-il  pas  à  regretter  que  ce  temps  dépensé  à  des 
travaux  infructueux  ait  été  perdu  pour  des  travaux  utiles  de- 
meurés inachevés! 

C'est  sur  l'expression  de  ce  regret  que  je  termine  cette 
revue  bien  imparfaite  des  papiers  d'Eug.  Burnouf.  Tant  de 
travaux  divers,  qui  avaient  sans  doute  des  liens  entre  eux, 
mais  qui  dispersaient  son  activité  et  ne  pouvaient  avancer 
(fue  lentement,  soit  qu'il  les  menât  de  front,  soit  qu'il  en 
abandonnât  momentanément  quelques-uns  pour  en  com- 
mencer de  nouveaux ,  ont  usé  ses  forces  de  sorte  qu'il  a  été 
arrêté  au  milieu  de  sa  carrière  avant  qu'un  bon  nombre 
d'entre  eux  auxquels  il  ne  restait  qu'à  mettre  la  dernière 
main  eussent  été  publiés. 

Je  clos  cette  notice  par  une  liste  des  plus  importants  tra 
vaux  (|ui  se  trouvent  dans  ces  papiers  et  ne  sont  pas  de 
Burnouf. 

1.  Liste  des  mss.  de  Hodgson  écrite  par  Hodgson  lui 
même  et  signée  de  lui  (n°  100). 

2.  Copie  de  cette  liste  écrite  avec  le  plus  grand  soin  par 
Jaquct  (n"  100). 

3.  Divers  travaux  de  Jaquet,  dont  le  principal  est  un 
vaste  travail  sur  les  monnaies  sassanides  (n°  loA). 

4.  Index  de  Panini  par  Goldstùcker,  tout  différent  de  ce- 
lui de  Burnouf  (n°  99). 

3/4. 


524  MAI-JUIN  1897. 

5.  Lettre  de  Rawlinson,  datée  de  Téhéran,  3o  juillet 
i838(n"27). 

6.  Carnet  de  Botta  rempli  de  caractères  cunéiformes 
tracés  au  crayon  (n°  io4). 

7.  Ms.  de  l'argument  et  des  premiers  vers  d*un' poème 
épique  «  Britannia  discovered  »  —  offert  en  présent  à  Bur- 
nouf ,  —  qu'on  dit  être  de  la  composition  de  William  Jones 
et  écrit  de  sa  main  (n"  42). 

8.  Recueil  de  la  correspondance  des  secrétaires  de  la  So- 
ciété asiatique ,  qui  présente  des  lacunes ,  mais  est  important 
pour  l'histoire  de  la  Société  (n®  1 1). 


Die  berechnung  der  lehre,  . .  von  Sureçamatibhadra,  aus  dem 
Tibetischcn  ûbersetzt  von  Ëmil  Schlagintweit  (aus  den  Abhan- 
dlungen  der  K.  Bayer.  Akademie  der  Wiss.)  Mûnchen,  1896, 

in-/i°;  82  (591-670)  pages. 

Cet  ouvrage  est ,  comme  l'explique  M.  Schlagintweit  en 
parlant  du  titre  ,  un  traité  de  polémique  sur  la  Chronologie 
bouddliique,  composé  en  iSgi  par  Sureçamatibhadra ,  qui 
donne  son  nom  sous  cette  forme  sanskrite  et  qualifie  son  tra- 
vail de  «  Trésor  de  merveilles  ». 

11  y  contredit  deux  savants  tibétains,  Lhun-grub  et  Nor- 
bzang-rgya-mthso ,  qui,  dans  un  travail  publié  en  i44i  * 
avaient  tenté  une  rectification  de  la  Chronologie  bouddhique. 
Selon  eux,  le  Nirvana  se  placerait  1760  ans  avant  Tannée 
1206,  qui  est  le  commencement  du  cinquième  cyde  tibé- 
tain ,  par  conséquent  en  544  (  ou  545  a  cause  des  mois  excé- 
dents) avant  J.-C.  Ce  calcul  est  traité  de  •  fausse  rectifica- 
tion »  par  Sureçamatibhadra ,  et  l'année  où  le  livre  de  ses 
deux  adversaires  fut  publié  est  pour  lui  c  Tannée  de  la  fausse 
rectification».  Il  y  oppose  un  autre  calcul  qui  consiste  à 
substituer  1720  à  1750,  soit  une  différence  de  trente  ans 
environ  ce  qui  fait  descendre  la  date  du  Nirvana  de  545  à 
5i3. 


NOUVELLES  ET  MELANGES.  525 

Pour  appuyer  son  assertion,  il  invoque  de  nombreuses 
autorités ,  ne  citant  pas  moins  de  vingt-deux  ouvrages ,  dont 
quelques-uns ,  notamment  le  Vimalaprabha  un  assez  grand 
nombre  de  fois.  Il  s'appuie  aussi  sur  l'état  du  ciel  et  les  cal- 
culs astronomiques  pom*  établir  cette  date  du  Nirvana  et 
d'autres  qui  en  dépendent  ou  s'y  rattachent.  Cet  élément  as- 
tronomique, qui  représente  environ  la  huitième  partie  du 
texte ,  est  reproduit  en  caractères  plus  petits  dans  la  traduc- 
tion. M.  Schlagintweit  a  du  renoncer  a  en  traduire  certaines 
parties. 

L'auteur  donne  aussi  la  date  de  plusieurs  événements 
étrangers  au  bouddhisme ,  mais  en  corrélation  aVfec  son  his- 
toire, tels  que  la  naissance  de  l'Islam,  l'époque  de  Kubilaï- 
khan.  Jl  place  le  commencement  du  Mahométisme  4o3  ans 
avant  l'an  1 206 ,  —  la  première  année  du  premier  cycle  ti- 
bétain ,  comme  il  a  été  dit  ci-dessus ,  —  c'est-à-dire  à  l'année 
623  de  notre  ère,  ce  qui  s'éloigne  très  peu  de  l'année  de 
l'hégire  (623).  Pour  Kubilaï-khan ,  il  rappelle  une  prédiction 
annonçant  que  mille  ans  après  le  Nirvana  un  grand  bien 
s'accomplirait  en  Chine  en  faveur  de  l'humanité ,  et  il  place 
cette  millième  année  179  ans  avant  notre  année  i44i,  celle 
de  la  tt  fausse  rectification  »  ;  ce  qui  donne  l'année  1262  assez 
voisine  de  l'avènement  de  Se-chen  ou  Sa-Chen,  nom  tibé- 
tain de  cet  empereur  mongol  (1260). 

Notre  auteur  tibétain  donne  aussi  les  noms  de  Mahomet 
et  de  plusieurs  musulmans  célèbres ,  sous  un  travestissement 
indien.  Ainsi  Mohammed  est  appelé  Madhumati  (pensée  de 
de  miel  )  euphémisme  ou  antiphrase  qui  m'étonne  un  peu  ; 
j'aurais  plutôt  attendu  Mohamati  (pensée  d'égarement). 

Csoma  (M.  Schlagintweit  l'a  noté)  connaissait  l'ouvrage 
de  Sureçamatibhadra  ;  il  le  cite  et  donne ,  dans  le  V*  Appen- 
dice de  sa  Grammaire  (p.  199),  la  traduction  de  la  Table 
chronologique  qui  le  termine;  mais  il  ne  paraît  pas  l'avoir 
étudié  à  fond ,  et  d'ailleurs  l'exemplaire  dont  il  a  fait  usage 
n'était  pas,  semble-t-il,  conforme  au  véritable  texte.  Celui 
dont  s'est  servi  M.  Schlagintweit  est  un  manuscrit  apparte- 


526  MAI-JUIN   1897. 

nant  à  la  coHection  de  plus  de  30o  volumes  tibétains  que 
ses  frères  Hermann ,  Adolf  et  Robert  ont  recueillis  dans  leur 
expédition  de  i85i-i858  au  centre  de  TAsie,  et  dont  la 
plupart  sont  déposés  dans  la  Bibliothèque  Bodléienne,  à 
Oxford.  Il  se  compose  de  26  feuillets.  M.  Schlagintweit  in- 
dique le  commencement  du  recto  et  du  verso  de  chacun 
d'eux  dans  sa  traduction,  faite  avec  le  plus  grand  soin  et 
enrichie  de  SSg  notes. 

Cette  traduction  est  précédée  :  1"  d'un  exposé  du  sujet  où 
les  parties  les  plus  saillantes  du  traité  sont  signalées  et  dis- 
cutées ;  a**  d'un  tableau  chronologique  des  événements  relatés 
avec  indication  des  divergences  sur  la  date  du  Nirvana; 
3*  du  système  de  transcription  adopté  par  le  traducteur,  à 
propos  duquel  je  ferai  seulement  cette  remarque  :  qu'on  n'est 
pas  encore  arrivé  à  un  système  admis  d'un  commun  accord 
pour  la  transcription  du  tibétain.  On  peut  faire  des  critiques 
à  celui  de  M.  Schlagintweit  (emprunté  a  la  Société  asiatique 
du  Bengale)  ;  mais  on  doit  reconnaître  que  sa  transcription 
se  lit  très  facilement. 

Ladite  traduction  est  suivie  :  1°  de  deux  tableaux,  l'un 
des  60  années  du  cycle  tibétain,  l'autre  de  la  concordance 
des  cycles  avec  les  années  de  l'ère  chrétienne  ;  a*  d*un  co- 
pieux Index  où  les  mots  sanskrits ,  tibétains ,  allemands ,  sont 
entremêlés  se  suivant  dans  l'ordre  sdphabétique. 

La  brochure  se  termine  par  le  texte  tibétain  donné  en 
transcription  (p. 6 1-8 3).  Les  commencements  des  rectos  et 
de  versos  des  feuillets  du  manuscrit  y  sont  indiqués  en  marge 
comme  dans  la  traduction. 

Je  n'aborderai  pas  la  discussion  du  problème  chroncdo- 
gique  qui  fait  l'objet  de  ce  traité.  Je  me  bornerai  à  cette  re- 
marque (tout  lecteur  l'aura  faite  comme  moi)  que  les  auteurs 
de  la  «  fausse  rectification  »  étaient  arrivés  à  un  accord  avec 
les  bouddhistes  méridionaux  pour  la  date  du  Nirvana,  et 
que  leur  censeur  a  contre  lui  non  seulement  ses  confrères 
tibétains  du  Nord,  mais  aussi  ses  confrères  singhalais  du  Sud. 
L'écart  de  trente  ans  n'est  pas  considérable  ;  il  est  même  insi- 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  527 

gnifiant  si  l'on  songe  aux  systèmes  qui  reculent  le  Nirvana  de 
plusieurs  siècles  dans  le  passé  ;  il  a  néanmoins  son  importance. 
Il  me  reste  à  remercier  M.  Ëmil  Schlagintweit  pour  le 
travail  ardu  auquel  il  s'est  livré  afin  de  nous  donner  la  pu- 
l)lication ,  la  traduction  et  l'explication  de  ce  texte  difficile , 
instructif  et  curieux. 

L.  Feer. 


NOTE  SUR  L'ÉPOQUE  À  LAQUELLE  ECRIVAIT 
L'HISTORIEN  ZAGHARIE   DE    MITYLÈNE  \ 

M.  Land,  appuyé  sur  un  texte,  a  cru  pouvoir  afSrmer  que 
Zacharic  écrivait  avant  l'an   Sig  [Anecd.  syr,,  III,  p,  xii). 

J'ai  annoncé,  grâce  à  un  texte  de  Bar  Hébréus,  que  Za- 
charie  écrivait  encore  en  544  {Journal  asiatique ,  nov.  1896, 
p.  525.) 

Je  vais  montrer  que  le  texte  apporté  par  Af.  Land^  na  au- 
cune valeur  pour  fixer  la  date  à  laquelle  écrivait  Zacharie. 

'  L'histoire  de  Zacharle ,  écrite  en  grec ,  est  perdue.  Assémani  a  cru  la 
trouver  dans  une  chronique  syriaque  anonyme  qu'il  découvrit;  mais  il 
commit  ici  quelques  erreurs  qui  furent  relevées  en  particulier  par  M.  Land. 
Celui-ci  trouva  à  Londres  l'œuvre  d'un  compilateur  syriaqpie  qui  déclare  se 
servir  de  Zacharic  textuellement  du  livre  II  au  livre  IV  (Anal.  syr. ,  t.  III), 
mais  il  n'est  pas  prouvé  que  l'histoire  de  Zacharie  ne  s'étende  pas  au  delà. 

*  Voici  ce  texte  [AnaL,  III,  p.  38 a,  i.  2-12 )  : 


iT^^  ^  ^  •r  'iti-^]  ^LmO«o  oolo  .^u^o*  eiiJt«do  .uaa»iSL#l)  i>vi<o>>o 
f^  n  ^^r  .t«-««;L)^  liin  >  $0,  £\  v>o  •ua«âodoJ  »  ■m>>i0^i«i^i^ff>or>> 
^0:^^.^10)9  .  » .  >flptt  m  i  9im^]  oifJB^d  loeio  .J^Mto^^k,^.o  »  mi^^mo^? 


528  MAI-JUIN    1897. 

Ce  texte  nous  dit  en  effet  que  les  papes  Symmaque  et 
Hormisdas  (5i4-5a3)  «  étaient  maintenant»  et  que  Dioscore 
(5i7-5i9)«  siège  maintenant  ».  Or,  ce  texte  est  de  Zacharie , 
nous  dit  M.  Land;  donc  Zacharie  écrivait  avant  619. 

Remarquons  d*abord  que  M.  Land  ne  prouve  pas  et  na  peut 
pas  prouver  que  ce  texte  est  de  Zacharie,  car  il  termine  le 
livre  VII  que  M.  Land  lui-même  dit  être  emprunté  à  diverses 
sources,  (Anal,,  III,  p.  xii,  dernière  ligne.) 

De  plus,  ce  texte,  à  côté  de  Dioscore  et  d^Hormisdas, 
mentionne  Epiphane  (520-535)  et  Pierre  de  Jérusalem  (5a 4- 
544):  il  a  donc  été  écrit  après  524.  M.  Land  lève  cette  dif- 
ficulté en  supposant  que  son  texte  a  été  interpolé  par  un  con- 
tinuateur de  Zacharie.  Ce  continuateur  a  transcrit  «  Dioscore 
qui  siège  maintenant  »  et  a  ajouté  les  noms  d*£piphane  et 
de  Pierre.  Je  ne  fais  pas  remarquer  combien  cette  hypothèse 
est  gratuite.  Pourquoi  l'interpolateur  ne  serait-il  pas  Zacharie 
lui-même  ?  Et  si  un  interpolateur  a  pu  transcrire  fidèlement  : 
(t  Dioscore  qui  siège  maintenant  » ,  pourquoi  Zacharie,  à  quel- 
que époque  qu'il  ait  écrit,  n*aurait-il  pu  transcrire  lui-même 
ces  deux  mots  sur  un  auteur  plus  ancien  ? 

Mais  deux  textes  inédits  du  prétendu  Denys  de  Tellmahré 
vont  nous  donner  un  nouvel  élément  de  solution  : 


•)  IL^ooiw-d  .f«*  ih*^  t^  oJk.^1)  |io»â  wut  ^^f  .1 

liot-d  %.{.^»^to  Jboi  .  iiT>o  >  j>  miV  II»  oi)K^»o  •  ^moS^^^iio  «ij^do 

(Sim.plicius)    m  n  n  mWn*ï\natn  *0o«C^l  iJ^  Uoq%» bdf 

^ .  JUdf  Wa  '•^.f^bèof  ^oij^mA  «iJBoo 
ow  L-»oo«w-3  •  iipo  ^  m  >)  ta»oa*d  a^f«l)  Âiêo  «*ju7  ^^If   .II 


'  Bibl.  naL,  ms.  Fonds  syriaque,  n**  a8^,  fol.  i/is,  1.  a-A«    i3-i6;et 
fol.  1^2  v',  1.  5-7.  Cf.  r^nd,  111,  p.  i63  et  199. 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  529 

IioaX^^}  woB^oMOiiâ^  ^Vaa;  ^u»o«o  >l«âa»oûo  waBo|llsa«i^o  .  Imm^ioi 
wDBo^oMQ-aâ^  %hAA}  ^Li*o«o  4 ]  i*l^o  wpo  ^  iTiN  o  tn  «iWà.iold 

Le  premier  texte  nous  donne  les  noms  des  évêques  qui  vé- 
curent avant  la  mort  de  Zenon.  Il  y  est  dit  de  Sallustius 
(/t86-494)  «Celui-ci  est  célèbre  à  cette  époque»;  et  Félix 
(483-492)  «est  célèbre  à  cette  époque». 

Or,  que  la  troisième  partie  de  Denys  soit  attribuée  à  un 
moine  de  Zouquenin  (Josué  le  Sylite)  vivant  en  776^,  ou  à 
Jean  d'Asie,  mort  en  585,  personne  ne  songera  à  dire  qu'il  est 
question  ici  de  leur  temps,  mais  de  V époque  à  laquelle  ils  sont 
parvenus  dans  leur  histoire,  si  même  on  ne  préfèi^  dire  que  ces 
phrases  ont  été  transcrites  textuellement  dans  un  auteur  plus  an" 
cien.  Car  rien  n  est  impersonnel  en  histoire  comme  les  listes 
de  personnages  et  tout  le  mérite  d  un  historien  consiste  à  les 
transcrire  exactement. 

Nous  dirons  donc  du  texte  de  Zacharie  ce  que  nous  disons 
de   celui  de  Denys  ;  «  maintenant  »  désigne   la  fin  du  règne 

'  Ulis.  à  Rome.  Le  parallélisme  avec  le  texte  de  Land  montre  qu  il  faut 
te«*;l)}  ou  bien  m?J^a,J}  . 

^  Ms.  n"  284,  fol.  i5i  Y%L  18;  fol.  i5a,l.  i3. 

^  Le  prêtre  Josué ,  stylite  du  monastère  de  Zouquenin ,  me  semble  être 
l'auteur  appelé  Denys  de  Tellmahré  par  Âssémani.  Je  fais  remarquer  que 
la  chronique  attribuée  à  Josué  est  une  simple  lettre  analc^ue  à  celle  de 
Siméon  de  Beth  Arsam,  et  crois  démontrer  : .  i**  Qiie  cette  lettre  a  été  écrite 
longtemps  après  5o6  (cependant  avant  620);  2°  Que  rien  dans  cette  lettre, 
pas  même  la  note  sur  Josué,  ajoutée  bien  des  siècles  plus  tard  par  Elisée, 
ne  nous  conduit  à  Tattribuer  à  un  stylite  de  Zouquenin  ;  3°  Que  tout  au 
contraire,  et  surtout  la  note  d*Élisée  (Voir  Chronicle  ofJosue,  éd.  Wright, 
p.  IX.),  nous  conduit  à  attribuer  au  prêtre  Josué,  stylite  du  monastère  de 
Zouquenin ,  la  chronique  découverte  par  Assémani  et  attribuée  gratuite- 
ment par  lui  à  Denys  de  Tellmahré.  Enfin  4°!  j'ajoute  que,  pour  deux 
raisons ,  la  lettre  attribuée  à  Josué  semble  avoir  déjà  été  insérée  par  Jean 
d'Asie  dans  son  histoire.  Voir  Revue  de  VOrient  chrétien,  Sappl.  trim. , 
avril  1897,  et  Bulletin  criti(fue,  26  janv.  1897. 


530  MAI-JUIN  1897. 

d'Anastase  où  est  parvenu  riiistorien  et  non  l'époque  où  This- 
toire  est  écrite  ;  ou  bien  ce  mot  a  été  transcrit  teoctuellement  sur 
une  liste  plus  ancienne. 

Le  second  texte  confirme  cette  dernière  manière  de  voir, 
car  il  reproduit  presque  textuellement  le  passage  de  Zacharie 
dont  se  sert  M.  Land.  Je  crois  donc  pouvoir  en  conclure  que 
Zacharie  et  Denys  ont  transcrit  une  même  liste  *  ;  le  premier 
Ta  fait  plus  fidèlement  puisqu'il  a  respecte  les  mots  «qui 
étaient  maintenant  »  ;  le  second  les  a  supprimés  ici ,  contrai* 
rement  à  ce  qu'il  avait  fait  plus  haut*. 

En  résumé  :  i**  M.  Land  n'a  aucune  raison  pour  attribuer 
à  Zacliarie  lui-même  le  texte  impersonnel  sur  lequel  il  s'ap- 
puie; 2*  Quand  bien  même  ce  texte  serait  de  Zacharie,  les 
mots  «  qui  étaient  maintenant  »  n'auraient  pas  l'importance 
que  leur  attribue  M.  Land ,  car  le  premier  texte  que  j'ai  cité 
montre  que  Denys  emploie  aussi  des  mots  analogues,  qui 
ne  peuvent  avoir  pour  lui  aucune  importance  ;  3'  11  e^t  très 
vraisemblable,  d'après  mon  second  texte,  que  Zacharie  et 
Denys  (c'est-à-dire  Jean  d'Asie)  ont  transcrit  plus  ou  moins 
fidèlement  une  liste  antérieure  à  tous  deux*.  Donc,  jusqu'à 

'  Il  est  remarquable ,  en  effet ,  que  les  deux  listes  présentent  les  mêmes 
lacunes  ;  toutes  deux  omettent  Gélasc ,  Anastase  et  Palladius.  Voir  Land ,  III , 
p.  XII.  D'ailleurs,  elles  présentent  les  mêmes  noms  dans  le  même  ordre  et 
les  phrases  consacrées  aux  deux  derniers  Jean  sont  à  peu  près  fwmées 
des  mêmes  mots.  On  pourrait  se  demander  ù  une  liste  ne  provient  pas  de 
l'autre  ;  mais  Jean  d'Asie ,  dont  se  sert  Denys ,  et  Zacharie  ne  paraissent 
pas  se  copier  Tun  lautre,  il  faudrait  donc  que  les  deux  listes toîent  tiiées 
de  Jean  d'Asie  et  que  les  différences  soient  dues  à  Denys  et  au  scribe  qui 
compile  Zacharie. 

'  De  plus,  Denys  donne  aussi  Epiphane  (5ao-535,  dont  il  écrit  très 
mal  le  nom),  mais  supprime  Pierre  {b^à-bhh)  qu'il  mentÎQiine  a  m  place 
sous  Justin. 

'  Jusqu'ici  je  n'ai  guère  trouvé  en  Zacharie  qu'un  passage  qvi  soit  tex- 
tuellement en  Denys  (Land,  111,  p.  iSi,  1.  8-i5)  en  dehors  de  rHénotîqiie 
ol  de  la  lettre  de  Siméon  de  Bcth  Arsam.  Souvent  ailleurs,  les  passages 
sont  parallèles ,  les  titres  se  correspondent ,  mais  le  récit  est  différent.  Feor 
s'en  convaincre  on  pourra  comparer  le  récit  de  la  descente  d'Ëphiem  en 
Orient  dans  Land,  II ,  p.  2^à ,  1.  5  ;  et  III ,  p.  3 1  A.  Je  dois  donc  croire  quo 
les  chapitres  ii,  m  et  ix  annoncés  en  Zacharie  (Land,  III,  p.  zxn)  étaient 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  531 

nouvelles  preuves  du  contraire,  nous  pouvons  croire  que 
l'histoire  de  Zacharie ,  bien  loin  de  s'arrêter  en  5 1 8 ,  s'étendait 
au  delà  de  544  ^ 

F.  Nau. 


STUDU  SINAITICA. 

1 .  Catalocfue  of  the  syriac  Mss,  in  thc  convent  oj  S,  Catharine  on  moimt 
Sinaï,  compiled  by  Agnes  Smith  Lewis;  London,  C.-J.  Clay  and 
sons;  i8y4;  grand  in-8°;  p.  x-i3i. 

If.  An  arable  version  of  the  EpistUs  of  Si  Paul  to  the  Romans,  Co- 
rintliians,  Galatians,  with  part  of  the  epistle  to  the  Ephesians, 
froni  a  ninth  ceatury  ms.  in  the  convent  of  St  Katharine  on 
mount  Sinaï,  edited  by  Margaret  Dunlop  Gibson,  Ibid.,  1894? 
grand  in-8°  ;  p.  3/i-i  1 2. 

flF.  Cntaloffve  of  the  arable  Mss.  In  the  convent  of  S.  Catharine  on 
mount  Sinaï,  compiled  by  Margaret  Ddnlop  Gibson;  Ibid,, 
1894;  grand  in-8',  p.  vm-i38. 

IV.  A  Tract  of  Plutarch  on  the  advantage  to  he  derlved  from  one's 
enemies.  The  syriac  version  edited  from  a  ms.  on  mount  Sinaï, 
with  a  translation  and  critical  notes,  by  Eberhard  Nestlé,  Ph, 
D. ,  Th.  Lie;  Ibid.,  1894;  grand  in-8°,  p.  xim8-i8. 

V.  Apocrjpha  Sinaitica.  Anaphora  Pilati,  Récognitions  of  Clément, 

différents  des  chapitres  correspondants  de  Denysou  Jean  d'Asie;  par  suite, 
le  texte  de  Zacharie,  visé  par  Bar  Hébréus  (éd.  Bedjan,  p.  80,  1.  6)  mo 
j)araît  être  le  chap.  ix  :  De  peste  tumorum. 

'  M.  Ruhens  Duval  a  bien  voula  me  prêter  la  vie  de  Sévère,  patriarche 
d'Antioclie  (  5 1 2-5 18  ) ,  écrite  par  Zacharie  et  publiée  par  J.  Spanuth  (  Gôt- 
tingen,  1893,  in-/i°).  Cest  plutôt  une  autobiographie  de  Zacharie,  écrite 
vers  ni5  ou  5i6  (p.  3i,  1.  2-7)  ;  on  n'y  trouve  aucune  allusion  à  une  his- 
toire ecclésiastique,  mais  seulement  à  diverses  biographies.  On  y  apprend 
aussi  que  Zacharie  naquit  à  Gaza  (p.  5,  1.  3A)  ou  du  moins  près  du  port 
do  Gaza  (p.  1/4,  1.  3o).  Il  étudia  la  grammaire  et  la  rhétorique  à  Alexan- 
drie et  le  droit  à  Beyrouth.  Il  fit  baptiser  Sévère  à  Tripoli  (p.  ai,l.  i). 
Il  était  (l'un  tempérament  très  belliqueux  et  prit  la  tête  de  deux  expéditions 
à  Alexandrie  et  à  Beyrouth,  ayant  pour  but  de  brûler  les  idoles  d'un  temple 
et  les  livres  de  magie. 


532  MAI-JUIN  1897. 

Martyrdom  of  Clément,  The  Preaching  of  Peter,  Martyrdom  of 
James  son  of  Alpheus,  Preaching  of  Simon  son  of  Gleophas, 
Martyrdom  of  Simon  son  of  Gleophas ,  edited  and  translated  into 
english  by  Margaret  Ddnlop  Gibson,  M.  R,  A.  S.;  Ibid,,  1896; 
in-8\  Textes,  p.  14-69;  traduct.  p.  xx-66. 

L'apparition  récente  du  cinquième  fascicule  des  Studia 
Sinaitica  nous  fournit  loccasion  de  parler  ici  de  cette  im- 
portante série  d'études  qui  va  s'accroître  très  prochainement 
par  ia  publication  d'un  Lectionnaire  syro-palestinien  et  de  plu- 
sieurs Vies  de  saints.  Cette  suite  de  travaux  intéressants  fait 
le  plus  grand  honneur  au  zèle  scientifique  et  à  la  sagacité  de 
mesdames  Smith  Lewis  et  Gibson,  dont  les  trois  voyages 
successifs  au  Sinaï  n'ont  pas  eu,  conune  on  le  voit,  pour 
unique  résultat  la  publication  de  l'Ëvangéliaire  palimpseste 
désoimais  célèbre. 

I.  Le  Catalogue  des  manuscrits  syriaques,  rédigé  en  grec 
et  en  anglais,  contient  276  numéros;  mais  il  manque  une 
quinzaine  de  volumes  qui  ont  été  ou  égarés  ou  volés  par  des 
voyageurs  peu  consciencieux. 

Les  7 1  premiers  volumes  sont  sur  parchemin  ;  le  reste  sur 
papier.  La  majeure  partie  de  ces  manuscrits  (  n®'  69-8 1  ;  83 
276)  est  formée  par  des  livres  d'offices  religieux  (Psautiers, 
Evangéliaires ,  Lectionnaires ,  recueils  d'Hymnes  et  de 
Prières,  etc.),  dont  le  grand  nombre  semble  indiquer  qu'il 
y  a  eu ,  à  une  certaine  époque ,  au  Couvent  de  Sainte-Cathe- 
rine ou  dans  un  des  couvents  voisins ,  une  communauté  de 
moines  syriens  célébrant  l'office  dans  leur  propre  langue. 

Parmi  les  autres  manuscrits ,  le  plus  important  est  le  pa- 
limpseste n"  3o ,  dans  lequel  M"'  S.  Lewis  a  retrouvé  le  texte 
de  la  nouvelle  version  des  Evangiles  publié  par  elle.  Quelques 
autres  volumes  anciens  renferment  aussi  des  textes  bibliques 
(Nouveau  Testament,  n"  17  [ix*  s.],  54  [vin*  s.],  etc.; 
Evangiles,  n"  3  [vi'  s.];  Epitres,  y  compris  les  deutérocano- 
niques,  n**  5  [vi*  s.];  Prophètes,  n®  8  [viii*  s.];  Livres  de  Sa- 
muel, n"  35;  Livres  des  Rois,  n"  28  [viii"  s.],  etc.) 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.  533 

Les  principaux  commentaires  sm:*  l'Ëcriture  sont  :  l*Hexa- 
méron  de  S.  Basile  (n"  9,  ix"  s.);  les  Homélies  de  S.  Jean 
Chrysostome  sur  l'Evangile  selon  S.  Matthieu  (  n"  1 6 ,  vu"  s.  )  ; 
le  Commentaire  de  Jean  l'Anachorète  sur  l'Écclésiaste 
(n®  16);  des  Homélies  (anonymes)  sur  le  Cantique  des  Can- 
tiques (n°  19). 

Il  n'y  a  qu'un  petit  nombre  de  documents  rentrant  dans 
la  catégorie  des  Apocryphes  (entre  autres,  dans  le  n®  82, 
les  Actes  de  Pilate). 

La  littérature  ascétique  est  principalement  représentée 
par  les  Homélies  de  S.  Ephrem  (n"  67,  ix*  s.);  les  ouvrages 
d'Evagrius  ( n°  60,  ix°  s.);  ceux  d'Isaac  de  Ninive  (n"  24, 
x"  s.);  ceux  du  Pseudo-Aréopagite  (n"  62 ,  vu*  s.);  de  S.  Jean 
Climax  (n"  56,  viii'  s.);  et  surtout  ceux  de  l'abbé  Isaïe 
(n°'  26,  38  et  58,  viii%  ix'  et  x*  s.). 

Les  Vies  des  saints  sont  en  petit  nombre.  On  ne  trouve 
que  celles  de  S.  Denys,  Sérapion,  Jules  de  Rome,  Justin 
(n^^  i4);  des  Pères  d'fc^gypte  (n°'  16,  23  et  46);  de  S.  Nil 
(n°  1 6  )  ;  de  S'°  Eupiiémie ,  des  Quarante  martyrs ,  des  apôtres 
Matthieu  et  André  (n°  82);  et  la  collection  contenue  dans 
la  seconde  écriture  du  palimpseste  n**  3o.  (Vies  des  saintes 
Eugénie,  Pélagie,  Marie,  Euphrosine,  Onésime,  Diiisis, 
Barbe,  Marie,  Irène,  Euphémie,  Sophie,  Théodosie,  Théo- 
dote ,  Suzanne ,  et  de  S.  Cyprien  et  S*"  Juste  ). 

La  littérature  historique  et  la  littérature  profane  sont  à 
peine  représentées  (n**  i4,  16,  2/4). 

Il  est  à  remarquer  que  la  plupart  des  ouvrages  de  ce  ca- 
talogue sont  des  traductions  du  grec.  Les  seuls  auteurs  syriens 
dont  les  ouvrages  y  figurent  (sous  forme  d'extraits)  sont 
S.  Ephrem  (n'*'  27  et  67);  Jacques  de  Saroug  (n*'  10,  3i 
et  56  [  ?]  )  ;  Isaac  d'Antioche  ( n®  10);  Isaac  de  Ninive  ( n"  24 )  ; 
Jacques  d'Edesse  et  Jean  [Saba  ?]  (n°  16);  Denys  de  Tell- 
Mahré  (11"  24). 

M""  S.  Lewis  décrit  à  la  fin  de  son  catalogue  trois  manu- 
scrits syriaques  écrits  dans  le  dialecte  palestinien  :  deux  lec- 
tionnaires  et  des  fragments  d'homélies. 


534  MAI-JUIN  1897. 

Elle  a  inséré  dans  le  corps  de  l'ouvrage  plusieurs  extraits 
(texte  et  traduction ) ,  savoir  : 

Courte  notice  sur  les  prophètes  d'après  S.  Epiphane  et  Cor- 
nélius de  Jérusalem; 

Liste  des  soixante-dix  disciples  attribuée  à  S.  Irénée; 

Catalogue  des  livres  canoniques;  ces  trois  fragments  sont 
tirés  du  ms.  n°  i  o. 

Discours  d'un  philosophe  (Theano)  sur  V âme;  Sentences  de 
divers  philosophes  grecs;  extraits  du  ms.  n"*  16,  dans  lequel 
se  trouve  l'Apologie  d'Aristide  publiée  par  M.  Rendel  Harris. 

Un  premier  appendice  donne  la  description  de  55  frag- 
ments de  manuscrits ,  grecs  pour  la  plupart.  Ce  sont  le  plus 
souvent  des  feuillets  très  anciens  qui  servaient  de  garde  à  la 
couverture  d'autres  volumes.  Tous  les  passages  bibliques 
inédits  contenus  dans  ces  feuilles  sont  reproduits.  Quelques 
notes  rectificatives  de  M.  J.-F.  Stenning  forment  le  second 
appendice. 

M"'  S.  Lewis  a  joint  à  son  catalogue  sept  photographies 
des  manuscrits  les  plus  curieux.  On  regrettera  qu'elle  n*y  ait 
j)as  ajouté  une  table. 

II.  A  mesure  que  la  langue  arabe  s'est  répandue  comme 
langue  usuelle,  les  Ecritures  ont  dû  naturellement  être 
traduites  en  cet  idiome  pour  l'usage  des  chrétiens;  mais, 
l'arabe  n'étant  devenu  en  aucun  pays  langue  liturgique,  ces 
versions  ont  conservé  en  quelque  sorte  un  caractère  privé ,  à 
peu  près  comme  les  versions  en  langue  moderne  dans  les  pays 
où  l'on  fait  usage  de  la  liturgie  latine.  De  ià  la  diversité  assez 
grande  que  présentent  entre  elles  les  traductions  arabes. 
D'autre  part ,  comme  c'est  en  Syrie ,  ou  dans  les  pays  qui  fai- 
saient usage  de  la  liturgie  syriaque ,  que  le  christianisme  s*est 
le  plus  parfaitement  maintenu  au  milieu  des  populations  qni 
ont  fini  par  adopter  l'arabe  comme  langue  vulgaire  après  la 
complète  musulmane,  presque  toutes  les  traductions  arabes 
sont  dérivées  de  la  version  syria(jue.  Celle  dont  M"*  Gibson 


NOUVELLES  ET  MÉLANGES.       535 

publie  les  fragments  procède  au  contraire  directement  du 
texte  grec;  c'est  peut-être  un  indice  qu'elle  a  été  faite  pour 
l'usage  des  chrétiens  qui  se  servaient  de  la  langue  grecque 
dans  la  liturgie.  Ces  fragments  comprennent,  comme  l'in- 
dique le  titre,  l'épitre  aux  Romains,  les  deux  épîtres  aux 
Corinthiens,  celle  aux  Gsdates  et  le  début  de  l'épître  aux 
Epliésiens  jusqu'au  chapitre  II,  v.  9.  Ils  sont  édités  d'après 
le  ms.  arabe  n"  1 55  du  mont  Sinaï ,  photographié  par  M"*  Gib- 
son  en  1892,  et  après  avoir  été  collationnés  à  nouveau  par 
elle-même  sur  le  ms.  en  1893. 

Le  ms.  est  réputé  du  ix*  siècle  ;  mais  la  version  doit  être 
plus  ancienne,  car  ce  codex  n'est  lui-même  qu'une  copie. 
Sur  le  caractère  de  la  traduction,  l'éditeur  s'exprime  ainsi  : 
«  Nous  avons  comparé  ce  manuscrit  avec  toutes  les  anciennes 
versions  que  nous  avons  pu  trouver,  et  nous  avons  acquis 
l'assurance  qu'il  diffère  considérablement,  dans  l'expression, 
de  toutes  celles-ci;  et  que  généralement  parlant,  il  ne  le  cède 
en  rien  en  fidélité  à  l'original,  excepté  en  quelques  points 
erronés  qui  se  retrouvent  constamment  par  tout  le  manuscrit, 
et  qui  sont  évidemment  le  fait  du  traducteur  original ,  quel 
qu'il  soit ,  qui  n'a  pas  saisi  certaines  finesses  de  la  grammaire 
grecque.  Quand  nous  considérons  combien  étaient  restreintes 
pour  lui  les  facilités  d'acquérir  la  parfaite  connaissance  dont 
il  avait  besoin,  comparativement  aux  moyens  dont  dispose 
de  nos  jours  un  étudiant,  nous  devons  souvent  être  surpris 
de  le  trouver  après  tout  aussi  exact ,  et  de  voir  les  sublimes 
pensées  qu'il  avait  à  rendre  exprimées  fréquenmient  dans  un 
si  heureux  langage »  [Intro'd.  p.  7.) 

lU.  Le  Catalogue  des  manuscrits  arabes  comprend  629  nu- 
méros. Comme  pour  les  manuscrits  syriaques,  c'est  plutôt 
une  liste  des  volumes,  qu'un  catalogue  proprement  dit;  il  est 
également  rédigé  en  grec  ;  mais  les  titres  sont  aussi  donnés 
en  arabe.  11  se  termine  par  une  table  alphabétique  qui  serait 
beaucoup  plus  commode  si  elle  renvoyait  aux  numéros  des 
manuscrits  au  lieu  de  correspondre  aux  pages  du  volume» 


536  MAI-JUIN   1897. 

Ces  manuscrits  comprennent  les  ouvrages  qui  forment  ie 
fonds  de  la  littérature  arabe  chrétienne.  On  y  trouve  un  grand 
nombre  d'exemplaires  des  livres  de  la  Bible,  mais  surtout 
des  Psautiers  et  des  Évangéliaires  ;  beaucoup  de  Synaxares  et 
de  livres  liturgiques,  un  certain  nombre  de  traductions  des 
Pères  grecs  et'  syriens,  principalement  de  S.  Ephrem,  de 
St  Basile,  de  S.  Grégoire  de  Naziance,  de  S.  Jean  Chryso- 
stome.  il  y  a  également  beaucoup  d*apocryphes ,  surtout  rela- 
tifs aux  prédications  apostoliques.  La  partie  la  plus  intéres- 
sante consiste  dans  un  grand  nombre  de  Martyres  et  de  Vies 
de  saints.  Sous  ce  rapport,  la  bibliotlièque  du  Sinaï  est 
mieux  fournie  qu'aucune  autre  collection  arabe,  et  il  serait 
intéressant  et  utile  de  rechercher  parmi  les  documents  de 
cette  dernière  catégorie  ceux  dont  les  originaux  grecs  ou  sy- 
riaques ont 'disparu. 

IV.  Le  petit  ouvrage  philosophique  de  Plutarque  que 
M.  Nestlé  édite  dans  le  quatrième  fascicule  des  S Wm^  a  été 
retrouvé  par  M.  Rendel  Harris  dans  le  ms.  syr.  16  du  cou- 
vent de  Sainte-Catherine ,  manuscrit  qui  contient  une  série 
de  traités  de  morale  ,  et  entre  autres  la  célèbre  Apologie 
d'Arlstide.hoigSLTde  avait  déjà  publié  dans  ses  Analecta  syriaca 
deux  traités  du  moraliste  grec  (  taepi  daxrf^sù^  et  'oepl  dop- 
yrj<Tlas)y  qui  se  trouvent  égsdement  dans  le  manuscrit  du 
Sinaï.  La  traduction  du  traité  ^mepl  toO  eùepyewfOvfvat  (fvà 
T&v  è)(Op&v  (De  capienda  ex  inimicis  utilitate)  présente  les 
mêmes  caractères  que  celle  des  premiers.  C'est  moins  une 
version  littérale ,  telle  qu'on  désirerait  l'avoir  en  vue  d'une 
étude  philologique,  qu'une  adaptation  à  l'usage  des  chré- 
tiens. Elle  est  surtout  intéressante  pour  le  théologien  qui 
peut  y  découvrir  un  lien  entre  la  philosophie  grecque  et  la 
piété  chrétienne.  Toutefois,  les  notes  critiques  de  l'éditeur 
montrent  qu'on  peut  encore  tirer  quelque  profit  de  sa  publi- 
cation pour  la  philologie.  Un  index  comprenant  les  formes 
syriaques  les  plus  remarquables,  avec  leur  équivsdent  grec, 
fait  suite  h  la  traduction  anglaise  du  texte. 


NOUVELLES   ET  MÉLANGES.  537 

V.  Les  nombreux  et  continuels  travaux  dfis  érudits  sur 
les  documents  relatifs  à  l'origine  et  à  Thistoire  des  premiers 
siècles  du  christianisme  sont  loin  d*avoir  ëclairci  toutes  les 
questions  soulevées  par  Texamen  des  textes  historiques  ou 
légendaires  de  la  littérature  chrétienne  primitive  parvenus 
jusqu'à  nous.  La  comparaison  des  différentes  versions  de  ces 
documents  est  assurément  un  moyen  critique  des  plus  effi- 
caces pour  arriver  à  se  faire  une  juste  idée  de  leur  origine  ou 
de  leur  état  originel.  C'est  pour  cela  qu'on  accueillera  avec 
plaisir  la  publication  de  M°*  Gibson ,  bien  que  les  documents 
les  plus  importants  renfermés  dans  le  cinquième  fascicule 
des  Stadia  (VAnaphora  Pilati  et  les  Recognitiones  Clementis) 
fussent  déjà  connus  par  de  nombreuses  éditions  en  diverses 
langues. 

liAnaphora  Pilati  et  la  Paradosis  Pilati  qui  lui  fait  suite 
sont  imprimées  trois  fois  dans  ce  volume  :  une  fois  en  sy- 
riaque, d'après  le  ms.  82  du  Sinaï  (du  xiii"  siècle ),  transcrit 
par  M.  Rendel  Harris,  et  deux  fois  en  arabe  d'après  les  mss. 
445  et  5o8  du  même  couvent,  transcrits  par  M"*  Gibson. 
Le  ms.  445  est  daté  de  l'an  799  de  notre  ère;  il«st  par  con- 
séquent de  plusieurs  centaines  d'années  antérieur  aux  mss. 
grecs  contenant  le  même  ouvrage ,  lesquels  ne  datent  que  du 
XII*  ou  du  xiii"  siècle.  Dans  la  seconde  partie  du  volume ,  la 
traduction  est  donnée  d'après  le  syriaque  avec  des  fragments 
de  traduction  des  textes  arabes  ajoutés  en  note. 

Les  Recognitiones  Clementis,  dont  la  traduction  syriacpe, 
éditée  par  Lagarde ,  se  trouve  dans  le  célèbre  manuscrit  du 
British  Muséum  daté  de  l'an  4i  1»  sont  ici  publiées  en  arabe 
(et  entièrement  traduites)  deux  fois  :  d'après  le  ms.  5o8  du 
Sinaï  et  d'après  le  ms.  du  British  Muséum,  Add.  9965.  Ce 
dernier  est  daté  de  l'an  1669  de  l'ère  chrétienne.  Le  texte 
est  assez  différent  dans  les  deux  manuscrits  ;  mais  dans  l'un 
comme  dans  l'autre  ce  n'est  qu'un  court  abrégé,  comparati- 
vement à  la  version  latine  de  Ruffin,  faite  sur  le  grec. 

Le  même  manuscrit  de  Londres  (Add.  9965)  a  fourni  le 
texte  légendaire  du  Martyre  de  S,  Clément.  —  La  Prédication 

IX.  35 


iMrKitir.Bi«  JIATIUXAI.IS. 


538  MAI-JUIN  1897. 

de  Pierre  (tirée  du  ms.  ar.  445  du  Sinaï),  le  Martyre  de 
Jacques,  jîls  d'Alphée,  la  Prédication  et  le  Martyre  de  Simon, 
fils  de  Cléopkas  (tirés  du  ms.  ar.  SSg  du  Sinai)  sont  des  com- 
positions tardives  dues  à  Timagination  de  quelcpe  moine  qui 
a  développé  à  sa  façon  des  thèmes  fortement  altérés  par  la 
légende  déjà  longtemps  auparavant. 

Disons  en  terminant  que  tous  ces  volumes  sortis  des  presses 
de  l'Université  de  Cambridge  sont  imprimés  avec  élégance, 
presque  avec  luxe.  Quelques  reproductions  photographiques 
des  manuscrits  auxquels  sont  empruntés  les  ouvrages  édités 
sont  ajoutées  à  chaque  fascicule ,  ce  qui  n*est  pas  sans  intérêt 
pour  la  paléographie  orientale.  —  Nous  faisons  des  vœux 
pour  que  la  suite  des  Studia  Sinaitica  ne  tarde  pas  à  voir  le 
jour. 

J.-B.  Chabot. 


BoHTÂN,  eine  topographisch-historische  Studie,  par  Martin  Hart- 
mann. Beriin,  Wolf  Peiser  (extrait  des  Mitteilungen  de  la  Vorder- 
asiatiscke  Gesellschaft,  1896)»  en  deux  fascicules  in-8°,   i83  p. 

Fondée  au  mois  de  janvier  1896,  la  Vorderasiatische  Gesel- 
schajt  de  Berlin  parait  animée  du  vif  désir  de  faire  bien  et 
beaucoup.  L  une  de  ses  premières  publications  est  une  mo- 
nograpliie  consacrée  par  M.  Martin  Hartmann,  professeur 
au  Séminaire  des  langues  orienttJes ,  à  la  province  kurde  du 
Qohtàn,  qui,  dans  la  carte  de  Kiepert  de  i884t  paraissait 
encore  presque  conmie  une  terre  inconnue.  En  rassemblant 
les  données  topographiques  éparses  dans  les  auteurs  orien- 
taux et  en  les  comparant  à  celles  des  géographes  et  des  voya- 
geurs de  rOccident ,  M.  Hartmann  a  voulu  fournir  une  pierre 
à  l'édifice  futur  de  la  géographie  de  TAsie-Mineure ,  qui  sera 
constitué  par  un  ou  plusieurs  ouvrages  destinés  à  remplacer 
VErdkunde  de  Ritter,  déjà  vieilli. 


NOirVELLES  ET  MÉLANGES.  539 

Trois  listes ,  avec  identification  des  noms ,  suffisent  à  rem- 
plir le  premier  fascicule.  Elles  comprennent  269  noms  de 
localités,  établis  au  moyen  de  la  grammaire -vocabulaire 
kurde,  en  arabe,  de  Yousoûf  Ziâ-uddîn-pacha  el-Rhâlidî  \ 
de  Yâqoùt ,  du  Chéréf-nâmèh  publié  et  traduit  par  Charmoy, 
du  Sâl-nâmèh  ou  Annuaire  de  l'Empire  ottoman ,  et  de  la  Tur- 
quie d'Asie  du  regretté  Vital  Cuinet. 

Le  Bohtân  est  une  expression  purement  géographique 
et  populaire ,  qui  a  disparu  de  la  nomenclature  administrative 
de  l'Empire  des  sultans.  C'est  le  groupe  montagneux  situé 
à  Test  de  la  ville  de  Djéziret-ibn-*Omar  sur  le  Tigre ,  et  qui 
comprend  entre  autres  le  Djébel-Djoûdî  sur  lequel  s'arrêta 
l'arche  de  Noé,  suivant  les  légendes  musulmanes.  Propre- 
ment, c'est  la  région  où  demeurent  les  Kurdes  Bokhtis  déjà 
cités  par  les  géographes  arabes ,  entre  autres  par  Yàqoût. 

Dans  son  chap.  m  (p.  90)  M.  Hartmann  attaque  l'identi- 
fication ,  passée  à  l'état  de  dogme ,  des  Carduques  de  Xéno- 
phon  et  des  Kurdes  modernes.  Pour  lui,  ces  noms  ne  sont 
pas  identiques.  Le  premier  se  rattache  à  une  racine  qrd, 
le  second  à  une  racine  krd.  L'examen  qu'il  fait  de  cette 
question  est  très  savant,  mais  son  argumentation  ne  m'a  pas 
convaincu.  En  philologie ,  on  ne  peut  confondre  un  q  avec  un 
k;  mais  dans  la  bouche  du  peuple,  par  la  suite  des  siècles, 
la  différence  entre  ces  deux  articulations  s'efface  ;  elle  a  d'au- 
tant moins  d'importance  dans  le  cas  présent  qu'il  s'agit  de  la 
même  aire  géographique,  et  très  probablement  d'un  même 
groupe  philologique ,  sinon  ethnique. 

La  consciencieuse  monographie  de  M.  Hartmann,  remplie 
de  renseignements  précieux  réunis  pour  la  première  fois, 
en  appelle  d'autres  ;  et  grâce  au  zèle  de  la  nouvelle  société 
savante,  il  n'y  a  pas  à  désespérer  de  voir  bientôt  se  complé- 
ter nos  connaissances  sur  certains  points  de  l'Asie  Mineure , 
restés  blancs  ou  vides  de  noms  sur  nos  cartes ,  et  de  constater 


*  Voir  sur  cet  ouvrage,  la  notice  critique  que  nous  lui  avons  consacrée 
dans  le  Journal  asiatique ,  novembre-décembre  1893,  p.  b!\b. 


540  MAI-JUIN   1897. 

la  disparition  des  quelques  lignes  pointillées  qui  y  existent 
encore.  Ce  coin  de  la  terré  risquait,  sans  ces  efforts,  de  nous 
rester  plus  étranger  que  1* Afrique  centrale  ou  le  plateau  ti- 
bétain de  TAsie.  Nous  ne  sauiîons  trop  applaudir  à  l*heureuse 
initiative  et  au  zèle  du  savant  professeur  de  Berlin. 

Cl.  HUART. 


Le  gérant  : 
RUBENS  DUVAL. 


TABLE   DES  MATIERES 


CONTENUES  DANS  LE  TOME  ÏX,   IX^  SERIE. 


MEMOIRES  ET  TRADUCTIONS. 

Pâgei. 

Notes  sur  les  Indo-Scyllies.  (M.  Sylvain  LÉvi.)  (Suite.).  ...  S— 

Le    nesiorianisme    et    Tinscription    de    Khara-Balgassoun. 
(M.  Ld.  Chavannes.) /i3 

Mélanges  assvriologiques  et  bibliques.  (M.  Karppe.) 86 

Le  Cambodge  et  ses  monuments.  (M.  Etienne  Aymomer.).  .  i85 

Les  figures  symboliques  du  Yi-King.  (M.  C.  de  Harlez.)..  .  2  23 

Cinca-Mânâvicâ  Sundarî.  (M.  Léon  Feer.) 288 

Notice  sur  la  profession  de  médecin ,  d*après  les  textes  assyro- 

babyloniens.  (M.  Dumon. ) 3 1 8 

Voyageurs  chinois  chez  les  Khitan  et  les  Joutchen.  (M.  Éd. 

Cha  VANNES.) 377 

Ëpigraphie  des  Assassins  de  Syrie.  (M.  Max  van  Berchem.).  A53 


NOUVELLES  ET  MELANGES. 

Procès-verbal  de  la  séance  du  8  janvier  1897 1^7 

Annexe  au  procès-verbal  :  Note  sur  une  amulette  avec  une  in- 
scription en  caractère  pa-se-pa.  (M.  Éd.  Ghavannes.) 

Procès-verbal  de  la  séance  du  1 2  février  1897 i5i 

Annexe  au  procès- verbal.  (M.  Halévy.) 

Bibliographie  :   Geschichte  des  Budhismus   in  der  Mongolei. 


542  MAI-JUIN    1897. 

(L.  Fbbb.)  —  Baddhism  in  Translations,  by  Henry  Clarke  War- 
ren.  (L.  Fber.)  —  Assyrische  Handwôrterbuch,  Yon  D'  Fried. 
Dditzsch.  (A.-J.  Delattre.)  —  L.  Cahun.  Introdoction  à  V]ù$- 
toire  de  TAsie.  Turcs  et  Mongcds,  des  origines  à  i&o5.  (E. 
Drooin.)  —  The  Laaghable  Stories  coliected  by  Mâr  Gregory 
Bar-Hebrœus.  (  J.-B.  Chabot.  ) 

Procès-verbal  de  la  séance  du  12  mars  1897 327 

Annexes  au  procès  -  verbal  :  Une  survivance  partielle  de 
TAtharva-Véda.  (V.  H.)  —  La  prétendue  absence  de  la  tribu  de 
Siméon  dans  la  bénédiction  de  Moïse.  (J.  HAtévr.) 

Procès-verbal  de  la  séance  du  9  avril  1897 i      333 

Bibliographie  :  Divers.  (E.  Dt)  —  Les  réflexions  sur  i'àme, 
par  Bahya  ben  Joseph  ibn  Pakouda ,  précédées  d*un  résumé  et 
accompagnées  de  notes  par  Isaac  Broydé.  (Moïse  Schwab.)  — 
Gallia  judaîcîu  par  H.  ôross;  traduit  par  Moïse  Bloch.  (M<Mse 
Schwab.)  —  The  original  hebrew  of  ja  portion  of  Ecdesiasticns. 
(Mater  Lambert.  )  —  Semitic  studies  in  memory  of  Rev.  Alezan- 
der  Kohut.  (Mater  Lambert.)  —  Études  éthiopiennes.  (J.  Pbr- 
rucbon.)  —  L'épopée  byzantine  à  la  fin  du  x*  siède,  par  M.  G. 
ScUumberger.  (B.  M.) 

Congrès  international  des  orientalistes. . . , 369 

Procès-verbal  de  ia  séance  du  i4  mai  1897 5o2 

Annexe  au  procès-verbal  :  Les  noms  du  chien  et  du  loup  cbes 
les  peuples  du  nord  de  TAsie.  (C**  db  Charbncbt.) 

Bibliographie  :  Notice  sur  les  papiers  d*Eug.  Bumouf  conser- 
ves à  la  Bibliothèque  nationale.  (L.  Feer.)  —  Die  Berechnnng 
der  Lehre.  (L.  Feer.)  —  Note  sur  Tépoque  à  laquelle  écrivait 
rhistorien  Zacharie  de  Mîtylène.  (F.  Nau.)  —  Studîa  sinaîtica. 
(J.-B.  Chabot.)  —  Bohtân,  eine  topographisch-histcnische  Stu- 
dic,  ps|r  Martin  Hartmann.  (Cl.  Huart.) 


JOURNAL  ASIATIQUE 


RECUEIL  DE  MEMOIRES 

D'EXTRUTS  ET  DE  NOTICES 
RELATIFS  X  L'fllSTOinE,  X  LA  PUILOSOPEUË,  Mil  LANti 
ET  X  LA  LITTéHATDRE  DBS  PEUPLES  OniESTAtlX 


I.  FKBli,   iULBvi 


ET  PUBLIÉ  PAH  LA  SOCIÉTÉ  ASIATIQUE 

NEUVIÈME  SÉRIE 

TOME  IX 


N-  S  —  MAI-JUI.V    18117 


TabUan  des  Jonrs  de  séanca  pour  l'annéa  1897: 

La  a^nwa  onl  lieu  te  second  riuidivili  iu  uiuii,  ■  i  hmei  el  livmic. 
au  liègu  de  U  Saciélè.  rue  de  Seine.  a°  i. 

,^„„. 

.*....., 

..« 

...,^ 

-.., 

.......  ....V..™  ....- 

.C-               „.« 

8 

la 

13 

Q 

14 

1^"., 

......,., 

U       II) 

BlbUolh*qua. 

sunjHlis,  do  1  liuurca  n  (i  lii^un». 

VOCABCLAHIO  CASTELLASO-CUSA ,  pot  1.-L.  PiNiBT,  lo-i( 
VOCABL'LAHIO  CASTELLASO-DORASQUE.  Dialwlot  Chuaiidu.  CinU«d  y  C 
A.-L.  PiWKT.  In-i8ïa™6.... 
,    V0CABUL4BI0  CASTEIJ.ANO-GUAYMIE,  Oiaiccloi  Move-Voliunla,  HoMCoj  Grajmict'cMH 
nomeûo,  por  A.-L.  PihàHt,  1      '        ~  ■  ■ 

VOCABLLAIliO  CASTELLAtfO-ÛUAVMIE.  Udeotot  Murins-Battu'la ,  Muai  ;  S 

A,-L.  PiHiiT.  ia-iS  CUITE • 

VOCABUt-ARIO  CAS'lELLANO-CnOCOB.  BaoïlcCitiruB ,  por  A^L.  Pmm.  toiSemé.  ■ 
.    V0CABIJI.AH10  CASTELLANO-K'AK'CHI.  DWnh,  .h  Cul.nn.  S.eado  d«  Iw  dKonioiitB 

gltloi,  pif  lion  Eorîqoc  DouifwiWiJ  vurûwipuWoitlo  A,-L.  Piiubt.  In-iB  earrè 

.  PEQUE^O  CATCCISMO.   Tmiluddo  ij^  l'ugoA  R'^'ctii,    Djaleclo  de   CoHan,   pot  al    [ 
SlïDiîo  Hû,  puUiwJo  pof  prinKç».*i»  V-L,  PitiKi;  tn-iS  cnrr^..  -  ■  "  ' 


TAlifc  il''!  niMiànm  mnltiHi>>i  >Imw  le  Iwnti  IX;  IVM 


8 


TABLE 


'!<  I    Kiiicnf.liii  il»  «Munui  de  Syoc  (IL  Xlu  VL«  !ki>.  1 


S, 


1^1  'TtJkhttnnaiibrM  (Onimvfattom  iM'iir-ciK,  lV»«n< 


fi        Hall-  Li't  iwrMiint  mil  ilKii<iii  ili*»!!  nunilrvt  tU  la  ^ 

'(  JuiM-.li  .Ltr-,-»cî.-«,  ,u,.„.i ■..-..  .;.-  ....  ■. ,  - 


l" 


(IcnVnl. 

LB|i(>t  iIa  r^kammcoi  .rué  . 

Ptnir  raH>.45  fias*- 
3o  friinf".  I^ionrmd  |i-